‹ Essai sur les monuments grecs et romains relatifs au mythe de PsychéChapitre 4 sur 31 · CHAPITRE ît · texte numérisé non relu

CHAPITRE ît

La fable dô Psyché a ou deux périodes : l'une toute poétique ^ où elle paraît être simplement une allégorie des passions ; l'autre d'application religieuse, avec un caractère fortement marqué de haut enseignement moral. Il serait téméraire d'établir un ordi?e rigoureux pour une série d'idées qui se sont souvent mêlées et confondues. Toutefois la division des monuments en statues , pierres gravées et peintures murales , et monuments funèbres , se présente naturellement. Comme elle répond sans peine au double aspect de la fable , on peut croire qu'elle offre le plus grand degré de certitude qu'il soit permis d'espérer dans ce genre d'études.

Les œuvres d'art elles-mêmes comportent deux séries : les statues et les pierres gravées. Rien n'est plus varié dans le détail que led scènes figurées sur les pierres fines ; le caprice de l'artiste y perce souvent. Mais sous cette apparente fantaisie, on peut saisir une unité réelle. Malgré les conditions différentes où s'exercent la sculpture et la gi*avure en pierres fines, malgré les règles étroites qui s'imposent au sculpteur, et la liberté plus grande dont jouit le graveur, lés œuvres d'art du cycle de Psyché sont toutes empreintes du même esprit. Elles présentent moins un mythe bien suivi, \ avec un parfait enchaînement d'idées , qu'une série d'allégories ; ( elles traduisent sous une forme artistique les mouvements de rame passionnée. C'est en quelque sorte une suite de petits drames où rame et l'amour jouent le principal rôle.

Suivant toute vraisemblance , nous ne possédons que les répliques plus ou moins lointaines des œuvres originales. On sait avec quelle facilité l'art antique multipliait les copies, et le peu de scrupule qu'éprouvaient les artistes à reproduire , sauf de légères variantes, lés statues dés maîtres. S'il est souvent difficile d'attribuer

une date à ces copies , on peut admettre sans peine que les originaux remontent aux deux derniers siècles avant l'ère chrétienne. Les épigrammes de Méléagre (1) , qui font allusion aux idées et aux sentiments dont se sont inspirés les sculpteurs , celles de Satyres , d'Alkaios, de Maikios, d'Antipater, de Kxinagoras (2), qui décrivent des œuvres procédant du même esprit, et surtout le style général des représentations , permettent de fixer cette date avec toutes les apparences de la certitude (3).

Vingt statues environ sont connues sous le nom de Psyché dans les musées et dans les collections d'Europe. Il faut réduire ce chiffre, si Ton considère que plusieurs d'entre elles ont été fortement restaurées, et doivent à des mains modernes leurs attributs essentiels; par exemple une statue de la villa Ludovisi , à Rome, que nous n'avons point fait entrer dans notre catalogue. Elle est restaurée en Psyché ; mais tous les attributs caractéristiques sont modernes. Psyché torturée par Eros, prosternée à ses pieds dans' une attitude suppliante, et enfin réunie au dieu, tels sont les trois sujets qui paraissent avoir le plus souvent tenté le 'talent des artistes ; sujets originaux, et dont les deux premiers ne trouvent de commentaire dans aucun texte connu.

Un fragment de groupe du musée de Latran (4) représente. Psyché foulée aux pieds par une figure de grandes dimensions ; le travail est médiocre, et accuse une copie des tem])S romains. On a pu se méprendre sur le sens de cette représentation , et y voir avec Raoul Rochette, Gerhard, Ottfried Millier et Garrucci (5), le génie de la mort triomphant de l'âme humaine. Otto lahn (6) , Benndorf (7) et Brunn (8j, reconnaissent Psyché torturée par Eros. Cette opinion semble plus fondée , si l'on rapproche de ce groupe des monuments analogues dont le sens n'est pas douteux. Un torse du musée de Toulouse (9) et un groupe du Louvre (10) , mieux

(1) Anthologie palatine, V, 57, 179 ; XII, 132.

(2) Antholog. Plan., IV, 195, 198, 199.

