CHAPITRE IV
Henri Suto , dit Amandus
Quatre ans après la mort de Taulcr (i.'SdS), mourut, dans un couvent dTlm, le dominicain Henri Suso^. Il était né à Constance, dans la première année du quatorzième siècle , de parens nobles et honorés dans le pays. .Son père était de l’ancienne famille des seigneurs de Berg , sa mère de celle des Seuss ou Saussen ’. Les événe- ^
mens de sa vie sont peu connus, et ce qu’on en sait est de peu d’importance. En général , dans ce siècle de trouble et d’anarchie , les esprits avaient pris deux directions : l’une au dehors , active , guerrière, aventureuse; l’autre, toute intime , fuyant la vie et se retirant dans le silence de la contemplation. L’histoire de ceux qui ont pris cette dernière route , n’a ainsi que peu de choses à dire ; chez la plupart elle est réduite à une époque de doutes et de combats intérieurs, suivie d’une époque de paix contemplative et de pieux ravissemens.
Quoique la tendance de tout le siècle sufiise, jusqu’à un certain point , pour ex]>liquer ce penchant au mysticisme chez les âmes religieuses , il serait pourtant curieux de connaître les causes plus secrètes , qui ont changé leur état de doute en celui de la foi la plus ardente. Mais dans la plupart des cas ces causes nous sont cachées; la crédulité des contemporains représente ces transitions , comme les effets d’illuminations subites et surnaturelles , sans chercher dans
* 11 ■ loi'in^ine raconté aa vie à la nonne EU«. SUeflin (-f- 1369 an content de Thœsa, prés de Wiulertbur), qui la iranacrml i ton Inau. Elle te troate dant rèdiUon latine de tet<Buvret» part. Surin», depuit la page 434. Y. aussi Diepenbrock, Stao’i £ebtn und Schriften^ mil ein«r finleil. von Gcnrret. Begensb. 1839, in-8*.
^ BzOVIqs, I. e. 1317. ^,,..post mortem in£entihu$ mir^uUt clari$$imu$ J * ~ U. Murer, Htit'elia lancla. Sl.-Gall. , 1751 , fol. p. 317.
3 Mnrer, 384. D'aprét d'aotrea il aérait oé en 1295, oo méiBC co 1386. Diepenbrock ,
Tàmc elle-même , ou dans l'influence de l’éducation et de l’exemple, les véritables moteurs de ces phénomènes. Il en est ainsi pour Suso. De bonne heure il était entré dans l’ordre des dominicains , qui l’avaient envoyé à Cologne pour y faire ses études de théologie. Quant à sa première éducation , nous n’en savons rien ; on dit que son père était un chevalier , un homme du monde , faisant peu de cas du culte public; tandis que sa mère était une femme pieuse et dévote. De là , une double influence sur son esprit siogulièrenient impressionnable; d’abord des penchans romantiques et galans, qui lui flrent passer une jeunesse légère et pétulante*; et plus tard une abnégation rigoureuse , et la direction de son amour vers la Sagesse étemelle. Car un jour la piété de sa mère lui revint à la mémoire , et son imagination , excitée peut-être par des leçons de maître Eckart , se troubla au souvenir de la vie qu'il menait , et au moment où il allait prendre son grade de docteur, l’Esprit-Saint lui ordonna de renoncer à cette dignité, vn qu’il savait assez poiir faire pénitence lui-même et pour la prêcher ensuite aux autres. 11 était alors âge de dix-huit ans; depuis ce moment tqut changea pour lui; il quitta le nom paternel , pour prendre celui de sa mère , son père n’ayant pas vécu d’une manière assez pieuse *
Avant sa conversion, Henri Suso avait été touriAenté par d’immenses désirs ; il avait demandé aux créatures une satisfaction qui le fuyait &ans cesse; maintenant son cœur, où n’habite plus qu’une sculc'passion , celle de l’amour, mais d’un amour brûlant et sans bornes, s’adresse à Dieu et reconnaît en lui l’unique source de sa paix. Mais l’idée de ses péchés lui cause de nouvelles angoisses; il se croit indigne de Dieu , et , par le manque d’une raison assez éclairée, il est poussé à l’extrême et se persuade qu’il n’y a plus qu'un moyen pour s’attirer la grâce, savoir : l’anéantissement de la volonté et la fuite du monde. Sa nature, qu’il n’a jamais pu soustraire entière-
^ Tita , Opp . , 472. « tn tlvtetetntia $ua crat natura petulamti. *
& Opp. KpU\ d4dk. SuHi. , 7. S.
