LES PIBRRES GRAVÉES ET LES PEINTURES MURALES
pouvaient fournir des sujets décoratifs pour les bijoux les plus délicats, ou bien , avec un tout autre sens, des symboles philosophiques pour les monuments funéraires. D'autre part , elles ferment la série des sujets que nous avons étudiés et témoignent d'une unité réelle dans la conception de ces épisodes si variés.
L'union de Psyché et d'Eros ne se présente pas toujours sous une forme aussi simple. Le camée attribué peut-être faussement â Tryphon et remontant sans doute à l'époque alexandrine montre une véritable cérémonie nuptiale. Les deux époux sont enfants et ailés ; la tête couverte d'un voile et portant des colombes , ils sont conduits par un génie qui les guide avec une chaîne ; un autre prépare le lit nuptial ; un troisième porte au-dessus de leur tête la corbeille de fruits symbolique, promesse de fécondité (1).
L'imagination antique avait trouvé d'autres symboles pour exprimer le ravissement de l'âme réunie à Eros. Peut-être faut-il rapporter à cotte idée les compositions où Psyché écoute Eros jouant de la flûte ou de la lyre. Pausias , d'après Pausanias (2) , avait conçu de la même façon le type d'un Eros bienfaisant , qui a déposé les flèches pour prendre la lyre. C'est l'Eros bienveillant, l'amour qui triomphe de l'âme sans la blesser et la remplit de ses profondes harmonies.
Cinquième série, — Sujets variés»
Dans une aussi longue suite de monuments, plusieurs n'offrent qu'un rapport lointain avec la fable principale. Sur quelques pierres gravées , Psyché figure dans des scènes de pure fantaisie , qui ne se peuvent expliquer par l'allégorie de l'âme et de l'amour. Le type de Psyché étant créé , les artistes l'ont emprunté à la fable pour donner à leurs compositions un tour plus ingénieux. Psyché sortant du bain (3) , sacrifiant à un autel (4) , gravant son nom sur une colonne (5), ce sont là des thèmes qui prêtent à une exécution spirituelle. Les peintres qui décoraient les maisons de Pompéi ne songeaient pas à faire de la mythologie, quand ils pei* gnaient des Psychés et des Eros occupés à tresser des guirlandes
(2) a 'Ev Se aÙTt^ IlauaCou ypà^avro; ^^y| jUv x«l t^Çov ifrzh à^fetxà); "EpoK \ Xupav 6è àvT' aùrûv àpà(iievo; çépet. »
Pausanias, LI, xxviu
(5) No 103.
de fleurs, faisant le vin ou tournant la meule (1). Ils accommodaient leurs sujets do décorations au goût du temps, et ne s'inquiétaient guère que de flatter les yeux des riches Pompéiens par des compositions variées. Les scènes où figure Psyché procèdent du même esprit qui a inspiré la Marchande d'amours ; ces petits génies , qui s'envolent capricieusement au milieu de fleurs , de rinceaux et d'arabesques, ne relèvent que de la fantaisie des artistes.
Sixième série. — Sujets présentant des analogies avec le réeU
d'Apulée.
Otto lahn (?) a réfuté Fopinion des archéologues qui ont voulu rattacher au récit d'Apulée la plus grande partie des pierres gravées; mais la critique la plus sévère ne saurait se refuser à reconnaître une certaine analogie entre la fable latine et les représentatiens de cette dernière série (3).
Trois épisodes du récit d'Apulée peuvent avoir fourni le sujet de ces représentations.
Le premier , sans être explicitement raconté, trouve néanmoins sa place dans le conte latin. C'est Eros contemplant Psyché endormie (4) ; le graveur , usant de la liberté dont jouissent les artistes , a mis une lampe dans la main d'Eros.
Les deux autres épisodes sont ceux des épreuves infligées par Vénus à la jeune femme (5).
Psyché est occupée à trier des grains de froment, d'orge, de mil, etc. , sur l'ordre de Vénus (6). Elle est aidée par les fourmis, et sur une des répliques apparaît l'aigle de Jupiter (7).
Un autre groupe de pierres gravées la montre accomplissant l'épreuve du vase. Tantôt désespérée, elle est assise, tenant à la
(1) Voye2 ea particulier les sujets figurés sur les nlurs de la maison dite DeUà parete nera, à Pompéi. Cf. n" 7, 8.
