‹ Essai sur les mysteres d'Eleusis ;Chapitre 9 sur 11 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

L’étude de l’Antiquité n’offre rien de plus intéressant ni de plus obscur que les Mystères en usage chez les peuples anciens. Ce sujet

2 ESSAI SUR LES MYSTERES, a depuis long- temps exercé la sagacité de beaucoup de critiques et de savans distingués. II est en effet évident que la connoissance approfondie, non des cérémonies, mais de la source et de l’esprit des Mystères , considérés comme le vrai dépôt des idées religieuses des Anciens, jetteroit un jour tout nouveau sur l’Antiquité. Depuis Meursius jusqu’à MM. de Sainte-Croix et Meiners, un grand nombre de gens de lettres ont considéré la question sous différens aspects. Les uns se sont attachés à déterminer l’origine et la destination des Mystères ; les autres, à fixer l’époque de leur introduction en Grèce, et à rassembler tous les témoignages des Anciens sur les cérémonies qui s’y pratiquoient. En un mot , de savantes recherches ont eu déjà lieu : tout ce qui pouvoit éclaircir la question , soit dans les écrits de l’Antiquité, soit dans les monumens de l’Art, a été compulsé et, comparé avec beaucoup d attention. II semble • pourtant que la plus importante de toutes ces recherches , celle des rapports religieux et

philosophiques qui existoient entre les Mystères et le polythéisme , n’a pas encore été faite avec tout le soin dont elle est susceptible. Quelques écrivains l’ont entièrement négligée; plusieurs ne l’ont traitée qu’accessoirement. Beaucoup d’entre eux n’ont vu dans ces Mystères que des cérémonies destinées à tromper le vulgaire : d’autres les ont transformés en écoles de philosophie; Pluche, en un cours d’hygiène/^ : Larcher a cru qu’on y prêchoit l’athéisme (b).

Pour embrasser dans toute son étendue cette question , qui tend à faire connoître tous les élémens du monde moral chez les Anciens, il faudroit une foule de matériaux qui nous manquent et que nous ne posséderons jamais. Loin donc de nous flatter de l’avoir éclaircie , nous ne considérons les

(a) Histoire du ciel, tom. I, p. 371.

(b) Hérodote, trad. de Larcher, I. VIII, $. 6y. [Mais, dans sa seconde édition, M. Larcher déclare que la lecture de l’ouvrage de M. de Sainte-Croix lui a fait abandonner cette opinion. Voyez tom. V ,p. +86.]

4 ESSAI SUR LES MYSTERES, idées renfermées dans cet Essai , que comme de simples conjectures, occasionnées plutôt par le désir de nous instruire nous-mêmes , que par la présomption d’instruire les autres.

Avant d’aller plus loin , il est nécessaire de déterminer l’idée que l’on se forme des Mystères en général. On a compris sous ce nom une foule d’institutions religieuses , trèsdifférentes entre elles , et qui n’ont point eu une origine commune. On a mis ainsi au nombre des Mystères les cérémonies des Dactyles , des Curètes , des Corybantes , des Telchines , &c. , et les initiations plus modernes de Mithras et d’Isis ; une étude sérieuse de cette branche de l’Antiquité semble prouver cependant qu’il n’y avoit guère de rapports entre ces sectes religieuses , et les Mystères de Cérès , célébrés à Eleusis. On n’a pas même déterminé encore l’analogie qui subsistoit entre les Mystères des Dieux Cabires à Samothrace , et ceux d’Éleusis (i).

Dans tout l’ensemble des institutions auxquelles on a donné le nom de Mystères,

ceux d’Éleusis tiennent le premier rang.

Egalement imposans par leur origine et leurs résultats, seuls ils se trouvoient en relation avec la source primitive des idées religieuses ; seuls ils formoient la mysticité du polythéisme. Jamais les Anciens n’ont entendu autre chose , sous le nom de Mystères, que les Éleusinies. Le reste, à peu d’exceptions près, n’étoit , dans l’origine , que les pratiques mystérieuses de jongleurs barbares , dont la mission se bornoit à s’emparer de la crédulité d’un peuple, alors à demi sauvage; et, plus tard, de charlatans adroits qui , à l’aide de cérémonies obscures et étrangères, crurent pouvoir empêcher la chute d’une religion qui crouloit de toutes parts.

Parmi tout ce que l’on a coutume d’embrasser sous le pom de Mystères, se trouvent aussi ceux de Bacchus , très- intéressans à développer , mais qui ne répandent que peu de jour sur la question qui nous occupe. Les Mystères Bacchiques ou Orphiques portent un caractère entièrement opposé à celui des

Eleusinies ; car on peut dire qu’il y avoit entre Je culte de Bacchus et ceiui de Cérès, Ja différence qui existe entre la force effrénée de la vie sauvage et la civilisation régulière de la vie policée (2}. Mais ce qui distingue sur -tout les Mystères de Cérès de tous les autres, c’est d’avoir été les dépositaires de quelques traditions contemporaines du monde. D’ailleurs , en découvrant un point de médiation entre l’homme et la Divinité, les Éleusinies avoient seules atteint le but de toutes les grandes associations religieuses. Toute la Grèce couroit se faire initier ; et Platon , qui avoit pénétré dans le secret du sanctuaire, n’en parloit qu’avec admiration. On apprenoit à connoître la nature dans les grands Mystères, dit S. Clément d’Alexandrie (a). Si l’on pouvoit soulever le voile qui couvre les Mystères d’Éleusis , on auroit la clef des Mystères de l’Égypte et de l’Orient; et ce fil, une fois trouvé, conduiroit

(a) Stromal, v, cap. 1 1 , p. 689.

jusqu’aux derniers momens du polythéisme.

L’époque de la fondation et le nom du fondateur des Mystères d’Éleusis sont également inconnus. Tertullien nomme Musée (a) ; S. Épiphane , Cadmus et Inachus (b) : Clément d’Alexandrie rapporte que l'on attribuoit aussi la fondation des Mystères à un Égyptien nommé Mélampe (c). Quelques-uns, comme le scholiaste de Sophocle (d), disent qu’un certain Eumolpe fut le fondateur et le premier Hiérophante des Mystères. D’autres enfin assurent que ce fut Orphée qui porta les Mystères d’Égypte en Grèce. Cependant les écrivains les plus dignes de foi attribuent à Cérès elle-même la fondation des Mystères d’Éleusis ( 3 ). •

Nous ne rapporterons pas les différentes fables que l’on débitoit sur la manière dont Cérès établit ces Mystères. En attribuer la

(a) Apologet. cap. ai.

(b) Adv. Hær. i, S- 9> tom. C ed. Petav.

(c) Coh. ad Gentes, pag. 12.

(d) Ad (Ed. Col. v. 1108.

fondation à ia Déesse , à la Terre , c’étoit en reculer l’époque au-delà des bornes de l’histoire , et convenir de l’impossibilité de la déterminer.

Une incertitude plus grande encore règne sur l’année de la fondation : on trouve dans les auteurs qui ont traité ce sujet, différentes opinionsà cet égard , toutes également dénuées de preuves et de vraisemblance. Meiners et Dupuis ont déjà démontré que cette recherche est aussi frivole qu’elle est inutile (4)-

Ce qui vient encore à l’appui de cette assertion , c’est que, les petits Mystères ayant indubitablement précédé les grands, l’époque de leur véritable développement dut être celle de l’organisation des républiques Grecques.

Il nous est donc infiniment plus intéressant d’étudier les Mystères à leur maturité, que dans leur enfance (a). Quelque reculée, d’ailleurs , que soit l’époque de leur transmigration d’Égypte, quelque symbolique que

(a) Meiners, verm, phil. Schrift. III, p. 258.

soit le nom de Cérès , ies Mystères ont dû être antérieurs à l’époque qu’on leur assigne, si l’on consent à placer le germe des Mystères dans les fêtes et ies pratiques populaires des premiers habitans de la Grèce , venues comme eux de l’Orient (a). La religion des Grecs ne s’est formée que par des acquisitions successives; une grande partie du culte et des cérémonies leur avoit été transmise par les Égyptiens (b). Les Mystères de Cérès, suivant Lactance (c) , sont presque semblables à ceux d’Isis ; la Cérès Attique est la même Divinité que l’Isis Égyptienne (d) , et cette dernière étoit la seule en Égypte qui , du temps d’Hérodote , eût eu des Mystères. C’est donc de ces Mystères d’Isis que l’on doit déduire en partie ceux de Cérès (e). Mais

(a) Meiners, verm. phil. Schrifi. III , p. 248-251.

(b) Herodot. I. 11, cap. 49 -

(c) Lactant. de falsa relig» p. 119, S. 21.

(d) Herodot. I. Il, cap. 59.

(e) Meiners , Comment. Soc. reg. Gotting. tom. XVI , p. 234 et seqq.

ce dépôt d’idées ne put se développer que lentement ; il ne prit que tard les formes mystiques , qui annoncent toujours une certaine maturité de la pensée. On voit clairement en cela la marche ordinaire de l’esprit humain , qui part de l’idée de l’infini , et parcourt un espace immense avant de se retrouver devant cette même idée, qui semble embrasser les deux extrémités de sa carrière.

Cette considération peut servir aussi à jeter quelque clarté sur une difficulté bien plus considérable , et qui se présente dès le premier abord.

Les poèmes d’Homère sont , sans contredit, les plus anciens documens de l’histoire de la Grèce ( 5 ). Nulle part il n’y nomme les Mystères ; bien plus, il ne se trouve dans Homère aucune trace d’idées mystiques ( 6 ).

11 ne s’élève même jamais à cette notion abstraite de la Destinée , qui fut l’ame de la tragédie Grecque. Sa théologie est antérieure à toutes les combinaisons métaphysiques.

Tout porte dans Homère le vrai caractère

de la poésie primitive , livrée encore à l’harmonie musicale des mots et au charme des premières impressions. Jamais on n’offrit à l’esprit humain un tableau plus enchanteur de sa jeunesse. Par-tout, dans la simplicité des idées Homériques , on sent le germe de la force qui sommeille, comme on devine dans la grâce de l’enfance les proportions vigoureuses de l’homme fait.

Ces qualités, qui, de tout temps, ont fait d’Homère les délices des peuples éclairés, présentent une difficulté historique presque insoluble pour l’historien des Mystères anciens. On a vu l'incertitude qui règne au sujet de ceux d’Éleusis : les témoignages les plus authentiques s’accordent toutefois à reculer l’époque de leur fondation jusque dans les siècles fabuleux ; et cependant Homère, le premier historien des Grecs, non seulement n’en fait pas mention , mais porte encore l’empreinte d’un ordre d’idées entièrement opposé. On chercherait en vain à persuader que le goût ait été alors déjà assez délicat , ët les règles

12 ESSAI SUR LES MYSTERES, poétiques assez déterminées, pourquele poète eût éloigné à dessein de l’épopée toute idée ou toute allusion métaphysique : cette considération est d’autant plus frivole , qu’une ligne de démarcation tracée autour de l’épopée n’est ni dans le génie d’Homère , ni dans celui de son siècle. Quelle qu’ait été l’idée attachée alors à l’épopée , Homère ne s’astreint pas servilement aux bornes d’un genre. II embrasse son siècle et la nature; et, supposé qu’une peinture des Mystères anciens ne fût point entrée dans son sujet , on ne manqueroit pas d’y retrouver au moins la trace de quelques idées métaphysiques , si elles avoient eu cours de son temps.

Un témoignage d’un grand poids, et qui prouve également que les Mystères de la Grèce , quels qu’aient été leurs fondateurs et l’époque de leur établissement, sont véritablement postérieurs au siècle d’Homère , c’est celui d’Hérodote , qui dit qu’Homère et Hésiode ont les premiers donné aux

Grecs leurs Théogonies, et que les premiers ils ont déterminé les noms , le culte et les images des Dieux (a). Il ne faut pas prendre à la lettre cette assertion. II est clair que la manière dont Homère fait agir les Dieux , présuppose un système déjà connu et lié.

Mais Homère et Hésiode ont régularisé ce système i ils ont réuni un grand nombre de traditions éparses , de mythes isolés , et, sous ce rapport, ils ont exercé une partie des fonctions que leur attribue Hérodote. L’autorité de ce fameux passage a déjà été vivement contestée. Elle a été sur-tout attaquée par les écrivains qui ont voulu démontrer l’existence d’Orphée , et en faire le fondateur des Mystères. II n’est pas douteux qu’Orphée n’ait exercé une grande influence sur les idées religieuses des Grecs ; et ce fait n’en seroit pas moins vrai, quand on se rangerait même de l’avis d’Aristote , qui , au rapport de Cicéron (b), a soutenu que jamais Orphée

(a) Herodot. I. Il, cap. 53.

(■b) De Nat. Deor. I, cap. 38.

ï4 ESSAI SUR LES MYSTERES, n’a existé; car, si le nom d’Orphée n’est que fa dénomination collective de tous les fondateurs ou réformateurs des Mystères , les actions qu’on lui attribue, telles que la fondation des Mystères de Samothrace ou de ceux de Bacchus (a ) , n’en sont pas moins des faits réels et historiques. Orphée étoit déjà fort peu connu dans l’Antiquité. Les plus habiles critiques se sont déclarés contre les fragmens transmis sous son nom ( 7 ) :

mais les Mystères de Samothrace qu’on fui attribue , avoient une grande conformité avec quelques cérémonies Égyptiennes; et cette conformité sert à corroborer l’opinion généralement répandue d’un voyage d’Orphée en Égypte. Dès la plus haute antiquité, les Égyptiens exerçoient à peu près le monopole des idées Orientales. Pour accorder donc la transmigration des Mystères de l’Égypte et le silence d’Homère et d’Hésiode ( 8 ) , on est obligé de placer l’époque du développement

(a) Diod. 1 . 1 , cap. 96; ApoIIod. I, cap. 38.

des rites apportés de i’Orient, après le siècle d’Homère , ou du moins après la guerre de Troie ; car ce ne fut qu’après cette guerre et du sein des dissensions civiles , que la Grèce commença à s'organiser en gouvernemens réguliers. L’âge héroïque offre encore cette incertitude politique que la nature place entre la tie nomade et la division rigoureuse des castes; incertitude qui déploie la dignité et l’énergie de l’homme , mais qui 11e lui inspire pas le besoin de rentrer au^dedans de lui-même.

L’époque du véritable accroissement des Mystères paroît donc être le moment où furent fondées les principales républiques de la Grèce. L’ère républicaine avoit succédé à l’âge héroïque, en même temps que la poésie lyrique et dramatique avoit remplacé l’épopée; et comme, chez les Anciens, tous les élémens de l’existence morale et physique des peuples avoient entre eux une connexion intime , Hésiode peut être considéré comme moyen terme entre ces deux grandes époques.

