CHAPITRE XIII
Des Lois de M. Drasus (an 662).
La conduite de Scaurus était celle d'un homme qui se sentait sur de lui-même, et dédaignait ses en-
(1) Ascon. In Scaur, Reus est factns (Scaurus) a Q. Servilio Gœpione, lege Servilia. quum judicia pênes equestrem ordinem essent, et P. Rutiiio damnato, nemo tam innocens viderelur, ut non timeret illa. — Liv. Epit, 70. — App. Guerre civ, 22.
(2) Cic. Pro SextiOy 47 ,101.
(3) Cic. AdFam, viii, 8.
(4) Ascon. In Scaur, (Orell. p. 21). Q. Servilius Gœpio Scauruni ob legationis Asiaticae invidiam, et adversus leges pecuniarum captamm , reum fecit repetundarum , lege quam tulit Servilius Glaucia. Scaurus tanta fuit continentia animi et magnitudine , ut Cœpionem contra reum detulerit, et breviore die inquisitionis accepta effecprit, ut ille prior cansam diceret; M. quoqne Drusuni, tribunum plebis cohortalus sil,ut judicia commutare t.— Dru maati, 1, p. 27.
n^fnis; mm ces ennemis avaient la puissance, et il était évident que tant que les chevaliers seraient en possession du pouvoir judiciaire , le parti de la noblesse ne pourrait se défendre. Il fallait donc à tout prix leur enlever cette dangereuse préroga^ tive. Les Gracques, pour enlever au sénat la puis^ §ance judiciaire et la donner aux chevaliers , avaient commencé par gagner le peuple de Rome par .des distributions de terre, et les Italiens par la promesse du droit de cité ; Saturninus et Servilius avaient repris les lois de Caius pour parvenir au même but; M. Livius Drusus , tribun du peuple , dévoué au parti du sénat, suivit à son tour les errements de Caiui et de Saturpinus, mais dans un but opposé (1). La cité fut promise aux Italiens (2) comme des divisions de terre et des distributions de blé promises au peuple , pour faire passer une loi qui rendît aux sénateurs le pouvoir judiciaire (3).
«Livius Drusus y dit Appien? voulut réconcilia
(1) Florus m, 17. His niotibus (aux accusations de Cœpioj ut resisteret Drusus, plebemad se Gmcchanis legibus j cisdem socios ad plebem spe civitatis erexit.
SeBeo. Consol. ad Marc. 46. Cornelia Livlum Dinisnm, clarissiinum juveoeiD , illustris ingenii , vadeniem per Graechéina vestU gia, imperfectis tôt rogatiouibus, intra pénates interemtum sucs amiserat, incerto caedis auctore.
(2) Liv. epit. 70 — Appien , Guerre civ. i, 33. Un fragment de Dîodore, retrouvé par le cardinal Mai , nous a conservé le serment que les Italiotes prêtaient à Drusus, (Ed. Mai, p. 116. Dind. p. 128.) Ils s'obligeaient tov aùrôv yt^ov xal 7roX4|xtov îQyT&flPSorÔai Ajdwo"*), xaî a^TÊ pioMy /xTQTe Tgxvwv xal ^ovécov pYj^e^iàç ^gto"4(T6at ^v;ir^ç, iàt pÀ WMiLtfiùti ApoûffM T6 xal Totç TOV ai»TÀv opxov op^o'ao'iv. Éàv ^ï ^ivfljfiat iroXi-njc Tw AooOo'Oi» vô|i&> TrarpC^a îQyT&o-opat t^v Pci^ïjv xal |x6ytffT0V •ùsûyiTTjv ApoOo-ov, Si Drusus eût réussi, il eût été le maître de la république.
r3) Liv. epit. 70. Senatus cum impotentiam equealris ordiois in judiciis exercendis ferre noHet, orani vi niti cœpit, ut ad se judida transferrentur sustinente causam ejus M. Livio Dmso, tnbono
~ 24T ~ (( par une loi commune le sénat et les chevaliers , (( divises par la question des jugements (1 ) ; et comme « il lui était impossible de rendre publiquement le (( pouvoir judiciaire tiu sénat , il essaya d^arriver à « ce but par une voie détournée , en se conciliant à « la fois les sénateurs et les chevaliers. Le sénat, « comptant à peine trois cents membres , à la suite « des séditions , Drusus proposa de prendre trois « cents nouveaux sénateurs parmi les principaux des « chevaliers (2), et de confier les jugements au sé^ « nat ainsi modifié. Il ajouta à sa loi que ces nou<- « veaux juges connaîtraient du crime de prévari^- « cation, accusation perdue, depuis que la corruption « était devenue le crime commun de tous les juges. • « Drusus avait espéré se concilier ainsi les deux (( partis; mais le contraire arriva de ce qu'il avait « prévu, Le sénat supportait avec peine Fidée d'une (( telle augmentation , et pensait que les chevaliers , « devenus sénateurs, ne seraient que plus ardents « contre les membres de Tancien sénat (3). Les chevar « liers habitués à d'énormes bénéficeset àlapuissance,
plebis, qui ut vires sibi acquireret, perniciosa spe làrgitionum plebem concitavit. — Cic. De Or. i , 5, 24-26. — Peter, p. 163.
