CHAPITRE XVIL
Réflexions sur les Lois de Sylla.
Telles furent les lois de Sylla , lois mêlées de bien et de mal, mais qui péchaient par la base. L'administration et la justice remises aux mêmes mains, il
(1) Cic. In Verr. act. ii, in fin, Dicimus Verrem,cum multa libidinose, multa crudeliter ia cives romanos atque socios, multa ia deos hominesque fecerit , tum praeterea quadringenties sestertium ex Sicilia contra leges abstulisse.
In Ferr. m, 84. Utrum libi pecuniœ coactœ , conciliatœ videntur^ adversus leges, adversus rempublicam, cum maxima sociorurfi injuria y an vero id ratione, ordine, e republica, sine cujusquam injuria f factum esse défendis..
De Leg. m, 4.Donum ne capiunto, neve danto, neve petenda, neve gerenda , neve gesta potestate.
Ibid. in fin. Noxise pœna par esto.
~ 271 ~ n'y avait plus de contrôle; il n'y avait même plus, comme dans les lois des Gracqiies , cette jalousie des ordres qui aurait pu contenir les sénateurs par les chevaliers , si les sénateurs , plus libres dans l'administration , avaient pu maintenir les chevaliers dans le devoir comme fit Mucius dans son gouvernement d'Asie. Gracchus avait essayé d'un contre-poids, et si ses calculs furent trompés , c'est que les tribuns , en se liguant avec les chevaliers et en paralysant le pouvoir administratif du sénat, jetèrent dans la balance un poids qui devait tout emporter.
Sylia, au contraire, voulut mettre tous les pouvoirs dans les mains du sénat , sans s'apercevoir que c'était la tyrannie qu'il constituait ainsi, et la plus insupportable de toutes les tyrannies, celle qu'exerce une grande assemblée , qui par son nombre et ses mutations échappe à toute responsabilité, même à celle de l'opinion publique.
Après les lois du dictateur la situation des provinces fut empirée; la longue durée des commandements et la sûreté de l'impunité, depuis qu'on n'avait plus à craindre ni les jugements des chevaliers , ni ceux du peuple , amenèrent des crimes aussi atroces que ceux de Verres. La vénalité des chevaliers avait été grande, celle des sénateurs fut plus flagrante encore; vendre et acheter des voix fut un métier exercé avec une audace et une corruption incroya^ blés. Ce que Cicéron nous en dit dans sa défense de Cluentius dépasse toute imagination (1). Aussi, en présence de semblables infamies, le peuple se prit-il à regretter et la puissance perdue des tribuns, et jusqu'aux chevaliers moins corrompus- encore que les sénateurs (2). C'est dans cette situation des
(i) Cic. Pro Cluent. U, 25-28.
(2) Cic. Fro Cluent 28.
~ 272 — esprits que fut prononcé le discours de la dii^inatio, qui est moins une accusation contre Verres , qu'une attaque virulente contre la corruption des sénateurs; un plaidoyer en faveur du rétablissement des prérogatives tribunitiennes , et de la juridiction populaire, rétablissement promis par Pompée , et que tout le peuple attend avec impatience , comme la fin de la tyrannie de Sylla. Le Pseudo- Asconius nous fait en peu de paroles un tableau animé des grandes questions que soulève ce procès (1).
(( La cause se plaide devant la juridiction séna- (( toriale que la vénalité des juges a rendue odieuse (f au peuple , les provinces écrasées , les alliés far « tigués par toute la terre , les accusateurs devenus « infâmes par leur coupable connivence, le peuple « redemandant les jugements des chevaliers, que (( Sylla vainqueur avait détruit dix années aupara- (( vant , M. Glabrion préteur, présidant la commisce sion de concussion , les juges pris parmi les séna- (( teurs les plus considérables , tout le monde (( attendant avec anxiété Fissue d'un semblable i( procès. »
Il fallait que le mal fut bien grand , pour qu'un orateur pût, aux applaudissements du peuple, prononcer un semblable plaidoyer devant des juges pris parmi les sénateurs.
