‹ Essai sur les monnaies de Charles 1er, comte de ProvenceChapitre 51 sur 183 · VII. — DISSERTATION" SUR UNE MONNAIE DE BERTRAND DE FORCALQUIER · texte numérisé non relu

VII. — DISSERTATION" SUR UNE MONNAIE DE BERTRAND DE FORCALQUIER

1. Il n'est pas hors de propos de signaler ici, comme pouvant se rattacher aux guillelmins par le poids et l'origine, sinon par le type, une monnaie fort curieuse à laquelle nos numismatistes les plus estimés, M. de Longpérier notamment, ont déjà fait l'honneur de sérieuses études. En voici la représentation :

Fig. 9.

Au droit, une croix et autour, entre grenetis : -f- BER- TRAND'.

Au B>, une étoile à huit rais et pour légende : COMES EDN'E, sur quelques rares exeini)laires ; COMES ED'NE sur la plupart, et COMES EDNE, sans le signe abréviatif, sur un petit nombre.

« Il existait, dit M. de Longpérier, depuis très longtemps, « un denier et une obole à ce type dans la collection de la « Bibliothèque impériale, quand, en 1837, on découvrit à « Rochegude, près d'Avignon, un vase de terre noire contecf nant plusieurs kilogrammes de monnaies parmi lesquelles « on remarquait, outre des deniers anonymes de Vienne, de « Valence et d'Anduse, un nombre plus ou moins considérable « de pièces appartenant aux seigneurs suivants :

(S. Alphonse d'Aragon, comte de Provence... 1167-1196

« Guillaume II (IV), comte de Forcalquier. 1150-1208

<i Raimond VI, comte de Toulouse 1194-1215

« Guillaume IV, prince d'Orange 1 182-1218

« M. de Rochegude eut l'obligeance de m'apporter une « grande partie de ce trésor numismatique, et j'y trouvai « quelques deniers à la légende : BERTRANDUS COMES « EDNE. » (1)

Les royaux (à la mitre) d'Ildefonse, roi d'Aragon, datent de 1177, les royaux coronats du même prince de 1186, et les guillelmins de Guillaume II (IV), comte de Forcalquier, de 1182 ; quant aux monnaies de Raimond VI de Toulouse et de Guillaume IV d'Orange, elles sont postérieures aux précédentes, et l'ensemble du lot de Rochegude peut être approximativement daté des dernières années du Xlle siècle ou des premières du XlIIe. La monnaie de BERTRANDUS COMES EDNE n'est donc pas antérieure à la fin du XIP siècle, si l'on s'en rapporte à la date générale du lot, et elle ne peut pas être

(1) Mém. de la Société des Aniiq. de France, nouv. sér., XX, p. 35.

reculée au-delà du dernier quart du même siècle, à cause de forme lunaire de l'E de la légende.

2. Dès lors, il faut rejeter .l'attribution de cette monnaie à Bertrand, comte de Toulouse de 1105 à 1112 ? Cette attribution, due à MM. Cartier et Réquien, (1) a été, en outre, combattue pour des motifs tirés de la lecture d'EDN'E : (Et Dus NarbonE). (2)

Je ne discuterai pas ces motifs, car ce serait reconnaître virtuellement la possibilité d'attribuer à un prince du commencement du Xlle siècle une monnaie très voisine du XIII*.

3. M. Poey d'Avant, en publiant cette monnaie, (3) y a lu BERTRANDUS COMES CADENETl, et il a vu dans ce personnage le concessionnaire d'une charte de Guillaume V de Sabran, comte de Forcalquier, relative à Cadenet. Si cet honorable numismatiste avait eu sous les yeux le texte exact du document, il n'aurait pas émis son attribution. Voici ce texte :

« Pateat et manifestum sit... quod ego Willelmus, Dei gra- « cia comes Forcalquerii, te R. de Cadeneto, consanguineum « meum dilectissimum... nunc et in perpetuum vice-comitem «. facio... Actum fuit in Castro de Pertusio, in domo ipsius c( comitis, anno Domini MoCCoXXf'Vo , III» nonas febroarii. »

« Et ego dictus R. de Cadaneto promitto vobis, domine W. « Dei gracia comes Forcalquerii, me defendere et salvare in « omnes personam vestram et terram vestram... Et ego dictus (■< comes... promitto tibi R. de Cadaneto, salvare, defendere « personam tuam, etc. » (4)

(\) Rev. num. 1841. p. 373, et 184i. p. 120.