méat à i’cmpire des sens et de l’imagination , s’y oppose ; à force de pénitences dures et réitérées, il parvient é la dompter à la fin. N'ayant personne à qui il pût faire la confidence de scs peines, il s’enfonce en lui-méme cl rompt toute communication entre le monde et lui. Son cœur s’embrase de plus en plus pour réternclle Sagesse, dont il aspire à devenir l’ami, le fiancé. Le cantique des cantiques, les livres de l’Ecclésiastique et de laSa'jiience sont le seul aliment de son esprit, et lui fournissent ces formes allégoriques dont il a revêtu ses amours pour Dieu. Mais un nouveau désespoir l'attend : comment aimer ce qu’il ne peut voir ni connaître? cuinnienl réjiondre dignement à l’amour de l’Ëtemel? comment savoir s'il ne l'a point abandonné. Toutes ces questions, jointes au sentiment de ses imperfections, le plongent dans la plus profonde tristesse; les visions même ne le consolent pas ; il n’en peut jouir que par instans, pour retomber ensuite dans une afüiction plus grande encore. Cependant il se console même au milieu de ces douleurs, car on n’aime pas bien si on ne souffre pas pour ce qu’on aime. C'est ainsi qu'il arrive é l’assurance qu’il est le fiancé de la^agcsse; cllc-mëmc lui est apparue sous la forme de la plus gracieuse des vierges , portée sur des nuages et brillante com'mc l’étoile du malin ; sa couronne était l’éternité , et la félicité l’entourait comme un manteau; elle s’est penchée vers lui, et lui a dit avec une céleste douceur: Mon fils, donne-moi ton cœur. A présent commence pour Suso une vie d’extases et d'amoureux ravissemens; il reçoit de la Sagesse le nom A' Àmandm^, cl, pour lui donner à son tour un signe de son dcvoùmcnt , il grave avec un fer pointu le nom de Jésus sur la place de son cœur. Quand il est triste, des chœurs invisibles viennent le réjouir par des mélodies inouïes; la nature avec ses printemps, scs fleurs, scs étoiles, scs aurores , lui est un miroir de sa céleste amie et lui présente dans tous ses charmes son ineffable image.
^ Bfiii. Mio, «TyHi. 7.
Sa vie se passe ainsi dans le fond de sa cellule, à attendre des visions ou à converser les âmes des trépassés qui lui apparaissent. Pour aimer plus dignement et pour briser la vigueur des sens, il s’impose toutes sortes de privations et de mortincations; pendant trente ans il ne prononce pas un mot pendant les repas; il porte des chaînes et des ceintures hérissées de crochets, et couche sur des planches semées de dons. 11 se ravage et se déchire le corps; mais, du milieu de ses ruines , son âme fait monter des hymnes d'amour vers l'éternelle Sagesse. Il continue ces macérations pendant seize ans, s'imaginant que Dieu prenne plaisir à un pareil fanatisme. Enfin , l’esprit ll^i annonce que Dieu est satisfait , et qu’il doit quitter ses appareils de torture pour aller prêcher la pénitence aux hommes. Il sort alors, tantôt pour visiter en Suisse quelque couvent de nonnes, tantôt pour prêcher à Strasbourg chez Tauler, son ami, ou à Cologne, et jusqu’à Aix-la-Chapelle. Souvent il fut insulté et honni par la foule. Sa propre sœur, qui s'était enfuie de son couvent pour suivre des aventuriers, lui causa de vifs chagrins; plusieurs fuis même il se trouva en danger de mort : dans un voyage à Strasbourg, il tomba dans le Rhin , et eût péri sans l’arrivée d'un soldat qui le retira de l’eau.