(3) Voyez toutefois nos remarques sur le numéro 14, que Gerhard attribue à l'école de Praxitèle.

(4) NMl.

(5) R. Rochette. Monuments inédits, p\, XLII, n» 1, p. 226. Gerhard, Àntike Bildwerke, 77, 3, p. 317. Mûller, Handhuch^ 397, 3. Garrucci> Mus. Later., XL» 2 , p. 84.

(6) Àrchàologische Beitràge , p. 318.

(7) Die antike Bildwerke des Lat. Mus., n» 401.

(8) JTunsf&iatf, 1844, p. 318.

Les statues. 19

conservé, montrent Psyché agenouillée aux pieds d'Eros dans, Tattitude de la supplication : ce sont h coup sûr des répliques de la même œuvre. Dans le groupe du Louvre, les bras des deux statues ont été brisés ; mais il est facile de recomposer l'ensemble des deux figures. L'attitude suppliante de Psyché se trahit d'ellemême, et le mouvement calme , reposé , du corps d'Eros , montre que la main , étendue vers la jeune fille, faisait un geste de pitié ou de pardon.

Le beau torse si mutilé du musée de Naples (1) se rapporte à coup sûr à une scène du même genre. On a contesté le nom de Psyché attribué d'ordinaire à ce fragment ; on l'a étudié à part , et , conmie il arrive souvent , une critique ingénieuse a imaginé des explications qui ne résistent pas à la comparaison du monument avec ses analogues. Wolf en fait une baigneuse (2) , et suppose que la main gauche soulevait légèrement le manteau , tandis que la droite ressaisissait une draperie tombant sur la hanche découverte. Starke y voit une Vénus sortant du bain (3) , et ajustant d'une main son vêtement, de l'autre sa sandale. Rien n'est assurément moins certain que l'attribution du nom de Psyché faite à ce fragment par certains archéologues (4). Il faut remarquer toutefois que les autres attributions conviennent beaucoup moins. Parmi les personnages féminins que les sculpteurs antiques ont représentés avec un caractère de tristesse , on ne peut guère songer qu'aux Niobides et à Psyché. Mais les traces d'ailes qu'on voit aux épaules ne permettent pas d'hésiter; et si les preuves ne paraissent pas assez décisives pour faire accepter en toute certitude la dénomination de Psyché , il nous semble difficile , dans l'état actuel des connaissances, de proposer une solution plus satisfaisante.

Jusqu'à ce que des arguments indiscutables viennent faire prévaloir une opinion nouvelle , nous accepterons le nom de Psyché attribué d'habitude au buste du musée de Naples. Si cette dénomination est juste, il est peu de monuments qui rendent, avec un plus grand bonheur d'expression , le type idéal de Psyché. Cette figure pensive et fine , voilée de mélancolie , légèrement fléchie ,

(2) Bulleuinô deli' InstUuïô, 1833. p. 13^ et sulV.

(3) LHpziger Berichte, 1860, p. 90.

(4) V. Kékulé, Annali deW Instituto, 1804. p. 144 et suiv; — Gerhard. NéapèU (viUike Biidwerke^ n» 203. — Cf. Ëttore de Ruggiero, Conferenze archeologich$ tenute nd mweù nazionak di NapoU. IIL Torso deUa Psiche, Koma , 1873;

âÔ LES MONUMENTS RELATIFS AU MTTHE DE PSYCHÉ.

est dans un rapport parfait avec Tidéo que Ton conçoit de la jeune fille , condamnée aux épreuves par une force inconnue , mais réservée à la félicité suprême , et conservant dans sa déchéance passagère une grâce presque divine. Les formes du corps sont jeunes et délicates ; elles ont l'élégance de cette première adolescence , qui n'a pas encore atteint le complet épanouissement et comme la fleur de la vie. La distinction du mouvement , la finesse du travail, la recherche heureuse de Toxpression, tout dénote une main grecque. Gerhard a même cru reconnaître dans ce beau fragment des caractères particuliers à Técole de Praxitèle (t).

