CHAPITRE V
3 tan Rnytbrock, le docteur extatique.
Le patriarche des mystiques de ce siècle , est le vieillard flamand Jean RuysbroekL Cet homme, chez lequel le mysticisme spécu-
* La Tie de Rajsbroek, écrite peu de lemp» après sa mort, par un chanoine régulier de fton ordre, a été retouchée par Sariui , traducteur de set œuvre* : AtobrocAti lanclûximi con(amp/o(ortx Optra, d'abord 155$, puis 1009. Col. in*4”. Ho)tbroek a écrit en langue flamande. See principaux ouvraget «ont z.fpecidumaeltrnot salulix.'commenfanit in (aétmoculum foederii; hbrt 3 de omalu nwptiarum xpirîluahum. Ce dernier a été traduit en latin par un ioconna C^ar., 1512 . chez Henri Etienne), totu le nom de Jean Roi*
latif et subtil s'est élevé à sa dernière puissance, naquit en 1395 au village do Ruysbroek, entre Bruxelles et Hall. Dès l'ûge de onze ans , son penchant pour la méditation religieuse lui fît quitter sa pieuse mère , pour aller à Bruxelles auprès d’un chanoine régulier de Saint- Augustin, son parent. Celui-ci l'envoya dans une école, où il resta quatre ans , et où il prit déjû la résolution de se vouera la théologie.
A en juger par son érudition très-médiocre, il parait qu’il eut peu
de goût pour les études sérieuses ; la contemplation , la rêverie furent
sans douté les plus chères occupations de sa jeunesse , et lui firent '
préférer de bonne heure la solitude et le silence au bruyant com- -v
merce des hommes. ,
Ce{iendant ce ne fut qu’à l'âge de soixante ans, après avoir été jusqu'à cette époque curé de Saintc-Gudulc à Bruxelles, qu’il se retira du monde, accompagné de quelques amis , et qu'il fonda dans la forêt de Soignies le monastère des chanoines réguliers de Grœndai [viridit vallit) , dont il fut le premier prieur. La vie qu'il mena dans cette retraite fut humble et silencieuse, véritable modèle de vertu ascétique. L’état de moine était à scs yeux la perfection de l'homme , ^
puisque le moine est exempt des troubles de la vie active , et qu'il peut se livrer sans obstacle à la contemplation des choses divines.
Lui-mémc, quand il voulait s’inspirer, allait se retirer dans quelque réduit de la forêt , où , seul avec Dieu, il se perdait dans des extases, et croyait que le Saint-Esprit lui dictait chacune des paroles qu’il écrivait^. Malgé ses fréquentes visions, où Jésus-Christ lui apparaissait accompagné de sa mère et de tous les saints , il était néanmoins
beruft; c'eil li c«n> doote l« IradacUon (faoUve d'iprèt Sariat) qoe G«r«on a eue aouf le« yeux quaod il a fait la critique do myeUoitcnc paolbéiate de Ruysbroek. V. encore sur lui : FoppCDS . RiM. bei^'ea. Brux. 1739 , io^ t <• II , 790 el sq. , et Balle , I V , 106 et suis. — G. Arnold a retraduit Ruysbroek en allemaud d'après Surius. OfTenbach, 1701, in-4«.
* Fitu 7.Cn jour élaot ainsi dans la forêt assis sons on arbre, et ravi en extase, il ne s'aperçut pas qoe la nuit était arrîTée; les frères du courent. Inquiets de son absence , se dispersent dans la forêt pour aller à sa rencontre ; à la fin Üs rolcnl de loin un arbre tout entouré de lumière , sous lequel le Tieillard contemplatif était aHis.
ienté par ie démon , qui venait l'attaquer quelquefois sous la forme du doute ; preuve , que même chez les mystiques les plus accomplis , la raison ne peut jamai^nticrement être étoulTée.