(2) Longpérier, Mém. de la Soc. des Antiq. de France, nouv. sér.. XX, p. 37, et Poey d'Avant, Monn. féod., IL ''là.*

(3) Ibid., II, 413.

(4^ Arch. des B.-dii-Rh., H. ^^\^. L";iH» est do 122fi. Pt non de 1325; il est original et le sceau de Guillaume V de Sabran y est encore appendu.

DE CHARLES î" 173

M. Poey d'Avant a eu des scrupules pour tirer Cadeneti d'EDN'E, mais faire sortir Bertrandus de la lettre initiale R, trois fois répétée dans la charte originale, eût été bien plus difficile, et sa conscience de numismatiste s'y serait, j'en suis convaincu, absolument refusée.

Il n'a pas été fort aisé, du reste, à l'honorable M. Poey d'Avant de transformer EDN'E en Cadeneti. Il lui a fallu d'abord faire abstraction de la virgule abréviative. Cette virgule a pour lui une valeur quand il est possible de l'opposer à MM. de Longpérier et Deloye : « La position du signé d'éli- « sion, dit-il, me semble une preuve suffisante pour rejeter <i l'attribution à Seyne, car s'il fallait lire Sedene ou Edene, « la virgule eût été placée après le D ; » m'ais s'il s'agit de l'attribution à Cadenet, cette même virgule n'a plus de signification, il n'en faut pas tenir compte.

Ce n'est pas tout. M. Poey d'Avant a décrit sept variétés de la monnaie à l'EDN'E. Les sept variétés s'accordent pour commencer par un E le nom à'Edn'e ou Edne, et M. Poey d'Avant établit le fait et met le public à même de le constater. Or, quand cet E initial est devenu incontestable, grâce aux témoignages réunis par M. Poey d'Avant lui-même, ce vénérable savant, sans transition ni raison, le supprime et le remplace par un C ! (1) Enfin, la charte invoquée si malheureusement, il faut l'avouer, par l'auteur des Monnaies féodales crée un vicomte, et la monnaie attribuée à ce vicomte porte le titre de comte.

Pour conclure de tous les arguments produits par M. Poey d'Avant, il n'en est pas un seul de favorable à son attribution : je dirai plus, tous y sont contraires, et ainsi se réfute par ellemême cette inacceptable opinion.

(1) Un K eût été plus expressif : KDNE.

4. Les deux attributions précédentes * écartées, il en reste une troisième, proposée pour la première fois par M. de Longpérier, (1) développée ensuite par le même savant (2) et par M. Deloye (3) et adoptée par M. A. de Barthélémy, (4) d'après laquelle le titulaire de la monnaie eût été Bertrand, comte de Seyne.

Cette attribution est complexe et perd dans cette complexité une partie de sa valeur. Associer, en effet, les deux noms propres de cette légende, c'est commettre une inexactitude historique.

Je ne dirai pas combien on s'aventure, dans l'ignorance absolue où l'on est de la situation géographique des Edenates (5) de l'antiquité, en fixant à Sedena l'emplacement du chef-lieu de cette peuplade ; je ne m'arrêterai pas à démontrer philologiquement l'impossibilité d'obtenir Sedena en soudant au commencement d'Edena le Z euphonique d'entre quatre-zyeux et surtout le Z étymologique à'anan az-Aï ; (6) je ne signalerai pas la difficulté de fournir un seul exemple certain d'une modification de noms, analogue à celle d'Edena en Sedena ; j'admettrai même, pour pouvoir continuer cette étude, l'hypothèse inadmissible de la synonymie d'Edena et de Sedena, et, comme conséquence, la lecture de Bertrand, comte de Seyne, et j'aborderai la question historique, (7)

(4) Mém. de la Société des Aiitiq. de France, loc. cit.

(2) IbiJ , XX, 35.

(3) Biblioth. de l'Ec. des Ch., 2« s. V, 393, et Rev. nuoi. fiai».;., 1850, 23. (i) Mamul de Numismatique modem.', p. 231.

(5) Ce nom figure sur le trophée des Alpes rapporté par Pline ; on ne sait rien de plus.

(6) Le Z n'est point euphonique mais étymologique dans a:: Aï fad AquasJ; le d, on le sait, se clianïo facilement en z. Dès lors, comment le souder à Edene? (Je dois cette judicieuse remarque à M. P. Meyer.)

