CHAPITRE PREMIER
Notions anatomiques et physiologiques des anciens sur le cœur et les
gros vaisseaux. — Mal cardiaque. — Obscurité du terme et divergences considérables des auteurs sur le siège et les symptômes de cette affection. — Connaissances d’Erasistrate et de Galien sur les
maladies du cœur.
Notions anatomiques et physiologiques. — Les notions anatomiques des anciens sur le cœur et les gros vaisseaux qui en partent, sont, très vraisemblablement, d'origine purement grecque.
Les Égyptiens qui marchèrent si longtemps à la tête de la civilisation ne connurent pas l'anatomie. Dans les’ papyrus de Rosette, déchiffrés par Eberth, il est dit que le médecin Nechepsis avait une profonde connaissance des maladies du cœur, mais son savoir anatomique n'était pas, il s'en faut, à la même hauteur. I
commet, en effet, de grossières erreurs; il décrit un
EUGE grand vaisseau veineux qui, partant du pied, remonte jusqu'au front, pour, de là, descendre dans le dos, etc.
Il a cependant connu le pouls, car il dit qu'on sent le cœur partout.
Cette ignorance semble, tout d'abord, bien faite pour surprendre, chez un peuple qui savait si admirablement conserver les viscères mis à part dans les embaumements. On a, en effet, retrouvé dans les hypogées des cœurs humains en si parfait état qu'un réactif chimique a permis de les disséquer (Mariette et Maspéro). Mais n'oublions pas que cette pratique des embaumements était très grossière, et confiée à des hommes ignorants, incapables de retirer de leurs opérations le moindre profit scientifique. L'exécration et l'horreur qu'ils inspiraient au peuple ne pouvait, d’ailleurs, leur en laisser ni le temps ni le désir, et Diodore nous apprend qu'ils étaient obligés de s’enfuir après avoir fait l’incision au cadavre, parce que la multitude les assaillait à coups de pierres.
Les Grecs partageaient.à l'égard du respect pour les morts tous les préjugés des Egyptiens, aussi les études anatomiques se firent exclusivement sur les animaux.
Elles semblent, d’ailleurs, avoir commencé de bonne heure. Chalcidius, un vieux commentateur de Platon, rapporte, en effet, que les anciens Pythagoriciens avaient beaucoup disséqué, : : devaient, vraisemblablement connaître la position exacte du cœur et les
gros vaisseaux qui en partent (fragment d’Alcméon).
Mais c’est un philosophe Ionien, Diogène d’Apollonie,
PORTE neireranaebiirmses
è qui fit avant Aristote les études les plus complètes sur ces organes. Son travail est d'autant plus remarquable qu'il est antérieur à ceux d'Hippocrate, Aristote nous Pa conservé. Il connaissait les oreillettes, les chambres atriales (ventricules), les deux veines caves, l'aorte et l'artère pulmonaire. Il avait reconnu des ajutages ‘d'occlusion (valvules) mais sans les décrire exactement ; il fait mention du pouls comme les Egyptiens. mais d’une façon très brève et encore bien vague.
Aristote étudia assez bien le cœur, c'est lui qui qui donna à l'aorte le nom qu'elle a conservé; mais trompé par la disposition spéciale de l'organe chez les animaux à sang froid, il ne lui décrit que trois cavités. :
C'est à l’école d'Alexandrie (1) que nous devons les premiers travaux sérieux en anatomie. L'étude de cette science fut, paraît-il, encouragée par les monarques Egyptiens, et Pline nous apprend que non contents d'abandonner des cadavres aux anatomistes, ils se livraient eux-mêmes aux dissections, sans doute afin d'imposer au peuple plus de respect pour ces pratiques.
Le premier anatomiste de la nouvelle école fut Héro- .phile dont nous ne possédons aucun écrit, si ce n'est des fragments conservés par Galien. Ce dernier faisait de lui le plus grand cas : c'était, dit-il, un homme
(1) Nous empruntons ces détails sur l’école d'Alexandrie, à l’ouvrage de Burggraeve : Précis de l'histoire de l'anatomie. Gand, 1840, p. 21 et suiv.