Le vieux prieur de Grœndal, qui ne savait pas assez de latin pour écrire dans celte langue’, a pourtant eu tant d'autorité par sa vie austère et dévote, qu'il est devenu le réfurinateur de son ordre dans les Pays-Bas. La renommée de sa sainteté attirait une foule de docteurs et de clercs de la Flandre, des bords du Rhin, et même de Paris, qui venaient s'entretenir avec lui sur les mystères de la contemplation. Taulcr surtout l'a visité plusieurs fuis dans scs voyages; sans être précisément son disciple, il a adopté quelques-unes de ses idées, et a même inséré dans scs écrits des extraits ass<;z longs de ses ouvrages*. C'est Ruysbrock aussi quia fourni à Gérard Groot l'idée de sa belle association des Fn;res de la vie commune. Mais quand on parle d'une puissante inilucncc qu'il aurait exercée sur le peuple, il faut entendre cela bien plutôt de son exemple que de scs écrits uniquement destinés pour des moines et des nonnes. Il mourut en i.>8i, âgé de quatre-vingt-huit ans. Aussitôt la vénération su[>erstitieusc du peuple et des frères de sou couvent s’empara de sa vie, et au lieu d’en conserver les événemens les plus remarquables , elle n’en fit qu’un tissu de miracles et de prodiges. Du reste c'était là un sort commun à tous les hommes, qui dans le moyen âge se distinguaient par une ardeur ou une piété plus qu'ordinaire; à peine étaient-ils morts , que la superstition populaire se souvenait de signes prophétiques, qui auraient annoncé dans l'enfant sa destination et sa gloire future , ou bien d'apparitions merveilleuses dont auraient été accompagnée leur mort. C’est ainsi que le fameux prédicateur Vincent Ferero a déjà crié dans le sein de sa mère , et qu’on l'en-
3 Job, de Sebcukbâfu c<m<ra Ctrson, in Gertonis opp. « «d. Ihipin. Aotw. 1706, fol. 1,
« Taulcr a iotcrcalé dans s« Mtdulla animat quelques cbapUres do livre de Rujsbrock de prateipuh virtutidue.
tendait dans la Bretagne quand il prœhait dans la Provence; c’est ainsi que saint Thomas d’Aquin planait dans l’air au-dessus des autels , et que Ruysbroek , à peine âgé de sept jours, a déjà pu se tenir debout sur ses pieds , et qu’àprès cinq ans d’inhumation son cadavre a rempli une église des odeurs les plus suaves.
Il y a peu de mystiques qui sc soient autant égarés dans les obscures régions de l’inlini, et qui aient fait de plus grands efforts pour s'en procurer des intuitions, que Ruysbroek le docteur extatique; aussi Denis le chartreux l'appellc-t-il souvent nn second Denis de l’Aréopage^. Il part de l’idée de l'Absolu qui est Unité et Trinité, et ramène le but de riiomnie au renoncement à toute créature et à la rentrée dans l’Absolu. Il reconnait une étincelle divine dans riiomine, mais il ne sait pas comment allier cette idée avec le dogme augusliuicn de la dépravation originelle. Toutefois cette difficulté ne l’arrête point; la vivacité de sou imagination, sa grande puissance abstractive, remportent au-delà des bornes de toute pensée, et runiou essentielle avec Dieu, les transports de l’amour et de la couteniplation, que d'autres mystiques indiquent comme le dernier terme que l’amc puisse atteindre, ne sont ]>our lui qu’une transition à nn état plus sublime encore, à un état mperettmtiel. 11 veut parvenir à la plus abstraite liberté des enfans de Dieu , où il n’y ait plus aucune trace de volonté ou d'activité propre, et où les âmes s’annihilent dans une incompréhensible unité avec Dicu^. Bien qu'il ne cesse de réclamer le bannissement total de toute image ou forme, il n'a pu s’en délivrer lui-inéme; c’est là uuc des grandes contradictions des mystiques, qui veulent s’élever au-dessus de l’imagination, mais qui
^ GlMcler, U n ÿ P. Il » p. “ Hase, 353. aEr leitfte stint Stkriften ütts gôUticher Eing^f*ng her, bfsckritb Jie heUige Liebeiraserei nur ait eintn Duri hgangtpunktf daj hœbrre Lebtn ah fine fntige Gthurt des Sohmej uad ^utgieuung dc$ U. Gthtet ia Mffi, vrarnte vor gcittfichrm Masuggange, priesi aber in orienta/ücher tyrita du Ekitaseah den Zuttus%d dn hochften SejrntfVto der Afensch von allen Bildtrn und Nullen dti eigenen Datejnt ertiitl tm uncnchopjUchrn Ahgrande der giAtliehen Liehe tins teird mit Gutt. b
^ Dewetle, ehri$U. âUttnl, 237 et tuiv.
