‹ Essai sur les niellesChapitre 11 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des Nielles attribués à Antoine PoUajuolo, Nicolas Rosex et Marc^Antoine. — Des caractères distinctifs des Nielles. — Des inscriptions qui s y trouvent. — Des gravures du XJ^II* siècle, qui ont quelque ressemblance avec les Nielles.

Arrivé maintenant a l'époque où la gravure prit de grands développemens, je dois m'arréter, et n'ai à parler, ni du Ptolémée, imprimé à Bologne avec la date de 1462, ni de celui qui parut à Rome en 1478, ni du Monte-Santo de Dio, imprimé à Florence en 1477 , ni enfin du poème du Dante, avec les figures de Baccio Baldini , publié à Florence en i48i ^ parce que ces difFérens ouvrages sont ornés de planches destinées a être tirées en nombre, tandis que mon intention a été de parler seulement des nielles y et de la découverte de l'art d'imprimer des planches gravées , invention due à Maso Finiguerra, ainsi que je l'ai démontré précédemment. Cependant, je crois devoir dire encore que les graveurs les plus célèbres du commencement du

XV.* siècle ont été . orfèvres , que quelques-uns d'entre eux ont feit des nielles, €t que s'il se trouve peu de ces travaux dont on puisse avec certitude désigner Fauteur, il est naturel de penser que parmi les nielles anonymes , quelques-uns sont probablement de Baccio Baldini, André Mantegna et Jean- Antoine de Brescia ; tatidis que d'autres sont certainement de la fi^ain de Nicolas Rosex. Vasari annonce qu'Antoine Poliajuolo en a fait plusieurs; enfin, quoique personne encore ne Fait dit, Marc- Antoine Raimondi a fait aussi des nielles, maïs sans nom et sans marque : tds sont les trois Maries ', et les trois petites figures de Saintes * , debout sur un fond ijioir, en tailles diagonales irrégulières. Ces pièces, d'une très -petite dimension lorsqu'elles sont séparées, ont été gravées trois par trois sur deux planches : sans doute elles ont été divisées ensuite pour orner un reliquaire, ou bien mi de ces cabinets ou autres petits meubles dont j'ai parlé au commencement de cet ouvrage, et qui, a cette époque, étaient d'un usage si répandu.

L'habitude de graver sur argait des figiares qui devaient être niellées, entraîna néc^sairement les premiers graveurs à faire des tailles droites et

' Cette pièce, extrêmement rare, n^est pas décrite par Bftrtscli; mais elle est citée , ainsi que la suivante , par Heinecken , Dicii<m * naire des Artistes, Tom. ï, pag. 344*

» Le PeiniiT-Graveur, Tom. XIV, pag. 107, 0.0 120.

serr^y sflms réguhritéy et ordinairement dans la même direction sur toute l'ëtendue de la planche; parce que ces tailles, sur les planches d'argent, n'étant qu'im moyen mécanique pour fixer le nielle et Tempécher de s'éclater, il était peu important qu'elles fussent régulières, dans un sens ou dans un autre, l'émsil noir et non-transparent, dont elles étaient recouvertes, ne laissant d'ailleurs apercevoir aucune de ces imperfections. Les premiers orféi^res^ grdueurs continuèrent à travailler de la même manière et avec un travail aussi fin et aussi serré, mais en mettant seulement un peu plus de soin dans l'arrangement de leurs tailles. Marc- Antoine lui-même, dans ses premiers travaux, laisse encore voir cette habitude d'orfèvre; mais plus tard il sentit rinconvénient d'un travail aussi maigre: il mit un peu plus de goût dans la disposition de ses hachures, leur donna de la courbure, et les plaça dans des sens difierens, suivant la forme des muscles ou le jet des draperies qu'il voulait rendre. S'il n'arriva pas, dans le maniement du burin, à la perfection qui se rencontre dans les travaux de Visscher, Edelinck, Poilly, Masson, Wille, Mopghen et Bervic, il sortit du-moins de la route que ses devanciers avaient parcourue et que suivaient ses contemporains; il se distingua par une si grande pureté de dessin, par une telle habileté dans l'expression des différentes parties du corps et dans le

caractère des têtes, qu'on a peine a s'apercevoir de ce qui manque dans ses gravures, tant on est occupé de ce qu'on y trouve de parfait.

Avant de terminer cette dissertation, qu'il me soit permis de faire quelques remarques qui, sans doute, n'échapperaient pas a ceux qui examineront des nielles avec quelque attention, mais que je crois devoir exposer, pour ne point être taxé de négligence, comme aussi pour faciliter les études de ceux qui n'auraient pas encore vu des pièces de cette nature.