(7) L'exposé suivant renferme des aperçus nouveaux sur les origines des comtes de Provence. Ces aperçus sont justifiés par les textes.

DE CHARLES l*' 175

1. Vers 950. l'administration de la Provence fut confiée à des comtes de race nouvelle, sans lien de parenté rapprochée et connue avec leurs prédécesseurs. Ces comtes surent rendre leur pouvoir héréditaire. Le premier d'entre eux fut Boson, fils de Rotbold. De sa femme Constance il eut deux fils : l'un, Guillaume, mourut sans enfants ; l'autre, Rotbald, (-f- 1008) eut un fils mort sans postérité, Guillaume, le mari de Lucie, et une fille, Emma, mariée, vers 990, à Guillaume Taillefer, comte de Toulouse. Le mariage d'une comtesse de Provence avec un comte de Toulouse apporta à la maison de Toulouse un vaste domaine provençal.

Indivis et indéfini tout d'abord , limité ensuite par des traités divers, et notamment par ceux de 1125 et de 1193, ce domaine devint le marquisat de Provence, de la basse Durance à l'Isère.

2. Peu après l'avènement de Boson, fils de Rotbold, apparaît, partageant avec ce prince l'honneur et le fardeau du gouvernement, un nouveau comte ou marquis de Provence, Guillaume pi", fils de Boson et de Folcoare, riches particuliers de la ville d'Arles.

Guillaume I^' eut de sa femme, Adélaïde I^^e^ ^^ flig ^q ^q^^ nom, Guillaume II, mari de Gerberge, arrière-petite-fille de Bérenger d'Italie, de qui trois fils naquirent et deux vécurent, et, après la mort de leur père, en 1018, gouvernèrent le comté.

De ces deux fils, l'un, Bertrand I", régit les provinces hautes sises au nord de la Durance, entre les Alpes et le Rhône ; l'autre, Geoffroi !«■•, le pays sis entre la Durance et la mer.

Sous ces deux comtes, il y eut donc division, non encore de la propriété, mais de l'administration du comté.

Bertrand I" mourut vers 1050 et laissa deux fils, Guillaume Bertrand et Geoffroi IL

On vit alors ces jeunes princes, continuant à régner sur la région d'outre-Durance, s'intituler co^ntes d'Avignon; leur oncle, GeofFroi le"", se qualifier de comte dM ries, et Raimond IV, héritier d'Emrna de Provence, prendre le nom de sa résidence et se dire comte de Saint-Gilles.

3. Geoffroi I", comte d'Arles, eut d'Etiennette Douce un fils, Bertrand II, et une fille, Gerberge.

Bertrand II, très dévoué au pape et à son légat, Richard de Milhau, prêta au premier serment de fidélité, et accorda au second, pour son neveu, la main de sa sœur et héritière, Gerberge. Bertrand n'avait point d'enfant légitime.

Le neveu du légat Richard de Milhau, nommé Gilbert de Milhau, eut de sa femme Gerberge deux filles ; l'une, Etiennette, fut dotée en se mariant : elle épousa Raimond des Baux . l'autre, Douce, reçut en dot, en 1112, de sa mère Gerberge, veuve de Gilbert, mort assassiné, les comtés de Provence, de Gévaudan, de Cahors et de Rodez, et les donna à son mari, Raimond Bérenger P"" de Barcelone.

4. Des jeunes comtes d'Avignon, l'un, Geoffroi II, s'éteignit dans le célibat, vers 1065, et l'autre, Guillaume Bertrand, sans renoncer à son patrimoine de Basse-Provence, parut se considérer surtout comme comte de la Haute-Provence, et tint sa cour tantôt à Avignon et à Sisteron et tantôt à Forcalquier où les comtes de Provence n'avaient pas résidé avant lui.

Guillaume Bertrand épousa Adélaïde II, vécut longtemps, peut-être jusqu'en 1090, et, vers 1080, maria son enfant unique, sa fille Adélaïde ITI. à Ermengaud IV d'Urgel, déjà veuf de Lucie de Castille.

Un seul acte, la donation h Moatrnajour de la dîme comtale de Pt'ituis, (1) nous a conservé le souvenir du séjour en Pravence d'Ermengaud d'Urgel, mort en 1002.

Peu après la mort d'Ermengaud d'Urgel , vers 1005, sa veuve Adélaïde III reçut, en qualité de comtesse d'Avignon et de Forcalquier, le serment de fidélité d'Ermessinde, femme de Roustan Béranger d'Avignon, sa vassale pour les trois quarts des châteaux d'Avignon, de Mânes et de Forcalquier, le dernier quart relevant du comte de Toulouse, alors Bertrand, fils de Raimond de Saint^Gilles.

