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CHAPITRE IV

Trois manières d'imiter ; servilement, librement, en alliant l'exactitude à l'indépendance ; cette dernière façon est celle de Itotrou — Imitations espagnoles et italiennes. — Ressemblances de quelques pièces avec celles de Shakspeare, pour les situations, le mélange de grossièreté et de recherche, les traits t pourquoi ces ressemblances.

L'imagination la plus inventive arriverait fatalement à dépérir, si elle était réduite à toujours puiser en ellemême et à subsister sur son propre fonds : il lui faut tirer d'autre part une nourriture qui la conserve en perpétuelle jeunesse, qui soutienne et développe sa vigueur native. Les auteurs les plus féconds sont obligés de lire sans cesse, et la lecture conduit à l'imitation. On imite notamment l'antiquité et les littératures étrangères.

On les imite de plusieurs façons. Il y a d'abord la manière exacte et docile, que La Fontaine qualifiait d'esclavage. Suivre un auteur pas à pas ; lui dérober sa démarche et son langage; prendre, avec ses idées, les formes dont il les a revêtues ; s'emparer de la lettre plutôt que de l'esprit, ainsi fait l'imitateur servile : il n'imite pas, il calque ; il ne traduit pas, car une bonne traduction

exhale une chaleur généreuse : c'est un copiste de sangfroid.

L'imitateur libre ne copie ni ne traduit : excepté dans l'expression de quelques grandes vérités qu'il retrouve après son modèle, il ne se rencontre pas mot à mot avec lui; il emprunte un sujet, et, en gardant le fond invariable, il le traite autrement; des personnages, et, leur laissant l'attitude et le caractère consacrés, il souffle en eux une vie nouvelle ; il est de son siècle et de son pays, en même temps que du siècle et du pays de l'auteur imité ; il a, par un commerce assidu , communiqué intimement avec un grand génie, et, loin de s'absorber en lui, il s'en est pénétré et fortifié ; il a sucé une moelle capable d'accroître son énergie première ; il doit beaucoup à autrui, mais plus encore à soi-même.

Entre ces deux modes d'imitation, Tua largement aisé, l'autre bassement servile, se place un mode intermédiaire qui tantôt incline vers l'émancipation, tantôt vers la servilité, mais en somme se rapproche plus de l'indépendance. L'écrivain, après avoir traduit presque littéralement tel ou tel endroit, s'écarte tout-à-coup de l'original et cède à son inspiration. S'il est auteur dramatique, on le voit ici suivre le dessin et le mouvement de certaines scènes, là imaginer, transposer, ajouter ou retrancher , amoindrir ou grossir, inventer et exécuter, selon son goût et son instinct. Son initiative est d'ailleurs manifeste aux passages même où

l'imitation a le plus d'exactitude : quelque chose de dégagé dans le pas, de spontané dans l'allure, d'expressif et de négligé à la fois dans l'ensemble de la tournure et de la physionomie, dénote la personnalité de l'imitateur; c'est une reproduction où le disciple, maître de par les quali'és qui résident en lui, imprime le cachet mâle et sobre de son talent particulier. Qu'il imite les anciens ou les modernes, on le retrouve, en bien et en mal ; on le reconnaît, on le nomme; ses défauts comme ses mérites apparaissent à toute page ;-un tour de phrase, un simple mot suffisent quelquefois pour le trahir. Inférieur à celui qui transforme l'ouvrage entier, il ne peut être ravalé au triste rang de copiste , encore moins de plagiaire , parce qu'une invincible franchise lui défend de déguiser ses emprunts sous des changements de noms ou de lieux, et de surprendre en quoi que ce soit la bonne foi du lecteur.

Nous venons de décrire le procédé de Rotrou. Qu'on l'étudié lorsqu'il imite les Espagnols, les Italiens ou les Latins, la diversité des modèles n'y fait pas grand'chose, et toutes ses imitations portent un caractère commun : elles sont très-ressembiantes et elles ont leur spontanéité. Le poète, souvent à court de temps pour chercher et créer, a, en revanche, trop de facilité pour s'astreindre à de pénibles luttes contre un texte, et trop d'essor pour ne pas s'échapper.