Les notions religieuses avoient déjà pris une marche plus. analogue au maintien de la société; et comme il est impossible de croire que la poésie 1 Grecque se fût élevée sans gradation jusqu’à la perfection d’Homère, de même il ne sera guère aisé de prouver que les Mystères aient acquis toute leur extension d’une manière spontanée et arbitraire, dans un siècle où rien n’en indique le besoin* Des institutions transplantées ne peuvent prospérer qu’après s’être depuis longtemps identifiées avec le sol qui les a reçues; et avant de nous en rapporter au chronoiogiste qui prétend déterminer l’époque d’un grand événement dans l’Antiquité, consultons le philosophe qui calcule si cet événement est en rapport avec ces immuables lois de la nature, que les hommes ne peuvent ni modifier ni détruire.

Il est très -vraisemblable que, de tous les pays de l’Europe , la Grèce fut peuplée la première par des colonies Asiatiques. Tout l’ensemble de son histoire prouve quelle fut, à différentes époques, habitée par trois différentes races. Les premiers colons, ne formant pas un corps de nation , ne sont point désignés sous un nom générique ; la seconde colonie fut Pélasgique. Moins étrangers à la civilisation , les Pélasges paroissent avoir eu quelque affinité avec les 'Thraces d’Europe et les Phrygiens d’Asie. Cependant la tradition de Dodone portoit qu’ils avoient long-temps sacrifié aux Dieux , sans connoître leurs noms (a). Le déluge deDeucalion, arrivé environ l’an 1514 avant J. C. , produisit un grand changement. Un nouveau peuple

( a ) Herodot. I. II , cap. s 2.

l8 ESSAI SUR LES MYSTERES, parut. Sortis de i’Asie , les Hellènes se répandirent en Grèce , chassèrent les Pélasges ou s’allièrent avec eux , et donnèrent leur nom au pays qu’ils civilisèrent (a). Environ soixante ans après le déluge de Deucalion , le Phénicien Cadmus s’établit à Thèbes , et i’Égyptien Danaiis , à Argos.

Tel est le précis des faits, moitié fabuleux , moitié historiques , que l’on rassemble avec quelque peine dans les écrits des Anciens, et qui ont donné lieu à une multitude de systèmes différens. Ce qui reste hors de doute au milieu des contradictions et des hypothèses , c’est que la Grèce fut peuplée par des colonies Asiatiques, plus ou moins civilisées , et à différentes époques.

Nous avons vu que l’on attribuoit la fondation des Mystères d’Éleusis , soit à la Déesse elle -même, soit à des colons étrangers, et que les prêtres Égyptiens revendiquoient

(a) Além. de l’Acad. des Inscript, tom. XXIII , p. 1 1 5 et suiv.

SECTION II. ' ip

l’honneur d’avoir transmis aux Grecs les premiers élémens du polythéisme. Ces faits seroient assez positifs , et prouveraient, même sans la conformité des idées , que les Mystères , transplantés en Grèce et s’y unissant avec un certain nombre de notions locales , n’ont jamais démenti leur origine rapprochée du berceau des idées morales et reli- \

gieuses de l’univers.

Tous ces faits isolés , tous ces témoignages épars , se rattachent au principe fécond qui place dans l’Orient le foyer des lumières, et le centre de toute la civilisation du globe. Il ne nous est pas donné d’en suivre sans interruption la marche, depuis les premières révélations de la Divinité, jusqu’aux plus mystérieux égaremens de la raison humaine; mais il n’est pas impossible de déterminer , par l’analogie des idées bien plus que par celle des mots , quelques époques principales , laissant ensuite à la réflexion à remplir les intervalles. L’histoire des idées philosophiques doit toujours se lier à celle des

20 ESSAI SUR LES MYSTERES, idées religieuses ; car la philosophie , livrée à elle-même , ne pourroit éclairer que la moitié de l’histoire de l’esprit humain.

Les Mystères anciens , en relation avec des vérités d’un ordre supérieur, portent ainsi plusieurs caractères lumineux que nous tâchons d’exposer. On commence à croire assez généralement que des questions aussi importantes méritent d’être traitées avec un soin particulier. Les recherches philologiques ne sauroient suffire : il faut joindre la critique des idées à la critique des mots , et marcher à la lueur de quelques découvertes importantes.

Une hypothèse assez communément adoptée parles écrivains du dix-huitième siècle, est celle qui fait de l’Égypte la mère de toutes les religions , et la source de toutes les connoissances humaines. Cette opinion n’est pas nouvelle. Les Égyptiens eux-mêmes furent les premiers à l’établir (a). Sans citer tous

(a) Diod. I, c. 29. Le même auteur dit dans un autre

ses nombreux partisans parmi les écrivains modernes, qu’il nous suffise d’en nommer deux entre les derniers historiens des Mystères , MM. de Sainte - Croix et Dupuis.

Quelques-uns même, comme Kæmpfer, Huet , La Croze , Brucker , sont allés jusqu’à penser que l’Inde étoit une colonie Égyptienne. Si ce système ne contrarioit pas nos traditions religieuses, il contredirait encore les notions les plus authentiques de l’histoire et de la philosophie (i). Sous un grand nombre de rapports, l’Égypte présente sans doute un spectacle unique dans les annales du monde : mais rien ne porte en Égypte le caractère d’un pays central ; ni sa position géographique, ni le naturel de ses habitans , ni ses destinées politiques, ni la marche de son gouvernement , rien ne sembloit l’appeler à devenir le foyer de la culture humaine. Quelques applications

endroit , tpiKon/uo-n^ nmj> clMidnânçft , fcumaf ,

en parlant des Égyptiens ( i , p. t7 ).

locales, quelques symboles nationaux, ne sauroient prouver que la religion des Égyptiens n’ait pas été' d’origine Asiatique ; tandis que tout le plan de cette théocratie sert à nous montrer les prêtres comme une colonie étrangère , jalouse de conserver le dépôt qu elle avoit apporté , habile à découvrir tous les moyens propres à fasciner l’oeil et à courber le front du vulgaire (2). Lorsque la multitude des symboles absorbe les idées fondamentales , lorsqu’une langue impénétrable éternise les ténèbres qui couvrent le système religieux , le fil de l’allégorie se rompt dans les mains des théocrates , l’incertitude augmente, le joug s’appesantit, et l’on s’égare dans un labyrinthe de pratiques extérieures, dont on a depuis long-temps perdu la clef.

Mais si l’Égypte n’a rien inventé , elle a tout conservé ; la sévérité même de son gouvernement et sa haute antiquité étoient singulièrement propres à ce but. L’Égypte peut être , à juste titre , considérée comme le vrai lien qui unissoit l’Asie à l’Europe. L’Égypte

a transmis aux Grecs les traditions Orientales , après les avoir altérées. Dans les idées religieuses de la Grèce , tout ce qui diffère de la théologie Égyptienne, sert précisément à caractériser les deux peuples. Ces traditions, d’une physionomie sombre et lugubre en Égypte, s’adaptèrent au riant climat et à la belle imagination des Grecs.

Si l’on connoissoit mieux l’ancienne Égypte , si l’on possédoit des notions plus exactes sur son culte religieux comme sur ses traditions historiques , on suivroit sans peine l’histoire des Mystères. Malheureusement, une obscurité profonde couvre encore la langue , l’histoire et les monumens de l’Égypte. Quelques tentatives heureuses , sur-tout les grandes entreprises du Gouvernement François , font espérer , il est vrai , de nouvelles lumières. Les travaux des Anglois au Bengale déterminent déjà , d’une manière fort authentique, plusieurs faits relatifs à l’union et aux rapports qui existoient entre l’Inde ancienne et i’Égy pte. Ce que nous cou noissons

ESSAI SUR LES MYSTERES, de leurs traditions mythologiques, historiques et géographiques , atteste une conformité trop évidente , pour n’être pas adoptée avec sécurité (3 ).

Les Anciens , qui croyoient les Indiens Autochthoues (a) , ont pensé, au rapport de Philostrate et de Lucien^, que les Égyptiens avoient emprunté leur civilisation aux Indiens. « Je sais , dit Pausanias (c) , que les » Chaldéens et les Mages des Indiens sont » les premiers qui aient dit que l ame de «l’homme est immortelle; les Grecs l’ont « appris d’eux, et sur-tout Platon , fîIsd’Aris- »ton. » Ces notions sur l’Inde se conservèrent long-temps. S. Clément d’Alexandrie et S. Jérôme (d) font mention de Boudha.

II est constant que le panthéisme Oriental ,

(a) Diod. Il , p. 87 : TO»m (tOm) JbtuTi* ùmf%tr aûro^St ta. Nonn. Dlonys. 1 . XXXIV, v. 1 82 : ’lvibiiv yttytnwv fjupunm-n tot &iot aXKtiv.

(b) Philostr. Vit. Apoll. 1 1 1 , cap. 6 ; VI , cap. 6. Lucian. Fugit.

(c) Alessen. cap. 32.

(d) Stromat. I, p. 30$ ; Hicron. Adv. Jov. I.

qui faisoitde i’univers une émanation du premier Être , avoit pénétré dans l’Égypte et en Grèce. Les philosophes Indiens expiiquoient ce système par l’image d’une araignée qui tire de son sein le fil dont elle forme sa toile , siège au milieu de son ouvrage, lui communique le mouvement, et retire à elle, quand il lui plaît , le tissu qu’elle avoit fait sortir de son corps (a). Ils comparoient le monde à un œuf. Les Égyptiens et les Grecs adoptèrent ce symbole. Sans entrer davantage dans tout ce détail qui nous écarteroit trop de notre sujet, nous ajouterons que les découvertes nouvelles s’accordent entièrement avec les témoignages des Anciens. Il est démontré que l’Inde a connu le Misr et le Nil; que la Trinité Égyptienne, composée d’Osiris, de Horus et de Typhon, a une origine commune avec la Trinité Indienne, composée de Brahma, de Vischnou et de Mahadéva(4) ; que le culte du phallus en Égypte,

(a) Mém. de l'Acad. des Inscript, tom. XXXI , p. 234.

3.6 ESSAI SUR LES MYSTERES, fidèlement imité du lingam des Indiens, a été porté en Grèce par Méiampe (a) ; enfin , que la division des castes et l’hérédité du sacerdoce n’étoient pas d’invention Egyptienne, comme le prétend Dupuis. Il n’est pas probable non plus que le fabuleux Sésostris ait porté en Asie la religion des Egyptiens (b ) , ni que la persécution de Cambyse ait forcé les prêtres Égyptiens à civiliser l’Inde (c). Mais l’Égypte servit d’intermédiaire entre l’Asie et la Grèce, et fut le principal canal du commerce intellectuel qui , dès la plus haute antiquité, avoit lieu entre ces deux régions.

Cependant, de toutes les découvertes nouvelles qui constatent la grande influence de l’Orient, la' plus importante, celle qui a le plus de rapport à l’objet de cet Essai , est consignée dans le cinquième volume des

(a) Herodot. Il , 49 -

(b) Recherches sur les Mystères du paganisme , pag. 8 ; Hérodote, trad. de Larcher, tom. II, p. 401 , note 389, prern. édit.

{c) Kaempfer, Histoire du Japon , 1 . 1, chap. 2, p. 33 *

Mémoires de la Société Asiatique : « Lorsque » la célébration des Mystères à Éleusis étoit » terminée , on levoit l’assemblée , en disant » Koy% l/A, 'rm.Ç, [ Konx om pax ]. Ces paroles «mystérieuses, regardées jusqu’à présent » comme inexplicables , sont Samscrites ( 5 ). « Les Brah mines s’en servent encore à la fin «de plusieurs cérémonies religieuses. Dans « la langue des Dieux ( car c’est ainsi que les «Indiens nomment la langue de leurs livres » sacrés ) , on exprime ces mots par Kanska , » Om , Pakscha.

» Kanska signifie le sujet de nos vœux les » plus ardens.

« Om est ce fameux monosyllabe que les « Indiens emploient au commencement et à «la fin de leurs prières et de toutes leurs « cérémonies.

» Pakscha correspond parfaitement au «vieux mot Latin, vix , vices. II signifie «changement.tour, file, rangée, travail pé- » riodique , devoir , vicissitudes de la fortune. «On le prononce en versant de i’eau en

a8 ESSAI SUR LES MYSTERES.

« l’honneur des Dieux et des Pitris [ mânes ].

«Nous trouvons dans Hésychius, i.° que «ces mots se prononçaient tout haut en « Grèce à la conclusion de toutes les céré- « monies importantes , soit religieuses , soit «civiles; 2. 0 que, lorsque les Juges, après «avoir entendu une affaire, donnoient leurs » voix , en jetant des cailloux de différentes « couleurs dans une boîte, le bruit du caillou « qui tomboit s’appeioit de l’un de ces trois « noms , ou même de tous les trois ; proba- » blement, du mot Pakscha, parce que le Juge » avoit opiné à son tour.

« Lorsque des avocats dévoient parler » devant un tribunal , on leur accordoit deux • «ou trois heures, suivant le contenu de «l’affaire. Pour cet effet, on avoit arrange « une clepsydre , qui , après l’heure écoulée ,

» faisoit un certain bruit , auquel on donnoit « le nom de Pakscha : ce mot se prononçoit « Vakhs , et en langue vulgaire Vakt ; de là « le vieux mot Latin vix. »

Cette belle découverte de Wiiford non

seulement fixe la véritable origine des Mystères, mais nous fait voir encore les intimes et nombreux rapports qui avoient entretenu l’influence des idées Orientales sur la civilisation de l’Antiquité. Il n’est pas nécessaire de déduire ici tous les résultats de l’explication donnée par Wilford. Tout homme impartial verra dans l’Orient le berceau des traditions religieuses et des disciplines philosophiques. Nous sommes loin de posséder tous les matériaux que nous pourrions espérer d’acquérir : mais quelle clarté n’ont pas répandue déjà les recherches faites depuis une vingtaine d’années î et qui ne formera pas le vœu que l’attention de l’Europe entière se porte sur cette littérature Asiatique , source de toutes nos connoissances î

II résulte de tout ce que nous avons exposé , que les Mystères religieux de la Grèce étoient d’origine étrangère; que l’Égypte ne les a point vus naître , et qu’enfin nous possédons un fait lumineux et singulier qui nous découvre leur véritable patrie (6).

L’ETAT naturel de l’homme n’est ni l’état sauvage, ni l’état de corruption ; c’est un état simple , meilleur, plus rapproché de la Divinité : l’homme sauvage et l’homme corrompu en sont également éloignés. Monumens irrécusables , tous deux ils attestent cette chute de l’homme qui contient, elle seule, la clef de toute son histoire. De là cette marche rétrograde du monde moral , en opposition avec la force toujours ascendante de l’esprit humain ; de là l’ordre actuel dans lequel la sagesse des hommes n’est qu’une intuition , un souvenir du passé , et où la vertu ellemême n’est qu’un retour vers Dieu.

