CHAPITRE XV
Des Réformes de Sylla (1).
Depuis les Gracques , le parti de la noblesse avait toujours été en déclinant. Caius surtout avait si bien pris ses mesures que ses projets lui survécurent. Caïus mort et ses lois abrogées, le parti qui se servit du nom de Marins , c'est-à-dire le parti des chevaliers, reprit les lois des Gracques, et marcha dans les mêmes voies. Restreindre le sénat dans ses prérogatives administratives, défaire par les décisions des tribus les résolutions de cette grande assemblée, arrêter les consuls dans leurs projets par Tintercession des tribuns, et faire de ces derniers magistrats les chefs véritables de la république, enfin frapper et abattre par les jugements quiconque s'opposerait à leur volonté, telle avait été la conduite suivie par les chevaliers et leurs auxiliaires les tribuns; les lois agraires , les lois frumentaires , les promesses du droit de cité n'avaient été que des moyens secondaires pour s'assurer la prépondérance dans les comices.
Le but véritable de Caius c'était de ramener à l'unité la république divisée en deux partis, de réaliser en fait ce qui existait de droit, en soumettant le sénat à l'autorité unique du peuple : le but de ses successeurs, moins noble, mais aussi bien calculé, fut de substituer le gouvernement par les chevaliers, ou
(1) Vockestaert, De Z. Cornello Sulla législature, Leyd. 1816.— Zachariae, L. Cornélius Sulla als Ordner des Rœm. Freystaats, Heidelb. 1834. ( Plus d'esprit que de sens. ) — Gœltliog, Rœmischc Staatsverfassungf p. 459 et ss. — Drumaun, t. II, p. 450 et ss<
Faristocralie d'argent au gouvernement par les sénateurs. Ce projet, poursuivi violemment, et que les chevaliers devaient réaliser gi ace au pouvoir dont les armait la loi Servilia, fut la cause de la guerre civile dans laquelle le parti de Marins succomba. Sylla fut le premier qui fit reculer le flot populaire; ses lois furent le €ontre-pied des lois des Gracques : il détruisit tout ce qu'ils avaient voulu fonder, il rétablit sur les bases anciennes tout ce qu'ils avaient renversé. Les Gracques voulaient soumettre le sénat au peuple dirigé par les tribuns, Sylla soumit le peuple et les tribuns à l'autorité et à la juridiction du sénat. 11 fit de cette assemblée la représentation véritable, et comme la personnification de la république. En ce sens il prépara l'avènement de l'empire, qui, suivant les idées de Sylla, concentra tout le pouvoir du peuple dans le sénat, et tout le pouvoir du sénat dans l'empereur.
Les réformes de Sylla , réalisation des projets depuis longtemps conçus par l'aristocratie (1 ) , se tiennent toutes; toutes sont animées du même esprit; c'est l'ensemble le plus complet de réfonnes tentées depuis les projets de Gracchus.
Je ne parlerai ni de ces proscriptions qui poursuivirent les chevaliers presque jusqu'à l'anéantissement de l'ordre, ni de l'incapacité politique qui fmppa
(1) Appiea , i, 69. Après leur première victoire, Sjlla et Pottipée avaient déjà essayé de réformer la république dans un esprit tout aristocratique. EttnryoOvrd ts, pïj^sv ert «Tr^oêo-û^rj- T«v U t6v Sfifioit kçféptcBoci • v8vo|xeo"péT>ov pèv oOrw xal fcakai , ttœp«XsXv|xévov §' ex îtoXXoO • xai ràç ;|f eeporoviaç fiti xatà fxtlâç , ôàXà xarà \6^Q\jç , wç TuX^toç ^oLcrikiijç «raÇe, yiyvzffBai ' vo^to-avrsç , Stà ^votv Totv^Ê, oOts v(>|xov oi>^gva Tzpb tïjç ^oxikriç Iç to ttXïjôoç Iç^spô- /xsvovy ouTS ràç ^tiporoviaç Iv tolç ttsvïjoi xai ôpacuTocTois àvri twv Iv Treptoucta xat gyêoy^ta ytyvo/Aevaç, ^wo-gtv ert ffrào-ecov àyoppàç. Eo^à T6 âXka T^ç Twv BïipLOLp^oiiit àp)(riç f TV|9awix^ç (xàXiQ'Tdc ypyivupiv)3C I ngpUkà-JTiç,