ne peuvent le faire qu'au moyen de cette imagination même. Ruy»broek rejette tous les noms et tous les symboles de Dieu ; mais quand il le représente comme une clarté immense ou comme des ténèbres insondables , il n’emploie encore que des images , qui de plus sont extrêmement vagues et loin de toute idée claire et philosophique. En général , il faut le dire, nous avons vainement cherché une pareille idée chez lui; d'ailleurs, d’où aurait-il dû la prendre? Il n’avait aucune connaissance ni des anciens ni des langues sacrées ; sa littérature se bornait à l’étude d’Augustin , de Denis ^ l’Âréopagite et de quelques autres Pères ou scolastiques. Il a tout
puisé dans son esprit éminemment contemplatif, et dans son profond besoin de Dieu. Il est moins sentimental que Suso, et moins philosophique que Tauler, mais plus subtil qu’eux et en même temps plus méthodique. Son expression est pleine de métaphores et d’allégories souvent minutieuses et triviales^, et presque toujours obscures. Il n’a pas même évité l'écueil de la théosophie , et comme plus tard Swedenborg, il accorde aux anges une influence directe ^ sur les hommes*. Cependant une haute moralité perce à travers
toutes ses spéculations; les plus beaux préceptes de charité sont souvent mêlés aux règles ascétiques les plus rigoureuses * ; il blâme la paresse spirituelle , et déplore la corruption de l’Église , qu’il voudrait ramener à sa simplicité primitive. Trois péchés, ditil , accablent le clergé de son temps , la tiédeur , l’intempérance et
? Spêc. <M(. , 19. — Comni«fir. <n lab. fotd, , 199 ot mit. Sou» l'iDcieDno loi l'hororoe
tTtUneafUcbe» ori(inello», eorre»poo<l»nt à neuf diffonnitéidncori»» : l*fiip«rWa, eaeti toi; 2* aiHirilia, dtftetus caritatii, , ma-
gnuM.parvuM. tortuê luuut; UnaeiUu, ira, mpturafS^ luxuria,»eabit*i 9* <mpu-
rac9ntci*ntia , impétigo <ncorpor»«f/'ad«. — Il t’occupe «urtout derexpllCAtioo «IléforiqM et mjtUque de l’arcbe taJote , do tabernacle de rallianee, lojeta Ciyorl» dea mytlique» du moyeu âge. Mai» U ue parait pat que pour tou coromeulaire , dont il ue prend pat même le texte dan» la Bible ^ mai» dan» la fftrioria $coJa*tiai de Petnia Trecenti» » U te toit teryi du livre de area mpittca de Richard de S. Victor. — Dana le traité de fera eofifempl. « 627 et tniT. , ü a une anite d’ailégoriea mjitiqnea tirée» de Tutronoinie.
* D$^ pradibu* amorie , 401, etc.
9 ib. 392.
la luxure'*; les prélats, oubliant leurs devoirs, s'adonnent à la volupté et à 1.1 simonie; les moines mènent une vie dissipée, et tes abbés et les évêques parcourent le pays , armés et à cheval , pour guerroyer contre leurs vassaux". Mais malgré ces sujets de plainte, il ne voit pas de salut hors de la foi catholique , et la soumission au pape est, à ses yeux , le premier devoir d'un chrétien Aussi a-t-il combattu sans cesse les sectes qui protestaient contre la tyrannie de Rome, notamment les Frères du libre-esprit, qui dans les Pays- Bas, comptaient de nombreux partisans”. Sous le rapport de la doctrine, il n’était pas très-éloigné du panthéisme de ces sectaires, et -v
plusieurs fois il a dü se défendre lui-même contre l’imputation de partager leur hérésie, en confondant la créature et le créateur, et en ne distinguant plus entre Dieu et l'âme unie avec lui'*. Trente ans après sa mort il fut encore critiqué sur ce point par Gerson , dont le principe était, que, pour comprendre les choses de la contemplation, il ne suffit pasd'étre pieux et dévot, mais qu'il faut aussi avoir beaucoup étudié et beaucoup vécu '*. ,
Ruysbroek a un langage mystique désespérant; plusieurs fois, f
pendant la lecture de scs traités , nous avons dû renoncer â une parfaite compréhension de scs idées. Nous prions donc nos lecteurs
<0 lu txra eonc , 6W.