Cette grande vérité de la chute de l’homme semble avoir été entrevue par toutes les religions. Elle se retrouve dans toutes les théologies du globe , et sert de base à la philosophie ancienne. Dans les traditions mythologiques,

on l’aperçoit tantôt comme idée principale , tantôt comme notion accessoire : souvent elle y paroît sous des symboles de combat, de deuil ; tantôt sous l’image d’un Dieu tué (i) : quelquefois elle est spiritualisée ; et la philosophie proclame alors la dégénération de l’aine , et la nécessité de son retour gradué à la place quelle a occupée (a).

Toutes les vérités morales du premier ordre qui se lient à celle de la chute de l’homme , ces premières vérités immédiatement transmises ou développées par la Divinité , ne pouvoient manquer de survivre aux plus grands égaremens de l’esprit humain (b). La dispersion des peuples, l’abus de l’allégorie, la personnification des attributs de Dieu , celle des pouvoirs de la nature , la confusion des idées sur les substances incorporelles , tous ces principes réunis , en produisant par degrés le polythéisme, ne purent

(a) Plat, in Phaed. in Cratyl. ; Macrob. Somn. Scip. I , 9; Cieni. Strom. III, p. 433 *

(b) Aiém. de V Acad, des Inscr. t. XXXV, p. 171-188.

31 ESSAI SUR LES MYSTERES, empêcher que quelques débris des vérités primordiales ne se conservassent dans i’Orient ; et ces débris, par une direction merveilleuse, se répandirent au loin, traversèrent l’Égypte, et , plus ou moins altérés , devinrent , au centre du monde ancien , la doctrine mystérieuse des Aporrhètes , et l’objet des grands Mystères d’Éleusis.

Des faits si simples , appuyés sur des traditions historiques , des résultats si satisfaisans qui se lient à nos traditions sacrées , ne devroient pas trouver de contradicteurs. De toutes les hypothèses sur l’origine de la civilisation, la plus solide est, sans contredit, celle qui établit un centre commun, un foyer de lumières. Découvrir la solution d’un grand problème de l’histoire et de la philosophie , sans blesser ni l’une ni l’autre, est le plus grand triomphe d’une critique judicieuse (2).

L’union de la philosophie et de la critique est sur-tout nécessaire dans le vaste champ de l’Antiquité : c’est là que la conjecture la plus ingénieuse est rarement complète; c’est

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là qu’en adoptant l’hypothèse qui présente le moins de contradictions , on voit encore à chaque instant qu’il ne faut pas espérer d’enchaîner toutes les difficultés à une seule explication, ni de tout ramener à un seul système (3). Dans l’étude des religions antiques, contentons-nous de saisir les traits principaux : ceux-là en constituent le caractère ; les autres ont été ajoutés successivement , et souvent au hasard.

Guidés par ce principe, nous ne hasarderons aucune conjecture ultérieure sur la transmigration des idées primitives et fondamentales. Nous avons signalé leur naissance dans l’Orient, et leur séjour en Égypte : nous les verrons maintenant établies en Grèce.

Les Mystères d’Éleusis se partageoient , comme la philosophie des Anciens, en deux parts, l’une ésotérique , l’autre exotérique ; ces deux parts étoient les grands et les petits Mystères. On s’accorde assez à regarder ceux-ci comme les plus anciens, et cette progression est dans la nature des choses. M. de Sainte-

Croix , appuyé de Meursius , suppose que les petits Mystères étoient des cérémonies préparatoires (a). Il est plus vraisemblable cependant que les grands et les petits Mystères étoient'absolument séparés. Sans doute, celui qui se trouvoit initié dans les grands, savoit le contenu des petits Mystères ; mais rien ne prouve que tout Myste pût devenir Épopte , c'est-à-dire que les adeptes des petits Mystères eussent par-là le droit de prétendre aux grands. Tout Grec, sans distinction d’âge ou d’origine , pou voit être admis aux petits Mystères : les Barbares obtinrent par la suite cet avantage. Si la participation aux grands Mystères avoit été aussi facile , auroient-ils pu exercer la même influence , et n’auroientils jamais été divulgués (4)1

Cette double doctrine qui élevoit un mur de séparation entre les philosophes et le peuple, est un trait distinctif de l’Antiquité:

(a) Recherches sur les Afystires du paganisme , p. 182 et suiv.

il est inhérent à toutes ses institutions , à tous ses systèmes , à toute sa civilisation. Le Christianisme, en détruisant la double doctrine, devint une grande époque, même dans l’histoire de la philosophie.

La division des Mystères en grands et en petits tenoit à la nature même de l’institution. Les grands Mystères étoient réservés à un petit nombre d’initiés, parce qu’ils contenoient des révélations qui auroient porté un coup mortel à la religion de l’État; les petits Mystères étoient à la portée de tous les hommes.

Tous ces motifs réunis nous font penser que les petits Mystères contenoient des représentations symboliques de l’histoire de Cérès et de Proserpine, sans cependant rien enseigner qui fût précisément contraire au polythéisme. La doctrine d’un état futur dans lequel les criminels seroient punis et les gens de bien récompensés , ne sortoic pas des bornes dé la religion dominante.

On pouvoit même apprendre aux initiés

36 ESSAI SUR LES MYSTERES, que quelques-uns de leurs Dieux avoient été des hommes auxquels leurs grandes actions avoient mérité l’apothéose (a), sans attaquer le polythéisme , qui , n’ayant jamais formé un corps de doctrine , offroit sous ce rapport la plus grande latitude (5 ). Il est probable que les petits Mystères ne formoient qu’une espèce de polythéisme raisonnable. Les grands seuls, les rete-ml , étoient en possession de plusieurs vérités sublimes , et de quelques monumens traditionnels du premier ordre.

II n'est pas possible de saisir tout l’ensemble de cette doctrine mystérieuse : les Anciens ne nous ont transmis que quelques fragmens imparfaits , des indications peu claires , des allusions détournées. Les découvertes des Modernes se réduisent à un grand nombre d’hypothèses et à très -peu de faits.

Nous ne rappellerons pas ici tout ce qui concerne la structure du temple d’ÉIeusis ,

(a) Cic. Tusc. 1 . I, cap. 12. Voye^ Section V.

qui, au rapport de Strabon (a), pouvoit contenir vingt à trente mille hommes (6), ni l’drdre des cérémonies , et les diverses fonctions des Mystagogues , soit dans les grands , soit dans les petits Mystères. L’Antiquité ne nous a laissé que très -peu declaircissemens là-dessus, et ils ont déjà été suffisamment compulsés par plusieurs gens de lettres estimables. On trouve dans leurs ouvrages tout ce qu’il est possible de recueillir sur l’Hiérophante \'leçj?<paivTtiç ] , le Porte-flambeau [ Act^tr^oç ], le Héraut sacré [ 'legyxsipv!; ], le Desservant de l’autel ['O £7n (Zapu ] , et sur les autres personnes d’un rang inférieur employées dans le temple , sur leurs costumes et leurs fonctions , sur les jours destinés aux processions , &c.

Plusieurs de ces notions sont obscures , d’autres contradictoires jlèt si elles sont utiles pour donner une idée des solennités'extérieures , elles ne répandent aucune lumière

(a) Lib. îx, p. 272, ed. Casaub. 1587.

38 ESSAI SUR LES MYSTERES, sur les Mystères cachés dans le sanctuaire.

Nous le répétons : il ne faut pas se dissimuler l’impossibilité de déterminer 'd’une manière positive les notions que recevoient les Époptes ; mais le rapport que nous avons reconnu entre ces initiations et la source véritable de toutes nos lumières, suffit pour croire que non seulement ils y acquéroient de justes notions sur la Divinité , sur les relations de l’homme avec elle, sur la dignité primitive de la nature humaine, sur sa chute, sur l’immortalité de l’ame, sur les moyens de son retour vers Dieu , enfin sur un autre ordre de choses après la mort, mais encore qu’on leur découvroit des traditions orales, et même des traditions écrites, restes précieux du grand naufrage de l’humanité. Nous savons en effet que l’Hiérophante communiquoit aux Epoptes *des livres sacrés qui ne pouvoient être lus que par les initiés (a) '. Ce que Pausanias raconte des Phénéates

(a) Galen. 7ne t vil lit àxAàv yayfiutxav <A itaMuf, I. VII , mtr.

Digitizêd byGôOgle

prouve^ qu’il y avoit dans le temple d’Eleusis des écrits conservés entre deux pierres , nommées Petroma [né'iÇa / uA ] , et qu’on ne lisoit que pendant la nuit. Peut-être joignoit-on à ces monumens historiques quelques notions sur le système général de l’univers, quelques doctrines théurgiques, peut-être même des découvertes positives dans les sciences humaines.

Le séjour des traditions Orientales en Égypte aura pu les lier à ces grandes découvertes, à cette sagesse des Égyptiens, que l’Écriture elle-même atteste en plusieurs endroits.

II n’est pas probable, en effet, que l’on se soit borné, dans l’initiation supérieure, à démontrer l’unité de Dieu et l’immortalité de l’ame par des argumens philosophiques.

Clément d’Alexandrie dit expressément (b), en parlant des grands Mystères : « Ici finit » tout enseignement; on voit la nature et les » choses. » D’ailleurs les notions morales

(a) Arcad. p. 249. [ VIII, 15. — C’est aussi l’opinion de Meursius, Eleus. cap. 10.]

(b) Strom. V , cap. 2.

40 ESSAI SUR LES MYSTERES, étaient trop répandues pour mériter seules aux Mystères les magnifiques éloges des hommes les plus éclairés de l’Antiquité ; car, si l’on suppose que la révélation de ces vérités eût été l’unique objet des Mystères , n’auroient-ils pas cessé d’exister du moment où ces vérités furent enseignées publiquement? Pindare, Platon, Cicéron ..Epictète , en auroient-ils parlé avec tant d’admiration , si l’Hiérophante s’étoit contenté de leur exposer de vive voix ses opinions , ou celles de son ordre , sur des vérités dont ils étaient eux - mêmes pénétrés ? D’où l’Hiérophante auroit - il tiré ces idées ? quelles sources avoit-il à sa disposition, qui fussent demeurées inaccessibles à la philosophie ! Concluons donc que l’on découvroit aux initiés non seulement les grandes vérités morales , mais aussi des traditions orales et écrites , qui remontaient au premier âge du monde. Ces débris , placés au milieu du polythéisme , formoient l’essence et la doctrine secrète des Mystères.

Cette hypothèse non seulement concilie les contradictions apparentes du système religieux des anciens, mais encore s’accorde parfaitement avec nos traditions sacrées (y).

Il faut remarquer ici que les premiers Pères de l’Église , qui fournissent des notions si intéressantes sur les Mystères , en font tourà-tour de grands éloges et des peintures fort odieuses. S. Clément d’Alexandrie, qui passoit pour avoir été initié (a), tantôt suppose aux Mystères le but le plus frivole et même le plus honteux (b) , et les transforme en écoles d’athéisme (c) ; tantôt prétend que les vérités qu’on y enseignoit, avoient été dérobées par les philosophes à Moïse et aux prophètes (d) : car, selon lui, ce sont les philosophes qui ont établi les Mystères^. Tertullien, qui

(a) Euseb. Prœparat. evang. I. Il, cap. 2 , pag. 6 1, TOfTO» pÀt Sut niçsLÇ ï'aSùjv ariip.

(b) Coh. ad Gentes , p. 14 et seqq.

(c) Ibid. p. 1 7.

(d) Strom. V, p. 6 jo.

(e) Ibid. V, p. 681.

en attribue l’invention au Diabie (a), Arnobe, Athénagore, S. Justin, en ont presque tous parié de ia même manière. Leurs éloges et leur blâme peuvent être également vrais, sans être également désintéressés ; car il faut distinguer les époques. Il est certain qu’au moment où les Pères écri voient , de grands abus s’étoient glissés dans les Mystères $ ils étoient deVenus l’appui du polythéisme ; et l’on sent bien qu’à cet égard les Pères, qui les considéroient comme les sanctuaires de l’erreur, ne pouvoient mettre trop d’ardeur à les décréditer. La corruption des Mystères avoit d’ailleurs commencé à répandre quelques notions sur les cérémonies qui s’y pratiquoient; l’indiscrétion des Mystes avoit divulgué les symboles : tout tendoit à profaner les Mystères, déjà déchus de leur dignité primitive.

Avant de nous occuper de cette époque, arrêtons-nous à celle où les Mystères florissoient. Quelqu’impossible que fût alors

(a) De Præscript. Hœreticor. cap. 4 <>-

la révélation de ce qui s'y enseignoit (8) , on retrouve dans les Anciens des allusions aux grandes vérités qu’ils renfermoient. Cicéron, s’adressant à Atticus, en fait le tableau suivant : « De tout ce que votre Athènes a pro- « duit et répandu parmi les hommes d’ex- » cellent et de divin , rien de plus excellent *» que les Mystères , qui nous élèvent d’une » vie rude et sauvage à la véritable huma- » nité : ils nous initient dans les vrais prin- « cipes de la vie (a)\ car ils nous enseignent » non seulement à vivre agréablement, mais » encore à mourir avec de meilleures espé- » rances. •» Ce bel éloge n’a besoin d’aucun commentaire : on aime à le trouver dans la bouche d’un grand homme , élevé dans letude de la philosophie, et familiarisé avec toutes les connoissances humaines. Beaucoup d’autres passages déjà remarqués dans les Anciens contiennent de pompeux éloges des Mystères

(a) De Leg. Il, 14 . /n iliaque ut appellantur , ita révéra principia vitee cognovimus. Cette phrase se rend difficilement.

44 ESSAI SUR I.ES MYSTÈRES, et l’indication de plusieurs vérités morales et philosophiques que l’on y enseignoit.

L’ingénieux Warburton (p)a mieux prouvé* l’importance des Mystères sous ce rapport, qu’il n’a démontré que le sixième livre de l’Enéide fût un tableau exact des cérémonies et même de la doctrine secrète des initiations. La conformité de quelques formules pourrait prouver tout au plus que Virgile avoit eu connoissance de quelques pratiques usitées dans les Mystères ; d’ailleurs sa philosophie étoit Épicurienne ( a ) , et l’on sait que les Epicuriens étoient regardés comme les ennemis des Mystères (b). II est probable aussi que la lecture des philosophes Pythagoriciens avoit contribué à fournir beaucoup de couleurs à ses tableaux. .

Observons ici que les philosophes Grecs ont été en opposition constante avec la doctrine des initiations. Cette opposition a été

(a) Servius ad Æn. VI ,.v. 376.