On comprendra sans peine quel a dû être le caractère du mysticisme de Suso’’. Il est tout fiintastique et sentimental; il a bien peu
Su»o ê peu écrit; ics trâitéft do sont tu général que des épanchemons d« son amour pour la Sagesse * des dialogues aTOc elle. Dès leur apparition ils ont trouvé beaucoup de loctcors , et ont été traduits en diCTérentes langues. UiiHnénie les a presque tous composés en allemand. Ils furent recueillis, vers laûn du qoinxiémo siècle, parle domintcaiu Félit Faber, d'Clm. Les 1'^ édit, parurent en allemand ; Augsb. 1482, fol. 3; <6., 1512, fol. La traduct. de Surius (Sujonii opéra, e eueiHco (urine trani(a(â, Col. 1555, in-8^, et 1588, etc.) est faite d'après l'éilit. allem. de 1512. Toicl les titres de ccsopuscules : 1. Pioiopue jupienlioe e< miniriri tju$, ttee boroioptum aeteffuie tapienliae* Irad. en latin par Soso lui-méme, pour reoTojer an général do son ordre, Hugoei de Vaucemain, 1341. Il en eviste une ancienne version française, faite peu do temps après la mort de 8. par un minorité lorrain. Par., 1494, fol. 1530, in-S**; trad. une seconde fois sur le iatio de Sorius, Par., 1684, in l2 (V. Qoétif et Ecbart, 654 et sq.)« — 2. Dialogui dtvtrilatt. ~~ 3, Libtrdt noi'emrtf pibua. — 4. Quelques sermons, épUres, etc. *
d’érudition , et moins encore de philosophie ; aucune dialectique , aucune argumentation : tout est intuitiop ^Immédiate. Son point de départ est une réflexion imparfaite sur la nature de Dieu dans son Lnité et dans sa Trinité, ainsi que sur l’émanation de la création et son retour en Dieu Il conçoit l’Inflni , moins sous le rapport de sa grandeur et de sa majesté, que comme origine du beau et du bien. Son imagination infatigable ne lui permettait pas de s'élever à l’idée abstraite et métaphysique de Dieu ; il lui fallait des images et des signes visibles, auxquels il pùt adresser les soupirs de son ardent amour’. C’est pour cette raison aussi qu’il n’était jamais satisfait , et qu’il se sentaitmalheureux quand lesvisions tardaient à venir. ^Sa foi, qu'il avait bâtie sur le fond si chancelant des extases , n’avait pas cette paix que donne la véritable lumière de l’Évangile. Le besom de savoir n’était pas étouffé en lui ; il l’agitait sans cesse , et se trahissait par une soif ardente de pénétrer dans les mystères divins , par une curiosité faisant mille questions à la Sagesse , par des demandes réitérées de révélations, par une singulière avidité de recevoir les illuminations qui devaient lui éclairer les profondeurs surnaturelles. 11 lui a manqué la belle intelligence de Tauler; autrement il n'aurait pas tant joué avec des figures et des allégories ; il n’aurait pas pressé son mysticisme dans le moule étroit de dogmes , dont le sens lui échappait; il n’aurait pas réduit sa morale à ces préceptes de la passivité monastique : fuir, se taire et rester inactif, et il n’aurait pas dit que les ornemens d’un homme vraiment religieux sont un visage pâle, un corps ruiné par la macération, et une démarche humble et basse Cependant , abstraction faite de ces faiblesses , nous avons trouvé en lui des choses admirables de sentiment et de poésie ; nous ne citerons que sa brillante description du ciel , et les couleurs sombres et presque dantesques dont il s’est servi pour faire sa peinture
B Gtarre* etc. C]LL1.
9 elc.
de l’enfer S'il ne s’adressait pas à Dieu l’invisible , il serait le plus aimable des troubadours’".
