CHAPITRE PREMIER
LE CONTE d'aPULÉE ET LES COMMENTAIRES DES ÉRUDITS.
Le seul auteur ancien qui fasse mention de Psyché est Apulée. En Tabsence de tout autre témoignage littéraire , on a cherché à établir un rapport étroit entre le mythe et le récit des Métamorphases ; on a vu dans ce conte la forme littéraire d'une croyance mythologique. Le premier vice de ces interprétations, c'est, croyons-nous , d'altérer le caractère du conte latin.
La fable de Psyché et Cupidon est un conte d'un tour très-personnel ; l'idée première peut en avoir été empruntée à des récits populaires soit grecs, soit romains; mais il ne reste aucune trace, dans la littérature grecque , d'un conte primitif qui aurait pu servir de modèle à Apulée. Au sixième siècle , un mythographe , Fulgentius Planciades , évêque de Carthage , signale une version grecque de cette fable , et l'attribue à Aristophontes , dans un ouvrage intitulé : Dysarestia (1). Au reste, le nom de cet auteur ne se trouve cité nulle part ailleurs. Apulée semble avouer lui-même que son récit est un emprunt ; il l'appelle fabula grœcanica , et déclare qu'il est écrit dans le goût milésien (2). Enfin il est constant que les Métamorphoses d'Apulée offrent de frappantes ressemblances avec la Luciade de Lucius de Patras , épisode d'un ouvrage anté-
(1) • Aristophontes Athenœus in libris qui DysaresHa nuncupantur, hanc fabulam enormi circuitu discere cupientibus prodidit » (F. Fulgentii Planciadis epwcopi Carthaginientis mythologiarum lihri il/, p. 143, éd. de Bâle, 1649).
(2) Métamorphoses, livre I, c. 1. « Fabulam grsecanicam incipimus. »
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rieur à Apulée , et dont le titre général était : MeTafjiop^wffew; Ur>i (1).
Tous ces faits sont peu concluants. On ne saurait affirmer que la fable de Psyché et le récit des Métamorphoses aient une origine commune. D'autre part, la mention d'un auteur inconnu, faite par un commentateur du sixième siècle , constitue un témoignage d'une bien faible valeur. On doit renoncer à connaître exactement les origines littéraires de la fable de Psyché ; on peut même douter qu'elle ait revêtu une forme précise avant Apulée.
Il importe avant tout de constater que la fable , dans l'auteur latin , n'a pas de caractère mythologique. Elle n'offre aucun des traits d'une légende naturelle, éclose dans l'imagination religieuse d'un peuple. Le tour qu'Apulée donne à son récit est tout personnel ; .c'est se méprendre étrangement que d'y voir autre chose qu'un badinage ingénieux, fait pour plaire aux délicats.
La place même que le conte de Psyché occupe dans l'ensemble du récit devrait avertir qu'il faut écarter toute interprétation trop grave. Comment trouver un enseignement philosophique dans ce conte , qui intervient comme épisode au cours d'un roman ? Une jeune femme , capturée par une troupe do brigands , est confiée à la servante de la bande. Cette vieille prend pitié de sa prisonnière ; pour distraire son chagrin , elle lui conte une histoire merveilleuse qu'elle a apprise dans quelque veillée : récit fabuleux , véritable conte de vieille femme , qui passe de bouche en bouche et charme les longues heures de loisir. On verra plus loin que les malheurs de Psyché n'ont pas seulement intéressé les personnages fictifs du roman d'Apulée : les femmes de Chio et les conteurs campagnards de la Sicile les savent encore : ils en ont appris l'histoire par la tradition orale. Pas plus qu'eux , la vieille servante d'Apulée n'a souci de philosopher , ni de faire à sa prisonnière une leçon de morale. D'ailleurs le nom de Psyché n'avait rien qui pût surprendre les lecteurs d'Apulée , ou paraître choquant dans un conte familier ; il est souvent porté , dans la vie réelle , aux deuxième et troisième siècles ; on le retrouve dans les inscriptions funéraires (2) , et un passage de Pétrone montre que les dames romaines se plaisaient à donner à leurs suivantes ce joli nom grec (3).
(1) Voir Fabricius, Bihliotheca latina, t. III, c. 2.
(2) Voyez Gruter, 634, 7, 597, 14, 835, 4, 891, 7, etc. Heuzey, Mission de Ma* cédoine : Inscr. , 16. Il serait facile de multiplier les exemples.
(3) Pétrone» Satyricon, 2, 6. C'est le nom de la suivante de Quartilla, qui cé-
Le récit commence , comme un conte de fées , par la naïve formule chère à nos conteurs : a II était une fois un roi et une reine. » On y retrouve tout Tappareil , et même tout le personnel des contes populaires : le roi et la reine , personnages débonnaires et effacés ; les deux sœurs aînées , envieuses , perfides , et réduites à épouser de vieux maris goutteux et chauves ; la cadette , si belle , qu'on l'admire avec vénération , qu'on l'adore même à l'égal de Vénus , mais aussi , pour son malheur , curieuse , confiante et crédule. Un oracle la condamne à être exposée sur un âpre rocher pour y devenir la proie d'un monstre hideux ; et voici que les zéphyrs la déposent dans un palais enchanté , et que le monstre se change en un dieu , le plus beau de tous , l'Amour. Supprimez Tes noms païens ; remplacez l'Amour par un jeune prince accompli, a beau comme le jour, » et Vénus par une de ces fées jalouses qu'une imprévoyance fatale néglige de convier aux fêtes de la naissance ; il semble qu'on soit transporté dans le monde imaginaire où vivait la rêverie de nos vieux conteurs français. Ce sont les mêmes surprises et les mêmes merveilles ; c'est le palais enchanté , éclatant d'or et d'ivoire , où Psyché est servie par des serviteurs invisibles , au son des lyres , bercée par les chants d'un chœiir mystérieux ; monde féerique où les roseaux parlent , où les fleuves s'apitoyent , où les fourmis compatissent aux malheurs de l'héroïne , et où la beauté, persécutée par des puissances malfaisantes , finit par triompher. Le dénoûment de toutes ces péripéties ne saurait êtro qu'un mariage célébré avec une pompe magnifique. Le conteur n'a garde d'oublier que l'union est féconde ; l'enfant qui en naît s'appelle la Volupté.
La forme dont Apulée revêt la fable de Psyché paraît bien familière pour un mythe , au sens habituel du mot. Le mythe à la façon de Platon comporte une part de sérieux, de grave enseignement que fait ressortir le caractère enjoué du récit. Il est clair qu'Apulée , en dépit de son platonisme , ne songe pas à faire œuvre de philosophe dans ce conte plein de gentillesses littéraires. On n'y saurait voir qu'un badinage de lettré ; l'écrivain latin emprunte à une série d'idées philosophiques très-répandues, et courant dans le public, une allégorie aimable qu'il rajeunit par le merveilleux et par la fantaisie. On sait d'ailleurs de quelle faveur jouissaient au deuxième siècle les fables milésiennes. Les Mile-
lèbre les mystères troublés par Encolpe. Thorlacius , préoccupé de l'idée du mythe de Psyché, attribue à la suivante un rôle mystique {Fabula de Psyché et Cuptdmc, p. 367).