En ce temps-là, les domaines des deux maisons de Provence et de Toulouse étaient complètement enchevêtrés. Forcalquier même se trouvait indivis entre les descendants de Boson, comtes de Toulouse, et ceux de Guillaume I*"^ , comtes de Provence. Je ne dis rien de l'indivision d'Avignon ; elle durait encore en 1290, époque à laquelle Philippe- le-Bel la fit cesser en abandonnant sa part de propriété à Charles II , comte de Pro-? vence.

Adélaïde III eut un fils, Guillaume III. Ce prince fut, je crois, le premier de sa race (2) à prendre le titre de comte de Forcalquier ; il prit aussi celui de comte d'Embrun, sans toutefois abandonner la qualification de comte de Provence.

Guillaume III mourut en 1129 et aussitôt Adélaïde III amena les deux fils de ce comte (3) et par conséquent ses petits-fils, Bertrand III et Guignes, devant l'église de Forcalquier, les installa elle-même dans la succession de leur père, en présence de tout le peuple, et, par une charte datée d'Avignon, leur fit remise écrite du comté.

(1) Pilton, Ann. de l'Egl. d'Aix, p. 107.

(2) Voir toutefois la charte de -1027 insérée dans Vlluloire des Comtes de Provence de Ruffi, p. -128-129.

(3) Guillaume III les avait eus de Garsende d'Âlboii.

Bertrand III mourut en 1136, laissant de sa femme Jaucerande deux fils, Guillaume IV et Bertrand IV, et une fille, Adélaïde.

Guignes , oncle des jeunes princes Guillaume IV et Bertrand IV, gouverna le comté après la mort de son frère Bertrand III et mourut en 1149.

Ses neveux Guillaume IV et Bertrand IV lui succédèrent.

Pendant leur minorité, les Raimond Bérenger de Provence allèrent à la Cour impériale et, à|prix d'argent, obtinrent, outre le comté de Provence, celui de Forcalquier, avec obligation pour les comtes de ce pays de devenir les vassaux de ceux de Provence. Le diplôme de cette double investiture est de 1162. En apprenant le fait, le jeune Guillaume IV se prépara à pareil voyage ; il put l'exécuter en 1174 et obtenir, à son tour, l'inféodation directe de l'Empereur.

Le diplôme de 1162 se trouva ainsi annulé, quant à la partie forcalquéroise, par le diplôme de 1174, et Guillaume IV put, sans contestation, continuer à gouverner en souverain.

Il régna longtemps et avec succès.

Il maria sa fille Garsende II à Rainier de Sabran et en eut un fils, mort très jeune, et deux filles. L'une, Garsende III, reçut en dot la nue-propriété d'une partie du comté de Forcalquier en épousant Ildefonse II, comte de Provence, père de Raimond Bérenger Y; et l'autre, Béatrix, la nue-propriété du comté d'Embrun et du Gapençois, en devenant la femme du dauphin Guigues- André. (1)

5. Quant à Bertrand IV, frère de Guillaume IV, il eut une existence aventureuse. En 1168, il vint à Saint-Gilles, y donna aux Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem ses propriétés de Manosque, Limans, Grambois, etc., fit ensuite son

{i) Les petites-filles de Guillaume IV devaient entrer en jouissance de leurs dots à la mort de leur grand-père.

testament, partit pour la Terre-Sainte et y passa environ vingtcinq ans. A la fin du siècle, en 1195, il revint dans ses anciens Etats.

Y recouvra-t-il sa part au gouvernement du Comté? On ne peut l'admettre.

Il se qualifiait avant son départ pour l'orient de Comte de Forcalquier, comme l'attestent les documents et le sceau appendu à la charte de 11G8, et en vertu de cette qualité, il léguait, par son testament, à i;on Irère Guillaume, toute sa portion du Comté, mais à de certaines conditions, substituant à ce prince, au cas où ces conditions ne seraient pas remplies, Guillaume de Sabran pour les teires sises au-dessous de Sisteron, et Raimond, comte de Toulouse, pour le Gapençois et l'Embrunois.

