CHAPITRE VI
QUELQUES DONNÉES SUR LA SPHYGMOGRAPHIE ET LA CARDIOGRAPHIE CHEZ L'ENFANT.
Les caractères du pouls, chez l'enfant, quoique moins tranchés que chez l'adulte, à cause du peu d'intensité des phénomènes, nous ont paru devoir fournir des renseigne-» ments, qu'on ne saurait négliger dans une étude consciencieuse des affections qui nous occupent. On sait la valeur que l'étude graphique du pouls a donnée aux caractères de celui-ci, pour la connaissance approfondie de la plupart des maladies du cœur chez l'adulte. Aussi, malgré la faible amplitude des battements qu'on observe chez l'enfant, nous n'avons pas cru devoir rejeter entièrement l'étude graphique du pouls dans ces conditions. Toutefois, nous savons trop bien les difficultés que nous avons rencontrées et le peu de certitude des résultats obtenus dans certains cas, pour
prétendre en tirer des données formelles. C'est donc seulement à titre de moyens d'étude accessoire que nous donnons nos graphiques du pouls.
En général, les données fournies par l'examen du pouls dans les cardiopathies de l'enfant, n'offrent pas toujours les caractères tranchés et pour ainsi dire pathognomoniques qu'on peut lui attribuer chez les adultes. En dehors de la petitesse du pouls, qu'on rencontre parfois, et des intermittences dont nous avons déjà eu l'occasion de dire un mot, nous ne pouvons pas même affirmer avoir retrouvé dans nos observations ces variétés bien connues ou ces rebondissements qui caractérisent certaines affections valvulaires.
Quant aux anévrysmes de l'aorte, fort rares chez l'enfant, ils offrent des caractères à peu près les mêmes que chez l'adulte.
Nous avons tenté de faire, à l'aide du sphygmographe, une étude comparative du pouls normal de l'enfant et de l'adulte. Après avoir pris un grand nombre de tracés phygmographiques, tant à l'état normal que dans les affections du cœur les mieux caractérisées, nous donnons quelques-uns des résultats auxquels nous sommes parvenus, sans toutefois oser affirmer leur exactitude absolue.
Type normal. — Le pouls de l'enfant présente certains caractères qu'on ne retrouve pas physiologiquement chez l'adulte, où le rapport qui existe entre la tension du sang et l'élasticité des artères, permet en général un dicrolisme assez considérable.
Chez l'enfant, à l'état normal, le pouls est remarquable par son absence de dicrolisme; ce n'est guère que dans un état fébrile prononcé qu'on le rencontre.
Cependant, chez les enfants de moins de cinq ans, nous avons obtenu des tracés de 116 à 120 pulsations, sans dicrotisme appréciable.
Pour expliquer ce phénomène, on peut invoquer différentes considérations, les unes basées sur l'hypothèse d'une plus grande résistance des parois artérielles, les autres sur le fait réel delà moindre longueur du vaisseau. L'épaisseur des parois artérielles, fût-elle la même chez l'enfant et chez l'adulte, le moindre calibre de l'artère de l'enfant fera que ses parois étant soumises à une force expansive moins énergique, l'élasticité des artères infantiles étant moins sollicitée, devra donner, à un degré plus faible, les oscillations secondaires qui constituent le dicrotisme. — Quant au rôle de la moindre longueur des artères de l'enfant, il s'explique de lui-même, d'après la théorie donnée par M. Marey, puisqu'on sait que les plus longs vaisseaux sont ceux où le dicrotisme est le plus intense, en raison du plus long parcours de l'oscillation sanguine. Ces influences, et les caractères qu'elles impriment au pouls, pourraient faire croire que, chez l'enfant, la pression artérielle est considérable, mais aucune expérience ne nous permet de déterminer le degré de cette pression.
Il est hors de doute que, à l'état normal, plus les enfants avancent en âge, plus le dicrotisme se prononce. A moins d'état fébrile, ce n'est guère que vers onze ou douze ans qu'on commence à remarquer le pouls dicrote.
Voici une série de graphiques (1) normaux pris sur des enfants de différents âges.
(1) Tous les graphiques que nous représentons ici ont été photographiés avant d'être gravés. Nous avons tenu à les donner ainsi, sachant que M. Marey récuse les autres, dont la copie laisse toujours plus ou moins à désirer.
Graphique 1. — Type normal.
Garçon de 3 ans; rachitique^ rien au cœur. Pouls : 120.
Graph. 2. — Type normal.
Fille de 4 ans; coqueluche légère. Pouls : 92.