(b) Plut. T. Non fosse suav. viv. sec, Epicur. tom. II , p. 1103.

consacrée par le refus de Socrate , de participer aux Mystères d’ÉIeusis ( 10 ). Des écrivains modernes se sont appuyés de ce fait pour rabaisser les initiations , et en faire de simples lustrations , auxquelles on auroit adapté par la suite une doctrine secrète , où il nes’agissoit que des services rendus par des législateurs , tels que l’agriculture , les lois (a ) , &c. Pour sentir combien l’opinion des philosophes Grecs étoit suspecte sur cet article, il ne faut pas perdre de vue que la philosophie étoit en Grèce une véritable puissance. Ayant contracté l’obligation hardie de déchirer le voile de la nature, pouvoit-elle s’accommoder de l’obscurité mystique que les initiations répandoient sur les vérités les plus importantes ! La philosophie Grecque étoit analytique dans son principe. Les opinions les plus opposées tendoient au même but ; et comme toutes les connoissances des

(a) Sainte - Croix , Recherches sur les Mystères du paganisme , p. 369.

Anciens , pour être admises dans le système' générai, dévoient présenter une application locale et acquérir un degré de vie, l’union de la philosophie et de la mysticité devenoit impossible. Les Grecs , qui ont porté au plus haut degré l’art de populariser la science , ne renfermoient pas, comme nous, la philosophie dans les limites étroites d’un livre ou d’un cabinet ; ils agitoient les grandes questions morales, en présence d’un peuple qui prenoit un vif intérêt à çes débats : la rivalité des systèmes ne permettoit pas d’ailleurs de laisser dans un demi-jour respectueux les grands problèmes théogoniques et cosmogoniques dont on exigeoi^: la solution. Cette direction , peu propre peut-être aux véritables progrès de la philosophie, fàvorisoit singulièrement la poésie et l’éloquence. Mais , depuis que l’invention de l’imprimerie a détrôné la parole, les connoissances humaines ont pris une marche inverse. La philosophie , reléguée dans le silence du cabinet , est devenue spéculative. Maintenant, elle peut

reconnoître l’existence des vérités qu’elle ne sauroit démontrer ; un peuple briilant et éclairé ne i’obiige plus de descendre dans l’arène ; l’intérêt général ne suit plus ses recherches. L’éloquence et la poésie , comme elle rejetées de la vie ordinaire, n’ont pas pu, comme elle, tourner cette exclusion à leur avantage ; et plus la masse de nos connoissances empiriques augmente avec les siècles, plus nous nous éloignons de cet âge où la philosophie , la poésie et l’éloquence influoient de concert sur un peuple si heureusement organisé, qu’il rendoit des honneurs divins à la beauté , suivoit en foule Platon , et se levoit tout entier dans ses théâtres, quand un vers mal prononcé frappoit ses oreilles (i i).

Cette digression étoit nécessaire pour apprécier le véritable caractère de la philosophie ancienne , et ses rapports avec les Mystères religieux. On voit que le refus de Socrate tenoit plus à son état qu’à son opinion. Les refus d’Épaminondas et d’Agésilas,

de se faire initier, pouvoient avoir quelques motifs personnels dont on ne sauroit déduire aucun argument contre les Mystères.

Les sarcasmes du cynique Diogène avoient pour objet des abus qui s’étoient glissés dans les petits Mystères , peut-être aussi la crédulité excessive d’un peuple que l’imagination gouvernoit à son gré. Nous ajouterons seulement, au sujet de Socrate, que la philosophie ne fut pas toujours inflexible :

les initiations eurent dans Platon un apologiste zélé. Cette autorité est d’autant plus grande , que Platon s’est élevé , sans contredit , à une hauteur à laquelle aucun philosophe n’est parvenu , soit avant , soit après lui.

Les Anciens avoient déjà écrit sur les Mystères. Mélanthius cité par Athénée et par le scholiaste d’Aristophane , Ménandre nommé par le même, Hicésius dont parle S. Clément d’Alexandrie (a ) , avoient publié

(a) [ Et d’autres encore. Voye^ la Préface des Eleusinia de Meursius, et M. de Sainte-Croix, Rech. p. 339-340.]

SECTION III. 4p

des écrits sur ce sujet. La perte de ces ouvrages ne sauroit être trop déplorée, quoiqu’il soit à présumer qu’ils se bornoient aux détails des cérémonies extérieures. Il n’est pas probable, en effet, qu’ils eussent abordé le véritable point de la question , c’est-àdire, le but, l’origine des grands Mystères, et leurs rapports avec le polythéisme.

4r«rvr^

Cependant, par une fatalité attachée aux choses humaines, même aux plus saintes, les Mystères ne se conservèrent pas longtemps dans toute leur pureté. Bientôt l’initiation ne devint qu’une vaine cérémonie , l’abstinence fut violée presque ouvertement ; les gouvernemens spéculèrent sur la piété des initiés. Nous apprenons , par le témoignage d’Isée et de Démosthène (a) , que, déjà de ' leur temps, on avoit admis des courtisanes à l’initiation ; et , si nous en croyons les témoignages des Pères , une corruption horrible s’étoit emparée du sanctuaire d’Éleusis (i).

II est vraisemblable cependant que tous ces excès n’eurent lieu que parmi les Mystes. Tout porte à croire que le nombre des Époptes fut toujours très-borné ; et s’il augmenta avec

(a) Is. O rat. de hæred. Philoctem. p. 61. — Demosth. in Neoer, p. 86a.

SÇCTJON IV. JI

fa décadence des Mystères , U ne put guère s’étendre beaucoup : car nous ne voyons pas que le secret du sanctuaire ait été violé , même à cette époque. A mesure que la corruption s’introduisoit , l’esprit qui animait l’institution diminuoit; et de vaines formules subsistoient encore , lorsque le principe moteur n’agissoit plus depuis long-temps.

Les initiations se prolongèrent jusque sous le 9 empereurs chrétiens. S. Jérôme dit (a):

H'ierophantas quoque Atheniensium ( legant ) usque hodie cicutœ sorbïtione castrati. Valentinien , mort l’an 374 de J. C. , voulut détruire les Mystères après le règne de Julien ; mais , à la prière de Prétextât , ii abandonna ce projet. Voici comment Zosime raconte ce fait dans le quatrième livre de son Histoire : « Valentinien , ayant ré- » solu d’introduire de nouvelles lois, voulut » commencer la réforme par les autels, et v défendit les sacrifices nocturnes ; il croyoit

(a) Adv. Jov'in. i. I. Extr.

« qu’une telle loi mettroit fin aux scandales. » Cependant Prétextât, alors proconsul en » Grèce , homme doué de toutes les vertus , » lui exposa que ce seroit rendre la vie » insupportable aux Grecs, que de les em- » pêcher de célébrer les Mystères sacrés » qui lient le genre humain (ra avvé ^ ovto » td cLvbpci’miov ytvos a.ytù>Ttt}<L ftuçn'pict). Va- » lentinien permit qu’on n’exécutât pas. la » loi qu’il avoit portée ; et tout fut con- » tinué d’après les anciens usages. ». Il paroît que les Mystères furent enveloppés dans la proscription générale de Théodose -le -Grand (a), qui, au rapport des historiens, renversa tous les autels du polythéisme.

Cependant, avant de succomber, les Mystères eurent une époque brillante, quoiqu’absolument inattendue, et prirent un nouvel aspect. C’est sans doute l’un des monumens les plus jntéressans de leur histoire. Un

( a ) 346-395 de J. C.

tableau rapide de cette époque terminera

cette section.

Nous avons vu que les Mystères religieux

des Grecs formoient la véritable essence du polythéisme , sans en altérer les formes extérieures. Il semble au premier coup -d’œil que des vérités morales d’un ordre supérieur, et ce long amas de doctrines symboliques et populaires, d’abus invétérés, de pratiques licencieuses, ne pouvoient guère s’accorder ensemble : si cependant l’on approfondit les objets , on voit que rien n’étoit aussi compatible que la connoissance de quelques vérités primordiales , réservée à un petit nombre d’élus , et l’ignorance de la multitude. La double doctrine, divisant également la religion et la philosophie des Anciens , formoit la base de ce système qui réunissoit tous les contraires, et donnoit un ensemble solide aux élémens les plus hétérogènes. II faut se persuader d’ailleurs que les idées naturelles sur l’unité de Dieu et sur l’immortalité de l’ameétoient beaucoup plus répandues qu’on

5 4 ESSAI SUR LES MYSTERES, ne le suppose ; mais le peuple se iaissoit entraîner par l’antiquité des pratiques du polythéisme, et suivoit aveuglément la route que signaloient à ses yeux les prestiges de l’autorité et du génie.

Lorsque le polythéisme se vit investi de toutes parts , il essaya encore de se défendre. Avant de Succomber , il voulut combattre le Christianisme avec ses propres armes ; et comme la religion nouvelle s’adressoit à -la - fois à toutes les facultés intellectuelles de l’homme, les adhérens du polythéisme voulurent 'ennoblir leur croyance par uffe dignité morale qu’elle n’avoit jamais eue , et lui supposèrent un but entièrement opposé à son caractère. Pour cet effet, ils /assemblèrent tout ce qui portoit une apparence de mysticité, et en formèrent un Ensemble qui fit prendre au polythéisme une physionomie absolument nouvelle. La philosophie entra dans la conspiration générale, bu plutôt se mit à sa tête ; mais tous ces efforts furent vains, et ne servirent qu’à

rehausser le triomphe de la religion chrétienne.

On se tromperoit , en ne voyant dans l’histoire de l’Éclectisme d’Alexandrie qu’un tissu de manœuvres obscures et de doctrines isolées. Ce fut. l’un des principaux ressorts d'un système conçu avec habileté , embrassé avec ardeur , transmis de secte en secte , de génération en génération. Sur le trône du inonde, Marc-Aurèle fut le héros, Julien le martyr de ce système. Dans les écoles des philosophes , ses principaux appuis furent Apollonius deTyane(2), Ammonius Saccas (3), Jamblique, Ceise (4), Porphyre, Proclus, et sur-tout Plotin , qui abusa tant de sa brillante imagination. Dans le vaste plan tracé pour s’opposer aux progrès de la religion chrétienne , rien de ce qui pouvoir le faire réussir n’avoit été négligé. Les Éclectiques non seulement voulurent rétablir l’ancienne autorité du temple d’Éieusis , mais introduisirent encore de nouveaux Mystères , inconnus ou inusités jusque-là. Ceux

5 6 ESSAI SUR LES MYSTERES, de Mithras , ignorés en Grèce , parurent à Rome sous Trajan , environ l’an ioi de J. C. Comme tous ces efforts n’avoient qu’un seul but, on eut soin d’emprunter au Christianisme la plupart de ses cérémonies. On y ajouta les épreuves les plus terribles , et l’on prétend même que le sang coula dans la caverne de Mithras. Adrien défendit les sacrifices humains (a)', mais Commode fut accusé d’y avoir sacrifié un homme (b). On représentoit dans ces Mystères plusieurs cérémonies symboliques. Un fragment de Pallas, rapporté par Porphyre (c), nous apprend que ces représentations avoient principalement pour objet les différentes transmigrations de lame et son séjour sur la terre. Le culte d’Isis avoit pénétré en Grèce , et la Déesse Égyptienne y étoit, du temps de Pausanias (d), connue sous son véritable nom. Mais les

(a) Porphyr. de Abst. I. II, S- 56.

(b) Lamprid. in Comin. cap. 9.

(c) Porphyr. de Abst. 1. IV, J. 16.

(d) Phoc. cap. 32.

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Mystères Isiaques qui fleurirent à Corinthe et à Rome sous les Empereurs , étoient fort differens des anciens Mystères de Sais. Apulée (a) nous a conservé les plus grands détails sur une de ces fêtes, que les Romains nommoient Isïdis tiavigium. Les Éleusinies paroissent avoir été le modèle sur lequel on avoit calqué les Mystères d’Isis , du moins sous le rapport des pratiques extérieures; mais qe fut sur-tout aux cérémonies Orphiques que l’on donna alors une extension considérable. Les Platoniciens ne dédaignèrent pas de se joindre aux Orphiques , et cette secte fit de grands progrès dans les premiers siècles du Christianisme. Proclus , dans son Commentaire sur le Timée et dans sa Théologie Platonicienne , entreprit même de montrer que la doctrine de Platon étoit la même que celle des Orphiques.

Il seroit cependant assez difficile de réunir sous un seul aspect les différentes destinations

(a) Metamorph. XI.

5? ESSAI SUR LES MYSTERES, données par les Platoniciens aux Mystères d’ÉIeusis , alors absolument dégénérés. II paroît qu’ils faisoient regarder l’Époptéc comme une espèce de théologie physicomystique, et que, comme les Stoïciens, ils y cherchoient plutôt la nature des choses que la nature des Dieux (a). D’un' autre côté, ils expliquoient aussi KÉpoptce par des moyens théurgiques, se servant tantôt de cette hiérarchie d’intelligences ou de Génies subordonnés les uns aux autres , dont Platon avoit fait mention , et tantôt d’idées purement mystiques. Un passage de Porphyre, rapporté par Eusèbe (b), suffira pour donner une idée de la manière dont ils expliquoient quelquefois les symboles : « Dieu étant un « principe lumineux qui réside au milieu du » feu le plus subtil, il reste à jamais invi- » sible aux yeux de ceux qui ne s’élèvent » pas au-dessus de la vie matérielle. C’est

(a) Cicer. de Nat. Deor. 1. 1 , cap. 42.

(b) Prœp. evang, I. III, cap. 7.

» pourquoi la vue des corps transparens , » tels que le cristal , le marbre de Parcs et » même l’ivoire, ramène à l’idée de la lumière « divine, comme la vue de l’or ramène à » l’idée de sa pureté ; car l’or ne sauroit » être souillé. Quelques-uns ont pensé qu’une » pierre noire désignoit l’invisibilité de l’es- *> sence divine. On a représenté la Divinité » sous une forme humaine , pour exprimer « la raison suprême; on l’a représentée belle, » car Dieu est la source de la beauté ; de •» différens âges, et en attitudes différentes, » soit assise , soit debout ; de l’un ou de » l’autre sexe , vierge ou adolescent , époux » ou épouse , afin d’en marquer toutes les » nuances. Ensuite on a attribué aux Dieux » tout ce qui est lumineux ; la sphère et » tout ce qui est sphérique , à l’univers , au « soleil et à la lune , quelquefois à la fortune » et à l’espérance. On a rapporté le cercle , » et toutes les figures circulaires, à l’éternité, » aux mouvemens qui s’opèrent dans le ciel , » aux cercles et aux zones qui s’y trouvent ;

» les sections des cercles , aux phases de la lune ; » les pyramides et les obe'lisques , au principe » igné , et par-là aux Dieux du ciel. Le cône « désigne le soleil; le cylindre, la terre; le » phallus , et le triangle , symbole des parties » naturelles de la femme ( 5 ) , désignent le « germe et la génération. >>

La plupart de ces symboles , au rapport de S. Clément d’Alexandrie^, appartenoient aux Mystères d’ÉIeusis. On voit que le fond de la doctrine des Platoniciens étoit un système de théurgie, dans lequel il ne faut pas chercher la précision philosophique. Cette doctrine, ne pouvant s’accommoder des bornes d’un système régulier, présente, en général , une grande fluctuation d’idées, II faut considérer ce que l’on trouve dans les écrits des principaux Éclectiques sur les anciens Mystères , comme des opinions individuelles , qui se laissent varier et interpréter à l’infini , mais qui tendent sans cesse au

(a) Coh. ad G eut es , p. 17.

même but. Qu’il nous suffise d’avoir fait ce rapprochement. C’est à une histoire raisonnée du polythéisme, qu’il est réservé d’éclairer par degrés la filiation qui subsiste entre les Mystères établis à la naissance du polythéisme , et les derniers systèmes philosophiques qui précédèrent sa chüte ; entre le sanctuaire d’Éleusis, et l’école des Éclectiques d’Alexandrie.