« Si vero voluntatem meam (^frater meus Vilelmus comes) c( infregerit, omnia que jure institucionis sibi reliqui, aufero « et totum quod liabeo a Sistarico versus Alpes relinquo Raia. mundo comiti Tholosano ; quod autem habeo a Sistarico « usque ad Rodaiium, consanguineis meis Villelmo de Sabran « et fratribus ejus. » (1)

A son retour de Terre-Sainte, Bertrand IV trouva son frère Guillaume en pleine jouissance de tout le Comté et n'essaya point de la lui disputer ; les deux frères s'entendirent.

L'administration générale restant à Guillaume, Bertrand se dépouilla de son ancienne qualification de Comte de Forcalquier, et sans abdiquer ses droits héréditaires de souverain, il consentit à en restreindre, à en cantonner l'exercice.

Il ne les abdiqua pas, dis-je, car en juillet 1206, il octroya de concert avec son frère, une charte de privilèges à la commune d'Avignon et fit ainsi acte de pleine et souveraine auto-

(1) Areh. des Bouch.-du-Rhône, 0. M. Man. Domaine, 6.

rite ; il les restreignit, car il renonça à régner sur le comté de Forcalquier et se contenta d'un comté moindre.

Les chartes donnent à Bertrand le titre de Cornte, sans indiquer quel était son comté ; j'essaierai de le déterminer.

Bertrand, revenu de Palestine, retrouva et recouvra ses domaines personnels disséminés dans le comté de Forcalquier, des Alpes au Rhône. N'ayant plus l'administration générale du comté, alors entièrement entre les mains de son frère, il lui était difficile de surveiller et d'exploiter ses vastes possessions. Son intéi'ct et celui du Comte, son frère, leur imposaient la cessation prompte de cet enchevêtrement. Un arrangement amiable ou arbitral l'amena et, en échange de son réseau domanial, Bertrand reçut, pour en jouir jusqu'à la mort de son frère, la souveraineté du comté d'Embrun. (1) Il aurait pu prendre le titre de Comte d'Embrun dans les actes ; il ne le fit pas, mais il le prit sur les monnaies. Il aurait pu le prendre dans les actes comme Guillaume III, son grand-père ; il préféra imiter Guillaume IV. Ce dernier prince s'intitulait comte de Provence sur les monnaies et les sceaux, jamais dans les chartes.

En entrant en possession du comté, Bertrand ne quitta point son frère ; les actes nous le montrent, en effet, chevauchant à ses côtés dans toutes ses expéditions et souscrivant ses chartes forcalquéroises. La mort seule les sépara. Bertrand mourut vers 1207, Guillaume en 1209.

5. Je passe à l'examen de l'attribution du comté de Seyne à ' Bertrand IV de Forcalquier.

Seyne n'était pas une ville du comté de Forcalquier ; c'était une ville du comté de Provence.

En 1147, la noblesse provençale, les Montclar, les Faucon, les Belvilar, les Lauzet, les Valerne, se réunirent à Seyne pour

(1) Le comté d'Embriiii ne comprenait pas tout l'Embrunois; une partie, restée à Guillaume IV, était rc;,'io par un vicomte de ce prince, noinmé Dragont'l. 0. M. 415.

prêter hommage an comte Raimond Bérengerll, et les traités de délimitation de H'iS et 1105, en donnant la Diirance pour limite septentrionale au comté de Provence, placèrent incontestablement Seyne dans ce comté. Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet. Les trois actes ci-dessus ont une autorité magistrale. J'en citerai beaucoup d'autres, s'ils pouvaient, en matière de topographie, ajouter quelque valeur à des traités internationaux, officiels et authentiques de délimitation, et, en matière de nationalité, prévaloir sur le choix du lieu fait par la noblesse provençale, le jour où elle eut à l'cconnaître ra'itorité de son chef, le comte de Provence.

Seyne était donc situé en Provence et pour posséder le comté de Seyne, Bertrand de Forcalquier aurait dû en demander l'inféodation aux comtes de Provence.

Or, j'ai fait connaître l'origine de ce prince, celle de ses droits comtaux, la souveraineté de sa race datant de son arrivée au pouvoir vers 960 et enfin la séparation de sa famille, en 1018, en deux branches demeurées souveraines et indépendantes l'une de l'autre.

Cette indépendance cessa, j'en conviens, en 1226, quand Guillaume V de Sabran, l'héritier d'une fraction du comté de Forcalquier, se plaça sous la suzeraineté de Raimond Bérenger V, comte de Provence.

Mais avant cette date, avant 1226, il n'y avait pas de suzeraineté d'une branche sur l'autre ; d'aucun côté il ne pouvait y avoir inféodation.