H ib.f &S4, 659. Comtn* in tab. 276. —• Dt 7 cu$todiit , 364 et euiv.
/)« f<U eijtidUio» 3 - 17 .
13 De 7 custodiis , 378 .
1* Sp€c, net. Mi. » 64 , «infi que tout le traité intitulé i'oimiet « $. de alla eont$mpl. apologia, de unione diUeli eHfn diUcto « 739 et iq.
*14 EpUt, Gertoni» ad fr. Bartkotùm, Cartkui. super tertio parte tibri J. R. de omaiu spir, mspt. m Gers. opp.,U I, P. 1, 50. Geraon bUme Ruy»broek d’avoir dit que l'âme ooBtemplative ne voit pa» leolemeot 1a clarté de Dieu , qui eat l'easence divine même» mais qu'elle devient elle-ntéme oette clarté. Malgré l'apologie de Jean de Scbœohavia, iibenue ad defensionem dùtorvm J, R. eootra mag. J. de Gerson (lâ. p. 63), Gereon persiita i déclarer que «4t
ioemtioHum m(*dot puhhcari pereiptrem apud afmmm unietrtittUem P*rUienttm ^ pet ptr êrrmones tui per teMas , dedueerrm protinas , ex offieio eui indignas ituervio ^ ad eensaram tkeoiogica faealtatis at exxninarrtuf , et examinata saum ^aate mereretar jadiciam sortireiar. * Gers, ad f'r. Bartkai. centra defenà. J de Sch. tb. 78 .
de ne pas nous en vouloir, si nous manquerons de clarté dans l'exposition de choses aussi abstruses et aussi nébuleuses ; on sait du reste combien l’obscurité mystique et la clarté de la science se contredisent.
L’essence do Dieu est sans mode; elle ne peut être exprimée ni par des paroles, ni par des actes, ni par des figures, ni par aucune espèce de similitude. La raison ne peut s'en faire une idée que lorsqu’elle est ravie au-dessus d’elle-méme par une illumination surnaturelle. Alors elle se représente Dieu comme un immense foyer de la lumière la plus ardente , où tout est réduit en un feu immobile et éternel: ou comme un océan profond, tranquille, inépuisable, où les âmes se noient dans une incompréhensible fruition de Dieu. 11 est le centre vers lequel convergent toutes les créatures , et où elles perdent leur nom et leur difTérence , devenant un avec lui dans le point intérieur. Cette essence divine peut être appelée Origine. Là le Père est dans le Fils , et le Fils dans le Père ; le Fils est dans la substance i du Père ftlialitrr rt ingrnitus, comme fruit de la nature paternelle;
\ sa naissance est éternelle ainsi que la génération du Père , mais par
l'acte de cette naissance , le Fils se produit comme seconde- personne de la Trinité, émanant perpétuellement de l’Origine. L’amour qui unit le Père et le Fils est le SainM^prit , efliuant en chaque créature susceptible de le recevoir. Dans la fécondité de leur nature, les trois personnes sont un Dieu toujours agissant ; dans la simplicité de leur essence , elles sont la Divinité et la Béatitude ; de sorte que dans les personnes Dieu est une opération éternelle , et dans l’essence , une inaction , un repos sans fin {ittitim et vacatio). Entre celte opération et cet otium se placent l’amour et la fruition ; le premier voulant toujours agir au dehors , et l’autre désirant sans cesse de jouir du repos.