Les caractères auxquels on peut reconnaître les nielles et qui les distinguent des autres gravures des vieux-maîtres, sont d'abord la dimension des pièces, dont les plus grandes sont les Paix, qui n'excèdent pas quatre pouces. Tous les autres nielles sont ordinairement de un à deux pouces; plusieurs médaillons n'excèdent pas six à huit lignes; j'en ai vu même de quatre lignes seulement. Les fonds sont généralement noirs, et on pourrait même dire toujours, si ce n'est que quelques nielles non -terminés présentent encore xax fond blanc. Il se trouve cependant aussi quelques exceptions, et, dans ce cas, les figures niellées se détachent sur un fond doré, où sont gravés quelquefois des ornemens en quadrilles ou en rosaces. L'encre avec laquelle sont tirées les épreuves de nielles est souvent un peu bleuâtre ou bien d'un ton

gris. Enfin ^ on remarque toujours dans les ruelles une grande finesse et des tailles extrêmement serrdes.

Lanzi donne encore deux autres signes^ que je suis loin de regarder comme distinctifs '. « L'épreuve, » dit-il, est en sens contraire de la planche de métal, » et ainsi on voit, a gauche, im saint qui, par sa » dignité, devrait occuper la droite ; tous les per- » soimages souvent jouent desiustrumens, agissent » de la main gauche ». Quoique vraie en elle-même, cette observation ne peut servir de moyen de reconnaissance; car il faudrait avoir vu la planche originale, pour savoir si une figure s'y trouve à droite ou à gauche; et quant aux armes et aux instrumens tenus de la main gauche, cela peut s'appliquer également a toutes les anciennes estampes; car, ce n'est qu'à la fin duXVII.® siècle, qu'on a commencé a graver au miroir; encore cet usage ne devint habituel qu'a la longue.

L'autre observation de Lanzi a rapport aux inscriptions qui, sur les épreuves, se lisent de droite a gauche et sont en caractères retournés. On doit, en effet, regarder avec raison comme l'épreuve d'un nielle y la pièce sur laquelle on lit une inscription écrite de droite à gauche; mais la plus grande partie des nielles n'ont pas d'inscription; et d'ailleurs je ne crois pas qu'on doive rejeter

' Storia pittorica délia Italia, etc., Tom. 1, pag. 98 .

comme douteuses les épreuves de malles qui ^ ayant tous les autres caractères que )'ai indiqués précédemment^ présentent des lettres ou des inscriptions dans le sens ordinaire de l'écriture.

Il est même bon de faire remarquer que parmi ces nielles se trouvent tous ceux dont les épreuves portent Tune des marques de Peregrini. Ces diflFérentes marques sont toujours dans le sens ordinaire de l'écriture , de gauche a droite. Il est vrai que cette marque est souvent placée dans la marge dubas^ sur la portion de métal qui est en-dehors de la gravure. On peut donc conclure^ d'après cela^ que ces marques et ces inscriptions n ont été mises sur la planche qu'avec l'intention de faire des épreuves tirées apparemment pour servir de modèle aux élèves ou aux orfèvres d'un mérite inférieur. U est a croire qu'au mom«Eit de nieller les plaques d'argent, Peregrini faisait sauter cette portion inutile de métal , ou que si quelquefois elle était conservée, elle se trouvait cachée dans les jointures des petites plaques d'argent qu'on réunissait dans le même bijou, et que la marque cessait ainsi d'être visible.

Les observations précédentes ne peuvent expliquer que la moitié des difficultés; il reste encore a dire ce que devenait la marque P, lorsqu'elle se trouve placée au milieu d'arabesques, sur des boucliers, des médaillons ou d'autres parties d'ornement

PARTIB HISTORIQUE. 87

qui lie permettaient pas qu'on la fit disparaître conuxie ceUes qui avaient été tracées en* dehors de la composîtioa. U reste également à dire ce que devenait l'inscription SCOF ou les initiales S.C. , répétées l'une ou l'autre différentes fois y et toujours sur des tablettes qui font partie intégrante des arabesques. Il est sans doute permis de croire que^ dans ce cas ^ les lettres étaient effacées par l'orfèvre, après qu'il avait fait épreuve de sa planche^ et avant de la nieller. Telle est aumoins la présomption que je croîs pouvoir me permettre d'exposer, en avouant cependant que, quelque probable que puisse paraître cette explication , elle n'a pas été adoptée par toutes les p^sonnea à qui je l'ai présentée. Je sais que quelques-unes aiment mieux supposer que les épreuves sur lescpielles se lisent des inscriptions dans le sens ordinaire de l'écriture, ne sont point des nielles, mais des gravures destinées a servir de modèles. Alors, si ce ne sont pas des épreuves de nielles, comment en ont-elles tous les caractères? conunent, par exemple, les pièces de Judith, n.*** ai et aa, pourraient-elles être re jetées des nielles, parce que, suivant Lanzî, cette héroïne tient son épée de la main droite, et parce que l'inscription qui se lit sur le n.^ 21 est dans le sens ordinaire? Mais alors, a quelle intention auraient donc été faits les deux trous que l'on voit dans le haut de la planche, et qui démontrent si