Sous le rapport philosophique, le Platonisme nouveau n’étoit qu’une image trèsimparfaite de la doctrine de Platon. Quelques-unes de ses idées s’y retrou voient encore, mais dénaturées, et détournées de leur véritable signification (a). En les ramenant, comme le firent les Éclectiques, aux idées Orientales, c’étoit, sans contredit, les ramener à leur véritable source; mais ce retour même devoit altérer la pureté des conceptions philosophiques de Platon. On en fit

(a) M. de Gérando, Hist. comp. des syst. de phil, tom. I , pag. 193.

6l ESSAI SUR LES MYSTERES, un mélange bizarre avec le culte de la lumière, le système des émanations et la doctrine de la métempsycose. On personnifia les abstractions du philosophe Grec ; le monde fut peuplé d’une foule d’agens intermédiaires. On érigea en principe la faculté attribuée à l’entendement humain , de se saisir des vérités éternelles , sans démonstration et sans pouvoir s’en rendre compte. Ce principe , vrai à quelques égards, fut ici une source féconde d’erreurs de tout genre. L’esprit humain , égaré par l’enthousiasme , s’occupa moins de la connoissance de la vérité, que du mode de relations tant avec Dieu qu’avec ses agens subalternes (6). On pourroit même dire que les nouveaux Éclectiques, qui nommoient plus souvent Platon que Pythagore , se rapprochoient davantage de ce dernier et de son école ; et en effet , elle devoit leur plaire. Ceux qui se trouvoient à la tête du système dominant , s’accommodoient de l’austérité des préceptes Pythagoriciens, et du mystère qui les couvroit; mais

ils employoient l’autorité du nom de Platon , et jamais cette autorité ne fut plus imposante. Disciples très-infidèles de l’Académie , les Platoniciens voulurent aussi s’approprierl’empirisme sévère d’Aristote ; et de ce mélange résulta un système bizarre, obscur, plein d’imagination et de poésie, qui fut la dernière forme du polythéisme, et qui succomba avec lui (7).

11 n’est pas douteux, comme nous venons de le dire, que l’École d’Alexandrie ne se soit fort éloignée de la doctrine de Platon , et qu’en outre-passant les limites des spéculations rationnelles, elle ne se soit égarée dans un dédale dont nous chercherions en vain à découvrir l’issue : mais, en blâmant les excès dans lesquels sont tombés les Éclectiques d’Alexandrie, il faut encore leur rendre la justice que mérite une heureuse et rare combinaison de (force , d’imagination , de sagacité et de génie. Il est évident que, placés au milieu de tous les trésors accumulés par les Ptolémées , et devenus , pour ainsi dire ,

64 ESSAI SUR LES MYSTERES, les héritiers de la civilisation ancienne et les précurseurs des lumières nouvelles, les Platoniciens ont formé une éclatante époque dans les annales de l’esprit humain. Il faut sur-tout les étudier sous le rapport des idées Orientales dont leurs écrits sont pleins :

heureux, si l’esprit de système et l’amour du paradoxe ne les eussent trop souvent engagés à corrompre les sources vénérables dans lesquelles ils n’ont cessé de puiser ! Une étude assidue de la philosophie mystique des Indiens, des Arabes et des Persans, combinée avec de nouvelles recherches sur la philosophie Platonicienne, produirait sans nul doute de grands résultats, et nous ferait saisir peut-être la chaîne invisible, mais puissante, qui lie entre elles ces doctrines singulières que nous sommes habitués à ne considérer qu’isolément , et qui par -là même nous semblent presque incompréhensibles (8 ).

II serait également fort injuste de croire que , dans cette grande fermentation d’idées, la religion chrétienne se fût toujours trouvée

en opposition avec la philosophie. Jamais, au contraire, il n’y eut une époque plus honorable pour cette dernière, que l’histoire du Christianisme jusqu’au concile de Nicée.

L’impulsion donnée par les Platoniciens avoit propagé le goût des études philosophiques.

Presque tous les premiers Pères de l’Église ont été accusés d’avoir platonisé. La plupart d’entre eux ont pensé que Platon avoit eu connoissance des livres sacrés ; mais , sans nous livrer à l’examen de ces opinions si répandues , nous ne les considérerons ellesmêmes que comme une preuve positive , que la religion chrétienne n’a jamais persécuté la véritable philosophie, et quelle n’a pas cessé, au contraire, de vouloir s’en rapprocher.

Nous allons terminer cette section en résumant en peu de mots l’idée principale de cet écrit : nous avons essayé de prouver que les Mystères religieux de la Grèce , loin d’être de vaines cérémonies , renfermoient effectivement quelques restes des traditions antiques, et formoient la véritable doctrine

ésotérique du polythéisme. Lorsque le polythéisme, près de sa chute, voulut encore combattre la religion chrétienne , il réveilla, fidèle à sa double doctrine , d’une part , tout ce que les Mystères avoient de plus imposant; de l’autre, tout ce que la philosophie offroit de plus élevé. De là cette coïncidence singulière entre le rétablissement des Mystères et la naissance du Platonisme : mais le culte public et la philosophie avoient changé de caractère ; on ne put rétablir que de vaines formes, des simulacres usés, défendus par l’autorité des mots , dégradés par l’abus des idées , et qui entraînèrent le polythéisme dans leur chute.

N otre intention n’est pas de retracer toutes les attributions des Mystères, ni de discuter tous les détails qui y appartiennent. Cet Essai, comme nous l’avons déjà dit, est loin dctre un traité complet sur cette branche intéressante des Antiquités; il ne sauroit même tenir lieu d’aucun des ouvrages publiés sur cette matière. Destiné à l renfermer quelques vues générales , cet écrit ne doit être regardé que comme le canevas d’un ouvrage plus étendu , ou comme un supplément à tous ceux dont le monde savant a été enrichi successivement.

Nous avons répété à dessein cette déclaration, pour ne pas encourir le reproche d’avoir passé sous silence une grande partie des controverses qui ont été agitées sur la grande question des Mystères anciens.

Dans ce nombre, il en est une qui mérite

68 ESSAI SUR LES MYSTÈRES, particulièrement l’attention , et qui exige quelques détails ; la voici : les Anciens ont -ils enseigné dans leurs Mystères que les Dieux du polythéisme n’avoient été que des hommes ! les Dieux du polythéisme ont - ils été véritablement des hommes ?

D’illustres savans se sont décidés pour l’affirmative. Appuyés d’Hérodote, de Cicéron , de Diodore de Sicile , des Pères de l’Eglise, ils ont soutenu à-la-fois ces deux propositions ; et cette assertion présente effectivement, au premier abord, des côtés spécieux. Plus tard, d’autres savans non moins habiles se sont élevés contre ce système.

Nous ne joindrions pas notre voix à leurs réclamations , si , fidèles à nos principes de critique littéraire, nous n’espérions pouvoir offrir ici quelques aperçus nouveaux,^ propres à éclairer le véritable objet de nos recherches.

On ne sauroit trop le répéter, l’examen et la discussion des autorités anciennes, et

SECTION V. 6p

leur classification chronologique , sont les procédés les plus sûrs pour parvenir à la découverte des vérités les plus importantes dans la science de l’Antiquité. Cette marche raisonnable s’éloigne à-la-fois de l’audacieuse paradoxologïe , et de la soumission implicite et aveugle à un système quelconque. Combien de systèmes ne s’étayent que de quelques passages mal compris ou mal interprétés , qu’une analyse exacte ou un simple rapprochement de dates feroit disparoître !

Tel est, nous osons le dire, l’état de la question présente. Elle est trop intimement liée à l’histoire des Mystères, pour ne pas nous occuper; et en effet, si l’enseignement de l’origine humaine des Dieux avoit été le secret des Mystères , toutes les recherches au - delà seroient inutiles et tomberoient d’elles- mêmes.

L’origine véritable des Dieux de la Grèce, le moment de leur translation dans cette contrée, leurs rapports avec les Divinités étrangères, se perdent dans la nuit des temps.

Les bases de l’histoire de la Grèce sont restées, malgré des efforts inouis , inaccessibles au flambeau de la critique ; sous ce rapport , l’origine de la théologie Grecque, dont le développement a été si lumineux, est encore, plus que tout le reste , couvert de ténèbres. Nous savons que la Grèce, peuplée par des colonies Asiatiques , fut tôur-à-tour subjuguée par des races d’hommes différentes entre elles , mais dont l’origine étoit commune. Ces nouvelles colonies apportèrent avec elles les élémens de leur culte religieux; ces élémens, confondus avec les- notions locales déjà subsistantes* donnèrent naissance à la théogonie Grecque, qui serépa'Hdit depuis sur une grande portion du monde Connu , et qiii finit par envahir jusqu’à son propre berceau ( t ).

Les colons Égyptiens et Phéniciens, en portant en Grèce leurs croyances religieuses , y portèrent leurs langues et leurs traditions; on retrouve encore les traces confuses de cette transmigration. Comme on est parvenu à distinguer dans les dialectes des Grecs

quelques débris des idiomes Orientaux^, de même on parvient à reconnoître , sous les formes variées de leur mythologie , ces traits primitifs qui décèlent que son origine a été étrangère.

Dans cet état de choses , ' où les idées apportées se distinguent à peine des notions locales , ce seroit un effort absurde de prétendre ramener cette masse immense à un seul principe. On s’étonneroit , à juste titre , de la hardiesse avec laquelle les générations postérieures ont poursuivi des hypothèses erronées à travers ce labyrinthe , si l’on ne connoissoit l’extrême penchant des Grecs à l’esprit de système , l’obstination et la mauvaise foi avec lesquelles certaines factions savantes en agissoient à l’égard de la science même.

Lorsque la manie des systèmes se fut emparée de la Grèce, et qu’on se fut tourné du coté des antiquités nationales, deux partis

(a) Mém, de l’Acad. des Inscript, tom. XXX.

J2 ESSAI SUR LES MYSTERES, divisèrent fa littérature et s’emparèrent tour-àtoiir de la crédulité publique. Les Épicuriens prétendirent avoir trouvé , à l’aide de l’histoire, la solution du système théologique.

Évhémère fut le chef de cette doctrine, qui porte son nom , et que d’autres ont appelée le système historique ou le système de \’apo~ % théose , parce qu’il suppose que tous les Dieux ont été des hommes déifiés. D’un autre côté, les Stoïciens jetèrent les fondemens du système alle'gorique , qui , au moyen des idées abstraites , réduisoit toute la mythologie Grecque à un tissu d’allégories morales et de phénomènes physiques. Ce système physico-mystique devint plus tard, dans la main des nouveaux Platoniciens, une source abondante d’opinions singulières que nous avons signalées en plus d’un endroit de cet écrit.

Les progrès rapides de l’Épicurisme , comme l’observe très -bien M. de Sainte- Croix (a ) , répandirent le système d’Évhé-

(a) Recherches sur les Mystères , p. jip.

mère avec une grande promptitude. Les écrivains les plus judicieux ne furent pas à l’abri du préjugé général. Diodore de Sicile adopta sans restriction les idées du philosophe de Messène (2) ; Cicéron lui -même n’en paroît pas éloigné , quoiqu’il ait eu soin de ne pas parler en son propre nom (a): les Pères de l’Église trouvèrent cette opinion trop favorable à leurs desseins , pour ne pas la laisser subsister.

Cependant, de toutes les autorités anciennes en faveur de ce système , la plus importante paroissoit celle d’Hérodote. Il dit , dans le premier livre de son Histoire , que les Perses n’élevoient pas de statues à leurs Dieux, parce qu’ils ne croyoient pas , comme les Grecs, que les Dieux fussent nés des hommes (b). C’est ainsi qu’on a entendu et interprété généralement le mot oLvfya'mcpvétt;. Il se trouve cependant que Stanley, le savant

(a) De Nat. Deor. passim.

(b) Clio, cap. j 31.

y 4 ESSAI SUR LES MYSTERES, éditeur d’Eschyle, avoit déjà, au xvn. e siècle, saisi le véritable sens de ce mot , qu’ii exprime par humanâ forma prœditos (a).

M. Larcher fut le premier à recevoir cette conjecture dans la nouvelle édition de sa traduction d’Hérodote, donnée à Paris en 1802.

Le célèbre Warburton avoit rejeté cette interprétation, et Wesseling n’avoit pas osé l’admettre dans la version Latine d’Hérodote.

Nous croyons cette interprétation la seule exacte, parce qu’en traduisant, « les Perses » n’élevoient pas de statues , car ils ne » croyoienf pas que les Dieux fussent nés » des hommes » , le sens devient compliqué et très -obscur ; les deux membres de la phrase cessent de dépendre l’un de l’autre :

on force d’ailleurs la signification de la racine <pvv, que les lexiques interprètent toujours par Çvoiï, statura , status. (BActçnaiç, ax U'voxç rtAmau;. Suidas. )

II est évident que si Hérodote avoit voulu

(a) Stanley, ad Æschyli Fers. 81 1.

exprimer l’idée que les traducteurs lui ont prêtée pendant si long-temps, il auroit choisi tout autre mot qui eût désigné cette idée d’une manière positive et déterminée.

Si, au contraire, on traduit ÀvQpaTnxpvnç d’après l’explication de Stanley, le sens devient parfaitement clair et satisfaisant; et en effet» Hérodote hous dit, dans le même paragraphe , que les Perses adoroient sur les sommets des montagnes le soleil , la lune et les élémens : or il est évident qü’en ne prêtant pas la figure humaine aux objets de leur culte , ceux-ci échappoiént à l’art statuaire ; et qu’ainsi Hérodote a seulement voulu dire que les Perses n’àVoient pas de simulacres des Dieux , parte qu’ils adoroient des objets immatériels» que leur imagination ne revêtoit pas de la formé humaine , comme le faisoit celle des Grecs. Nous citerons à l’appui de ce sens un passage que Cicéron met dans la bouche de l’Épicurien VeUeius , et contre lequel son adversaire , le Stoïcien , ne réclame pas : « La félicité ,

« dit-il , ne saurait être sans la vertu , ni la » vertu sans la raison , ni la raison hors de » la figure humaine ; donc les Dieux ont une » forme humaine (a). » Nous savons que cette idée , adoptée par les Grecs , étoit commune à leurs poètes et à leurs philosophes.