Les quatre statues du musée Capitolin , du Louvre , de Florence et de Berlin (2) , qu'on désigne d'habitude sous le nom de Psyché , offrent un même sujet , avec des variantes dans le détail de l'exécution. C'est une jeune fille , vêtue d'une tunique et de longues draperies, le corps penché en avant, et courbée dans une attitude suppliante. On est convenu d'y voir Psyché implorant la pitié de Vénus, ou surprise par Eros, sa lampe à la main , et demandant son pardon. Les traces d'ailes que porte la statue de Florence, l'amorce antique des ailes modernes ajoutées à celle du Capitole, pourraient confirmer le nom de Psyché ; mais l'attitude convient aussi bien à une Niobide , et l'on n'oserait affirmer que l'artiste n'a pas mêlé les deux sujets , par un de ces caprices fréquents dans l'art antique.

Psyché torturée par Eros , telle est la pensée qui a inspiré aux artistes l'ensemble de ces statues ; on en chercherait vainement la trace dans Apulée. Si l'on considère les conditions où s'exerçait l'art antique , le peu d'importance de l'inspiration personnelle , la facilité que trouvaient les sculpteurs à reproduire des sujets convenus , déjà souvent traités , enfin leur peu de souci de créer un type nouveau , notre observation acquiert toute sa valeur : une idée étrangère au conte latin était connue du public bien avant Apulée ; elle faisait partie de ce fonds commun où les sculpteurs puisaient leurs sujets ; elle trouvait même une expression dans des œuvres d'un caractère purement grec.

Une série de groupes de marbre représente la réunion de Psyché et d'Eros. Les statues du musée Capitolin , de VAugmteum de* Dresde, du musée de Florence et de Londres (ancienne collection Hope) , paraissent être des répliques de la même œuvre , et il est

(1) Neapets antike Èilàwerke, toc. cit.

(2) N" 15, 17. 18, 19. n faut y ajouter une réplique du ttlarbre Capitolin , qui fte voit au mu^ée Torionia. de la Lungara, k Aoméi n» 16.

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douteux que nous possédions l'original. Les groupes de Florence, de Londres et de Dresde reproduisent le charmant groupe du Capitole, si populaire ; on y observe des variantes que Ton retrouve toujours dans les copies des statues connues. Les répliques antiques sont rarement des imitations exactes ; il semble que la part de création personnelle chez l'artiste qui reproduit un sujet déjà traité avant lui, se borne à de légers changements dans les attitudes et dans les accessoires. Ainsi l'un des groupes de Dresde représente les deux amants dans l'attitude consacrée ; ils sont étroitement enlacés , et Eros approche ses lèvres de celles de Psyché. C'est une copie du groupe Capitolin ; mais Eros porte une couronne de roses , et Psyché des bracelets. Ils ont tous deux des ailes dans le second groupe de Dresde. Le groupe de la collection Lansdowne, à Londres, montre les deux amants considérant avec attention un objet qu'on a cru être un papillon (1). Psyché est vêtue d'une tunique et d'un manteau.

Aucune inscription ne permet de fixer la date de ces statues. Mais un examen attentif du groupe Capitolin nous a fait reconnaître un caractère plutôt gréco-romain que purement grec. Les hanches d'Eros offrent un développement qui n'appartient pas à la bonne période de l'art grec. Les formes sont très-rondes , et un peu molles. On ne retrouve pas dans les membres inférieurs les plans largement indiqués , quoique enveloppés , qui dans les statues grecques marquent les différents muscles. Les plis de la draperie qui entoure les hanches de Psyché sont traités sèchement, parfois avec dureté ; rien n'annonce l'exécution à la fois savante et libre d'un ciseau grec , qui , tout en serrant le modelé de trèsprès, trouve comme sans effort l'aisance et la souplesse. Il est probable que nous avons sous les yeux une bonne copie, faite à Rome , d'un original grec ; car les imperfections sont toutes de détail. On no saurait admettre Thypothèse de M. Brizio , qui , se fondant sur un texte peu concluant de Pline (2), attribue ce groupe à Képhisodote, fils de Praxitèle. Le marbre du Capitolo a été trèsmutilé ; la tête, les mains et le pied gauche d'Eros sont des restaurations. Il est possible que la partie inférieure des jambes, jus-

(1) On a restauré la statue en plaçant un papillon dans Tune des mains de Psyché. Rien n'autorise cette restauration, non plus que la torche mise dans Vautre main de la jeune fille.