Il commença par imiter les poètes espagnols, et c'est

à eux qu'il recourut le plus souvent durant sa carrière : sa dernière imitation date de l'année même de sa mort. Il mit surtout à contribution les œuvres de Lope de Vega, auquel il dut, entr'autres pièces, les Occasions Perdues, YHeureuse Constance, la Belle Alphrède, Don Bernard de Cabrère, Don Lope de Cardone ; Bermudez lui fournit le sujet de Laure Persécutée, et Francisco de Rojas celui de Venceslas.

Rotrou fut porté vers l'Espagne par le courant qui y entraînait les contemporains ; mais il ne pouvait manquer de se complaire dans l'imitation d'une littérature où régnait l'éclatante et capricieuse imagination. Il a cependant toujours, lui, poète irrégulier entre ceux de son époque, plus de sagesse et de mesure que ses modèles espagnols, et, quoiqu'il s'y conforme encore beaucoup trop, il est loin de les suivre en tout point : il simplifie les sujets, élague les détails, coupe les épisodes, réduit les scènes, dégonfle ou polit le langage, et donne une certaine satisfaction à l'esprit français que n'étouffait pas, Dieu merci !, l'engouement pour l'étranger. Son Venceslas ressemble à On ne peut être père étant roi, comme le Cid de Corneille ressemble à celui de Guillen de Castro. « Rotrou n'a emprunté à l'auteur » espagnol que le fond du sujet, deux ou trois situations » dramatiques qu'il a embellies, et plusieurs lieux comd muns i notamment les tirades politiques et la grande scène d'exposition. Mais dans l'original, « le beau carac- » tère de Venceslas est à peine indiqué, et il ne s'y trouve

» pas les premiers linéaments de celui deLadislas, carac- » tère sublime qui est tout entier delà création de Rotrou, » et qui a servi de type à tous ces héros éminemment dra- » matiques qui intéressent par la passion, les transports, les » fluctuations de l'amour. (1) » La scène entre Ladislas, Cassandre et Théodore au second acte ; la dernière scène de l'acte troisième, sont de Rotrou, et il n'y a point de comparaison possible entre l'exécution des quatrième et cinquième actes de notre poète et la troisième journée de la tragédie espagnole. On n'en a pas moins reproché au Venceslas de n'être qu'une traduction, comme au Cid de n'être qu'un plagiat.

Les autres imitations espagnoles n'ont pas cette valeur et nous n'en dirons rien. D'ailleurs les pièces d'origine italienne ou ancienne nous apprendront, par analogie, comment Rotrou en use avecles pièces d'origine espagnole.

Il imita probablement plus d'un ouvrage italien. La comédie d'intrigue, tournant à la farce, telle que Pierre Larivey l'avait précédemment importée sur notre théâtre et telle que Molière ne dédaignera pas d'en écrire après Tartufe et le Misanthrope, naquit ou se développa en Italie, et les auteurs italiens furent pour nos poètes comiques, aux XVT et XVIIe siècles, une précieuse ressource. Rotrou

(1) Journal des Savants: Mai 1823 : Analyse de M. Raynouard. J'ai de plus, dans mon insuffisance, consulté des personnes très-versées dans la connaissance de la langue espagnole et compétentes en la question des imitations de Rotrou. C'est leur opinion qui a étayé la mienne.

ne s'avoue toutefois imitateur que d'une pièce en prose, de Sforza d'Oddi, vers lequel il était sympathiquement attiré par une inclination commune pour Plaute : son aveu au lecteur respire une honnêteté, une naïveté charmantes: « Outre que l'auteur de cette comédie est un des plus ra- » res esprits d'Italie, il a été si passionné admirateur de ce » digne homme {Plante) que le don que je te fais en fran- » çais de son ouvrage italien ne te peut être un mauvais » présent. Je ne te demande point de part en sa gloire ; i> aussi n'en ai-je point en ses fautes, s'il s'y en trouve j> d'autres que celles de l'impression, dont encore je ne te » puis répondre, puisque je demeure à seize lieues de l'im- » primerie. » Il ne tâche donc pas de celer ses emprunts, de dissimuler ses larcins ; il n'a aucune des atténuations cauteleuses d'un plagiaire ; au contraire, il se fait moindre qu'il n'est, il s'enlève du mérite, il se dit traducteur, et pourtant Clarice ou l'Amour Constant n'est point une traduction du Duel d'Amour.