Un passage de Porphyre que nous avons rapporté dans laSection précédente, constate que les Platoniciens eux - mêmes avoient adopté ce principe dans leur doctrine mys-

tique (3 )•

En conséquence , il est évident qu’Hérodote a seulement voulu mettre en opposition 1 ’ anthropomorphisme si caractéristique des Grecs, et l’immatérialité du culte Oriental.

Loin donc de favoriser l’Évhémérisme , ce passage bien entendu n’a aucun rapport avec le système historique , destiné à saper tous les fondemens de la religion des Grecs, ainsi que Cicéron lui-même en convient (b). Les

(a) De Nat. Deor. I. I, 83.

(b) Ibid. I. 1 , 42.

critiques les plus judicieux , Fréret , Sainte- Croix et d’autres , ont signalé le caractère et les progrès de l'Evhémérisme.

Si l’on consent à adopter généralement l’interprétation proposée par Stanley et enfin suivie par Larcher, il ne restera, en fait d’autorités anciennes, que les partisans connus e*t déclarés du système historique , et les Pères intéressés à admettre son existence. Seuls, ils pourront être allégués , lorsqu’on voudra soutenir que l ’ apothéose étoit le grand secret des Mystères ; et désormais on rangera dans la classe des systèmes faits à posteriori cette doctrine, à-la- fois trop vulgaire pour être cachée sous tant de voiles, et trop destructive de toute idée abstraite pour avoir jamais pu devenir le centre d’aucune croyance religieuse.

Il est certain que les Grecs, en confondant leurs notions religieuses avec les notions Orientales transmises par les Phéniciens et sur-tout par les Égyptiens , firent entrer dans l’ensemble de leur culte quelques Divinités locales et en même temps quelques-uns de

ces hommes extraordinaires qu’ils honoraient sous le nom de Demi-dieux (4). Hérodote dit expressément que le plus grand nombre des Dieux venoient des colonies Égyptiennes, d’Inachus, de Cécrops et de Danaiis ; mais qu’il y en avoit aussi qui venoient des Pélasges , et quelques-uns que les Pélasges avoient empruntés à d’autres peuples (a).

Quelques héros nationaux dans le nombre des Divinités Pélasgiques produisirent la classe des Demi-dieux , et ceux-là pouvoient sans doute appartenir à l’histoire : sous ce rapport, on pouvoit dire que quelques Dieux étoient des hommes déifiés ; mais il est contraire à la saine raison, comme à toutes les notions d’antiquité, de penser que le Deus optimus maxïmus , que les Dii majorum gentium aient jamais été des hommes divinisés. Nous l’avons déjà dit , c’est une absurde et triste entreprise de chercher à débrouiller le dédale des opinions religieuses des Anciens , au

(a) Herodot. I. il, 50-52.

moyen d’une explication historique. Si l’on dit que ces Divinités Grecques , calquées sur des Dieux Orientaux, pouvoient représenter des personnages qui avojent existé, soit dans l’Orient , soit en Égypte , c’est seulement éluder la question , et non la résoudre.

Donner d’ailleurs au polythéisme une telle origine , ce seroit méconnoître tout-à-fait les élémens dont il se compose.

Le polythéisme des Grecs, s’étant formé par degrés, dut nécessairement être le plus flexible et le moins déterminé de tous les systèmes religieux ; aussi présente-t-il un grand nombre de contradictions. En vain voudroit-on accorder entre elles les traditions des poètes et les traditions populaires. Les habitans de l’Arcadie ou de l’île de Crète pouvoient prétendre tour-à-tour que Jupiter étoit né dans leur pays, sans qu’il leur eût été possible de prouver que Jupiter ait été un personnage divinisé (a). Ce qui

(a) De Nat. Deor. 1 . III, cap. ai.

8o ESSAI SUR LES MYSTERES, rendoit la confusion encore plus grande, c’est que les traditions sur les Dieux des Anciens, mêlées du plus grossier anthropomorphisme , se combinoient mal, dans l’imagination du peuple, avec la puissance suprême qui leur étoit attribuée ; et si , dans leur plus haute acception , les Dieux du polythéisme étoient effectivement considérés comme des puissances intermédiaires , le vulgaire devoit nécessairement les confondre avec ces personnages fameux et peu connus que présentent les annales de tous les peuples du monde.

Homère, auquel il faut toujours remonter quand il s’agit d’antiquités Grecques ; Homère, qui en est la véritable source, principium et fons , n’offre aucune indication de la doctrine de l’apothéose. Les Dieux d’Homère sont d’une nature tout-à-fait différente de celle de ses héros. Quoique revêtus de la forme humaine, ils appartiennent à un ordre de choses infiniment plus relevé ; leur puissance est sans bornes (5). Qui de bonne foi pourrait, dans le Père des dieux et des

SECTION V. 8l

hommes, ébranlant l’univers d’un seul mouvement de son sourcil , reconnoître un obscur roi de Crète, dont on montroit le tombeau dans cette île (6)! Qui pourroit consentir à transformer ainsi ce monde immense et magique en une triste généalogie de quelques princes ignorés etdequelqueshéros fabuleux Ces considérations , ajoutées à toutes les recherches déjà faites , suffiront , ce nous semble , pour prouver que le système historique n’est point antérieur à Evhémère( 7 ), qu’il est absolument contraire à la nature des choses, et qu’ainsi cette doctrine n’a été dans aucun temps le secret des Mystères d’Eleusis. On peut même ajouter que si , contre l’évidence historique et contre toutes les probabilités ,on pouvoit prouver que la doctrine de l’apothéose ait été enseignée aux Époptes d’Éleusis , on est en droit d’affirmer que cela aété à tort ; peut-être dans l’espoir de dérober à leur connoissance, par cette révélation même , le véritable secret des Mystères.

I l nous l'este encore un point de critique à éclaircir dans le tableau des Mystères, et peut-être une étude suivie de cette branche de l’Antiquité nous met-elle à portée de présenter à cet égard quelques résultats nouveaux , propres à servir d’indication pour des recherches plus étendues.

Nous avons dit que les Mystères de Bacchus, très -intéressans à développer , portent un caractère entièrement opposé à celui des Éleusinies (a). Cette opposition est trèsfrappante au premier aspect. Et quelle conformité, en effet, pourroit-on trouver entre la licence sauvage du culte Bacchique, et le caractère sévère et la haute destination du

cuite de Cérès î

Cependant, après un mûr examen, on

(a) Section I, pag. j.

voit que cette opposition réside plutôt dans ia forme extérieure que dans l’esprit des deux cultes; elle disparoît même entièrement lorsqu’on s’élève à l’idée-mère, au type véritable des deux institutions. Quand on ne s’obstine pas à reconnoître dans Cérès et dans Bacchus deux personnages historiques , quand on les considère à leur origine comme deux symboles d’une puissance quelconque de l’univers, on les voit s’identifier de manière à ne plus offrir d’opposition que dans la forme extérieure, c’est-à-dire, dans cette partie qui dépend toute entière des hommes , des circonstances locales , et des destinées politiques des peuples. Le culte de Cérès et le culte de Bacchus ne peuvent appartenir qu’à un seul principe ; et ce principe se trouve dans la force active de la nature , envisagée dans l’immense variété de ses fonctions et de ses attributs.

Mais le mythe de Bacchus a été, de l’aveu de tous les Mythographes, la source la plus féconde d’incertitudes , de contradictions et

84 ESSAI SUR LES MYSTERES, d’obscurités. Dans cet état de choses , ie point ie plus incontestable est celui de son origine. Hérodote assure formellement que Bacchus venoit d’Égypte , et qu’il étoit le même qu’Osiris ( a ). Le savant Fréret observe très-bien (b) qu’en passant d’Égypte en Grèce , Bacchus perdit la plus grande partie de son importance. En Égypte, Osiris étoit la puissance démiurgique de l’univers.

Lorsque Méiainpe lui eut donné le nom Grec de Dionysos (c) et qu’il l’eut porté en Grèce, à peu près en même temps qu’on y > apporta' la vigne , l’emploi du nouveau Dieu fut borné à l’intendance de la vigne. Ce fait nous prouve encore cette importante vérité , qu’il ne faut pas chercher à établir des rapports constans entre les divers symboles du polythéisme : ils varient et se divisent à mesure qu’ils se développent; tandis que plus on remonte vers l’origine ,

(a) Liv. n , cap. 4 7 et 48.

(b) Mém. de l’Acad. des Itiscript. tom. XXIII , p. 25 8.

(c) Herodot. I. II, cap. 47 *

plus les masses sont grandes et imposantes.

Rien de plus confus ni de pius obscur , comme nous i’avons dit , que le mythe de Bacchus. On s’accorde cependant à distinguer trois Bacchus, que l’on regarde comme différens entre eux, et qui ne sont}' d’après nous , que trois représentations successives de la même idée , c’est-à-dire , d’Osiris. * Les Mythographes anciens et modernes sont tous en contradiction , touchant ta clas-sification même de leurs trois Bacchus.

Les plus anciens poètes n’en indiquentqu’un seul. Les écrivains postérieurs ont réparti entre les trois Bacchus les diverses actions que les anciens poètes avoient confusément accumulées sur la même tête. Diodore de Sicile en reconnoît trois : mais il place dans ce nombre le Bacchus Indien, nommé Bacchus fort mal à propos ; et il omet le mystique Jacchus^. Enfin Nonnus de Panople, qui avoit fait une étude particulière et approfondie

(a) L. m, cap. 4>-

du mythe de Bacchus, en reconnoît trois, sans le Bacchus Indien (i).

L’examen de toutes ces variétés nous entraînieroit trop loin et nous écarteroit de notre sujet : nous nous réservons de consacrer , peut-êti'e , au mythe de Bacchus , un travail séparé. En attendant, nous exposerons ce qui concerne les trois Bacchus , d’après la classification que l’on peut en faire, en résumant toutes les opinions et toutes les diverses doctrines à ce sujet.

Le premier Bacchus est Zagreus , que Jupiter, transformé en dragon, eut de Proserpine. Le scholiaste de Pindare (a), et le Grand-Étymologique, au mot Zagreus, en font foi. Arrien ( b ) fait naître Jacchus de Jupiter et de Proserpine : mais il le confond évidemment avec Zagreus. Cette première copie' d’Osiris se rapproche le plus de l’original : les formés du mythe sont encore roides

(a) lsthm. VII, 3 *à. Heynii, tom. II, p. 847.

(b) De exped. Alex. I. 11, cap. t 6 .

SECTION Vi.

et Egyptiennes. Déchiré par les Titans , Bacchus-Zagreus correspond parfaitement à Osiris tué par Typhon. Mais les traditions sur Zagreus sont très-obscures, et la confusion extrême. II présidoit aux Dionysies ou Mystères de Bacchus , et paroissoit même dans les fêtes Sabasiennes (a). Cet emploi lui convenoit d’autant mieux, qu’il étoit le plus ancien et le plus Oriental des trois Bacchus.

Le second Bacchus est très-connu ; c’est le fils de Jupiter et de Sémélé , le Thébain , le Conquérant. Les formes de celui-ci sont beaucoup plus helle'nise’es. II complète , pour les Grecs, la représentation de l’idée primitive ; mais il n’a aucun rapport avec le précédent , si ce n’est qu’il semble lui succéder dans le cycle mythologique. Le second Bacchus n’avoit aucun rapport direct avec Cérès; ce qui constate que la réunion des Mystères ne s’est opérée qu’assez tard (2).

(a) Clem. Alex. Protrept. p. 24-

Le troisième Bacchus enfin est le Jacchus des Éleusinies. Celui-ci paroît n’avoir été imaginé que pour consacrer, en quelque sorte , l’alliance du culte secret de Bacchus avec celui de Cérès , vers lequel tendoient tous les Mystères. Jacchus est le symbole de cette association. Son unique destination étant déjà remplie par sa naissance , le mythe est resté imparfait ; c’est le plus vague de tous. Nonnus le fait fils du second Bacchus et de la nymphe Aura. D’autres le font fils de Jupiter et de Cérès ou de Proserpine; ce qui corrobore notre hypothèse, mais donne lieu , d’un autre côté , à le confondre avec Bacchus -Zagreus. C’est le Jacchus qui paroissoit le sixième jour des Mystères d’ÉIeusis ; c’est le Aiovvcrvç êvri to /u ' g-qü de Suidas, au mot ’ Isur^oç.

Nous déduisons de toutes ces prémisses que les Mystères de Bacchus ont été, à une époque inconnue, réunis aux Mystères de Cérès ; et cette hypothèse nous semble fondée , autant que l’on peut se flatter

SECTION VI. Sp

d’approcher de la vérité par une voie absolument conjecturale.

Considérons d’abord l’emploi du jeune Jacchus dans les Éleusinies : « Le sixième » jour, dit Sainte-Croix, le jeune Jacchus » étoit porté en cérémonie depuis le Céra- >» mique jusqu a Eleusis. Il paroît, ajoute-t-il, » par l’hymne qu’Aristophane met dans la » bouche des initiés, qu’ils invitoient, dans » leurs chants, Jacchus à prendre part à leurs » danses, ou plutôt à leur servir d’interprète » auprès de Cérès (a). » On rapportoit ensuite à Athènes la statue du Dieu (3).

Ce sixième jour, consacré à Jacchus, étoit le plus célèbre de tous. Mais il ne faut qu’un peu de réflexion pour voir que cette procession, devenue par fa suite si fameuse, n’étoit dans le principe qu’une addition , étrangère aux Mystères d’Éleusis : elle n’avoit en effet aucun rapport avec le fond des Mystères, comme on peut s’en convaincre aisément;

(a) Myst. du pagan, p. 200.

pO ESSAI SUR LES MYSTERES, mais elle décèle d’une manière incontestable l’agrégation du culte secret de Bacchus aux Mystères de Cérès.

Les écrivains qui ont jusqu’à présent traité ce sujet, n’ont pas saisi ce point de vue, uniquement parce qu’ils n’avoient pas classé les trois Bacchus , et qu’ils s’obstinoient à ne pas les reconnoître tous les trois pour trois empreintes du même type. Beaucoup de Mythographes ont essayé de distinguer Jacchus de Bacchus ; mais cette tentative est restée inutile. II est évident que les trois Bacchus sont des imitations successives du même modèle, imitations appropriées à l’esprit du temps et à la situation locale de la Grèce.