(2) ArchaoU>gische Beitràge, p. 121 et sulv.
(3) On retrouve aussi sur un sarcophage trois scènes empruntées à coup sûr au conte d'Apulée. C'est Psyché implorant Vénus , revenant des enfers avec U pyxis de Proserpine, et enfin debout auprès de Jupiter qui consent à son union avec Eros. (V. n» 171 du catalogue).
(5) Apuleii Psyché et Cupido , édition d'Otto lahn , p. 49 (VI , 10) ; ibid. , p. 5^ (Vt, 13, 14).
(7) N- 106 et 107.
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main une petite amphore (1) ; tantôt elle est aidée par l'aigle, qui, suivant le récit d'Apulée , lui apporte le vase plein de l'eau du Cocyte (2).
Il est visible que , dans toutes ces compositions , l'artiste n'a pas toujours suivi au pied de la lettre le texte de l'écrivain latin. L'épisode de l'épreuve du vase se trouve confondu avec celui de Pan consolant Psyché (3) ; d'autres fois , c'est Psyché elle-môme qui remplit l'amphore de l'eau du Cocyte (4).
On pourrait y voir une preuve qu'Apulée a seulement donné une forme personnelle à une fable depuis longtemps connue , ayant coui*s dans le public , et dont les pierres gravées de cette dernière série reproduisent les différentes versions. Peut-être est-il jdus juste de penser que les artistes de l'époque romaine en ont usé librement avec leur sujet , sans prendre garde qu'ils défiguraient des scènes consacrées par un récit écrit.
Les œuvres d'art étudiées jusqu'ici donnent lieu à une conclusion générale qui s'applique aussi bien aux statues qu'aux pierres gravées (5). L'ensemble de ces monuments présente une simple allégorie des passions reposant sur l'analyse des sentiments les plus délicats. La lutte de l'âme contre les désirs , l'âme tantôt victorieuse, tantôt vaincue, enfin réunie à Eros et se confondant avec l'objet de ses désirs, tels sont les principaux épisodes de ce petit drame figuré, qui comporte une infinie variété dans le détail. La forme que revêtent ces idées est multiple ; les symboles des sentiments sont souvent bien vagues, aussi incertains que le sont le plus souvent les sentiments eux-mêmes. La fantaisie des artistes joue sur ce thème avec une grande richesse d'imagination ; mais l'inspiration est une , et se révèle clairement , grâce à la nature même des monuments. La matière précieuse des pierres
(3) No 112.
(5) Bœttiger avait bien compris les caractères très-ditférents des représentations de Psyché , quand il divisait en deux grandes classes ces monuments figurés :
l" Ceux qui représentent les peines et les plaisirs de l'amour;
2» Ceux oii les destinées de l'âme après cette vie sont figurées par les épreuves d'un papillon, et plus tard par celles de Psyché, quand l'anthropomorphisme domine.
La division que nous avons établie en monuments d'art et monuments funèbres répond à celle de Bœttiger, mais avec un caractère de certitude plus marqué. Voir Bœttiger, Die Fabel von Amor uni Psyché {Kunstmythologie , II, p. 394).
gravées , le fini du travail , la destination de ces œuvres d'art , bijoux* de prix, faits pour la parure , ce sont là autant de motifs pour en écarter un symbolisme trop grave.
Le caractère même des sujets traités sufllt à prouver que la préoccupation mythologique y est très-faible. Nous ne pouvons nous flatter de comprendre dans leurs intentions les plus fines ces petits tableaux où le caprice a tant de part ; les nuances nous échappent le plus souvent. Elles font partie de Tesprit d'un peuple et disparaissent avec lui. Nous pouvons au moins les soupçonner , et nous garder des interprétations arbitraires qui dénaturent Tesprit antique. L'équivoque où prête le nom de Psyché , le badinage enjoué , les enfantillages charmants d'un goût raffiné et déjà moins pur , les alternatives de joie et de tristesse où vit la passion, voilà les éléments bien divers qu'on retrouve dans ces scènes figurées : art délicat , sinon très-élevé , et qui nous fait connaître un des côtés les plus particuliers du génie antique. Les peintures céramiques , d'accord avec les pierres gravées , nous apportent , pour l'intelligence de ce tour d'esprit, les faits les plus concluants. Certains vases peints d'Athènes , destinés par le goût exquis du travail et le fini de l'exécution aux classes élégantes et riches , offrent des compositions où l'art le plus parfait sait descendre à un badinage presque puéril ; ce sont des enfants galopant sur des lapins , un Eros jouant avec un oiseau qui porte un petit casque à aigrette et un bouclier (1). C'est la fantaisie d'un art infiniment souple et varié , qui passe , sans déchoir , des conceptions les plus graves aux enfantillages les plus imprévus.