(i) Ps. Ascon. In Z>/V. (Orell. p. 99.) Agitur auteni causa, senatoriis judiciis ia invidia apud populiim constitutis de corruptione multorum, vexatis provinciis omnibus, ac sociis populi romani fessis toto orbe terrarum, accusatoribus prœvaricatione infamibus, flagitante plèbe judicia equestris ordinis, quae fere ante annos x Victor Sulla sustulerat, cog^noscente de pecuniis repetundis M. Glabrione prsetore, et amplissimis quibusque senatorii ordinis judicantibus, suroma expectatione cuoctorum.
(( Populus romanus , tametsi multis incommodis « difficultalibusque affectus est , tamen nihil seque (( in republica alque illam veterem judiciorum vim « gravitatemque requirit. Judiciorum desiderio trice bunicia potestas efHagitata est, judiciorum levitate « ordo quoque alius ad res judicandas postulatur; (( judicum culpa atque dedecore etiam censorium noce men quod asperius anlea populo videri solebat, id (( nunc poscitur , id jam populare atque plausibile « factum est (1 ). »
Et dans la première ^Verrine, prononcée trois mois plus tard , Cicéron est encore plus violent :
(( Inveteravit jam opinio perniciosa reipublicae, (f nobis que periculosa, quœ non modo Romse, sed (( et apud exteras nationes omnes sermone percre- (( bruit, his judiciisquae nunc sint, pecuniosum ho- « minem , quamvis sit nocens , neminem posse damer nari (2). »
Et plus loin il flétrit avec ironie la corruption des juges :
(( Cognoscet ex me populus romanus , quid sit, ... . (( quod judiciis ad ordinem senatorium Iranslatis, (( sublataque populi romani in unumquemque nos- « trum potestate , C. Calidius damnatus dixerit : (( minoris H. S. tricies pi^torium hominem honeste ((non posse damnari; quid sit, quod P. Septimio (( senatore damnato , Q. Hortensio prœtore, de père cuniis repetundis , lis eestimata sit eo nomine , (( quod ille ob rem judicandam pecuniam accepis- (( set; quod in C. Herennio, quod in C. Popilio se- (( natorîbus, qui ambo peculatus damna ti suni, quod (( in M. Atilio, qui de majestate damnatus est, hoc (( planum factum est, eos pecuniam ob rem judican-
(i) In Divin. 9.
(2)Cic. Ter/M, c. 1,20,49.
(( dam accepisse ; quod inventi sunt senatores , qui (c C. Verre, prœtore urbano sortiente, exirent in eum ({ reum, quem incognita causa damnarent, quodinw ventus est senalor, qui, quum judex esset, in eo- (c dem judicio , et ab reo pecuniam acciperet, quam (c judicibusdivideret, etab accusatore ut reum dam- « naret(l). »
Ainsi les réformes de Sylla n'avaient abouti qu'à agrandir la corruption ; et le peuple redemandait à grands cris et d'autres juges , et cette puissance des tribuns , seule garantie efficace contre Finfâmie des juges ou les prévarications des magistrats, puisqu'elle assurait la responsabilité devant les comices (2). Ces demandes, non interrompues depuis la mort de Sylla (3) furent enfin exaucées' par deux lois qui se complétaient l'une par l'autre. La première , proposée par Pompée et soutenue par César (4) , rétablissait le pouvoir des tribuns , la seconde proposée par L. Aurelius Cotta , réorganisait les tribunaux sur un plan nouveau.
(i)Cic./«rerr. 1,28.
(2) Cic. In F'err, v, 175. Tulit haec civitas, quoad potuit, quoad necesse fait, regiam istam vestram doniinationem in judiciis et omni republica, tulit, sed quo die populo romano tribuoi plebisrestitutisuDt, omnia ista vobis (si forte nondum intelligitis) adempta atque erepta sunt. Omnium nunc oculi conjecti sunt boc ipso tempore in unumquemque nostruni, qua fide ego accusera , qua religioae bijudicent, qua tu ratione defendas. De omnibus nobis, si quistantulum de recta regione deÛexerit, non illa tacita existimatio, quam antea contemnere solebatis, sed vebemens ac liberum ^populi romani judicium consequetur. — Sali. Catii. 38. — Vell. Pat. Il, 30.
(3) Ascon. In CorneL — Drumann, t. iv, p. 385. — Peter, p. 169etss.
(4) Saet. In JuL c. 5.