Quant à ses idées particulières sur le mysticisme, il les a puisées en grande partie dans Denis l’Aréopagitc. L’émanation et le panthéisme en sont le sens caché. Elles sont éparses dans ses difiérens traités, plutôt ascétiques que spéculatifs; jamais il n’a songé à les réduire en théorie. Dans son dialogue sur la V èritè, il a essayé en quelque sorte d’en exposer la métaphysique; mais il est peu original , et a peu qui ne se trouve déjà chez Denis ou chez S. Bernard. Il est possible aussi qu’il se soit approprié quelques opinions de Tauler, ou plutôt de maître Eckart , qu’il a vu parfob dans scs songes* **.
Dans son essence naturelle , l’âme est une image de la Trinité, un miroir de Dieu. Ce miroir a été terni ; car Tâmc , créature intelligente et libre , au lieu de rester fidèle au principe de son existence, a voulu trouver son bonheur en clle-mômc ; de là l’amour du moi , la source du péché. L’homme est donc vicieux et fautif ; le monde est une vallée de misères, qui n’a que des joies de courte durée et des douleurs sans fin. Mais comme tout ce qui est créé tend vers son origine , l’homme aussi a un désir de Dieu que rien ne peut satisfaire ; le monde entier ne saurait combler ce désir; ce serait verser une goutte dans un océan. Un seul nom est donné à l’homme pour son salut: celui de Jésus-Christ. L’image divine se rétablit en nous, quand nous l’imitons, non-seulement dans sa vie, mais encore dans sa passion et ses douleurs. Il faut crucifier fâme, mortifier la chair, détruire la sensualité , la cupidité , les facultés naturelles et sensi-
* 1 Dial. sap . . 02 et §nlT.
llese» 53. «£r haitf iwn Jmge/tà ûuf ein minnfrtiches Herz, das tick am aller Creatur Trauer kùmmerte. Er ist «rtc ein sckvr>Mlitcker Mianesàngtr^ aher $e%ne Minnt Ut die eeeige ff'eùheitf der tm jugeruUichen Gluck er huldigt. DarnacK mariert er iieh lange Jukre, bit ail seine Xaiur vereeuttei istf Gistt tendet ihm ncch gs ôttere Trübtalf aut der die Geféttenheii goltlicher Liebe hervorgehi f and sieh in die gottliche kf'eitkeit einsenkif die aller Creaiur Ifeten iti..., in teiner Lirbeseeàrme Ut ein krafieotler tittlichrr Geitt, der alUt verlorne um ihn ker su rettea sucht. »
13 rfCd,453.
tivcs, dépouiller l’âme de toute image et idée, supprimer la volonté, SC mépriser, s'oublier soi-méme, se séparer du monde, et mourir ainsi avec Jésus-Christ. L’abnégation, la patience, la dépression la plus profonde, l’anéantissement complet du moi, voilà les meilleurs moyens pour élever l’âme à une silencieuse contemplation , dont la Sagesse soit l'objet unique et perpétuel. Heureux celui qui y arrive par la voie des afllictions, et qui peut supporter avec résignation tous les tourmens, même l'absence de Dieu et la privation de sa grâce! J-es exercices inférieurs, tels que la pauvreté, les jeûnes, les flagellations, sont indispensables pour monter à Dieu; mais ils n’ont pas de valeur par eiix-mémcs, ils ne portent leurs fruits que lorsqu’ils sont combinés avec les trois exercices supérieurs : ta purgation, qui consiste dans le bannissement de toute créature et image, même de celle des anges; l' illumination , qui est la clarté remplissant l’âme ainsi simplifiée; ta perfection , ou l’union des facultés dans leur origine, parla contemplation, l’amour, l' exceminnentalit , la jouissance du Bien suprême, autant que la faiblesse et la |>esantcur du corps le permettent.
