‹ Essai sur les mystiques du 14e siècleChapitre 3 sur 8 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Maître Eckart.

Sur les bords du Rhin , autour des merveilleuses cathédrales de Strasbourg et de Cologne , sont écloses , dans le quatorzième siècle , les plus brillantes fleurs du mysticisme. Ces contrées ont été , pendant tout le moyen âge , la patrie d'une riche poésie et d’un ardent enthousiasme religieux. Dans les premières années du siècle qui nous occupe , elles étaient le théâtre de la persécution et de la résistance de plusieurs sectes hérétiques , qui avaient conservé le dépôt de la foi, bien que défiguré par un panthéisme mystique. Parmi ces 'Frères du libre-esprit se trouvaient des hommes savans et illustres, attirés par la sévérité de leurs mœurs et leur zèle pour la religion

Une, girthtnjtKkiehU. Lelpi., 1834, ia-S*, p. 359.

1 Mobeioi , Mit. eeef«i. antig. et Ilelniil., p. 595.

Au milieu d’eux apparaît la curieuse Bgurc d’un homme , condamné par les uns comme blasphémateur^, et appelé par d’autres docteur incomparable , supérieur â tout éloge , dont les mœurs et les croyances étaient également pures *. C’est Eckort , le dominicain. Sa rie est presque ignorée ; il était né dans la Saxe , et avait enseigné pendant quelque temps dans le collège de Saint-Jacques, à Paris. Lors des querelles entre Bonifacc YIII et Philippc-lc-Bcl , le pape l’adpela à Rome et lui conféra le grade de docteur. La renommée de son érudition se répandit au loin; il fut élu provincial de la Saxe, et confirmé dans cette dignité par le co^ivent de son ordre , rassemblé à Toulouse en i5o4- Trois années après, il fut nommé vicaire général de la Bohême , avec la faculté d’introduire toutes les réformes qu’il jugerait convenables. Depuis ce temps, où il est entouré de la vénération de l’Église, il disparait de l’histoire , pour ne plus se montrer que sous le coup d’une excommunication ; car il avait prêché, à Cologne , des doctrines réprouvées par l’Église et semblables à celles des sectes hérétiques. Ses opinions , autant que nous pouvons nous en rendre compte par le peu de documens qui le citent , sont évidemment conformes à plusieurs de celles des Beghards , et font én quelque sorte la transition de ceux-ci à Tauler *. Mais s’il les a prises en partie dans le panthéisme de ces sectaires , son esprit subtil et sa brûlante imagination les ont modifiées et complétées , de manière à former un mysticisme qui s'égare dans les régions les plus ardues , et qui dans son expression touche de bien près au blasphème et à l’impiété. Voici ce que nous avons pu rassembler sur cette étrange doctrine :

Dieu seul existe réellement ; tout est en lui et par lui ; les créatures

^ Râjnildot, Contin. anmil. Baronii. Col., 1691» fol., t. XV, p. 389. . £- bUtphemiu....’

Nat, Alexander, Mit. eeelts. capita. Stiec. Xili a( Xiy. Par., 1686, in-8*. P. I » 389

3 QnéUf et Echard, Scriptor$$ ordinis Proédieat. Par., 1719, fol., 1. 1 , 507 : « yir morihmt H seieniim prolttissimits ^ onutt lande juperior,,». f^iia puriuimut^ ejrptdUus doelor tno

tempore ineomparabilUf ervditiontfjidet eoHtertatione et moribus ioMgnù.*

* Ha»e, 375. — Gicaelcr, £lrcAeny«icAieAfi. Bonn, 1829 , in*6’, 1. 11 , P. 3, p. 267.