La figure de Psyché , avec ses attributs bien connus , fixe le sens des scènes où elle paraît. Il est clair que l'artiste y a fait allusion à un ordre déterminé de sentiments. Toutefois le nom d'Eros , attribué d'habitude aux petits génies ailés , compagnons de Psyché, n'offre aucun caractère de certitude. Le terme plus général de Désirs conviendrait mieux. Us représentent les mille formes du sentiment pour lesquels la langue n'a pas de mots, et que l'analyse la plus pénétrante ne parvient pas à distinguer. Ce sont eux qui , sur les vases peints de la Grèce, traduisent les émotions des personnages figurés. Un vase d'Athènes (2) , dans une scène de mariage conçue avec une rare distinction , montre un Eros volant près des époux , et jouant de la double flûte. Si l'on était
(1) Lekythos aryballisque du Varvakéion à Athènes. Voir Otto laha, Ueber hemaUe Vasen mit Goldschmuck , pi. 1 , 1 et 2.
(2) Varvakéion. Voyez Heydemann , Griechisché Vasenbildery pi. X,fig. l.
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tenté de douter du sentiment dont Tartiste s*est inspiré en traçant cette figure , il suffirait de regarder les autres personnages. L'attitude réservée et chaste de la jeune femme , dont le visage est encadré par les plis d*un voile richement bordé , le geste élégant du jeune homme , qui lui tend la main avec une grâce calme et simple , ne disent-ils pas clairement que la figure ailée n'est pas un accessoire banal ? Il n'y a pas d'exemple qui fasse mieux comprendre les délicatesses d'intention dont témoignent ces petites figures ailées. On ne doit pas perdre de vue l'origine tout hellénique de ces génies. L'art romain , qui les a empruntés à la Grèce , en a fait abus ; il les a prodigués avec un luxe banal , sans se soucier de leur conserver le sens qu'ils offraient à l'esprit délié des Grecs ; il y a vu le plus souvent de simples motifs de décoration.
Si l'on veut se faire une idée juste du rôle de ces petits personnages ailés dans les représentations figurées, il faut considérer les œuvres purement helléniques. Une plaque d'argent repoussé (!) , de travail attique, et d'un goût très-fin, montre une jeune fille pesant curieusement deux Eros dans les plateaux d'une balance. L'artiste athénien faisait à coup sûr le commentaire le plus spirituel des représentations de cet ordre. Les sentiments qu'elles expriment sont d'une jaature bien délicate , et souvent insaisissables , comme les désirs qui se partagent une âme inquiète , émue par - < ^-^ // la passion naissante. Elles procèdent d'un tour d'esprit particulier à la race grecque, et tout à fait original : à savoir le sens exquis et juste de ce qu'il y a de plus subtil dans la nature humaine , et une extrême facilité à fixer ces nuances fugitives par un contour arrêté.
Jusqu'ici nous n'avons étudié qu'une simple allégorie. Il n'y a pas trace d'idées philosophiques dans les combinaisons variées auxquelles elle se prête. Mais le symbolisme funèbre qui apparaît! à la fin du deuxième siècle après J.-G. devait trouver dans ces créations de l'art des formes toutes préparées. Transportée sur | les monuments funèbres , l'allégorie de Psyché emprunte à sa i destination nouvelle un sens plus élevé et plus grave. Elle est associée à des idées sérieuses , et , dès lors , elle résume un ensemble de croyances très-précises sur la vie future et sur la destinée de l'âme après la mort. j
(1) Ce monument se trouvait, en 1874, dans une collection privée d'Athènes*