, Un acte de l’opération a donné lieu à la création , qui d’après cela
doit être éterndle. L’âme humaine eu est également un produit : elle est créée à l’image de la Divinité , et a donc deux désirs , l’un de l’action , l’autre de la fruition ou de la félicité. Dans sa partie la plus
BMiothtqus des Fontaines BP 206
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excellente , qui est l’origine de scs facultés supérieures (mémoire , intelligence et volonté, ou faculté amative, les mêmes qu’adopte aussi Taulcr) , elle est tm miroir qui ne peut réfléchir d’autre image que celle de Dieu. Ce miroir, constamment tourné vers Dieu, devient lui-méme étemel avec l’image qu’il renvoie ; Dieu nous a connus dans cette image avant la création ; elle est dans tous les hommes essentiellement et personnellement, et elle fait que nous sommes unis dans notre type éternel , qui est le Fils ou le Logos. Comme reflet de la Trinité, l’dme a trois propriétés, unies dans leur nature : t* la nudité essentielle et dégagée de toute forme , nous rendant semblables au Père ; a* la raison supérieure ou l'intelligence , miroir où nous recevons la vérité et la génération du Fils; 3* l’étincelle de l’âme, où nous nous unissons par l’amour du Saint-Esprit à l’Unité divine. Ces propriétés ont été obscurcies par le péché ou l’amour du moi ; on leur rend leur clarté originelle , non par des subtilités ou des raisonnemens , mais par la pratique des vertus et la contemplation de l’Absolu.
Par rapport â ces moyens de salut, les hommes qui les emploient se divisent en trois classes. Toute la spéculation de Ruysbroek ne s’occupe pour ainsi dire qu’à établir les différences entre ces classes, et surtout à en dépeindre la plus élevée , celle des hommes illuminés.
1 * Les hommes de bonne volonté, les commençans, dont la vie est encore active {vita incipientium , activas, actuosa). Par des luttes continuelles , ils aspirent à la vertu et tâchent de mourir au vice ; la charité et la fuite du monde sont leurs premiers devoirs ; leur volonté doit devenir un instrument entre les mains de Dieu. La plus haute connaissance de l’Inflni à laquelle ils puissent arriver, consiste dans l’aveu qu’ils ne peuvent ni le comprendre, ni le connaître. C’est là le premier pas vers la vie affective.
a* Les hommes intérieurs (lumiines inlerni) ; la vie active est élevée à l’état de vie affective (et/a affectiva t. elevata.vita proftcientiiim). On y arrive par l’affranchissement de l’âme des images [denudatio cordis.
interna abttractio) , par la soumission volontaire au monde , par là pauvreté spirituelle, par l'humilité, qui consiste en obéissance, en mansuétude, en patience et en abnégation de la volonté propre; en un mot, par une secrète descente en nous-mêmes pour nous détacher de la création , pour renoncer à l'activité et pour nous élever même au-dessus de la vertu **. Ceux qui ne peuvent pas se résoudre à une vie austère et ascétique , ne doivent pas craindre pour cela que Dieu les repousse; ils n'ont qu'à imiter Jésus-Christ dans la charité, et à unir toutes leurs facultés dans l'unité de l'amour, pour parvenir également au but qu'ils désirent. Les hommes de cette classe acquièrent la véritable liberté avec Dieu; ils deviennent indifférens à tout ce qui tient de la terre , à la joie et à la douleur, à la vie et à la mort. Leur intuition de Dieu les enivre; cette ivresse se trahit “tantôt par des bonds bizarres , tantôt par des chants , tantôt par des larmes et des frissons , tantôt par des cris ou bien par un profond silence. Les uns sont ravis en extase et ont des visions; d'autres entendent des paroles prophétiques ; d’autres encore se croient entourés d'une lumière subite et flamboyante qui les éblouit. C'est la vie la plus délicieuse , non-seulement pour l'àme , mais aussi pour le corps , à cause de la chaste délectation qu’on en retire. L’àme a une soif perpétuelle* d’amour qui la pousse vers Dieu avec violence. L'esprit de l'homme et celui de l'Ëternel s’attirent, se rencontrent et sc pénètrent dans un ineffable embrassement , pareils à deux corps enflammés , dont les flammes se confondent pour n’en former plus qu’une seule.