-• 269 — dUndignité lès fils des proscrits pour leur ôtei* jusqu'à Tespoir de la vengeance, incapacité qu'osa justifier la lâche politique de Cicëron (1). Je ne dirai rien ni de ces confiscations qui , en détruisant le respect porté à la propriété quiritaire, ébranlèrent dans sa base la société romaine (2), ni de la dépopulation de Tltalie, partagée comme une province conquise, entre cent vingt mille vétérans (3) , ni du droit de cité donné à dix mille esclaves , ni du renouvellement du sénat décimé par la proscription et par la guerre (4). Cette destruction systématique de ses ennemis poussée par le dictateur à un degré qui passe de bien loin en cruauté et en horreur les colères de la convention , ne fiirent , comme chez nous la terreur, qu'une crise sans influence durable. La génération souffrit, mais ce ne fut pas le sang répandu qui altéra la constitution ; ce furent les lois nouvelles que Sylla rendit pendant sa dictature. C'est le plus formidable essai de réaction qu'on ait jamais tenté ; Sylla fit reculer la république de deux siècles, sans comprendre qu'une nation pas plus qu'un homme ne peut revenir aux temps de sa jeunesse, que de nouveaux éléments de vie, de nouvelles conditions d'existence naissent et se développent chaque jour, et que c'était folie de donner là constitution, faite pour une petite cité, à la Rome italienne, maîtresse du monde (5).
Pour ramener dans la république la prépondérance de l'aristocratie , la première mesure à prendre c'était
(1) Cic. In Pison.^; Ad AtL ii, 1. —Plut. Cic. 12. - Quintil. 11,1,6,85.
(2) Drumann, t. ii, p. 469 et ss.
(3) Strabon , v. 249. — Drumann, ii, p. 479 et ss.
(4) Appien, Guerre civ, i, 400. — Cic. Pro Rabir. 13. — Liv. epit. 89.
(b) Drumaun, ii , p. 481 , a porté un jugement fort juste sur cette constitution qui n'était pas née viable.
de réduire le tribunat aux modestes proportions qu'il avait à sa naissance; car c'était le tribunat qui, par le développement des comices-tribus, avait jeté la puissance du côté du peuple en assujettissant les magistrats par des jugements , le sénat par des rogations (1). Dans les derniers temps de la république, le sénat était devenu le jouet de ces redoutables magistrats, surtout depuis les lois de Satuminus, de Livius Drusus, et de Sulpicius. Obligé d'accepter toutes les décisions des tribus , qui votaient aveuglément les propositions de leurs chefs, le sénat n'avait plus la moindre liberté d'action , et quand un des sénateurs osait se refuser à cette injuste obéissance, les chevaliers, complices des tribuns, étaient toujours prêts à condamner le téméraire qui refusait de courber la tête. C'est ainsi que par le secours mutuel que se portaient les tribuns et les chevaliers , le parti populaire asservissait entièrement le sénat. Sylla détruisit le tribunat avec acharnement, en homme qui avait encore sur le cœur les rogations de Sulpicius, et qui , avec le parti de la noblesse , voyait dans celte puissance la peste de la république. 11 laissa le nom de la magistrature , mais ce ne fut plus qu'une ombre (2). Il 6ta aux tribuns le droit de convoquer les comices-tribus , ce qui leur fit perdre à la fois la puissance législative et judiciaire (3) ; il leur défendit même de haranguer le peuple , pour empêcher toute
(1) Voyez les plaintes de l'aristocratie dans les quelques passages où Cicéron se fait le défenseur de la noblesse. Cic. De Leg. m, 9. Et sur les progrès de la puissance tribuni tienne, sup. p. 404 et ss.
(2)C3esar, B. C. i, 7. — Sali. Oratio Licinii Macriad pop. Inani specie magistratus. — Velleius, ii, 30. Pompeius tribunitiam potestatem restituit, cujus Sulla imaginem sine re reliquerat.
(3) Liv. epit, 89. — Sali. Orat, Lepidi. Nisi forte tribunitiam potestatem eversum profecti sunt per arma , conditam a majoribus suis, ntique jura et judicia sibimet extorquèrent.
action de ces magistrats sur l'opinion publique (1). Enfin , comme si ce n'était pas assez d'avoir désarmé le tribunat, il voulut le flétrir, déclarant à l'avenir tous ceux qui auraient rempli cette fonction incapables d'obtenir une autre magistrature (2). Il ne resta plus aux tribuns, dépouillés même de leur veto législatif (3) que le JUS auxilu, autrement dit le droit de protéger, par leur intercession , tous les citoyens qui se sentiraient blessés par les arrêtés de quelque officier public (4); le tribunat fut ainsi réduit à ce qu'il était aux premiers jours de la constitution.