lin seul à peine entre mille arrive â ce degré, où l'on jouit d’un avant-goût de la félicité éternelle. Ceux qui aiment la Sagesse sont à leur tour embrassés par elle dans une étreinte incITable ; ils dilTIuent avec elle dans l’Unité suprême où ils sont absorbés dans un amour sans nom, sans formes et sans paroles; ils acquièrent la vraie liberté de l’âme, et rentrent dans le bien immense d’où ils sont émanés {proftuxertint). Ils ne pèchent plus ; Dieu opère tout en eux ; leur volonté cesse avec leurs passions; leur homme intérieur n’a plus de communication avec l’homme extérieur; ils mangent, boivent, dorment comme nous tous, mais sans savoir ce qu’ils font, sans jouir du plaisir des sens. Leur seule volupté consiste à se sentir en Dieu et â se noyer dans un néant où Dieu leur est tout en tout. Ici bas l’entrée ( introminsio) dans ce néant, le raptiu in Dettm, sa possession parfaite, sont impossibles; l’âme ne peut en avoir qu’un
avant-goût {prœguttatin) , qui toutefois lui procure tant de félicité, qu’elle ne songe plus si elle est une créature ou ce néant même , si elle est unie à Dieu ou non ; elle s’y repose , s’y endort , et ne conserve plus la moindre trace d'une idée. Quand la contemplation est devenue sa vie, clic comprend peu à peu deux choses contradictoires réunies dans le même sujet, c’est-à-dire le néant étemel et l’existence dans le temps ; elle apprend à se représenter comme une avec ce qui n’est rien de tout ce qu’on pourrait dire ou i>enser. Los mystères de la nature divine et de la création lui sont découverts ; elle sait des choses qu’aucun docteur n’a jamais sues; Dieu est pour elle un esprit pur, une substance simple et éternelle, sans avant ni après, le bien suprême et incompréhensible, se communiquant à chaque créature; tout ce qu’on peut imaginer d’aimable, de gracieux, de beau, est inhérent à ce bien, qui est lui-même sa vie et son œuvre. 11 est sans nom, car sa nature nous est cachée, et le nom doit exprimer la nature de la chose ; il n’est rien de ce que notre raison lui attribue , tout cela n’étant que limitation , , négation de lui. 11 est, à vrai dire, le rien, le néant étemel [nihilum œtehnnn), quoiqu’il soit en même temps l’fîltre par excellence {tuperessentialitiimum fns). Ce nihilum est la lumière idéale de l’unité divine, Vinterminabile ubi de Dieu, qui est tout en tout et hors de tout, pareil à nn cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part". Son essence est un abime de joies et de délices, dont la jouissance sera la félicité des âmes élues. Les traces de son amour se voient de toutes parts dans ses œuvres; car il est l’origine dont dérivent les émanations. L’homme, ainsi que toutes les créatures, ont été en lui dès Tétcrnité , à l’état d’idées, dont la nature divine elle-même est le type. Ces idées sont éternellement Dieu en Dieu ; elles ne sont pas distinctes de lui rtsrnlialiter, mais ne forment avec lui qu’une même vie, une même essence, une même puissance (potmtia); elles ne
Dial. vtr. 333. cap. XVIII. . Uii jit Dm. ‘ 330.
sont pas moindres que lui, mais lui sont parfaitement identiques. Par l'acte de la création , elles sont émanées , eflluécs de lui ; chacune s’est constituée en substance propre, distinguée par une forme particulière; la forme est le principe des différences entre elles, mais celles-ci ne sont que contingentes; en Dieu tout est identique, et la créature , considérée comme étant en lui , n’est plus créature. De cette manière il y a une émanation continuelle des créatures les plus élevées jusqu'aux plus basses, et un retour de celles-ci par les premières , en Dieu , dans le néant duquel la pluralité redevient unité. Un plus grand mystère est encore révélé à l'âme contemplative, le plus grand de tous, celui de la Trinité. Elle demande: D’où vient la Trinité dans l’unité absolue? Et la Sagesse lui répond: Plus une substance est simple en elle-même, plus ses opérations sont variées et multiples; ce qui n’a rien ne peut rien donner; ce qui a tout, est inépuisable. Sa bonté infinie engage ainsi Dieu à ne pas jouir seul de sa félicité ; il fait efflucr cette bonté de lui-méme ; de là résulte alors la différence des personnes , dans laquelle il y a la plus parfaite consubstantialité {conjuncti*$ima consubstantiaiilas, identitat e$»entiœ). Le Père se reconnaît par son intelligence ; il exprime cet acte par le Verbe , qui est son Fils. Le Père se reconnaissant comme Bien suprême, s’aime et aime en lui son Fils : cette mutuelle émanation d’amour est le Saint-Esprit , le lien du Fils et du Père. Le Père est le principe de l’existence divine. En lui, la Divinité est Dieu. La Divinité est le fond où il n’y a ni génération ni opération ; tandis que Dieu crée et agit. Dans l’Origine , la Trinité n’est donc qu’une Unité indivisible ; cette Origine est l’ablmc de la nature ou de l’essence de la Divinité ; en elle , il ii’y a aucune action au dehors , mais rien qu'une ‘ obscurité sans fin , tranquilla et introversa caligo.