L’identité de Bacchus et de Jacchus une fois prouvée , une grande clarté se répand sur tous les rapports de la mystagogie ancienne. Tous les Mystères de la Grèce dévoient, sans doute, tendre vers Éleusis, considérée comme le vrai dépôt et le centre de toute la mysticité du polythéisme ; il est donc clair que des rapports intimes dévoient

SECTION VI. pi

subsister entre les cultes secrets des principales Divinités. Comme celui de Bacchus procédoit de la même origine et vraisemblablement du même type que les Éleusinies, les Dionysies ont dû se rapprocher des Mystères de Cérès avec une grande facilité. Il y a dans l’emploi de Jacchus , emploi si distinct du fond des Éleusinies , quelque chose qui décèle plutôt une agrégation postérieure qu’une identité parfaite. L’idée du Médiateur dans Jacchus (a) porte tous les caractères de la nouveauté ; les cérémonies en son honneur semblent elles -mêmes une simple extension du culte de Cérès. Jacchus n’habitoit pas Éieusis; ce qui pourrait indiquer qu’il ne participoit pas essentiellement aux Éleusinies. Toutes ces circonstances combinées attestent la réunion des deux cultes dans un temps donné , réunion en quelque sorte symbolisée par l’admission de Jacchus aux cérémonies d’Éleusis.

(a) Arijtoph. R an. v. 40 « seq.

Nous avons déjà prouvé que, des trois Bacchus , Jacchus étoit le seul qui eût pu se rapprocher de Cérès , sans déroger à ses fonctions et à sa physionomie. Aussi , cette réunion une fois opérée , Jacchus , devenu inutile dans la succession des mythes de Bacchus, se perd entièrement dans le culte de Cérès; il est probable même que ce troisième Bacchus ne fut imaginé que parce que les deux premiers offroient des formes trop déterminées pour les identifier avec le caractère d’une autre Divinité. Le premier, comme nous lavons dit, étoit trop Oriental ou trop Égyptien , le second trop hellénise' , pour pouvoir sortir des limites de leurs attributions respectives.

Une grande portion de la mythologie ancienne repose sur une partie inconnue de l’histoire. Le polythéisme , comme l’airain de Corinthe , se composoit de mille élémens divers , et dans ce nombre étoient les traditions historiques ; il est évident que beaucoup de combinaisons théogoniques ne

représentent que des faits isolés, perdus dans la nuit des temps. Cette manière de symboliser des. événemens mémorables s’applique particulièrement à tout ce qui a rapport aux cultes secrets des diverses Divinités. La plupart des cérémonies usitées se rattachoient ainsi, soit à des époques historiques, soit à des symboles particuliers, soit enfin à des événemens dont l’histoire n’a pas conservé le souvenir.

Le polythéisme se partageant en deux grandes parts , le culte ésote'rique présentoit une foule immense de ramifications que nous ignorons tout-à-fait. L’histoire secrète du polythéisme ne nous est connue que par supposition ; la grande moitié des annales religieuses du monde ancien est couverte d’un voile impénétrable (4). Contentonsnous de découvrir çà et là quelques points lumineux, moins propres à éclairer nos recherches , qu’à nous faire voir la grandeur et l’importance des objets, décidément inaccessibles à nos tentatives. On peut même

p4 ESSAI SUH LES MYSTERES, assurer que les Anciens manquoient euxmêmes de lumières sur beaucoup de matières relatives aux divers caractères du polythéisme. A l’époque où commence l’histoire, les diverses gradations de la mystagogie, à peine nuancées, ne paroissoient plus que sous des symboles dont le vulgaire ne pénétroit pas l’essence. 11 est donc très-probable que, dans cette partie, un rapprochement, de la nature de celui que nous avons établi entre Cérès et Bacchus, peut tenir lieu d’une démonstration historique.

Ajoutons à ces déductions, qu’il est vraisemblable que , dès le principe des Dionysies, les fonctions de KHïéroceryx étoient remplies par le pontife d’Éleusis. 11 paroît aussi que le Dadouquc qui assistoit aux cérémonies du culte de Cérès , assistoit également aux Dionysies (a)'- la plupart des savans sont d’accord là-dessus. Cette preuve de fait est très - importante , puisqu’elle signale une

(a) Recherches sur les Myst, S- VII, art. 3 , p. 43°-

SECTION VI. pj

communauté singulière entre les deux cultes, dès leur origine.

Nous terminerons nos recherches sur ce sujet, et tout cet écrit, en rapportant un passage de Non-nus, qui constate pleinement la réunion des cultes de Cérès et de Bacchus :

Ka/ fuy EAtUtfmÿffJ 7ntçyyj.T$tTT> baui^aiç.

' Apt-tpi A xjtvçyv "la mpÿy ixjunXàxmvTv

Nv/uQaj xjojvpopci Ma&tdari<ft( • ctpmvxtf) A

Aaïuou yuKV^pwny buvÇtaay ArdiJk mit khv ,

K a) âtov faâmovTv [M& ûitct UltptTipcyitni , ■

Ko) fwm 71 -tiïJk. • SvhotX/ oj A Avttita

Chliÿyu, ttourn jyt) apytpéyut àioyûrqi.

Ko/ 'ifnttTûi ytav vpivoy t7nay.a.çtf.yy\<pt.v I «*%» •

Ko) TtAnuTç 'ifiwiraiv tfTttx^tûâJKrcit' *A Snyap,

K«j Ô-vfmXlSW emKp0tÂw7B 7^7701,

Za^çfat KuSbu vevriç ciua h^/uloi Kj letn^a (a).

« Et la déesse (P allas) remit l’enfant (le »> troisième Bacchus ) aux prêtresses d’Éleusis. » Les Nymphes de Marathon , couronnées » de lierre , formèrent des danses autour du

(a) Dionys. 1 . XLVUI.v. 958 .

» jeune Jacchus. Pour célébrer sa naissance, » elles agitèrent pendant la nuit la torch.e » Attique , et se rendirent le dieu propice » après le fils de Proserpine (Zagreus), après » le fils de Sémélé ( Bacchus le Thébain ).

» Elles instituèrent des sacrifices en i’hon- » neur de l’ancien et du nouveau Bacchus , » et adressèrent un nouvel hymne au troi- » sième Jacchus. Athènes célébra de triples » Mystères , et ses citoyens formèrent un » chœur en l’honneur de Zagreus, de Bro- » mius et de Jacchus. »

Ce passage réunit tous les caractères de l’authenticité ; seul il suffit pour donner une base solide à nos conjectures. Les connoisseurs savent que Nonnus joignoit à son talent poétique une immense érudition mythographique, qui s’étoit principalement portée sur toutes les nuances du mythe de Bacchus. En dépouillant ce tableau des couleurs de l’imagination , on reconnoît le fait historique et la tradition locale qui y ont servi de canevas.

Observons ici , en outre , que Minerve ,

qui remet Jacchus aux prêtresses d’Eleusis ; est vraisemblablement, dans la pensée du poète, le symbole de la ville d’Athènes , dont elle étoit la Divinité tutélaire. Nous avons vu, en effet, que Jacchus résidoit à Athènes; et qu’il étoit de là porté en pompe à Eleusis, le sixième jour des initiations. On ne doit négliger aucune indication , même la plus légère , quand il s’agit d’une matière aussi déliée et aussi symbolique que la mystagogie des Anciens.

M. de Villoison a fait usage de cet endroit des Dionysiaques de Nonnus fez,); mais ce savant helléniste s’est contenté de

(a) L’opinion de M. de Villoison à cet égard se trouve exprimée dans une des notes qu’il a ajoutées aux Recherches sur les Mystères du paganisme de M. de Sainte-Croix , et qu’il a mises sous le non» de ce savant, à son insu. Dans cette note, M. de Villoison a adopté les réflexions d’un autre homme de lettres, qui avoit écrit, sur les marges d'un exemplaire des Dionysiaques , un commentaire sur ie passage précédemment cité de Nonnus , et qui s’étoit exprimé ainsi : Nonnus ente accurate très Bacchos distinguit , Proserpine , Semeles et Aura filium. A/ii lacchum cum Semeles filio confunduvt. Optime Nonnus, qui très Bacchos tribus Athenicnsium Dionysiacis appUcuit, quoi fuisse auctores passim testantur , ère. ( Recherches sur les Mystères , J’, tu , art. y , p. 120. )

p8 SECTION VI,

l’expliquer sous le rapport des trois Bacchus. Ni lui, ni M. de Sainte-Croix, n’ont fait attention à cette alliance du culte secret de Cérès et du culte secret de Bacchus , alliance qui répand un jour si nouveau sur toute i’hisr . toi ce de la mystagogie ancienne.

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NOTES

(i) Il faut consulter, sur les Mystères de Samothrace, l’ingénieuse dissertation du docteur Münter , évêque de Seelande , publiée sous le titre suivant : Erklœrung eïner griechischen Inschrift, welche auf die Samothrachischen MysterienBe^iehunghat. Kopenhagen, i 8 i o. On y trouve que le savant Zoëga commençoit, dans l’étude des monumens antiques , à diriger toute son attention sur les Mystères. Si la mort n’avoit pas interrompu ses travaux, les monumens qui ont rapport aux Elcusinies, lui auraient procuré, sans doute , une ample moisson d’observations. Zoëga a le grand mérite d’avoir réuni toutes les notions connues sur l’écriture alphabétique des Egyptiens. Les dissertations de MM. Silvestre de Sacy et Aterblad sur l’inscription de Rosette faisoient espérer de voir enfin cette importante matière éclaircie ; les recherches nouvelles de M. Étienne Quatretnère semblent confirmer cette attente. L'application de la langue Cupte aux monumens de l’ancienne Egypte est probablement le procédé par le moyen duquel

ÎOO

NOTES

on peut parvenir à la découverte de l’ancien alphabet Egyptien.

(2) Si l’on analyse le caractère des idées mystiques que les Anciens attachoient à Bacchus , et le caractère du culte de Cérès , on verra , d’une part , un état de rudesse et de licence farouche , et , de l’autre, les éléinens de la société se combinant avec les principes des lois et de l’ordre. J’ai tâché cependant de montrer, dans la sixième Section, que le culte secret de Bacchus a plus d’un point de contact avec les Mystères de Cérès.

( 3 ) Cette vénération pour Cérès se retrouve dans les Thesmophories , que célébroient les femmes d’Athènes dans le temple de Cérès -Thesmophore [Législatrice]. Il paroît qu’on les appeloit Thesmophories , parce que, le dernier jour de la fête, les femmes portoient en pompe sur leurs têtes les livres des lois. On peut consulter sur ce sujet un savant mémoire de M. du Theil , Aîém, de l'Acad. des Inscript, t. XXXIX, p. 203. Voyez aussi M. Clavier, Histoire des premiers temps de la Grèce, 1809, t. I, p. 31 et suiv.

( 4 ) Ego quidem nunquam tantum mihi sumam, ut , non dico annum, sed sceculum quo res Greecorum antiquissimœ acciderunt , definire ausim. (Meiners, Comment. Societ. reg, scient. Gotting. vol. XVI , p. 217.} — «Je dirai seulement que l’origine des

» Mystères remonte aux temps les plus reculés de la » Grèce, et se confond avec celle de sa civilisation ; » et personne ne doit être assez hardi pour en fixer » l’époque. La langue d’Homère n’est pas celle d’un » peuple qui est sorti récemment de la barbarie. » Défions-nous des gens qui savent tout , et qui » fixent des époques dans les immenses déserts qui » précèdent le cercle étroit des temps bien connus : » à l’ignorance seule appartient une telle hardiesse. » ( Origine de tous les cultes, tom. II , part. Il , p. 280. ) Dupuis a fait sans doute un étrange abus de son érudition ; mais son avis n’en est pas moins d’un grand poids , quand il s’agit de la date d’un événement historique.

( 5 ) Un marbre d’Oxford ( Marmor. Oxon. ed.

Chandler, tom. II, p. 21 ) place la fondation des Mystères sous le règne d’Érechthée. Lami, dans ses notes sur le i,* r chapitre des Eleusinies de Meursius ( Opp. Meursii , tom. II, p. j 4 7 )> conjecture que Tannée , à moitié effacée sur le marbre , doit être 1399 avant J. C. On fait vivre Homère 990 ou 1000 ans avant J. C.

( 6 ) En parlant ici des écrits d’Homère , nous ne comprenons pas sous ce titre les hymnes Homériques , généralement reconnus pour pseudonymes , et qui sont moins des productions originales du siècle d’Homère , que des fruits tardifs de son école.

NOTES

( 7 ) Cette discussion , qui a beaucoup occupé les critiques , n’est peut-être pas encore terminée. En 1 777» M. Schneider, jeune encore, attaqua l’authenticité des poésies Orphiques avec tant de force, que le célèbre Ruhnkenius se crut obligé d’entrer en lice : il paroît cependant que ce fût moins par conviction , que par la crainte de voir ébranler l’autorité du système philologique établi depuis si long - temps. Hermann , dans sa belle dissertation annexée à son édition des poésies Orphiques ( Orphica. Lipsiæ i So j , in* 8.°, p. 6 y 6 ), dit : Igitur nemintm bac atate tam in antiques litteris rudem inveniri arbitror , qui cum Gesntro hœc scripta quœ Orphti nomen près seferunt, vel unius omnia scriptoris esse , vef dictionem ' habere Homericam , sibi persuadent. Hymne quidem quin et Argonauticis et Lithieis antiquiores sint, dubitari non potest; quamquam etiam et in hyrtinis sunt qui recentioris cetatis non dubia contineant indicia. L’opinion de Hermann , dans ce cas , est d’autant plus décisive , qu’il s’est particulièrement occupé des fragmens d’Orphée. Honneur au pays qui possède encore Heyne (a), Wolf, Hermann et Schneider!

(a) Cet illustre philologue est mortà Gottingue le n juillet «8n. l’eu de jours avant sa fin , il m’écrivit uue dernière lettre par laquelle il m'annonçoit la réception de cet écrit dans les termes les plus flatteurs. L’estime d’un homme tel que Heyne est u* titre dont il est permis de s’enorgueillir.

SECTIOtf I. IÔ3

Il est assez curieux de consulter sur Orphée un ouvrage imprimé à Paris en 1808, sous le titre d 'Histoire d' Homère et d’Orphée, par M. Delille de Sales. L’auteur , qui veut apprendre à ta jeunesse à cultiver les champs arides de l’Antiquité, mais qui n’a point fait divorce avec son cceur, y parle de « l’affabilité » et des grâces d’Orphée , dont les prêtres Égyptiens » furent enchantés. » Il conjecture « que ce héros » de l’amour conjugal tira Eurydice d’une maladie jugée mortelle par les empiriques dn temps , et » qu’il ne la reperdit que pour avoir voulu se montrer » époux , avant d’avoir affermi sa convalescence. 3» II assure aussi qu’Orphée étoit fils d’un roi , parce qu’il le dit lui-même dans ses Àrgonautiques ; et qu’il étoit père de Musée , Si connu par le beau poème de Héro et Léandre. II est fâcheux pour l’exactitude de ce merveilleux calcul, que le poème de Musée ne remonte , tout au plus , qu’au iv. e siècle de fère Chrétienne. Si cette manière d’étudier les Anciens trouvoit des imitateurs , il seroit à craindre de voir renaître , sous une forme nouvelle , l’esprit qui régnoit dans la littérature à l'époque où l’on disputoit sur les Anciens et les Modernes ; disputes déplorables et ridicules , que Fontenelle vouloir terminer par un arrêt bien digne de la cause, en disant que toute la question se réduisoit à savoir si les arbres qui étoient autrefois dans

NOTES

nos campagnes , étoient plus grands que ceux d’aujourd’hui.