(1) Appien, Guerre ci^^. i, 35. Ttqv te /SouHv xai tovç innioLç, ol ILoîkiara $-h TOTS àHiikoiç $ià rà $ix.<x.(TTiipL(x. ^tsyépovTO, ml xoivû VD/A«t> OTiva^a^etv lizeipâiTo,
(2J Appien, /. c, Erépouç ToeroOç^e.... àizo t&»v tTririwv cèoioyciTO âpio'Tb^iîv izpotTKOL'zoàiy filial, Schweighaeuser n'a pas traduit cet
(3) Yell. Pat. n, 13, 2.... Tribunatum iniit M. Living Drasas, vir nobilissimus , eloquentissimus, sanctissimus, meliore in omniit jngenio animoque, quam fortuna usus. Qui cum senatui pristinum restituere cuperct decus , et judicia ab equitibus ad eum transferre ordinem (quippe eani potestatem nacli équités G raccbanis legibus, ciun in multos clarissimos atquc innocentissimos viros sœvissent, tum P, Rutilium , viruni non seculi sui, sed omnis aevi optimum, înterrogatum lege repetundarum , maximo cum gemitu civitatis daninaverunt), in iis ipsis, quae pro senatu moliebatur, senatum
« voyaient d'un mauvais œil cette mesure qui trans- « ferait au sénat les jugements. D'ailleurs , cet ordre « nombreux s'inquiétait de savoîr-sitr qui porterait « la préférence, et d'avance on jalousait les préce férés. Enfin, ce qui les effrayait par-dessus tout, « c'était la question de prévarication, accusation « contre laquelle ils se croyaient pour jamais à couce vert (1 ).
«Le sénat et les chevaliers, ennemis du reste, « se réunirent dans leur haine commune contre « Drusus. Le peuple seul se réjouissait, parce qu'il i( obtenait des colonies. Les Italiens , pour lesquels (( travaillait Drusus , s'effrayaient de la loi qui étau blissait des colonies, parce que cette loi devait « leur faire perdre les terres publiques dont ils s'é- « talent emparés , soit clandestinement , soit par vio- «lence, et peut-être les inquiéter jusque dans « leurs propriétés privées. Les Etrusques, les Om- « briens, appelés à Rome par les consuls , sous préce texte de combattre la loi, mais en réalité pour « perdre Drusus , faisaient retentir la ville de leurs (( cris et attendaient les comices. Drusus, comprenant (( le sort qui l'attendait, sortit rarement; mais im « soir qu'il congédiait le peuple qui se pressait dans
habuit adversariam, non intelligeatem, si qua de plebis commodis ab eo agerentur, veluti inescandae, inliciendaeque multitudinis causa fieri , ut niinoribus perceptis , majora permitteret. — Aurel. Yict. De Fir, illust. c. 66. M. Livius Drusus, tribunus plebis, Latinis civitatem, plebi agros, equitibus curiam, senatui judicia permisit.... Idem ex gratia nimia in invidiam venit. Nam plèbes acceptis agris gaudebat, expulsi dolebant; équités in senatum lecti laetabantur, sed praeteriti querebantnr; senatus perniissis judiciis exsultabat , sed societatcm cum equitibus «gre ferebat.
(1) Cic. Pro Rabir. 7, 16. Potentissimo et nobilissimo tribano M. Druso unam in equeàtreni ordinein quaestionem ferenti : Si guis ob rem judicainm pecuniam cepisset, aperte équités Romani restiterunt. Pro Cluentio, 36, 153 et ss.