Tout cela n’est en grande partie qu’une reproduction d’idées déjà connues; nous l’avons dépouillé de sa forme allégorique, trop souvent obscure ou profane.
Dans son expression , le mysticisme de Suso n’est autre chose que
le débordement d'une dmc enivrée , jouant avec la majesté divine , dont elle mécoiinail étrangement lu nature éternelle et invisible La vie de Suso n'a été qu'une longue illusion ; il est resté un enfant jusque dans sa soixantième année; jamais il n'a pu s'élever à la hauteur de Tauler, qui ne craignit pas même de braver l'excommunication du pape. Toutefois nous ne le jugerons pas avec trop de sévérité; car sa vaporisation des idées divines en un nihihan alcmum, sa destruction du moi humain , ainsi que son funeste principe de l'impeccabilité des parfaits, quoi qu’ils fassent de leurs corps'*, sont rachetés par un profond sens moral , |>ar une louchante sympathie pour les soulfrances de toute créature. Les cifroyables calamités de son époque , lus malheurs du peuple chrétien, tantôt iniquement ex-> communié, tantôt visité par la |>e$tc, avaient frappé son imagination, et l’avaient rempli d'une immense douleur. Tout ce qui souilVait le touchait; toute plainte poussée autour de lui trouvait un écho dans sop âme , et lui arrachait un cri d'angoisse ou une prière â Dieu pour implorer ses miséricordes. Plein de foi et d'amour, il veut lui-méinc s’oifrir en sacrifice, et mourir pour l'Eglise corrompue, afin d'apaiser la colère de l'Étcrnel. Il ne conçoit pas même la grandeur du mal; il croit les hommes , et surtout les ecclésiastiques , incapables des crimes qui se commettaient alors dans la chrétienté". Il veut rendre la paix à la terre ; tout ce qu’il fait tend â cættc (In ; mais bientôt le dégoût le prend, et voyant l’inutilité de scs efforts pour sauver le monde, il rentre de nouveau eu lui-méme, et sa douleur s'exhale en des plaintes qui vous émeuvent profondément. Plusieurs fois il reprend ainsi son œuvre de pacification; dans scs sermons, il prêche avec entrainement le retour â Dieu, et on dit qu’il était célèbre en .Souabc et en Alsace par la chaleur de son éloquence". Un de scs
V. p. ex. ta pciDturo du bien tuprômo, mSumrni koni itrffictio. * Mal» $ap. 46-^.
On tiil à queli égarement peut condoire l’appUcalion do cette doclrine; Tblttoire eoDiemporaine n’en a roalbcarootemcnl que trop à raconter.
»? Cf. Vita, 517. — Mat. tap. . 38, 3». — Serm. , 178.