DE RS NT CET ARE 2 0 RP LI ET MP ET PACE RUE Of ; "né ù 4: RE
ie as consommé dans tout ce qui regarde la médecine, ayant des connaissances fort étendues en anatomie, science qu'il avait apptise en disséquant non seulement des animaux, mais aussi des hommes (de us part.) +. Hérophile eut le premier à subir l'accusation d’avoir disséqué des hommes vivants : « Herophilus iste medicus aut lanius, dit Tertullien, qui sexcentos homines exsecuit, ut naturam scrutaretur; qui hominem odiit ut noscet: nescio an omaia interna cjus liquido exploraverit, ipsa morte mutante quæ vixerunt, et morte non simplici, sed ipsa inter artificia exsectionis (Tertul. #frum esse spirilum el anima).
Il fut en quelque sorte le fondateur de l'anatomie, et. quelques-unes de ses dénominations ont été conservées. Pource qui concerne notre sujet, on lui doit la description de l'artère pulmonaire qu'il nomme artère veineuse, et des veines pulmonaires qu'il appelle veines arlérielles.
À côté d'Hérophile se place Erasistrate, son contemporain et son émule, qui étudia aussi le centre circulatoire vers léquel il porta surtout son attention. Il reconnut que tous les vaisseaux partent du cœur; il découvrit les valvules qu'il nomma fricuspides et fit connaître comment leur disposition mécanique favo- : rise l'entrée ou l'expulsion des fluides. Il croyait que les veines seules contiennent du sang et les artères de l'air introduit pendant l'inspiration. L'air, disait-il, fait équilibre au sang et empêche celui-ci de refluer dans les artères. Lorsqu'un de ces vaisseaux est ouvert, l'esprit vital s'échappe et le sang, pénétrant dans tout,
eu 9 — le système par les branches collatérales, s'écoule par la plaie.
Après Hérophileet Erasistrate l'étude del’anatomie subit un long temps d'arrêt. Les empiriques, dansleur disputeavecles dogmatiques, rejetaientcette science comme inutile et sans intérêt pour la médecine pratique. L'’enseignement ne se faisait plus sur des cadavres humains, mais par de simples démonstrations sur le squelette et les animaux (1). Galien dit que de son temps on se rendait encore à Alexandrie pour étudier un squelette conservé dans l'école. On conçoit qu'avec de tels éléments, l'étude de l’angiologie soit restée stationnaire, pendant que l’ostéologie etla myologie progressaient, grâce aux recherches de quelques savants comme Quintus, Rufus d’Ephèse et Marinus que Galien appelle le restaurateur de l'anatomie.
Galien, parmi ses nombreux ouvrages, reprit les travaux d’'Hérophile et d’Erasistrate, et sans doute, leur donna un notable développement. Il avait dis-
séqué un très grand nombre de singes, de chiens, de chats, de brebis, de chèvres, et même de grands animaux. Ses vivisections lui avaient montré que les artères contiennent du sang chez l'animal vivant, et il réfuta l'erreur d'Erasistrate qui avait soutenu que ces vaisseaux ne renferment quede l’air à l’état normal.
(1) On reprit, dit Rufus, l’anatomie des animaux parce que, si on n’y trouvait pas toutes les parties semblables à celles de l’homme, on y observait au moins des rapports qui permettaient de juger des unes par les autres.
Quantin. 2
NEA TES Mais frappé de la différence des deux hquides, veineux et artériel, il l'expliqua en disant que le sang des artères était mêlé au pneuma. Ce mélange se faisait dans le cœur où le pneuma arrivait par les veines pulmonaires dans le ventricule gauche. Le sang passait du ventricule droit dans le gauche à travers des pores qui existaient dans la cloison. Là, il se chargeait de pneuma, et doué alors de qualités spéciales, il se distribuait à toute l'économie.
Galien accordait une grande importance au sang, il soutenait que tout provient de lui: chaque tissu n'est qu'une condensation, particulière suivant les lieux. des matières contenues dans cette humeur. Ses expériences physiologiques lui avaient appris une partie du fonctionnement de l'appareil circulatoire. Mais il ignorait la petite circulation; il ne connaissait point les capillaires, bien qu'il ait reconnu que les veines et les artères communiquent à leurs extrémités par une substance sanguine intermédiaire, aussi ne put-il arriver à une compréhension exacte de la physiologie du cœur.