En ôtant l'initiative aux tribuns, c'était la démocratie tout entière que Sylla frappait au cœur. Le peuple ne fut plus convoqué dans les comices-tribus que pour l'élection des magistrats plébéiens; pour le vote des lois , les comices-centuries remplacèrent les comices-tribus, et ces assemblées, sans initiative, furent dans la main des consuls et du sénat. Le peuple se trouva perdre ainsi tout contrôle et tout pouvoir sui» l'administration; c'est ce qui nous explique pourquoi il désira si ardemment le rétablissement . des prérogatives tribunitiennes. En demandant le retour de cette magistrature , le peuple redemandait sa souveraineté. La juridiction des comices, qu'elle s'exerçât directement ou par renvoi à une commission extraordinaire, était la seule garantie contre l'ambition et la corruption des magistrats qui , n'ayant
(1) Cic. Pro Cluent, HO.
(2) Appien, Guerre ch, î, 100. T^y ^s twv ^ij^app^wv àjOp^xjv îcoi xai âvÊt^sv, ào-ôevso-TàTTjv aTrofpiQvaç* xat vo|xw xw*A\)o-aç, iim^ziJLioiv Sj^Xtov tôv ^riiiap/^o-j àp^riv ht ap^^zfj, Ato xat Travreç ot ^ôÇijç ri yi-joyjç àvTtTTOtoy/xevot Ti]v àp^rt-j gç t6 ^éX^ov èïgTpsTTOVTo. — Ascon. in Cor" /le/. (Orell. p. 78).
(3) Hoeck. Jiœm, Cesch, x , p. 79.
(-i)Cic. 2?eZcg. in,9.
^ 262 — plus de ra^nsabilité à craindre, se livraient aux plus infâmes prévarications (1).
Le tribunal et les comices, réduits à un rôle secondaire , les chevaliei's perdirent également toute vie politique, La juridiction tout entière fut donnée aux sénateurs (2). Des commissions permanentes et composées de seuls sénateurs furent établies pour juger tous les crimes que jugeaient les chevaliers ou les tribus ; tout recours au peuple fut aboli , soit par une disposition expresse, soit, ce qui semble plus prolpable , par suite des mesures qui avaient fait perdre Tinitiativé aux comices. Nous avons déjà dit plus haut que les Romains ne distinguaient point le vote d'un jugement de celui d'une loi.
Avec la juridiction, Sylla transféra également au sénat la suprême administiation des provinces , et la mit au-dessus du contrôle populaire. Il ne fut plus nécessaire de proroger annuellement V imper ium des gouverneurs, ils restèrent en fonction jusqu'à ce que le sénat leur eût désigné un successeur. Ce fut donc du sénat et du sénat seul qu'on attendit l'administration des provinces , et par conséquent la puissance.
Ainsi, en réalité, Rome redevint une aristocratie, et il n'y eut plus dans l'État qu'un pouvoir véritable, le sénat, maître des lois, de l'administration et des jugements. Lesbarrièresdétruites, il ne faut pas s'étonner s'il empiéta sur les prérogatives populaires , et si , depuis l'époque de Sylla , nous le voyons donner des commandements et décider en souverain sur des questions qui auparavant n'étaient pas de son ressort (3).
(1) Cic. In ren: i, 13, 15.
(2) Vell. II, 32. — Tac. Ann. xt, 22. — Ps. Ascon. In Divin, (OreU. p.99.)
(3) Cic. PhiL XI, 8. Acad. QuœsL iv, 1. — Rabino, p. 7. »— Gœttling, p. 465.
C'était la conséquence naturelle de la position nouvelle que les lois de Sylla lui avaient faite (1 ).
Resterait à dire comment le sénat usa de ce pouvoir sans contre-poids, et quelles chances de vie avaient les réformes du dictateur. Mais avant il nou8 faut examiner en détail les lois d'organisation judiciaire et celles qui eurent pour objet d'assurer la refr» ponsabilité des magistrats. Maintenant que nous avons montré quelle place ces lois occupaient dans la nouvelle constitution, et que nous savons quel esprit présidait aux réformes, il nous sera plus aisé de como prendre quels furent leur but et leur portée.