»8 Murer , 285. Quand U Toulait exciter l’attention du peuple , U t'écriait , en faisant al<
( go )
écrits a été en particulier composé dans ce but; il est intitulé : Le Livre des neuf rockers. Ce livre , bien que monotone quelquefois , est singulièrement remarquable , et rappelle en plusieurs endroits , par l’ardente imagination qui y règne , les immortels poèmes de Dante. On nous jiermcttra de nous y arrêter quelques iustans En i55a, Suso eut une vision , dans laquelle Jésus-Christ lui annonça qu'il allait lui dévoiler la corruption de l’hglise, en lui ordonnant d’<’«rire tout ce qu’il verrait Suso le pria de lui éviter la douleur de parler des vices et des maux des hommes; < car, dit-il, à quoi cela leur servira-t-il? ils ont des livres sans nombre et une foule de docteurs, et néanmoins chaque parole qu'on leur dit est jetée dans le vent, et nul ne s'en soucie. • Mais le Christ le menace de sa colère, et, saisi de terreur , il obéit. Alors lui apparaissent dans d’éclatantes visions des tableaux qui l'efl'raient de plus en plus. AOligé de ce triste spectacle, il olTrc sa vie à Dieu, alin qu'il prenne pitié des hommes, et que l'Église se réforme^'. Le bis de l’hommc^ui répond ; • Que servirait ton sacrifice, quand moi-mëme j’ai versé tout mon sang, et que j’ai souffert la mort la plus ignominieuse, sans que les hommes en aient retiré le moindre fruit? Peu s’en faut que tous ne m’aient oublié ; et s’ils se souviennent de moi , ce n’est que pour vomir des blasphèmes. • Là-dessus il fait passer devant ses regards tous les membres de l’Église , depuis son chef jusqu’aux habitans des campagnes. Il censure amèrement l’ambition et la cupidité des papes , l’orgueil des cardinaux , les spoliations et la vie
lasion i son nom : « Aiin wohla», merket Auf,drnm dtr sauuen!* OO quand Ü prêchait
contre les Tices: muadft- Seuss ssêmjsch dan tuck die Ohren tmuntnt »
19 Cf. Gorres, I. e. XLIII« cl suir.
20 norem rtipibui , 351. Quin tpse fam indeas oportet, perieuUt ecfletia ekeoiuta est, ui^uc hoc tempestate vivant Ckrütiaai omart mnira ieÿes, eonstitutioaef et décréta omnia, divini timoris prarsiu immemores ae expertes. »
31 ib. 353. a.... Qua ^ttidrm vebementisstme eum perterraerunt tantasfue mn» cepit homiaam errentium miseratio, ut ingent eum occuparet dolor H Mgusiia, et lachrymarum imhres profuaderet,...»
32 ib, 355. « yide nam ^uid majori eit cura sit. ya«m ut konar suus integer ipsù permaneat .
‘ mondaine des évêques , les mœurs dépravées des moines et des nonnes , l'insouciance et la vanité des docteurs. 11 s’élève avec une sainte indignation contre l’insolence des rois et des empereurs qui ont oublié Dieu , contre la tyrannie des nobles et des chevaliers ,
. contre la ba.Hsessc des habitans des villes et la barbarie des paysans ;
et sa peinture de l’impudicité des remmes”, achève l'elTrayant tableau d’une corruption tellement profonde, que si Dieu voulait punir le monde, il ne pourrait jamais cesser de tuer et de détruire**.
Après cela il aperçut une montagne d’une hauteur extraordinaire,
. d’où s’élevaient neuf rochers immenses , l’un toujours plus haut que
l'autre , habités par les chrétiens. Cette vision est une description allégorique des différentes classes d'hommes par rap|>ort à leur piété dans cette vie ; elle étale une grande richesse d'imagination , quoique les différences entre les neuf rochers ne soient pas assez tranchées.