Nous empruntons à Oribase un résumé des théories de Galien, elles sont exposées avec exactitude et plus de clarté que nous ne le pourrions faire.
« Le cœur estune chair dure et résistante aux lésions, composée de fibres de plusieurs espèces ; il est placé au milieu entre les deux cavités de la poitrineet le poumon l'enveloppe avec ses lobes comme si c'étaient des doigts. Sile mouvement apparent de cet organe indique qu'il est plutôt situé à gauche, cela tient à deux causes : d’abord à ce que le ventricule aérien (V. gauche)
est situé de ce côté de l'animal, et ensuite à ce quetout le cœur penèhe en quelque sorte de ce côté: car si sa base est placée exactement au milieu entre le côté gauche et ie côté droit de la poitrine, il n'en est pas de même de sa pointe, parce que le cœur ne s'étend pas, en partant de sa propre base, avec une direction perpendiculaire parfaite vers son extrémité inférieure, mais qu'il dévie, comme je viens de le dire, à gauche. Les oreillettes du cœur ont été ainsi appelées par nos prédécesseurs à cause de leur resszmblance avec les organesqu'onnommeproprementoreilles. [lycena deux, une pour chacun des vaisseaux qui apportent les matériaux, une à droite au niveau de l'implantation de la veine (cave) dans le ventricule du cœur situé de ce côté et une à gauche, au niveau de l'insertion de l'arlere veineuse (veine pulmonaire). Si vous déployez ces oreilles, la masse même du cœur apparaitra à vos yeux, ainsi que chacune des deux embouchures susdites et les membranes placées sur leur lieu d'insertion, trois pour le ventricule droit (valvule tricuspide), deux pour le ventricule gauche (valvule mitrale), membranes qui, par la forme de leur affrontement, ressemblent à des pointes d'armes (/éches). Ainsi quelques anatomistes les ont-ils, pour cette raison, nommées membranes à trois pointes. Restent deux orifices de vaisseaux qui enlèvent les matériaux, celui de la veine artérielle (art. pulmonaire) qui les porte du ventricule droit au poumon, et celui de la grande artère (aorte) qui les porte du ventricule gauche dans tout le corps; sur chacun de ces orifices, vous verrez trois membranes en
forme de C, qui tendent à retomber en dehors du cœur, comme les membranes à trois pointes tendent à retomber dans l'intérieur de cet organe. Il y a une utilité commune pour toutes ces membranes qui consiste à empêcher les matières de revenir en arrière. Pour le poumon, la nature a interverti l'ordre des tuniques des vaisseaux, etce n'est pas sans raison qu'elle a rendu artérielle la veine (ar{. pulmonaire), et veineuse l'artère (veine pulmonaire). En effet, chaque partie est nourrie par des aliments qui lui ressemblent: or, le corps du poumon est léger, poreux, et formé, pour ainsi dire, d’une écume sanguinolente solidifiée, et, pour cette raison, il à besoin d’un sang vaporeux, ténu et pur, et non, comme le foie. d’un sang boueux et épais; voilà pourquoi les vaisseaux du poumon présentent une disposition opposée, en premier lieu, à celle des vaisseaux du foie, et en second lieu à celle des vaisseaux des autres parties de l'animal ; car, dans celles-ci, la tunique du vaisseau qui apporte le sang, étant rare et mince, distribue facilement à ce qui l’environne une grande quantité de sang épais; dans le poumon, au contraire, ce vaisseau ne laisse passer que la partie la plus subtile du sang. Puis, dans les autres parties, les artères étant épaisses et serrées ne permettent d’attirer aux parties adjacentes qu'une quantité tout à fait petite de sang vaporeux ; au poumon seul, elles cèdent une quantité considérable de cette espèce de sang, attendu que leur porosité et leur ténuité les empêchent de le retenir : par conséquent, pour ce qui regarde la nutrition, le poumon présente, sous tous les rapports, des