(2) Bullettino delV Instituto , séance du 9 janvier ; 1874 , p. 7. a Symplegma nobile digitis corpori verius quàm marmori impressis. » N. H., XXXVI, 24. — n semble que le mot ayjy.nHy\La doive s'appliquer à un autre groupe qu'à celui d'Eros et Psyché.

qu'au genou , ait été restaurée à l'époque même où fut trouvée la statue ; ce morceau accuse un travail différent de celui des parties antiques, et des parties ajoutées après coup. Le type de Psyché a été conçu avec une grande liberté. Il semble que, dans un sujet très-connu , Tartiste se soit peu préoccupé de lui conserver ses attributs. On ne retrouve pas ici, comme dans un bronze alexandrin (1) de la collection Oppermann, les cheveux relevés en bandeau et réunis en corymbe , ni les jambes croisées dans Tattitude du repos.

Le sujet du groupe Capitolin a été traité avec prédilection par les artistes, non-seulement en Italie, mais en Grèce, comme l'atteste un petit marbre (2) gréco-romain trouvé à Argos. Dans toute la série des statues, c'est le seul monument dont l'origine grecque puisse être constatée avec une certitude absolue. Le marbre d' Argos offre la réplique la plus tardive des groupes que nous venons d'étudier : il forme la transition entre les œuvres d'art et les représentations funèbres avec lesquelles il présente de grandes ressemblances.

Les faits qui ressortent de la comparaison des différents monuments d'art du cycle de Psyché sont très-nets (3). Un type de Psyché est conçu et traité par les artistes à une époque très-voisine de la période macédonienne. Psyché est associée à Eros dans des groupes qui n'offrent aucun rapport avec les épisodes du conte d'Apulée. Enfin les sculpteurs se plaisent à reproduire un motif qui prendra place sur les sarcophages à titre de symbole funèbre.

(2) N*» 29. Une terre cuite d'Ephèse , qui se trouve à Athènes dans une collection particulière {n" 30 ter) ^ n'a pas une moindre importance. Elle reproduit Tattitude et les attributs consacrés d'Eros et de Psyché , tels que la sculpture les a vulgarisés. Rien ne prouve mieux que la tradition était créée à une certaine époque ; elle était assez forte pour être respectée par les artistes, même dans ces productions fragiles de l'art hellénique, où la part faite au caprice restait si grande.

(3) J'ai négligé à dessein de faire entrer dans mon catalogue plusieurs monuments dont je n'ai pu avoir sous les yeux aucune représentation.

!• Psyché. Bronze de la collection de M. Fejervary. Bullettino deW Instituto ^ 1851, p. 125.

2" Eros et Psyché. Terre cuite appartenant à la collection Raffaele Barone. Bullettino delV Instituto, 1851, p. Ul, et Monumenti antichi inediti posseduti da Baffaele Barone^ con hrevi dilucidazioni di Giulio Minervini, Naples, 1850.

3» Eros et Psyché. Terre cuite de la collection Raflfaele Gargiulo. Archœolo^ gische Zeitung. Neue Folge, juin 1848, p. 301, n» 440.

4» Psyché (?). Terre cuite de Kalymno, Arch, Zeitg, Neue Folge, juin 1848, p. 278, n» 18.

Il n'y a pas là coïncidence fortuite et pur caprice des artistes. Ces statues se rattachent à un mouvement d'idées dont la trace est perdue dans la littérature. Les monuments de la statuaire sont encore trop peu nombreux pour nous faire connaître toutes les nuances de ces idées et de ces sentiments. Les pierres gravées et les peintures, plus variées, offrent une plus grande précision dans le détail ; elles pourront jeter un jour nouveau sur cette question si complexe , et nous permettront d'analyser avec plus de détails les idées dont les artistes paraissent s'être inspirés.

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