On objecterait en vain le diplôme impérial par lequel, en 1162, Frédéric Barberousse autorisa le comte de Provence à soumettre à sa vassalité celui de Forcalquier, car un nouveau diplôme donné en 1174 annula le premier en son germe.

Dès lors, comment Bertrand de Forcalquier aurait-il pu tenir d'un comte de Provence le comté de Seyne ? Est-ce avant son départ pour la Terre-Sainte, en 1168? Non, sans doute,

car ce comté, l'inféodation en ftût-elle été viagère, eut figuré en quelque façon sur le testament où Bertrand, cette annéelà, a énuméré tons ses (lomaines. L'aurait-il sollicité et obtenu du comte de Provence, après sa rentrée d'outre-mer? Mais en remettant le pied dans ses anciens Etats, Bertrand IV retrouvait, son frère aidant, tous ses revenus d'autrefois, et, échangés ou non contre le comté d'Embrun, ils le dispensaient de recourir aux faveurs du comte de Provence.

Celui-ci. d'autre part, les lui aurait-il accordées ? Ce n'est pas croyable, car sa conduite vis-à-vis du comte de Forcalquier, ses tentatives pour entrer, avant l'heure, en possession de l'héritage de ce vieillard, de Sisteron notamment, tout nous dévoile dans Ildefonse II la volonté d'empiéter sur les terres de ses voisins. Pouvait-il. dans cet esprit, leur céder une parcelle de ses domaines provençaux et par conséquent du comté de Seyne?

6. Y avait-il, en outre, y a-t-il jamais eu un comté de Seyne ? A la rigueur, on pourrait répondre affirmativement, malgré

le silence de l'histoire, s'il avait existé un évoché de Seyne, car aux évêchés cor'respond;nent paif(ns, dans l'ordre administratif, les comtés; or, il n'y a jamais eu d'évêché de Seyne.

Le comté de Seyne n'a existé ni en fait, ni en droit; ni dans l'histoire, ni dans l'administration ; ni nommément, ni implicitement.

7. En conséquence, si, jusqu'en 1226, les comtes de Provence et de Forcalquier ont eu des droits également souverains et indépendants sur leurs comtés respectifs ; si Seyne , situé incontestablement en Provence et non dans le comté de Forcalquier, ne pouvait pas être et n'a pas été inféodé par les comtes de Provence à Bertrand IV de Forcalquier ; si le comté de Seyne n'a existé ni en droit ni de fait, l'attribution à Seyne, chef-lieu de comté, d'une monnaie attribuée en même temps à un comte forcalquérois ne peut plus subsister, et la traduction par Seyne de VEdne de la légende tombe d'elle-même.

D'autre part, l'existence d'un comté d'Embrun est certaine ; ce comté était enclavé dans le comté de Forcalquier ; les Comtes de Forcalquier en ont été les souverains ; l'un d'eux, Guillaume III, en a porté le titre en plusieurs chartes, et Bertrand IV, était le petit-fils et un des successeurs de Guillaume III.

8. Pour ces motifs divers, je propose, d'abord, le maintien de l'attribution du nom de Bertrandus à Bertrand IV de Forcalquier, ensuite, le rejet de l'attribution à Seyne et l'attribution au comté d'Embrun du Comes Edne, enfin, une des deux lectures suivantes :

lo BERTRANDUS COMES E DNUS E.

(Bertrandus Cornes et dominus Ehreduni.)

2o BERTRANDUS COMES EDUNE.

(Bertrandus Cornes Ebrediinensis.)

Au point de vue paléographique, la première interprétation est irréprochable, si le signe abréviatif est à sa place après l'N d'EDN'E, comme l'affirme M. Poey d'Avant. (1) On pourra bien objecter l'abréviation excessive d' Ebredimi en un seul E, mais une monnaie limitrophe, le raimondin, n'offre-t-elle pas la représentation du mot marchio par la seule initiale M, et de Provincie par les seules lettres PV? On pourra trouver peu usitée la suppression du T d'ET, mais sans descendre à de nombreux sceaux et monnaies de Jeanne de Provence et d'Urbain V ou l'ET est raccourci de cette façon, ne le voit-on pas abrégé de même sur une bulle contemporaine et proche voisine de la monnaie de Bertrand, la bulle des consuls et des seigneurs de Lisle en Vaucluse, sur laquelle on lit : S(igillum) CONSVLVM INSVLE E (et) DOMINORVM ? (2)

(1) Monn. féod., II, p. 411, 415 et 416, 1. 7.

