LE CONTE D* APULÉE ET LES COMMENTAIRES DES ÉRUDITS
siaca d' Apulée étaient fort appréciées , et les beaux esprits en faisaient leur lecture habituelle. Ce genre de contes, empruntés à une ville célèbre pour ses mœurs élégantes, devait flatter les goûts des gens du monde et des raffinés. Il n*est pas surprenant qu'Apulée ait sacrifié à la mode.
Le ton du récit est familier et badin ; les dieux sont traités fort légèrement , avec cette ironie dont Ovide avait tant de fois donné l'exemple. Rien n'est plus irrévérencieux que la proclamation de Mercure annonçant la récompense promise par Vénus à qui ramènera Psyché fugitive. Ce joli conle , écrit avec une recherche de style qui va jusqu'à la mièvrerie, n'a pas pu sortir d'un cercle d'élite, capable d'en apprécier les délicatesses et les nuances littéraires. On comprendrait avec peine qu'il eût exercé quelque influence sur les croyances de la classe populaire et illettrée.
Si le caractère original de la forme n'est pas douteux , il est impossible de déterminer quelle a pu être , pour le fond , la part de l'invention et celle de l'emprunt. L'idée principale du conte paraît être commune à la littérature populaire de pays très-différents. M. Friedlaender a pu, dans une dissertation lue à l'Académie albertine de Kœnigsberg , rapprocher du conte latin des récits d'origine variée ; il n'en a pas épuisé la liste. M. de Hahn (1) a recueilli dans la Grèce du Nord et en Albanie des contes où , malgré les variantes inspirées par le génie de chaque peuple , on peut reconnaître le fond du roman d'Apulée. Dans une autre partie du monde grec, à Chio, une vieille femme racontait à Buchon (2) les aventures de Psyché , et faisait , sans le savoir , comme une imitation lointaine des Métamorphoses. Enfin , tout récemment , un écrivain italien , M. Giuseppe Pitre (3) , a publié un conte sicilien où , sous le titre de <r Le roi Cristal, » Thistoire de Psyché est reproduite en entier, à peine altérée par une longue tradition, et par le tour d'imagination propre aux paysans siciliens. Eros est devenu un chevalier ; le merveilleux païen a fait place à un appareil purement romanesque ; mais ces différences dissimulent mal le fond primitif de la fable. De simples analogies ne permettent pas d'arriver à des conclusions précises ; en pareille matière , il
(1) Griechische und alhanesiche Mdrchen. Contes albanais , n"' 100-1002. Contes grecs. n°» 7-40 (54), 71-73. Le fond de ces contes est toujours le môme: une femme commet une faute par curiosité ; son mari la renvoie ; elle est soumise à des épreuves que suit la réconciliation.
(2) Buchon , La Grèce continentale et la Morée , p. 263.
(3) FiabCf novelle, racconti. Novelline popolari $iciliane, Nuovo saggio di fiahe 9 nwelk popolarié 1874, 1875,
faut tenir compte de bien des éléments d'altération ; et la rigueur absolue mène à Terreur. On peut cependant admettre que la donnée première du récit d'Apulée n*a rien de personnel ; elle a pu être empruntée au fonds commun des récits populaires , qui offrent entre eux , dans tous les temps et dans tous les pays , de si singulières ressemblances.
L'épisode de Psyché , dans VAne d'or , a été , pour beaucoup d'érudits , la forme littéraire du mythe de Psyché. On s'est appliqué à y rechercher les traits principaux de la fable , au détriment de la vérité scientifique. Cette méthode a donné lieu à différents systèmes qu'il convient d'examiner brièvement.
Le premier commentateur qui ait interprété le roman d'Apulée dans un sens mythologique est Fulgentius Planciades, évêque de Carthage au sixième siècle (1). A cette époque, la notion du mythe s'est obscurcie ; l'auteur du commentaire, pénétré d'un esprit tout chrétien , ne cherche qu'à tirer de la fable une leçon de morale. La ville où règne le père de Psyché figure le monde ; le roi et la reine sont Dieu et la matière ; des deux sœurs , l'une représente la chair , l'autre le libre arbitre ; enfin Vénus ou le Désir persécute l'âme , et lui envoie le désir du bien et du mal , c'est-àdire Cupidon. On n'est pas étonné de retrouver sous la plume du mythographe le nom d'Adam ; pour l'évoque de Carthage, le rapprochement va de soi entre le premier homme de la Bible et Psyché , tous deux victimes de leur curiosité , expulsés d'un lieu de délices , et condamnés aux souffrances de l'expiation. En dépit de cette interprétation , dont la naïveté fait sourire , le témoignage de Fulgentius Planciades nW est pas moins précieux. Il prouve qu'au sixième siècle il existait encore un souvenir confus de l'allégorie antique. Cette sorte de tradition lointaine a pu égarer un écrivain sans critique et lui suggérer le symbolisme naïf où il se plaît.
Après Planciades, nombre d'érudits ont eu l'occasion de commenter soit le conte latin, soit quelques-uns des monuments qui représentent Psyché. Les savants du dix-septième et du dix-huitième siècles adoptent en partie la théorie de Fulgentius et s'accordent à reconnaître dans la fable d'Apulée une des versions du
(1) F. Fulgentii Planciades, episcopi Carthaginlensis mythologiarum, loe, eiU — Cf. le Mythographus Vaticanus , I, 231.
Ce dernier se borne à une simple analyse, sans essayer de faire un commentaire mythologique du récit. Le texte du Mythographus Vaticanus est reproduit à la suite de l'édition qu'Otto lahn a donnée de l'épisode de TAmour et Psyché dans le roman d'Apulée. Leipzig, 1873.