OCTAVE
Écoulez donc. Un jour...
Orantée.
Un jour, cette infidè'e M'a vu l'aimer au point d'oublier tout pour elle ; Un jour, j'ai cru son cœur répondre à mon amour; J'ai cru qu'un chaste hymen nous unirait un jour; Un jour, je me suis vu comblé d'aise et de gloire ; Mais ce jour-là n'est plus !... Achève ton histoire.
Octave.
Un jour donc, en un bal, un seigneur...
Orantée.
Fut-ce moi?
Car ce fut en un bal qu'elle reçut ma foi, Que mes yeux, éblouis de sa première vue, Adorèrent d'abord cette belle inconnue, Qu'ils livrèrent mon cœur à l'empire des siens, Et que j'offris mes bras à mes premiers liens. Mais quelle tyrannie ai-je enfin éprouvée I
Octave, c'est assez; l'histoire est achevée.
(Act. 4, se. 2.)
Cft dernier vers, coupant court, et parla répétition d'une
expression significative, au désir exprimé l'instant d'avant, ne rend-il pas d'une manière inattendue et saisissante l'impatience de l'amant pour tout ce qui n'est pas sa propre passion ?
Un trait d'effet analogue termine la belle tirade de Genest confessant la foi chrétienne devant Dioclétien :
Il est temps de passer du théâtre aux autels. Si je l'ai mérité , qu'on me mène au martyre ; Mon rôle est achevé, je n'ai plus rien à dire.
«Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire », s'écriait aussi Polyeucte : mais il y a dans Rotrou ce souvenir du métier de Genest, cette allusion à ses rôles d'acteur, qui ajoute au vers une énergique singularité, et je ne sais quelle pointe d'un esprit mélancolique et amer qu'on croirait emprunté à Shakspeare. On a donc pu dire avec raison que Rotrou est « un intermédiaire entre Shakspeare » et Corneille, bien inférieur à tous deux, mais grand » encore » (1), sans qu'il ait imité pour cela la littérature anglaise : ses imitations, portant toujours un coin d'initiative et d'indépendance, se tournaient vers l'antiquité, quand elles n'allaient pas vers l'Espagne et l'Italie.
(1) H. Martin. Bist. de France,