(2) L. Blancard, Iconogr. des Sceaux et bulles des archives des B.-du-Rh., p. 81 ; l'exemplaire décrit dans ce livre est appendu à une charte de 1209.

Si le signe abréviatif doit être placé à la suite du D et non de l'N, à la première lecture il convient de substituer la seconde: Bertrnndus Cornes Ebrednnensis L'apostrophe abréviative a une valeur; elle signifie ordinairement US mais quel- •quefois U comme sur des espèces d'un pays et d'une époque fort l'appi'ochés du pays auquel le comte Bertrand emprunta le type raimondin de sa monnaie, je veux parler des pièces de Guillaume IV, prince d'Orange; sur toutes, le nom d'Orange €st ainsi écrit : A'RASCou A'RASCI pour AURASICENSIS ; c'est à dire avec une apostrophe ' pour exprimer la lettre U.

Je n'irai pas chercher hors de cette même légende la justification de ma lecture d'ED'NE (Ebrednnensis). Ici et là, le mot est à moitié sous-entendu et si le B, essentiel à Ebredunensis, est ici supprimé, là, une lettre significative, l'I, est transposée de façon à rendre le déchiffrement d'A'RASCI fort embarrassant pour un œil peu habitué aux caprices de la paléographie.

Les deux lectures proposées s'appliquent indistinctement à la légende COMES EDNE dépourvue du signe abréviatif.

9 Au point (le vue historique, il me reste peu de chose à ajouter. J'ai donné de la souveraineté des comtes de Forcalquier sur Embrun des preuves authentiques mais implicites : le testament de 1168, la délimitation de 1195. Je tiens à les corroborer par deux textes formels, l'un, de l'année 1177, stipulant l'obligation pour tous les Embrunois de prêter au comte de Forcalquier le serment de fidélité et de se soumettre à sa juridiction, (1) et l'autre de 1202, par lequel Guillaume IV assigne en dot à sa petite-fille Béatrix, lors de son mariage avec le dauphin Guigues-André, pour en jouir après sa mort, « post dies suos » les terres comtales de Gap et d'Embrun. (2)

(1) Archives des Bouches-du-RtuSae. B. 288. 2) Archives des Bouches-âu-Rhône, B. 301.

DE CHAKI-ES 1«''

Par ce dernier diplôme, les Dauphins devinrent les successeurs de Guillaume IV et de Bertrand IV au comté d'Embrun et leurs sceaux, et notawiment celui d'Humbert II, attestent cette succession. (H

10. Quant à la charte de i 177, elle ne contient pas seule- Wient rénumération des droits de suzeraineté, de justice et d'impôt du comte de Forcalquier sur les habitants d'Embi'un et (le propriété sur les forteresses de la ville, mais elle prouvé la coseigneurie de l'archevêque et suffirait de raison d'être à une comiuiuiauté de moiniaie et do bulle du prélat et du comte. La communauté de bulle a existé en fait; un auteur contemporain ne la croit pas antérieure à une sentence arbitrale de 1247 dans laquelle elle est en effet inscrite, implicitement du moins, parmi les droits communs au dauphin et à l'archevêque, mais si on examine avec soin le style de la bulle soit d'après la gi'avure donnée par cet auteur à l'appui de son assertion, (2) soit dans la reproduction ci-jointe, (fîg. 10) (3)

Fig. 10.

(i) Inventaire des sceaux des archives nationales, I, 359, n» 603. (2) Roman, Sifjillographie du diocèse d'Embrun, p. dOO. (3; D'après l'exemplaire du cabinet de Marseille.

d86 ESSAI SUR LES MONNAIES

on ne peut s'empêcher de trouver la date de 1247 trop récente pour le produit d'un art aussi archaïque et de le rapporter à une fabrique de quarante à cinquante ans antérieure, c'est-àdire à la fin de l'usufruit de Bertrand IV ou à l'avènement des Dauphins. Ceci admis, ce monument sigillographique devient un argument indirect en faveur d'un ancien monnayage comtal à Embrun. La réunion des deux types comtal et archiépiscopal prouve l'association des deux pouvoirs civil et ecclésiastique d'Embrun en matière de chancellerie, et de cette association, de cette double exploitation du droit de bulle, il est logique de déduire la double exploitation du droit monétaire.