clairement que cette petite plaque a dû être fixée sur un meuble, et qu'elle n'était pas destinée à fournir des épreuves? Si ces gravures avaient été faites pour servir de modèles, elles auraient du être fort multipliées; et cependant les pièces de cette nature sont tout aussi rares que les épreuves sans inscriptions, ou celles dont les marques se lisent à rebours. Elles ont, à cela près, tous les mêmes caractères, tels que la composition, le goût du dessin, la finesse du travail, la qualité de l'impression, et l'ancienneté du papier.

En terminant cet essai, il est encore nécessaire de faire sentir qu'on ne doit pas confondre avec les épreuves de meUes, ces nombreuses gravures des petits -maîtres allemands, depuis Aldegraver et Beham, jusqu'à Théodore de Bry, ainsi que celles qui ont été publiées en France par Etienne de Losne, Jacquart, Daniel Mignet et autres. Ces petites gravures, publiées par ces artistes pour servir de modèles aux joailliers et aux orfèvres, représentent ordinairement des arabesques se détachant, de même que les nielles, en clair sur un fond noir. Elles ont été quelquefois présentées comme des épreuves de ces premiers essais de la gravure 5 cependant, il est facile de les reconnaître par la vigueur du ton, par la qualité du papier, qui est plus épais et plus blanc^ et surtout, par la régularité

de la gravure, qui d'ailleurs n'a pas la finesse de celle qui était employée dans les nielles.

D ne reste plus, pour terminer mon travail, qu'à donner la description de tous les ruelles que j'aî vus, et que j'ai cru devoir réunir, en les^classant suivant l'ordre chronologique et méthodique adopté ordinairement dans l'arrangement des œuvres, sans faire aucune distinction entre les épreuves sur papier , les empreintes en soufre , et les planches originales d'argent, parce qu'il serait possible que ,. par la suite, on rencontrât des épreuvessur papier, d'un nielle dont je n'aurais vu que la planche ou ime empreinte en soufre. Si j'avais formé trois divisions, l'une d'elles aurait été infiniment plus nombreuse que les deux autres; puis, lorsqu'on aurait eu a chercher un sujet , il aurait fallu parcourir chaque classe ; ou si j'avais négligé , comme peu important, de parler des empreintes en soufre ou des planches en argent, mon travail se serait alors trouvé incomplet. Cependant je n'ai pas la prétention d'avoir donné la description de tous les nielles existans; mais je n'en ai omis aucun volontairement, et je suis fondé à croire qu'il en existe bien peu d'autres que ceux qui se trouvent décrits dans le catalogue qui va suivre.

J'ai toujours eu soin d'indiquer dans quelle collection se trouve le nielle décrit; on verra de cette

manière que la collection la plus ricbe ^it celle du chevalier Marc Masterman Sykes, vendue à Londres au mois de juin i8a4, et maintenimt dispersée dans plusieurs cabine». La plus nombreuse ensuite est celle qui se trouve a la Bibliothèque du Roi, à Paris; celle que possédait le comte Durazzo, à Gènes, vient après; puis ensuite celle du marquis de Malaspina, et celle du marquis Trivulcio, à Milan. Il se trouve encore quelques nielles dam le Musée de Elorence et à Tlnstitut de Bologne, ainsi qu'à Stowe, chez le duc de Buckingham, et à Paris , daias le cabinet de M. Revil. Il en existe aussi en Pologne, qui ont aj^iartenu au prince Poniatovski; et enfin, une coUectio» fort précieuse est celle qu'a formée M. Samuel Woodbum, qui en a acheté une grande partie à la vente du cabinet Sykes.

'Ci

Recherche sur les mots nielle^ nieller

et NIELLUHE.^

iMiELLB : ce mot n'a eDCore été employé pour désigner certaines grayures , que par M. Barlsch , allemand , qui a publié en français un ouvrage intitulé Le Peintre^Graveur. Jusque là , il n'avait été en usage dans la langue française , que comme étant le nom d*une maladie noire qui attaque les blés » ou bien pour une fleur des jardins ' , qui doit son nom à Textrême noirceur de sa graine en maturité; et aussi pour une plante * des champs , quelquefois tellement abondante dans les blés, que le pain en acquiert une couleur noirâtre : dans ces deux cas le nom est féminin.

Il m*a paru indispensable d'adopter le mot nielle * ainsi que Ta employé Bartsch; d'ailleurs » il ne peut être remplacé par aucun autre mot français. On s'est fortement trompé , lorsqu'on a cru que nieller signifiait ciseler, et que niellure était synonyme de ciselure.