L'acte le plus traduit serait le second, plusieurs scènes y suivant de très-près l'original ; mais la première petite scène entre Hippocrasse et son valet est une addition de Rotrou, et la dernière scène de Sforza, mise en action d'une ruse destinée à rapprocher Ardelia et Amico et à tromper Hippocrasse, disparaît de la pièce française. Puis, tout le long de ses imitations, Rotrou pratique des coupures, retranche autant qu'il le peut les lazzis et les

équivoques, adoucit le ton des personnages : il ajoute en môme tpmps d'excellents traits comiques ; l'aparté d'Horace raillant la prétendue vocation religieuse de sa fille :

Oui (là, religieuse ! une si sainte envie, Si je le connais bien, ne le vint de la vie, El la dévotion qu'on apprend au miroir Est moins de s'enfermer que de se faire voir ;

— ce mot plaisant et profond d'un père pressé de marier sa fille, qui se hâte de donner sa parole, et qui, aux observations qu'on lui adresse et dont il aperçoit l'à-propos, répond sentencieusement:

L'affaire est en effet un peu précipitée ;

Mais je n'y pense plus, puisqu'elle est arrêtée ;

— la formule de serment du vieux médecin « si gros âne en sa langue et docteur en latin, t> lequel jure

Par ce que nous devons au respect d'Hippocrale !

Dans les autres actes, Rotrou transpose des scènes, abrège les discours, allège l'action, y jette la clarté, supprime des mascarades, et ne garde que le fond romanesque de l'intrigue avec les principaux passages du rôle d'Hippocrasse. Si c'est là une traduction, c'estdu moins une traduction d'allure libre, où le traducteur a conservé son mérite personnel et laissé son empreinte particulière.

Plusieurs personnages sont, d'un bout à l'autre, modifiés

heureusement en vue de la bienséance. Ardelia, dans l'auteur italien, est une courtisane qui fournit Amico d'argent et de vêtements ; l'auteur français en fait une amante fidèle, chaste, de bonne maison, qu'Alexis peut sans honte épouser au dénouement : Giubilea, devenue chez Kotrou simple confidente, est, chez Sfoiza, une ruffiana, une entremetteuse, tireuse de cartes, intéressée, bigote ; et le capitaine qu'elle recommande à Ardelia, changé par notre poète en un pourfendeur amusant, est un échappé Je galères, âgé de quarante-cinq ans, condamné jadis pour avoir, en qualité de maître d'école, assommé des enfants à coups de poing sur le crâne. Stampera, le servo sciocco d'Hippocrasse, fait métier de débiter des plaisanteries ordurières et de parader comme sur des tréteaux ; il est fort en gueule, fertile en mots à double entente, libre de geste, inventif en tours pendables; il apostrophe, crie, ricane, grimace et s'escrime de cent façons pour provoquer le gros rire indécent : Rotrou le transforme en un valet quelque peu philosophe, baptisé du pédantesque nom de Parabaste. Oberto, le Vecchio padre di Flaminia, a du sens parmi ses radotages ; mais le père de Clarice, Horace, faible aussi par moments, raisonne avec plus de hauteur, et lorsque « las du pénible soin de sa fille à pourvoir », il l'a accordée au riche et « vieux cracheur de flegme et de latin », en moins de temps qu'il n'en faut (c'est lui qui le dit, le satirique bourgeois!) pour conclure l'alliance D'une infante d'Espagne avec un roi de France ;

lorsque sa résolution est prise, irrévocable à l'en croire, il sait la justifier par des paroles fermes, presque éloquentes:

Quand les faibles esprits de ces jeunes coquettes Se sont embarrassés de quelques amourettes Et que leur fol espoir ne peut avoir de lieu, Lors, au défaut du monde, elles songent à Dieu Et tournent leurs pensers devers des monastères. Visible hypocrisie et vrai piège des pères, Qui se laissent gagner pour retenir leurs pas Et les perdent plus tôt pour ne les perdre pas !.. Aussitôt qu'on est femme, on perd l'esprit de fille ; La vanité s'y change au soin de la famille ; On trouve, si l'on veut, son cloître en sa maison, Et les folles amours font place à la raison.

(Art. 3, se. 3.)

Ces vers ne sont point imités ; mais le seraient-ils, on aurait droit d'affirmer qu'imiter ainsi c'est être original.

Abuser un amant en lui faisant accroire que son amante donne des rendez-vous à un autre, et revêtir une suivante des habits de sa maîtresse dans ces rendez-vous supposés, est un moyen dramatique commun au théâtre espagnol ou italien et au théâtre de Shakspeare. De là certaines ressemblances entre des pièces de Rotrou et celles du grand poète anglais ; entre Laure persécutée, par exemple, et Beaucoup de bruit pour rien.