Graph. 3. — Type normal.
Fille de 7 ans ; convalescente de pneumonie. Pouls : 80.
Graph. 4. — Type normal.
Fille de 11 ans ; chorée légère, rien au cœur. Pouls : 90.
GllAI'll. 5.
Fille de 13 ans, de petite taille pour son âge ; chorée légère, rien au cœur. Pouls : 92.
Graph. 6.
Garçon de 14 ans; convalescent de pleurésie. Pouls : 88.
En considérant ces tracés les uns après les autres, on peut voir la transition qui se fait et l'état variable de la circulation aux différents âges de l'enfance, surtout au point de vue de la tension artérielle et du dicrotisme.
Dans tous les tracés que nous avons pris indistinctement, nous avons pu nous convaincre que ces caractères, dont nous donnons ici quelques spécimens, étaient toujours les mêmes eu égard à l'âge et au développement physique de l'enfant.
C'est donc en tenant compte de ces différences physiologiques, qu'on pourra faire une étude sérieuse et vraiment profitable des tracés sphymographiques obtenus sur les enfants.
États pathologiques. — Si, maintenant, nous examinons les tracés obtenus sur des enfants atteints de maladies du cœur bien constatées, nous retrouvons un certain nombre de caractères communs aux enfants et aux adultes unis à
quelques autres caractères différentiels et particuliers aux enfants.
Eh bien, ce sont justement ces différences que nous nous expliquons facilement, en tenant compte de nos données physiologiques et des caractères énoncés plus haut.
Nous ne sommes pas en mesure de fournir ici une série complète de pouls dans toutes les maladies du cœur chez les enfants. Nous avons dit, en effet, combien les affections aortiques, rétrécissements et insuffisances, étaient rares chez eux. Quant aux anévrysmes de l'aorte, dont le pouls offre, chez l'adulte, un caractère si spécial, il ne nous a pas été donné d'en observer un seul cas.
Voici une série de graphiques pathologiques, choisis dans le nombre de tous ceux que nous possédons comme présentant le plus d'intérêt à différents titres.
c.raph. 7.
Pico^ ïli ans; endocardite rhumatismale (orifice mitral) caractéristique par ses irrégularités.
Graph. 8.
Bœchel, 15 ans ; hypertrophie du cœur, insuffisance mitrale : état fébrile.
Dance, I I ans ; péricardite (dypsnée excessive). L'autopsie a confirma le diagnostic.
f.P.APH. 10.
Gonge, 11 ans; chorée rhumato-cardiaque, rétrécissement mitral et insuffisance. — Dans ce cas, le diagnostic est resté douteux à cause des difficultés de l'auscultation.
GiiAPtt. 11.
Ainelin, h ans ; rétrécissement aortique (intermittences) caractéristique par la prolongation de la durée systolique indiquée par le plateau du sommet.
f.RAPII. 12
X...... G ans; rclrcéisscmifn£ aorliquc, même caractère. L'autopsie a confirmé
le' diagnostic.
GRAPH. 13.
Rondi, h ans; Rétrécissement aortique, même caractère. Complication fébrile. CARDIOGRAPHIE.
Malgré les difficultés sans nombre qu'on rencontre dans l'application du sphygmographe chez les enfants, nous ne nous sommes pas découragés, et nous avons pensé que l'emploi du cardiogaphe serait plus concluant. — Ce fut avec M. Tridon, préparateur du laboratoire libre d'enseignement supérieur, et élève de M. Marey, que nous fîmes, il y a un an, nos premières recherches cardiographiques sur les enfants.
tJn plein succès couronna nos efforts, grâce à la patience et à l'habileté de M. Tridon, qui, depuis, ^a' cessé de nous donner ses conseils dans nos recherches. C'est à lui que revient la plus grosse part de tout ce que nous nous permettons de dire ici sur la cardiographie.
Avant de parler de l'emploi de cet appareil, comme moyen de diagnostic des affections du cœur, disons un mot seulement de la comparaison que nous avons pu établir entre les tracés obtenus sur les adultes et les enfants. — D'une façon générale, les résultats sont les mômes ; car dans les deux cas nous trouvons des tracés identiques, ne différant que par l'amplitude, mais offrant toujours les mêmes détails. Ces détails, qui sont dus aux phases successives du jeu de l'ap-
pareil circulatoire, expriment de la façon la plus précise l'état des fonctions du cœur, dont l'altération, localisée, doit se retrouver d'une façon constante et toujours identique dans les mômes points du graphique.