Arrivé jusque-là, on pourrait croire que le terme du mysticisme soit atteint; car que peut-on encore s’imaginer de plus élevé? Cependant on se trompe ; cette ivresse , cette violence de l’amour extatique , où notre action consiste à aimer Dieu , et notre jouissance à le souffrir, tout cela est encore imparfait, et n'est qu’un pas de plus pour
€dmm«rU. tab. , 107 , 112. — Tout le traité praecipuù quibuidùm virfuUéui , 303
s’approcher de l'état le plus sublime , où Jésus-Christ fait son entrée déllnitiTe dans le cœur.
5* Les hommes illuminés (sire tublevati ) , dont la vie peut être appelée vie vitale par excellence (ri/a vitalU). Elle est au-dessus de l'espoir, de la foi et de toutes les vertus; elle est même au-dessus de la grâce ; elle demeure perpétuellement dans le Père , émane de lui avec le Fils, et se réfléchit de nouveau dans sa nature avec l’Esprit saint. Elle est cachée en Dieu et dans la substance de notre âme; on peut la comparer â un magnifique abîme des trésors de la divinité, â une source inépuisable, dont les ruisseaux divers se répandent en -v
toutes nos facultés. Ceux qui la [Missèdcnt meurent sans cesse dans l’amour, et s'annihilent dans l'unité avec Dieu ; ils ne sont plus distingués que par la spécialité de grâces communiquées à chacun. On ne peut trouver ni dans le temps ni dans l’éternité quelque chose de comparable â cette vie qui nous révèle les plus sublimes mystères.
La clarté dont elle nous environne éblouit le regard de la raison ;
mais au fond de l’intelligence est un œil spirituel toujours ouvert et
levé vers la lumière divine. 11 se tourne vers le miroir de l’âme et y ^
voit sans aucun milieu l’image de Dieu; il est lui-même le miroir
auquel Dieu a imprimé son image; toutefois il n’est pas cette image
même, car Dieu ne saurait devenir une créature. Cette image est le
Fils, la Sagesse, en laquelle nous avons préexisté et nous existons
éternellement comme idées, sans cependant que nous soyons nous-
mêmes cette Sagesse suprême. Nous n'en portons en nous qu’une
empreinte dans cette faculté supérieure, qui jieut s’ap]>eler une
étincelle céleste ; là, dans notre nature simple, sc renouvelle sans
cesse la mystérieuse génération du Verbe, ainsi que l’émanation de
l’Esprit, dans une union vitale et active avec Dieu. Nous devenons
ainsi un esprit, une vie avec Dieu , bien que nous ne perdions jamais
notre caractère de créatures. Notre contemplation, notre tendance
vers Dieu , seront donc éternelles , puisque jamais nous ne pourrons
franchir l’abime qui sépare l’être créé de son Créateur.
Dans cette vie vitale on peat distinguer quatre points :
I* Sa nature, c’est-û-dirc qu’elle est uniquement un don de. la grâce, vu que la raison ne nous découvre que ce qui est moindre que Dieu.
3* La manière de la conserver par l'amour (rxcrcitatio),
3* Son essence, consistant dans l’union avec Dieu, par une fruition sans fin, supérieure â l’amour et supérieure à toute action et passion ; Dieu seul y agit , tandis que nous-mêmes nous sommes inactifs {ptioêi) , et transformés en lui ; c’est lé la couronne des vertus.