ne sont rien en elles-mêmes ; elles ont burs idéaux éternels en Dieu , dans lequel il n’y a ni diversité ni modalité ; il est au-dessus de tout nombre; sou nom est inconnu , quoique toutes les créatures essaient de le bégayer. Puisque lui seul est tout, le monde est éternel et nécessaire ; et lui seul étant la cause de nos actions , il est glorifié même par ce qui est mal, par le sacrilège et le péchés Dans notre âme, il est quelque chose d’aussi grand et d'aussi noble que Dieu, quelque chose dincréé et à’iruréabte, savoir: l’intelligence, étincelle de la lumière inBnie^ Dans cette étincelle, l’âme est une avec Dieu; Dieu s’y aime lui-même , et y jouit de sa félicité. C’est donc là que nous devons le chercher, en lui-même présent en nous, et non pas hors de nous , dans les créatures qui ne sont qu’ombres et ténèbres. Pour le trouver et pour s’unir avec lui , il faut l’attendre , souffrir son opération, et mettre tout son bonheur dans cette passive attente'. Les œuvres extérieures ne sont d’aucune utilité.; l'union avec Dieu ne s’achète pas ; il ne veut pas des mercenaires , il n’aime que l'âme qui se donne librement à lui. Son amour pour les hommes est tel , qu’il fait dépendre toute sa divinité do leur salut. Pour cela il ne demande aussi que de l’amour, c’est-â-dire un dévoitment absolu, un renoncement complet à tout ce qui tient de la terre , une abnégation de la volonté, telle que s'il nous ordonnait do pécher, nous pécherions même avec joie. Alors l’âme est transformée et convertie en Dieu , comme dans l’Eucharistie le pain est transsiibstantié dans le corps de Jésus-Christ*. Dans cet état dedéiformité ou d’union avec la lu-

^ HajDtldas» 1. c. arL 4 de la balle qui coodamoe E. « /a oaiai op*rt, «tUm mai», manifettatur ghriA ihfi. * Art. 6. • Drus ip$a hîasphrmi» laudatur. *

Docen, MUetllcnden xur Céich. der ttuts^n Littr. Uas., 1809, in>8*, 1. 1, 143. Eckari prélaod « das Ut in dtr Sft, ds4 to kaeh sAsf ta tdel un, alta ah Gui, xmndfr aile

mm...., das die Sel in dtm Teit tei eia Punken gattiekr JVatar.... Art. 27 : « yili^aid etî in anima ifaod est iacrea/um et inereaU/e, tri/, iateileetiit. *

^ Docea, 149. a ....Darmml tprUAe Meitter ÆlAart , daa SelieAeit lige an Gats liden, daran des man Gct lide, daran, da$ mon tiek mit Gai vereina.... *

B Art. 10. a Vnnm JimuM non timite. *

mière éternelle, l’ânic est déchargée de scs péchés et exemptée du purgatoire; car la bonté divine est si grande, que les péchés de tous les hommes s’y perdent, comme une goutte qui tomberait dans un océan. Toutes les puissances de l’émc sont exaltées et transfigurées ; le sens intérieur devient raison; celle-ci, au|>aravant réduite à chercher Dieu, est changée en intelligence, qui ne cherche plus, qui arrive à l'idée de l'Ètre simple, qui est une lumière en elle-même et qui sera Dieu en Dieu éternellement.

De pareilles spéculations, revêtues d'allégories et de figures, et ^ prêchées avec une éloquence mystique toute particulière, n'étaient

* comprises de personne, cl les plus savans docteurs même n’y voyaient

que d’abominables hérésies^; et pourtant elles ne diiïèrent pas tant de celles qui, peu d’années plus tard, seront enseignées par Tauler et ses amis, sans que l’Ëglise s’en effrayât. Elles étaient certes dangereuses pour les intelligences ordinaires , qui ne pouvaient voler aussi haut que maître Eckart sans être frappées de vertige ; elles étaient plutôt les fruits des rêveries d’une âme dévorée par l’amour pour Dieu , et nourrie d’Augustin , de Denis l’Aréopagitt; et de Scot Érigëne, que des méditations d'un esprit libre et éclairé"*; mais nous y reconnaîtrons aussi les tendances spiritualistes d’un génie supérieur , voulant ramener à Dieu scs contemporains égarés ; et surtout nous y découvrirons l’idée réformatrice qui , bien que vague encore et voilée sous des formes mystiques, attaquait déjà le mérite des bonnes oeuvres , et proclamait la justification par la foi. C’est en partie peut-être cette idée qui a valu à Eckart les persécutions de l’Église. Cet homme, «d’un grand nom et d’une piété universelle-

9Ttol./^Ml.4CCXL|Iÿ Mciiter £ekart..^, der ein fuertrejffenlieh hockgrlertrr Man gewt‘

9tn Ist, and in tuhtiiikfjUn natûrlichtr und gottUcker Kumtfn to A<mt^ herickt, das vit gtltrur hut %u stintn ttitten jn nit wot verttandrn Dcsehatb seintr 1er ein teyrt auck iit eti/iehen S/ticÂen und articAe/n verworjff'en itl und noth tron einfeeltigen menseken gfvrar$amiieh geleien wrrden jo/. *