Pour étudier d'abord le graphique normal, il faut tenir compte de certains détails qui sont toujours les mêmes pour un même état normal de la circulation. Or, cet état normal de la circulation est éminemment variable suivant les causes individuelles et les causes extérieures.
Nous renvoyons, pour ces explications de l'état normal, au Mémoire de M. Marey (1).
C'est dans l'exagération ou dans Fabsence de certains tracés, fidèles expressions des phases de l'évolution des phénomènes cardiaques, que nous retrouverons les manifestations pathologiques.
Etablissons donc d'abord ce type normal, auquel nous pourrons nous reporter pour l'examen comparatif de ces phases du phénomène circulatoire.
Voici le graphique normal de la pulsation cardiaque d'un enfant de huit ans.
Graph. 14.
Si, maintenant, nous passons en revue quelques-uns de
(1) Études physiologiques sur les caractères du battement du cœur et les conditions qui le modifient, par le docteur Marey. {Journal de l'anatomie et de la physiologie , 1865, page 276.)
nos tracés obtenus sur des malades, nous aurons à nous préoccuper de l'altération des formes et surtout de la valeur de ces altérations.
Graph. 15.
Péricardite (Dance). L'autopsie a confirmé le diagnostic.
On peut s'assurer, par l'examen du tracé, que les battements du cœur sont profondément modifiés par la présence du liquide et des fausses membranes qui communiquent au graphique cet aspect tremblé de toutes ses. lignes.
Voici un tracé d'endocardite rhumatismale.
Graph. 16.
Pris au début de l'affection avec état fébrile ; pas d'irrégularité dans les battements.
Nous n'y trouvons pas encore les caractères d'une affection valvulaire, mais ceux d'une circulation fébrile et gênée dans son passage à travers le poumon, c'est ce qui occasionnait, d'ailleurs, un dédoublement du premier bruit à peu près constant, et qui s'accuse dans le graphique par la forme de la systole, qui se fait en deux temps, dans l'intervalle
desquels la cavité du cœur, qui s'est contractée la première, s'est vidée en partie lorsque l'autre cavité se contracte. — La gêne de la circulation pulmonaire et le dédoublement seraient-ils la conséquence de l'endocardite? Nous ne pouvons que constater les faits que nous observons. D'un autre côté, celte déplétion rapide du cœur gauche tient-elle déjà à une insuffisance mitrale? c'est ce que, dans ce cas, nous ne sommes pas encore en droit d'affirmer.
Voici, d'ailleurs, une insuffisance mitrale avec hypertrophie considérable du cœur.
En outre de l'impulsion cardiaque, qui était énorme, il existait un véritable bruit de piaulement à la pointe du cœur.
Graph. 17.
Insuffisance mitrale et hypertrophie avec dilatation. Pas d'autopsie.
D'après le graphique, on voit que la durée de la période systolique est irrégulière, ce qui caractérise l'insuffisance mitrale.
Voici un autre tracé qui nous empêche d'admettre l'insuffisance mitrale, que le souffle, vers la pointe, nous engagerait à diagnostiquer. Or, comme l'on constatait, par la percussion, une notable augmentation du volume du cœur chez cet enfant, nous sommes en droit d'admettre que la dilatation joue un certain rôle dans ce cas. Aussi le considéronsblache. 14
nous comme hypertrophie avec dilatation. Dès lors, l'orifice mitral, s'il est resté normal, constituera un rétrécissement
Graph. 18.
relatif s'accompagnant toujours plus ou moins d'insuffisance, et pourra très-bien donner naissance au souffle présystolique ou même systolique qu'on entend dans les mêmes circonstances.
Ainsi donc, ici comme dans un certain nombre d'autres cas dont nous donnons plus loin les graphiques, nous serons en droit d'attribuer, sinon complètement , du moins en grande partie, à la dilatation du cœur par l'anémie, la plupart des souffles à localisation variable, et qui accompagnaient une augmentation du volume du cœur sans qu'il y eût cependant les autres signes d'une affection valvulaire.
Graph. 19.
Berquier.
D'après ce tracé, on voit que le cœur se vide bien et même mieux qu'à l'état normal ; comme il y a peu de sym-
ptômes cardiaques (essoufflement et palpitations), il est probable que le souffle se rattache aussi à une anémie que, d'ailleurs, l'auscultation des vaisseaux du cou nous confirme pleinement. Et comme le souffle s'entend plutôt vers la région moyenne du cœur qu'à la base ou à la pointe, nous sommes conduits à admettre une simple dilatation du cœur par anémie sans lésion valvulaire. Nous avons constaté, par la percussion, que le cœur est augmenté de volume.