Beaucoup de oruit pour rien contient une double intrigue. D'une part Bénédict et Béatrice, malgré une continuelle escarmouche de railleries et de sarcasmes, malgré toutes les apparences d'un dédain, d'une haine mutuelle, s'aiment

réellement et finissent par en convenir: ces deux personnages amusants, « fiancés ironiques », n'ont pas leurs équivalents dans Laure persécutée. D'autre part, — et c'est de ce côté qu'on peut faire le rapprochement, — Claudio est épris de Héro, fille de Léonato, gouverneur de Messine; amour sérieux dans son expression, sans aucun couvert de raillerie ou de coquetterie, amour vraiment noble et tragique. Le roi don Pedro et le vieux Léonato protègent cet amour ; le jour du mariage est fixé. C'est alors que Juan, frère naturel de Pedro et ami de Claudio, se met à la traverse. Un de ses compagnons, Boracchio, lui suggère le moyen de réussir. « Vous savez, » dit Boracchio, « à quel point je suis dans les faveurs de Marguerite, suid vante d'Héro? Eh ! bien, dites à don Pedro et au comte » Claudio que vous êtes sûr que je suis aimé d'Héro elle- » même. Offrez-leur de venir me voir à la fenêtre de la » belle. Là, ils m'entendront appeler Marguerite Héro et » ils entendront Marguerite m'appeler Boracchio. La ruse j> suffira pour persuader au roi et à son favori qu'ils étaient » abusés par une fausse vertu. » (1)

De même dans la pièce de Rotrou, le gentilhomme Octave, de concert avec le roi, machine une ruse contre le prince Orantée : dans ce rôle odieux, Octave a du moins une excuse ; il aime cette Laure enchanteresse que l'on persécute. Il déguise donc Lydie, confidente de Laure, en Laure elle-même :

(1) Traduction de F. V. Hugo.

Avec ce vêtement, cette taille, ce porl,

Et ce grave maintien qui l'imite si tort,

Avec ces assassins, cette poudre, ces mouches,

Et ce souris fatal aux cœurs les plus farouches,

Si tu prends peine encor à bien feindre sa voix,

Le prince entre vous deux hésiterait au choix.

(Ad. 3, se. 1.)

Le déguisement est si parfait, la fourbe si bien ourdie, qu'Orantée, amant de Laure, est entièrement abusé. Placé avec son père sous les fenêtres du cabinet où Octave et Lydie s'entretiennent, Lydie répondant comme si elle était Laure, Octave gardant son vrai nom, le prince trépigne d'impatience et de rage, tire son épée, se laisse à grand'peine contenir par le roi qui l'invite à « perdre la mémoire » de son indigne amante, et il jure enfin d'oublier* Vain serment! Quoiqu'il redemande ses gages d'amour, il ne peut reprendre son cœur plein d'un seul nom :

A peine je la hais que je sens que je l'aimel Je l'aime au plus haut point que je l'aimai jamais.

Et tout-à-1'heure il sera aux pieds de Laure.

D'autres scènes de Beaucoup de bruit pour rien peuvent prêter à un autre rapprochement avec l' Innocente Infidélité. Claudio, dans une scène pathétique dont la pièce française n'offre pas l'équiva'ent, a renié sa fiancée devant l'autel et l'y a laissée pour morte. Le moine qui devait les unir et qui soupçonne une fourberie , engage le vieux Léonato à publier que sa fille est morte réellement ; il espère par là changer la calomnie en remords et faire naître les re-

grets dans le cœur du fiancé. Le moine devine juste, et les dépositions de Boracchio aident à son stratagème. Claudio est éclairé tout-à-coup, et « l'image de la morte lui apparaît sous les traits exquis de celle qu'il a commencé par aimer, c II reconnaît sa méprise, sa faute ; il demande à en être puni; il est envahi par une souffrance d'autant plus amère que le vieux Léonato le traite avec une paternelle bonté. «Cette nuit » dit-il « j'irai pleurer auprès d'Héro. » La nuit suivante, il se rend au cénotaphe, en habits de deuil, accompagné du roi, de porte cierges, de musiciens chantant l'hymne funèbre, et fait vœu d'observer ce rite chaque année. On sent, à sa douleur sincère, qu'il demeurera fidèle à la mémoire de sa malheureuse fiancée. Aussi, quel cri de joie, le lendemain, quand Héro, qu'on amène masquée, se découvre le visage et qu'il la reconnaît : « UDe seconde Héro!.. Ah! c'est bien la première Héro, la même

qui est morte !