Son guide céleste le saisit par la main, et le transporte sur la plus basse de ces roches d'où son regard ]>eut embrasser toute l'étendue y du globe. 11 voit un énorme réseau qui couvre la terre , et d’où ne
surgit que la montagne. Une multitude d’hommes se meuvent sous le réseau ; ce sont ceux qui ont commis des ])échés mortels ; d’autres , d’un as]>ect livide, comme s’ils avaient été long-temps ensevelis, passent leurs têtes à travers les mailles, et parviennent à gravir la première roche; ce sont ceux que le re|ientir a délivrés du pouvoir des démons , mais qui néanmoins sont encore tièdes , et se contentent de ne pas commettre de grands crimes. Pour cette raison , ils re-
yU* to$ Mi ew ottupH, fiM> mmiiAt tiki cummUni opté, yiM atgruUot et propU^^mes smes
éui komorei, dieitias, dignitetes ac dominU proeekant, potiiu faam ex mmimo Dei spectent kottorem, hno vent te iptot et ^mm tux tmnt, potiut eeetetiam tpeetmat îm omiuMi/ yiuv vei aguntf »et
omittant. Att^ae ta ratio est, cur jam iater taaetos miaiate referamtur. »
th .0 37Î, a yide^aam tmrpiîeTf ^aamoktcmnt ae impadenter modo in viroram omnium aipeetu iagredientur. Si tcorta otim tam nada ineettiiteni, konetite mmliertj ax amimo tnt^UtetU.... a ^ lb,t 375f Vt Hum^mam pottH aliud ^uam tmlert et trucidare. Quod tamen fortitan kreti eteniet!, ..a
tombent souvent dans le réseau fatal, séduits par Satan qui, semblable à un monstre horrible, serait assez fort pour tirer après lui le monde entier attaché à sa chaîne , si quelques saints hommes n’élaient là pour l'en empêcher. Quelques-uns arrivent du premier rocher au second, où ils sont déjà revêtus de tant de clarté, que Suso peut à peine en supporter la vue. Ce sont les hommes qui domptent leur chair, et qui se détournent du monde, mais qui n’ont pas encore renoncé à l'amour du moi.
C'est ainsi qu'il y a une ascension continuelle de roche en roche, à travers une longue série de purifications ; sur chacune l'homme dé- |K)Se un vice ou une erreur; elles deviennent de plus en plus hautes et difficiles à aborder ; mais aussi de plus en plus belles et ravissantes ; l’éclat de la lumière augmente , mais en même temps le nombre des habitons diminue; peu seulement ont le courage de résister jusqu’à la fin aux tentations du démon , qui ne cesse de leur tendre ses pièges. Le neuvième rocher enfin est d'une hauteur si prodigieuse , que de son sommet il touche le ciel ; il est plus vaste et plus magnifique que tous les autres pris ensemble ; car c’est ici qu’est la porte *
qui conduit à l'Origine, d’où sont émanées toutes les créatures du ciel et de la terre. Les habitons de ce plateau resplendissent comme des anges ; la grâce dont Dieu les orne est si grande , qu’elle rayonne autour d’eux sans qu’ils le sachent , et sans même qu’ils désirent de le savoir. Leur nombre est petit, mais ils sont les piliers sur lesquels Dieu établit son Église , et s’ils n’étaient pas , Satan entraînerait le monde entier dans son infernal réseau. Ils ne craignent ni l’enfer, ni le purgatoire; ils ont déposé toute crainte servile aux pieds de la croix, et ils aiment tous les hommes également en Dieu. Ils entrevoient fOrigine éternelle , et cette contemplation verse en leur esprit tant de joie et de lumière, qu’ils ne connaissent plus ni les temps ni les espaces.
Du faîte de ce rocher , où il a été permis à Suso de jeter un regard dans le fond de l’Origine, le Christ lui montre une dernière
fois les neuf immenses degrés et le réseau étendu à leur base. Il y voit deux hommes , dont l’un est beau et lucide comme un ange , et dont l’autre est noir et semblable à Satan. Celui-ci avait été habitant de la neuvième roche, mais ayant voulu être quelque chose par luimëmc, il fut de nouveau précipité dans l’abime, où, dans son orgueil, il s'est fait le père des hérésies. L’autre, après avoir joui de l’aspect de sou Origine , fut rempli de tant d’amour et de compassion pour scs frères, qu’il est volontairement redescendu sous le réseau, pour * sauver les pécheurs et les rendre à Dieu. Dans les premiers temps
^ de l'Eglise de pareils hommes n'étaient pas rares , tandis que main-
tenant ils se perdent au milieu de la foule impie. Suso prie plus ardemment encore que Dieu prenne pitié de ses créatures ; mais il reçoit toujours la réponse : « Pourquoi aurais-je pitié d’eux ? ne voistu pas comment ils dédaignent mes volontés? Je les ai avertis par les fléaux de la peste et de la guerre, mais ib ont constamment refusé de m’entendre ! • En prononçant ces désolantes paroles , le Christ SC retire, la vision cesse, et Suso est en proie à une anxiété y plus profonde que jamais.