L'archevêque d'Embrun, Guillaume de Bénevent, reçut de Conrad, en 1147, la faculté de battre monnaie, et l'investiture impériale de 1174 mentionne et confirme expressément : « sicut «. antecessores sui tenuerunt, » (1) le droit héréditaire du comte de Forcalquier aux régales et, conséquemment, à un monnayage personnel.

Les concessionnaires impériaux ont-ils considéré comme une lettre morte leurs privilèges de monnayage ? Non certainement, car le comte Guillaume IV a fait frapper, dès 1184, des guillelmins et nous possédons des monnaies archiépiscopales d'Embrun.

Le jour oii il a eu un comte spécial, Embrun a dû être monétairement exploité par ce comte, comme il l'était par l'archevêque. Ce fait n'est inscrit dans aucun document, mais il est irrécusable et a dû se manifester ou par une seule monnaie locale, à frais et bénéfices communs, ou par deux monnaies, l'une comtale, l'autre archiépiscopale.

La première hypothèse ne trouve de fondement ni dans les médailles, ni dans les actes ; la seconde, si mon attribution est admise, y trouverait un commencement de preuve.

(1) Arch. des B.-du-Rli., B. 287.

On possède déjà, du reste, des monnaies des archevêques d'Embrun du XI V" siècle, et on en découvrira probablement de plus anciennes. Des fouilles relativement récentes n'ont-elles pas mis au jour de très anciens deniers des évèques de Gap ? (1 )

11. En résumé, la monnaie de BERTRANDVS COMES EDNE, ED'NE et EDN'E ne peut pas être attribuée à Bertrand, comte et duc de Narbonne, personnage antérieur de plus d'un demi-siècle aux E lunaires de la légende, ni à Bertrand, comte de Cadenet, car la charte dans laquelle on a cru le découvrir mentionne, au lieu de ce comte , un vicomte nommé Raimond ; enfin, elle ne peut être attribuée à Bertrand

{i) L'évêque Gréfroire de Gap reçut de Frédéric 1er, le 30 juillet di78, l'oc- Iroi de toui les droits régaliens et par conséquent du droit de monnayage : « Frelerieus, etc.. Gréi^orio Wapincensi cpiscopo, accepta ab eo Jidelitate

• et honiinio, omnia regalia per legiiimam i[lve^titu^am com^essimus... Dalum

• apud Arelatem, anno Domini MCLXXVUl, indiclione XI, II kai, augusti « mensis. »

La monnaie épiscopale de Gap courait dans le diocèse de Gap et non ailleurs, et encore y courait-elle eti concurrence des guillplmins. Quant au dauphin du Viennois, il ne dut point participer à la circulation monétaire de Gap, officiellement du moins, avant 120'J, année de la mort de Guillaume IV de Forcalquier. Ce prince, en effet, avait bien donné, en 1202, la nue-propriété des comtés de Gap et d'Embrun à sa petite-fille Béatrix, lors de son mariage avec le dauphin Guiiïues-An iré, mais il s'en était réservé l'usufruit viager.

La monnaie épiscopale de Gap courant en concurrence des guillelmins dans le diocèse gapençois devait avoir la valeur des guillelmins et les changer au pair.

Toutefois, comme je n'ai pas eu entre les mains ces espèces fort rares et n'ai pas pu en étudier le titre, je m'en rapporte avec une entière confiance ;iux désignations de métal de M. de Longpèrier {Hev. num. I8:i7, 368, et 1843, pi. 15, 6.) et Poey d'Avant, {Momi. féod., III, p. 22.) d'après lesquelles si plusieurs spécimens sont en billon, d'autres (fig. 11 et 12) sont en argent et

se rapportent, non aux guillelmins, mais aux viennois.

de Forcalquier, comte de Seyne, Seyne n'ayant jamais été un comté provençal, ni une possession des comtes de Forcalquier. Mais l'attribution personnelle à Bertrand de Forcalquier, proposée par M. de Longpérier pour la première fois, (1) peut être maintenue, si l'on substitue l'attribution locale d'Embrun à celle de Seyne, et si l'on consent à lire, selon les variantes de la légende :

BERTRANDUS COMES ET DOMINUS EBREDUNI ou BERTRANDUS COMES EBREDUNENSIS.

La monnaie ainsi attribuée aurait été frappée, de 1195 à 1207, par Bertrand IV de Forcalquier, comte d'Embrun, et, contemporaine par conséquent des guillelmins, elle en aurait eu la valeur.

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