Les italiens se servaient depuis long -temps du

■ lYigella Damascena.

* AgrosUmma Githago ou Lychnis Githago. Linn.

substantif nte/(o ' ; ils disaient, lavoro di niello, pour parler, dans l'orfèvrerie, du travail noir , ou plutôt de l'art de mettre un érjMiil noir sur des planches d'argent gravées ou guillochées. Cellini , Yasari , Lanzi, et d'autres auteurs italiens , se sont servi de cette expression lorsqu'ils ont parlé des bijoux niellés par les orfèvres du XV. • siècle.

Par extension, le mot nielle fut adopté depuis, en parlant des empreintes en soufre , qui donnaient la représentation d'un nielle sur argent; puis enfin , on s'en est servi aussi en parlant de l'épreuve sur papier, qui avait été tirée de la planche d'argent elle-même, avant qu'elle fût niellée. Ces motifs paraîtraient sans doute suffisans pour qu'il fût permis d'adopter ces mots en français ; mais peut-être sera-t-il convenable d'ajouter que cet art , maintenant si peu connu , a déjà été exercé en France, et qu'il en est question dans d'anciens auteurs. Richelet dit, au mot nieller: « encaustrum argento illinire. En matière de sculpture ', c'est une manière d'émailler sur l'argent. »

Ménage, dans son Dictionnaire étymologique, au mot nielle , ne mentionne que la maladie des blés , et une petite monnaie qui avait été anciennement fabriquée à rhôtel de Nelle, résidence, à Paris, des seigneurs de Nelle, village de Picardie, dont le nom

> Kocabulcurio de gli Academici delta Crusca, Firenze , 1 733. — Dictionnaire d^Alberti. Luccpies, i8o3.

* Ge&t gravure qu'il aurait fallu dire ; plus loin , on expliquera comment cette faute a été faite.

vient , dit-on , de ce que la nielle affectait souvent les blés dans cette contrée.

On trouve aussi, dans le Dictionnaire de Ménage, le mot nellure , pour désigner la nature du travail dont il est question dans cet essai. L'auteur, en avouant qu'il ne sait pas positivement ce que signifie ce mot , en donne pourtant, dans son ouvrage , une définition courte , mais exacte. II l'a tirée deVigenére , dans ses annotations sur les tableaux de Philostrate' ; il en conclut que le mot nellure vient de niger et de nigellus; il aurait été plus convenable alors d'écrire niellure , ainsi que l'a fait Boiste dans son Dictionnaire universel.

Ducange , dans son Glossaire , rapporte le mot niellatus , et renvoie au mot nigellum; il donne aussi le mot nigellus , et le définit aliquantum niger. A l'article nigellum 9 il dit : Encaustrum nigrum, vel subntgrum, ex argento et plumbo confectum, quo cavitas sculpturœ ' repletur»

Ducange, cite ensuite les passages de plusieurs ouvrages latins , dans lesquels se trouvent les phrases nigello pulcro opère,- altare cum nigello; scutellam argenteam cum nigello; scutella nigellata. Le plus

' Les Images ou Tableaux de plates peintures des deux Philostrates, etc., mis en fraDçoifl par Biaise de Vigeoère. Paris, i5i5, in-folio. Chap. de la Chasse des bétes noires, pag. a 89.

* Ce n'^est point sculpturœ qu^il fallait dire , mais scalpturœ : cette faute, si simple ici, puisque c'est seulement une faute typographique , où la lettre u est mise à la place d^un a, b, été cause de Terreur de Ménage, qui, dans sa traduction , a dit sculpture au-licu degrat^ure, et fait ainsi un contre-sens ; car s'il est facile de remplir les creux d^une planche gravée , il ne peut en être ainsi d'un monument de sculpture.

94 ESSAI sua LES NIELLES.

aocieii titre dont il parle , est le Testament de Leodebode» abbé de Saint- Aignan-d' Orléans» sous Glotaire U; cet acte est rapporté par Halgar ' , dans la vie du roi Robert : on y trouve la pbrase SeuMétttu Màssitienses deaurmioê, tfmm kmbemt in fnôdiô erntes nieUcOas,

Enfin, dans les romans mannscrits de Garin et de Partse la Duchesse , il est question dCépées naelUzy d*étricTê noeUz , et d*ëpée$ au pont iTor noteUz.

De tout cela , <m doit condnre qne nieUc , nieller et nietture, ne sont pas des mots nouveaux dont on puisse avoir la prétention d*enrichir la langue ; mais ce sont des termes employés par nos ayenx , et dont il semble qu'on peut se servir maintenant , sans crainte d'être accusé de néologisme.

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