Ilai6, 375: « Jcia GeJuM der GoHetnteke und teint ktiUge Liebtsgtuih steht gleichteem tthwindelad wr tintm ^bgrunde der Sinnentusl und der Cotteiltetterung." QuéUf Ol Ecbard, I. 0 . ■ Centendu» ett eJtreptut eue %n eat erroret tanetiorit vit* detidrrio immadico ac non tohrio.*

ment reconnue, > fut cité devant l’archevêque Henri de Cologne, qui dans ce temps sévissait contre les Beghards”. Henri le condamna comme hérétique; mais le prédicateur refusant de se soumettre à cette sentence, et continuant de prêcher, raffaire fut portée devant Jean XXII, à Avignon. Ën i3a9 ce pape publia contre lui une bulle dans laquelle il frappa d’anathème plusieurs de ses opinions, et en défendit d'autres comme mal sonnantes, téméraires et suspectes d’hérésie*^. Quelques-unes des propositions citées dans la bulle sont mot à mot les mêmes que celles qui , l’année suivante , furent condamnées comme doctrine des Beghards*’.

Les livres d’Eckart furent défendus et supprimés; l’archevêque '

de Cologne parvint sans doute à les faire disparaître entièrement.

Malgré toute la peine que nous nous sommes donnée pour les trouver, nous ignorons si les ouvrages cités par Trittenheim existent encore quelque part ; il y a quelques fragmens d'Eckart dans les opuscules de Tauler; nous en avons pris , pour l’exposition de la doctrine d'Eckart , ce qui était conforme avec les propositions énoncées dans 'la bulle de Jean XXll. 11 est douteux qu’il soit l’auteur du livre aile- ^

I* Mofbeiio , dt Btghardit tt Lipi., 1790, ln*8*, 981.

12 Ba^nildo», 3S9. — Nat. Alex. , 389.

13 Moahelm , de BcÿA. , 289, 98«.

1'* Dt ttcle*. Kript. Cap. DWXYII. cbfs Fabricioa, 8t6f. tttUt, llamb., 1718, fol, 130. Ce sont des comnionUires sur les sentences de Lombard , sur quelques lîTres de U Bible , des Sermons, etc. A l’édition des Sermons de Tauler de 1522, sont ajontes depois le feuillet ^ CCXLII quelques luhtil und Ittjflteh kiwUiith prtdi^en tlliekm im.fr gtlrrier amdtckiigtr

and Irrtm , imondtrM ntpifter FxÂarlf.^.. " Cependant , à l’excepUon dC dCUX OU trOiS,

il est difDciie de distinguer lesquels de ces sermons sont d'Eckart. Le manuscript Afairler EkeAardis bredéen, cité par Oberlin, de Tauteri dietione, etc., Arg., 1786 , ln«4* , p. 8 , noos est inconnu. Dans les o/micu/a Tauteri, publiés par Surius , se trouTentsous son nom, p. 228: Mtabiles atifuot institutiones; p. 389, d« 12 magnis ac ine//abil. donit atç. ffraüû quas diHna eiementia digne eommunicantibue largitur/ et p. 470: Gmeioium mapiafri Fkardi , dialogue entre Eckart , un mendiant et une dame de Cologne , écrit par un autre. Le fragment lrcs>remarquable : Von der tcirkUcken u. moeglichen Temun/t, cbezDocen, I. e, nous parait être de Tauler. La profonde métaphysique mystique qui y est exposée, se rapproche lout-à-fait de U siemic ; U se sert aussi fort souTeot des mêmes expretiioDs.

uvind de la secte des Bcghards, intitulé De» neuf rochers tpiriturls, quoique les extraits qu'en cite Mosheim soient parfaitement d’accord avec sa doctrine

Eckart mourut avant i5a9; dans la bulle il est dit qu'avant sa mort il révoqua encore ses erreurs. Que ce fait soit exact ou non , les doctrines de maître Kckart se sont long-temps conservées en secret, et un siècle plus tard, en i43o, les théologiens de Heidelberg les condamnèrent de nouveau Les mystiques suivans y ont puisé beaucoup de leurs théories. Tauler surtout , qui sans doute l'a connu personnellement à Cologne, a pris de lui plusieurs de ses opinions, et le cite fort souvent dans ses ouvrages.

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