~ 249 ~ « sa maison , il s'écria qu'on Pavait frappé , et tomba « immédiatement. »
Ainsi mourut un homme qui, dévoué au sénat, mais trahi par ceux mêmes qui l'auraient dû défendre , eut avec moins de génie le courage des Gracques, et leur mauvaise fortune. Après sa mort, ses projets furent abandonnés; la loi judiciaire n'ayant point été volée (1) , le sénat qui n'avait plus d'intérêt aux autres lois du tribun les abrogea immédiatement, sous prétexte que les auspices avaient été mal observés (2). Mais en agissant ainsi, le sénat , comme le lui reproche Velleius, fut égaré par un aveuglement fatal ; les chevaliers, restés en possession des jugements, reprirent la lutte contre la noblesse avec un acharnement nouveau. Us accusèrent les chefs du parti opposé d'avoir agité l'Italie par la promesse téméraire du droit de cité , espérant se débarrasser, par cette accusation , de tous ceux qui leur faisaient ombrage (3). Pour parvenir plus sûrement à leur but, ils firent proposer par Q. Varius, tribun du peuple, une loi instituant une commission pour juger comme criminels de lèse-majesté tous ceux qui avaient soulevé l'Italie (4); et cette loi, à laquelle s'opposaient les autres tribuns et le parti du sénat, les chevaliers
(1) Auiel. Vict. semble dire qifelle avait été votée; Sénèque semble dire le contraire. Sup. p. 246, note 1.
(2)Cic. JPeZcg. ti,6, 14, 12, 31 ; JPro Z>omo, 16, 41.— Ascon. In Covnel. (Oi^ell. p. 68.)
(3) Cic. De Orai. m, 2, 8. — - Appien, Guerre czV. i, 37.
(4) Ascon. In Scaur. (Orell. p 22.) — Val. Max. viii, 6, 4. Q. Varius, propler obscuruni jus civitalis Hybrida cognominatus, tribunus plebis (an. 662) legem adversus iiitercessionem coliegarum perrogavit, qua jubebat quaeri, quorum dolo malo socii ad arma ire coacti essent, magna cum clade reipublicae : sociale enim prins, deinde civile l^ellum excitavit. Sed dum ante pestiferum tribunum plebis quam certum civem agit, sua lex eum domesticis laqueis constrictum absumpsit.
la firent voter, le poignard à la main (1). Aussitôt la loi Varia rendue , il se présenta des accusateurs pour prendre à partie les plus illustres sénateui's. Le premier accusé fut L. Bestia , celui qui dçins son tri* bunat avait fait rappeler Popilius, et qui depuis avait été condamné en vertu de la loi Mamilia, comme s^ étant laissé corrompre par Jugurtha. Bestia s^exila^ $an6 essayer même de se défendre , ne voulant pas se mettre entre les mains de ses ennemis (2) ; après lui fut accusé C. Aurelius Cotta, le défenseur de RutUius Rufus j Tami et le confident de Drusus (3). Cotta comparut devant le tribunal, mais après s'être justifié et s'être emporté contre Finiquité des juges, il sortit de la ville sans vouloir attendre le jugement (4). Le vieux Scaurus, ce soutien opiniâtre du parti de la noblesse , fut aussi accusé par Q. Varius d'avoir provoqué la révolte des alliés. Sa fîère dé* fense est connue de tout le monde.... Affaibli par Fàge et la maladie, Scaurus se traîna sur le forum, soutenu par la jeune noblesse , et ayant demandé la parole : « Romains, dit-il, Q. Varius, un Espagnol, dit que M. Scaurus , prince du sénat , a provoqué les alliés à prendre les armes; M. Scaurus, prince du sénat , le nie ; il n'y a point de preuves, auquel des deux devez-vous croire (5)? »
Pendant que Rome était absorbée par cette lutte in-
(1) Appien, i, 37.
(2) Appien, i, 37. Kal Bïjo-T^aç pèv o\jS* uTraxoûffaç, gxwv eyeuysv,
(3) Cic. De Orat. i, 7, 25. Appien ajoute à ces deux accasés Mummius Achaicus, mais ce ne pouvait être le consul, à moins qu'on ne suppose qu'il ait comparu en justice cinquante-quatre ans après son consulat.
(4) Appien, /. c. Kal Korraç.... TtoLprfkQt ^èv eç t6 ^txacTTQptov • ffefivo^oyT&eraç ^è ÛTrèp wv gjreTroÀtTîUTo , xat Xoi^opTaffccftevoç roïç tTTTrivo'i
fffVipÛCy éÇlÔil TTiÇ TTÔXgWÇ Kttl 0^1 TTpÔ XtiÇ ^rifw* — Cîc. Bt'Ul. 205.