4* Sa fuperestentta. Dans le stalus otiosus de notre nature naît une contemplation supcressentielle de la Trinité, un certain sentir impossible à dénommer. Veut-on savoir ce que c’est? c’est sortir de notre nature , vivre en mourant, et mourir en vivant, dans une béatitude infinie. Nous y sommes un avec Dieu, sans aucune espèce de milieu ou d’intermédiaire , dans l'abîme sans fond de son amour, où il nous suffit abondamment; lui-méme y jouit de nous dans sa nature la plus pure et la plus simple, qui est pour notre esprit une impénétrable obscurité. Nous sentons en nous un je ne sais quoi d’éternel et d’incompréhensible ; nous nous perdons dans une immense ignorance ; il n’y a plus de différence entre le Rien et le Quelquechose, entre la créature et Dieu; tout est un avec lui, tout est dissous, absorbé dans d’inaccessibles ténèbres. Les noces spirituelles pour lesquelles Jésus-Christ avait préparé l’âme dans les deux premiers degrés de la vie contemplative, sont maintenant célébrées; c’est un venir perpétuel de l’époux, une révélation se renouvelant sans cesse. Nous sommes immergés et liquéfiés en Dieu; son Esprit nous convie à une sainte contemplation , à une fruitifin béa-
Po«r rapUqoer celte anion fine medto, U lait la comparaifon eoiTante : ferrmm
penttrat f ita ut iffitis uetiomn rj^riat f ardrt emim et iueet tiutiir igtùi •. A'on enim ignù trmniit in ferruttt f nte ferrum e^citur ignU f ted korum unio medium non hahet. Si^uidem ftrrum ett intra ignem , et igtns iiUra ftrrum , utejue itidem uer est in ioUê lumine , et iujc $oUrU in uere. * Apo . login de alta cont. , 745.
tifiquc; le grand mystère de l’incompréhensible génération du Verbe est accompli par une simple intuition dans un présent sans fin , dans un nunc éternel. L’âme est transformée de clarté en clarté, elle est unie avec la clarté divine, et , s'il est permis de le dire, elle devient cette clarté même ; la pure image de la Trinité est rétablie , le Père se donne dans le Fils , et le Fils dans le Père, par l’ineffable amour du Saint-Esprit**. Toutefois, ce n’est encore qu’un délicieux avant-goût de la félicité à venir; car, dans l’autre monde, après l’assomption de l’âme dans la gloire de Dieu , et la transfiguration du corps, nous aurons la jouissance de choses bien plus sublimes encore, et tout y sera sagesse, puissance et beauté**.
Toute critique de cette théorie nous semble superflue; elle n’est d’un bout à l’autre qu’une brillante hallucination d’une âme ivre de Dieu , qui dès ses premiers pas se précipite dans les gouflres les plus profonds de la mysticité. Ruysbrock nous a souvent rappelé les spéculations si obscures et si splendides à la fois des poètes de l’Orient ; sa doctrine parait semblable à ces vapeurs qui le soir se lèvent â l’horizon et nous voilent le soleil ; celui-ci les colore de ses magnifiques reflets, et l'œil ébloui s’arrête un instant à en admirer les teintes; mais les vapeurs annoncent l’approche de la nuit, et on aspire de nouveau à voir le soleil dans toute sa majestueuse clarté.
<8 De crHétu sptr. napt. 608< 509. PoQF doiiaar oü édktoUlIon do Uosafe de Eoyibroek , noos aJoulerOfU ce qo'ü dît p. 5t0; a... Detidotm hmc dieimuiae obaiatto absout interrnttiioae active ia aokit renoeaiur. Pater mam^ue sete dat in Filio , et FiUut i* Pâtre , àdfse ta tatertia fêtadam mataa campfaeentia ae amaatt'jtimo eamp/ejra....» S/e aritar m/raif/euj ^aidam excecjai et defiment lis tisentiaiem naditatem immer tio ^ ^aettit Dei aomiaa ^ et modi ac vivida ratio-
aat omnri ^ divÎM aeritatit epeemto retaetaiet , in timpiieem Ülam ac iamaminaUUm deetdmmi dieinitaiis enentiam , mndi ornait ae rationis expertem. la hae aamqae inexkamtta ae imeratatUi timpiicUatit ahyttOf eancla in fraitiva heatitadine eemplectuatur ^ led afyttus ipsa ntinyB«m eomprmkenditmr f nisi ah estentiah amitate- jdt^aa hic tttne tam pertoaat iptatf fwïdfutd vàeit Deo ^ eeder* aportet \ ^aando aihH kic aliad est ^aam ih jraitieo amanotm li^aefaciioait tira defUxioait eireamplexa perpétua re^iet.., Bt kmc art eallginotam siteaiiamf in ^aaomaei mmamtet tpiritaj tete ^aodam modo amùeramt... a ^ Noo lûpiel !
<9 V. U dsteripUoD dn ciel , <n IrM. de (U* HjuMcio, 3M, 30S.