( 8 J Le scholiaste d’ApoHonius de Rhodes ( Argon. I, 917 ) rapporte qu’Agamemnon, inquiet de l’insubordination des Grecs devant Troie , s’étoit fait initier, et qu’Ulysse avoit été aussi initié à Samothrace : mais ce témoignage n’a aucune valeur, et ne sauroit être comparé au silence d’Homère. L’absence totale d’idées mystiques dans Homère me semble , en outre , une preuve évidente de la fidélité scrupuleuse avec laquelle les Rhapsodes et les Diascévastes ont traité , sous le rapport historique , la tradition primitive. Les imitateurs d’Homère , comme nous en voyons la preuve dans Quintus de Smyrne , ont mis le plus grand soin à conserver la couleur Homérique.

( i ) V OYEZ sur ce sujet les cinq mémoires de M. l’abbé Mignot. ( Mém. de l’Acad. des Inscript. tom. XXXI. ) Ce savant Académicien y combat avec une force singulière l’hypothèse qui fait de l’Egypte le centre de la civilisation. II prouve que les Indiens ne sont jamais allés chercher leurs lumières en Egypte. On ne sauroit trop admirer la sagacité avec laquelle l’auteur a deviné , pour ainsi dire , les découvertes nouvelles ; s’il avoit eu connoissance du samscrit et des matériaux qui sont actuellement à notre disposition , il auroit complété son travail , en prouvant que les Égyptiens ont tout emprunté de l’Asie. Il ne faut pas s’arrêter à concilier quelques légères oppositions , soit dans le culte religieux , soit dans la police civile ; il est clair que par-tout les notions et les coutumes locales s’allient aux idées étrangères , et les dénaturent souvent.

(2) II est très-remarquable que le prêtre de Sais , que Platon fait parler dans son dialogue intitulé Tintée , commence l’histoire de son pays par celle de l’Atlantide. Bailly avoit déjà fait cette même observation. C’est une preuve formelle que les Egyptiens savpient qu’ils n’étoient pas Autochthoncs ; ce qui

NOTES

ne prouve pas pourtant qu’ils aient connu leur véritable origine. Les prêtres Egyptiens passoient pour vine colonie Asiatique , même parmi les Anciens. Zonare dit , en parlant de la science des Egyptiens : E* XstXjbûuv jàç \iyvpu Çornm ntura <apo{ AÏyu^or , j&iutStv ttf'oç « Toutes ces choses vinrent ,

» dit-on , de Chaldée en Egypte , et de là en Grèce. » Ed. du Cange. Venet. 1729 , tom. I, pag. 14.

( 3 ) Voici un fait qui constate les anciens rapports »

de l’Inde et de l’Egypte , et qui n’a pas encore été relevé ; il est consigné dans Eusèbe ( Preep. evang. I. III, p. 1 15 ) S Ter Atifuouppv, or KrtHp 0 i A iyuiS/ioi ‘af>o<m}eptuoutnr , Tfir pgpiav bc VJttrou fÛAttreç omt , xfaTHvla. Çur tir % jq nîbifpor ( hiyovmr ). C’est-à-dire: « Les Égyptiens représentoient le Démiourgos » Kneph de couleur bleue , tirant sur le noir, avec » une ceinture et un sceptre. » Il est impossible de ne pas reconnoître dans cette image le Vischnou Indien. Dans la mythologie des Indous, dît Wilford ( Asiatic Researches, vol. III, pag. 571), la carnation de Brahma est rouge , celle de Vischnou bleu-azur foncé, celle de Hâra blanche. Nous savons de plus par les Pourânas, que Vischnou avoit l’Égypte sous sa protection spéciale. Wilfbrd dit ailleurs : « Osiris of a black complexion is Vishnu. » ( As. Res. vol. XI , pag. ) H faut observer que le titre de Kneph a été aussi souvent confondu avec le ncun

d’Osiris, que le titre d’Iswara l’a été avec le nom de Brahma, Vischnou et Siva, comme nous le verrons plus bas. Sans attacher beaucoup d’importance aux déductions étymologiques , ne pourroit-on pas trouver quelque analogie entre le mot Grec qui signifie obscurité , d’où dérive le verbe , j’obs-

curcis , et le nom Egyptien de Kneph, le Dieu obscur ou noir! On prétend que Kneph signifioit en égyptien le bon génie , ïdjaSvJki/uav des Grecs et des Phéniciens. Voye^ Th. Gale in Jamblich. p. 301.

( 4 ) « Si nous considérons Osiris, non pas comme » un nom, mais comme un titre, nous lui trouverons y> une parfaite affinité avec Jswara , le Dieu suprême » chez les Indiens ; affinité qui constate l’étroite » coïncidence des deux religions. Les attributs de » la Divinité furent, avec le temps, érigés en Divi- 3> nités; et leurs adorateurs, se divisant en sectes-, » adoptèrent, soit Brahma, soit Vischnou, soit Siva. » La secte de Brahma réciainoit la supériorité , en » qualité de principe productif ; mais les sectateurs » des deux autres principes se liguèrent entre eux , » et finirent par détruire entièrement le culte de r> Brahma. La secte de Siva , qui étoit la plus nomm breuse , réclama à son tour pour Siva le titre ex- » clusif d’Iswara. Enfin la secte de Vischnou sortit » de son obscurité , et, liguée avec les sectateurs de » Sacli , principe passif ou femelle , elle détruisit et

NOTES

» abolit le culte de Siva , et devint la religion domi- » nante. Telle est aussi l’histoire des sectes religieuses » en Egypte ; car, si l’on substitue Osiris à Brahma , » Horus à Vischnou , Typhon à Siva , et Isis au » principe passif, le tableau est complet sous tous » les rapports. » ( Paterson , on tke or i gin of the Hindu religion. As. Res. vol. VIII , pag. 44. ) Ce rapprochement est d’autant plus précieux , qu’il donne la raison de toutes les variations qui se trouvent , tant dans les mythes Indiens, que dans ceux de l’Egypte.

( j ) Le savant le Clerc ( Bibl. univ. tom. VI , pag. 87) croyoit ces paroles Phéniciennes, et les expliquoit par veiller et s’abstenir du mal. Court de Gébelin ( Monde prim. tom. IV, pag. 3 23 ) les interprète ainsi , Peuples assemblés , prête ç l’oreille , en les déduisant de l’hébreu. Le célèbre Barthélemy, consulté par Larcher , le traducteur d’Hérodote , répondit, en 1766, que ces mots, étrangers à la langue Grecque, lui sembloient Egyptiens , parce que les Mystères d’Eleusis dévoient être venus d’Egypte; et qu’il ne pouvoit lui offrir que l’aveu de son ignorance. ( Voyage d Anachar sis, tom. V, notes, p. 538.)

( 6 ) Voici le passage original d’Hésychius, au mot

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(Ed. Albcrti, vol. II , pag. 290.) Au mot n*|, Hésy-r chius explique 1 par tiXoç xytiv , où Tollius vouloit

iop

lire bîyur. Funger, l’un des annotateurs, dit : Vox quatenus silentium significat, plane est Grceca{\), non Romana. Cum enim silentium imponebant , aut quœ dicta erant, indicta ve lient , tum -nul; dicebant. Exstant sane hcec Diphili (Athen. Deipnos. Ep.l. Il , c.y6)i

A tnnt'i t» i&JolSÙç, mç Jbxdîf, Aanannac.

“O^oif À xomXtiy. n*|. Ti

Falluntur qui admirationem eo significari volunt. Scaliger dit que l’on se servoit de ce mot pour imposer silence , en mettant le doigt sur la bouche , et que l’on terminoit une conversation par le mot •na* •. Cum ex sermone prœsentes dimitterent , tum irij dicebant. ( Auson. Toilii, p. gÿç. ) Un grand nombre de passages des Comiques Latins atteste le sens de cette exclamation et son emploi ; témoin ce vers de Térence ( Heauton . act. iv, sc. m , v. 39 } :

U nus est dies, dum argentum eripio : pax ! nibil amplius.

Voyez le vers 50 de la même pièce, et dans Plaute, Mil. glor. act. III , sc. I , v. 2 1 3 ; Pseud. act. v, sc. I , v. 3 3 ; Stic b. act. V , sc. VII in fin. ; Trinum. act. iv, sc. il, v. 94, où Saumaise a voulu fort inutilement lire tax , en faisant , par une fausse analogie , procéder pax de page et tax de ta go. Le mot pax s’est conservé jusqu’à Ausone. Voyez à la fin de

I io

NOTES

la pièce intitulée , Grammaticomastix ( Ed. ToIIii , pag. ). Les dérivés Grecs de ce mot sont , i ttLh *! , qui répond au mot Latin papce , signe d’étonnement ou d’admiration , d’où l’on a formé le verbe ttmw mÇ<n» employé par Aristophane ( Equit. 677 ); 2. 0 457777*1 ou Mn*!, que quelques commentateurs expliquent par à la suite , et Hésychius par à la gauche ; 3. 0 *3577*! , que l’on rend par ^V[X 7 TUV et mtmhuç.

Le professeur Morgenstern , de Dorpat, a cité dans le journal qu’il publie ( D'orpatische Beytrage, 1814, pag. 4 62), un passage de Cicéron ( Somn. Scip. c. 2 ) , ainsi conçu , d’après le texte d’Ernesti : Hic cum exclamasset Lœlius , ingemuissentque cceteri vehementius, Uni ter arridtns Scipio : « Quœso , inquit, » ne me e somno excitais et parum rebus : Audite » c cetera ». Dans ce passage , qui m’avoit échappé quand je donnai mes deux premières éditions , les mots parum rebus sont évidemment corrompus : Aide a rapporté que dans deux manuscrits ils étoient remplacés par pax sit rebus ; ce qui a été adopté dans quelques éditions. Grævius proposa de lire : Quceso, inquit , ne me e somno excitetis. Pax ! verum audite c cetera. Bouhier préférait parumper à verum. M. Morgenstern conjecture , avec beaucoup de vraisemblance , que le mot pax , que les copistes croyoient corrompu , s’est trouvé fondu dans la première

syllabe de parumper, et que la dernière, par un déplacement de lettres, a été transformée en rep. ou reb. , dont on a fait rébus. Cet endroit de Cicéron confirme l’explication que j’ai proposée du mot pax (a). Je desirerois beaucoup que les savans qui sont à portée de consulter les manuscrits, prissent la peine de rechercher les passages des différens auteurs où se trouve le mot pax , que l’on a presque constamment repoussé des textes imprimés. Je présume que les prosateurs offriroient sur-tout une moisson abondante, par la raison que la mesure des vers rend l’exclusion d’un mot plus difficile et plus hardie , tandis que la prose souffre aisément les tentatives les plus bizarres.

Le mot Konx n’a pas franchi le seuil du temple d’Eleusis ; mais la destinée du mot pax est fort singulière : tandis que son origine et sa véritable signification mystique n’étoient peut-être connues que

(a) [ Ramus avoir adopté la leçon des manuscrits d’Aide , Pa» sit retus , et il Finterprétoit par tacete. Pour repousser cette leçon , Gronovius dit qu’assurément Scipion se fût réveillé lui-même , s’il se fût servi d'une exclamation pour dire qu’on ne le réveillât pas. Cette raison est absurde Ne peut-on pas dire j’ax! sans crier à tue-téte ! Il est à remarquer que Planudc avoit trouvé la même leçon dans son exemplaire ; car H traduit : «m’ ilptfni rm ( lis. ira ) Wç oçsLy/uMr . ùç ttwùmq 5 nt AwW. ]

NOTES

dans l’intérieur du sanctuaire de Cérès , ce mot , étranger à la langue Grecque comme k la langue des Romains , avoit pénétré dans la vie habituelle des peuples de l’Antiquité. Placé le dernier dans la fameuse formule , il en contracta vraisemblablement la signification de fin, liée à celle de silence. Tout se réunissoit d’ailleurs pour attacher à cette exclamation une idée de discrétion et de mystère. Ce fut sous ces fausses acceptions quelle circula , s’établit dans les langues anciennes et jusque dans nos dialectes modernes ; car le mot pax dans ce sens est , sans nul doute , l’origine du mot paix ! employé en françois au lieu de silence !

Anquetil du Perron a observé que le mot que Théodore de Mopsueste ( Photii Bibl, éd. de Rouen, 1693, p. 199) traduit par to# , fortune , est bakht, mot Zend , conservé dans le persan , et qui signifie fortune ou destin. Comme' le samscrit et le zend ont un grand nombre de racines communes , le mot bakht est vraisemblablement le mot Samscrit Pakscha, qui, dans les dialectes vulgaires , se tranfôrme , au rapport de Wilford, en Vakht ou Vakhs , et qui a la même signification que le mot Zend.

Pour s’assurer encore mieux de l’identité du mot Canscha et du mot Pakscha avec les mots iùy^ et 7 rc t| , il faut observer que les deux mots Samscrits se prononcent, en dialecte vulgaire, Cansch et Paksch.

Chaque consonne , dans l’alphabet Dévanagari , est censée contenir une voyelle inhérente , que l’on exprime assez bien par un a bref, et que l’on prononce nécessairement en lisant le samscrit, à moins qu’un signe particulier ne soit ajouté au bas de la lettre : ainsi Parama se prononce Param , lorsque le signe est ajouté à la finale.

Cette règle s’observe dans le bhâkha ou bhâsha, le pracrit et le bengali ; si ce n’est que , dans les dialectes vulgaires, la voyelle inhérente d’une consonne finale est presque toujours omise ; de manière qu’en pracrit on dit Ram ( le Dieu ainsi nommé ) , et non Rama, comme on le diroit en samscrit ; et qu’en bengali on prononce Git Govind ( le beau poème de Jaya Déva sur les amours de Crischna et de Rhadi ) , et non pas Git a Govinda, comme il fàudroit de toute nécessité le prononcer en samscrit.

Nous présenterons encore une observation : si , d’un côté, l’on peut desirer que, dans l’explication donnée par Wilford , le mot o/x7mïj corresponde à un seul mot Samscrit, de l’autre, on peut objecter qu’une formule d'une si haute abstraction , composée de trois paroles , est beaucoup plus dans l’esprit de la philosophie des nombres , vu qu’elle retrace , en quelque façon , l’idée favorite et caractéristique de fa Trinité dans l’Unité. Il est inutile d’ajouter que les Grecs ont pu facilement écrire

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