(5) Ascon. In Scaur. ( Orell. p. 22.) Italicobello €xoi*to, cum ob
te^tme, et que le sépat essayait de se défendre con* tre les jugements qui Fabattaient (1), Fltalie, mise en feu par les promesses de Drusus, et plus tard désespérée par la loi Varia, se souleva presque tout entière pour demander à Rome une part de la souveraineté. Le sénat profila de cette triste occasion pour suspendre les jugements. Il ne s^ agissait plus de se disputer le pouvoir (2) , mais de se réunir contre l'ennemi commun (3), Mais quand la guerre allumée, le peuple fut tout entier occupé de cette question vitale, le sénat, qui ne s'endormait pas, sut mettre à profit les inquiétudes qu'une guerre aussi sérieuse devait donner à des gens mêlés aux affaires, comme les publicains^ pour se ressaisir d'une partie delapuissance judiciaire. Dans la seconde année delà guerre sociale,
soçjis iieg9tain civitatem nobjHug in invidia esset, Q. Varios trihuDus piebts legem tulit, ut quaereretur de iis, quorum ope con» siliovesocii contra populum Romanum arma sunipsissent.
Tum Q. Cœpio vêtus inimicns Scanri , sperans invenisse se occasionem opprimendi ejus , egit ut Q. Varius , tribunus plebis, belli concitati crimine adesse apud «e Scaurum juberet anno lxxu. Ille per viatorem accersitus, cum jam ex morbo maie solveretur, dissuadentibus amicis, ne se in iiia valetudine et aetate, invidi» populi objiceret, innixui nobilissimis juvenibus procetsit in forum, deinde acceptp respondendi loco, dixit : Q. Varius Hispanue M. Scaurum principem senatus socios in arma, ait, convocasse ; M. Scaurus princeps senatus negat, testisnemo est; utri vos, quiri.tes, convenit credere. Qua voce ita omnium commutavit animes, ut ab ipso etiam tribuno dimitteretur.
Appien, Guerre civ. i, 37. 11 semble qu'on puisse conclure du passage d'Asoonius que Q. Varius voulut accuser Scaurus devant le peuple. — Cic. Pro Scaur. i, 3.
(1) Appien, i, 38. ûv Iç tto^ù pèv oùx iTripffÔovTO Pwpaiot, ^là. ràç Iv ào'TSi npivuç re xat o*Tào"gtç.
(2) Ascon. In Cornel, (Orell. p. 73.) Bello italico,.... cum multi lege Varia inique damnarentur, quasi id bellum illis auctoribus, conflatum esset, crebraeque defectiones Italicorum nunciarenlur, tune ob ejus tristitiae occasionem senatus decrevit, ne judicia, dum tumultus Italiens esset, exercerentur.
(3) Appien, Guerre civ, i, 38.
-- 252 --^ M. Plautius Silvanus fit rendre une loi qui attribuait au peuple la nominalion des juges; chaque tribu devait nommer chaque année quinze personnes , soit sénateurs, soit chevaliers, soit plébéiens ( il n'y avait point de condition d'éligibilité ) , et c'est dans cette liste de quatre cent vingt-cinq noms que le préteur prenait les jurés pour chaque affaire (1).
Il semble que le parti de la noblesse sut faire tourner les élections à son profit, et que les sénateurs prirent le dessus dans les jugements, soit qu'ils fussent en très-grand nombre sur l'album , soit que le préteui' les choisit de préférence. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'une fois la loi Plotia rendue , une des premières victimes de la loi Varia fut le tribun Varius lui-même (2) ; et que , peu de temps après , le consul Cn. Pompeius Strabo , qui appartenait au parti populaire, fût également condamné par la noblesse qui le détestait (3).
(1) Ascon. In CorneL p. 79. (Orell. ) M. Plaatins Silvanas tribunus plebis, Gn. Pompeio Strabone, L. Porcio Catone coDsalibus, secundo anno belii italici (aa. 664) cum equester ordo in jadichs domiuaretur, legeiii tulif adjuvantibus nobilibus; quae lex vim eam habuit quam Cicero significat : nam ex ca iege tribus singulae ex suo numéro quinos denos suffragio creabant, qui eo anno judicarent. Ex eo factum est, ut senatores quoque in eo numéro essent, et quidam etiam ex ipsa plebc.
(2) Cic. Brut. 304.
(3) Cic. Pro CorneL Fragm, Memoria teneo cum primum senatores cum equitibus Romanis Iege Plotia judicarent, homiiiem dis ac nobilitali periuvisum, Cn. Pompeium, causam Iege Varia, de majestate dixisse.