LA VALEUR RELATIVE
La monnaie a la double faculté d'être la matière d'échange et l'expression de toute autre valeur. Mais cette expression varie sans cesse, soit parce que l'élément évalué est plus ou moins requis et rare, soit parce que le métal à monnayer, subissant la loi commune à toutes les marchandises, est plus ou moins abondant.
La même quantité de métal monnayé peut donc, selon les temps et les circonstances, équivaloir à plus ou moins de choses vénales.
Ce pouvoir de la monnaie, quoique essentiellement instable, suit, depuis quinze siècles, un mouvement général et progressif de décroissance.
Ainsi, la somme de 3 fr. 80 pouvait, sous Charles le"", être échangée contre un hectolitre de blé provençal, et ne le ppAit plus aujourd'hni. Il faut sextupler cette somme et la porter à 23 fr. environ, pour obtenir en retour une égale quantité d'un blé semblable.
L'augmentation de prix n"a pas atteint, il est vrai, tous les produits. On peut, aujourd'hui, acheter avec 4 fr. 50 au plus un kilogramme de poivre et on ne pouvait pas l'avoir, sous
Charles h'^, à moins de 4 fr. 75. Plus encore, le drap de première qualité valait, au XIII^ siècle, jusqu'à 200 francs l'aune, et il est bien loin d'avoir actuellement ce prix.
Dans le premier cas, le idouvoir de la monnaie était, sous Charles I^r, le sextuple du pouvoir actuel ; dans le second, la monnaie avait, sous le même prince, le pouvoir actuel ; dans le troisième cas, un pouvoir moindre.
Comment, dès lors, prouver la décroissance du pouvoir de la monnaie ? Le fait existe, mais où en est la preuve indéniable ? Dans le prix du blé ? Mais pourquoi préférer le prix du blé à celui d'autres substances ou produits? Ne faut-il pas tenir compte des perfectionnements du commerce et de l'industrie auxquels on doit le bon marché du drap et du poivre ?
D'ailleurs, l'avilissement du métal, la diminution du pouvoir de la monnaie est due à ces perfectionnements, et si de telles causes avaient agi sur toute la matière industrielle et commerciale comme sur le poivre et le drap, ou bien si le métal avait échappé à cette action et si le total monétaire ne s'était pas accru, le pouvoir de la monnaie n'aurait point faibli en traversant les siècles.
Il n'en a pas été ainsi. L'augmentation progressive du prix du blé n'est pas un fait exceptionnel : le fait exceptionnel, c'est la diminution du prix du drap, c'est le maintien du prix du poivre. Quant aux autres denrées, aux autres produits de l'industrie, aux êtres évaluables, ils ont subi pour la plupart le sort du blé, mais chacun dans i(ne mesure spéciale, sur laquelle les causes les plus diverses ont pu influer.
En effet, si, depuis le XIII" siècle, le blé a sextuplé de prix, le vin a octuplé et certains salaires sont décuples ?
CoroUairement, le pouvoir de la monnaie, au XITIe siècle, surpassait de 6 fois le pouvoir actuel, si on le rapporte au blé ; de 8 fois, si on le rapporte au vin et 10 fois, à certains salai-
res. Quel était-il donc, en moyenne, tiré de l'ensemble des prix de ces trois produits ?
La solution de cette question prouve la nécessité de recourir à des données multiples pour déterminer, avec quelque exactitude, l'expression la plus vraie du pouvoir monétaire. (1)
Je dis : quelque exactitude, car, en matière économique, les déductions ne sont pas, ne peuvent pas être rigoureusement exactes.
Comment, dans le cas présent, le seraient-elles ? Il faudrait, pour cela, connaître exactement et les masses monétaires circulant aux deux époques et le nombre et les prix des objets d'évaluation entre lesquels ces masses ont été divisées, réparties.
Est-il un problème plus insoluble, surtout quant au moyenâge ?
Et cependant il faut le poser, pour indiquer au moins toute l'immensité du domaine sur lequel la monnaie étend son pouvoir.
Si la civilisation n'avait pas créé à l'homme de nouveaux et nombreux besoins et ne lui avait peu à peu fourni les moyens d'y satisfaire ; si, les besoins étant restés stationnaires, la masse monnayée, par n'importe quelle cause, s'était seule accrue, le blé, le vin, le poivre, le drap, auraient-ils leurs prix actuels ? Point du tout ; ils vaudraient beaucoup plus. Déversé en cent rigoles, un capital d'eau fournit à chacune d'elles dix fois plus ; en mille, dix fois moins.
(1) M. Leber « s'effraie de l'iiléed'un pareil travail. » (Cf. Essai sur l'apprécialion de la fortune j)rivée au nioyen-âji', Paris, 1847, in-S", p. li.) II n'y a pourtant pas d'autre moyen d'arriver à îles résultats inconlestalles ; ils seront, il est vrai, plus ou moins spéciaux comme les études auxquelles on les devra, mais je ne vois point de meilleurs ni même d'autres éléments pour une synthèse sérieuse.
Ainsi de la monnaie dont le pouvoir est proportionnel à la quantité de métal monnayé affecté à la satisfaction, non pas de chacun des besoins de la vie humaine, mais de leur ensemble.
Dans l'impossibilité de fixer cet ensemble et d'en exprimer le coût total, il faut se résoudre à réunir le plus grand nombre possible de prix, du siècle et du pays étudiés, et à les comparer aux évaluations correspondantes de nos jours.
J'ai réuni dans les trois chapitres précédents tous les prix anciens fournis par les textes provençaux du temps dont je m'occupe. Il me reste à les mettre en regard de leurs équivalents actuels afin de déterminer les rapports existants entre ces deux séries de prix, et de déduire de la somme de ces rapports, le pouvoir moyen de la monnaie, en Provence, à cette époque. Les tables suivantes ont été dressées dans cette vue.
Comme la valeur relative d'une monnaie est le produit de son pouvoir moyen par la somme de ses valeurs intrinsèque et extrinsèque, ou, à défaut, par sa valeur comparée, il me suffira de multiplier par le chiffre de ce pouvoir, les conclusions des précédentes parties de cet essai, pour déterminer la valeur relative des diverses espèces provençales de Charles I«^ (1)
(i) Dans son admirable étude sur le Système monétaire des Francs des deux premières races {Rei). mitn. 4837, p. 406), M. Guérard, mon illustre maître, égale « la valeur relative des monnaies à leur valeur intrinsèque mul- • tipliée par le pouvoir de l'argent. • (Xille prop.) Il était bien difficile de déterminer la valeur extrinsèque de la monnaie pendant Ijs périodes mérovingienne et carlovingienne, et je comprends le silence de M. Guérard sur ce sujet; mais, au XlUe siècle, cette valeur ne pouvait pas être négligée : elle atteignait fréquemment 10 p. C|o de la valeur du métal. La valeur comparée ne doit pas être déilaignée à défaut des précédentes, car elle peut très bien servir de base à des calculs ajjproximulifs; la connaissance du gain ou de la perle au change permet, en outre, d« la rectifier et d'en faire une valeur exacte.