Héro.

Rien n'est plus certain. Une Héro est morte déshonorée,

mais moi je vis, et aussi vrai que je vis, je suis vierge. (1) j» Dans Y Innocente Infidélité, Félismond, roi d'Epire , en proie aux enchantements d'une magicienne, a répudié et condamné sa femme Parthénie. Celle-ci est sauvée par le vieil Evandre; mais Félismond la croit morte, et lorsque délivré des influences magiques il a recouvré ses esprits , son désespoir éclate :

(1). Trad. F. V. Hugo.

Ma voix en prononça la tragique sentence, Et je survis sa mort! ô barbare constance! 0 détestable hymen ! ô funeste amitié, Où l'époux est bourreau de sa chaste moitié!... Qu'on dresse dans le temple un appareil funèbre, Et que je fasse au moins sa mémoire célèbre !

(Acte 5, se. 4.)

Bientôt, dans le temple tendu de noir, à genoux près du tombeau, devant les parents de la reine, devant le peuple, il confesse son crime, il s'accuse de cruauté , il veut mourir pour rejoindre sa victime innocente. C'est alors qu'Evandre ramène Parlhénie, et la montrant au roi comme une apparition légère arrêtée sur le seuil :

Où l'allez-vous chercher ? ne la voyez- vous pas?

La surprise arrache un cri à Félismond. Et quand l'apparition a parlé, quand il est bien assuré que Parthénie respire, sa joie déborde, ses exclamations de tendresse et de reconnaissance montent aux cieux. Par sa douleur, qu'il a voulu exprimer en face du tombeau où il croit son amante enfermée, par ses transports d'allégresse lorsqu'il la voit revenir vivante , Félismond nous rappelle Claudio.

Ces morts simulées pour assurer le bonheur d'époux ou d'amants font songer à l'aventure de Juliette et de Roméo ; mais là tout est tragique. Roméo , qui n'a pas reçu la lettre explicative du frère Laurence, croit Juliette endormie à jamais : sa résolution est aussitôt prise, ce O destruction!

3> comme tu t'offres vite à la pensée des hommes déses- » pérés! Cette nuit je dormirai près de Juliette. » Ce n'est pas une vaine parole, comme celle de Félismond devant le catafalque de Parthénie ; sans Juliette, Roméo ne peut vivre. Il s'empoisonne dans le monument des Montaigus, et expire en embrassant sa bien-aimée, qui ne se réveillera du sommeil léthargique que pour se percer du poignard.

Rotrou, dans son Antigone, ne craint pas de nous montrer Hémon se frappant, comme Roméo, sur le corps inanimé, de son amante. Sophocle ne lui fournissait pas le modèle de cette scène, dont les scrupules de l'art grec commandaient de faire un récit et non un spectacle. Hémon, descendu dans « le tombeau de la roche,» près du corps d'Antigone, se lamente en désespéré. Mais si le motif de la scène est le même que dans Shakspeare, l'exécution offre des différences qu'il faut noter. Hémon n'est pas seul; Ismène l'accompagne. Roméo, plus farouche, n'a d'autres compagnons que les cadavres de Paris qu'il vient de tuer et de Tybalt qu'il a tué précédemment : il est « seul dans le sinistre palais de la nuit. » Son désespoir s'exhale en exclamations, en apostrophes, où notre goût peut trouver à reprendre, mais où la passion bouillonne : « Un dernier regard, mes yeux! Bras, une dernière » étreinte! Et vous, lèvres, vous, portes de l'haleine scellez » par un baiser légitime un pacte indéfini avec le sépulcre

» accapareur ! (Saisissant la fiole) Viens, amer conducteur ! » Viens, acre guide! Pilote désespéré, vite 1 lance sur les » brisants ma barque épuisée par la tourmente! A ma » bien-aimée t » (1). Hémon est plus affecté et plus étudié:

Beaux corps, sacrés débris du chef-d'œuvre des cieux, Beaux restes d'Antigone, ouvrez encore les yeux! etc.

(Act. 5, SC 8.)

Et quand il apprend qu'Antigone s'est frappée d'un poignard qu'elle portait toujours pour rester maîtresse de sa vie, et qu'avec « le nom d'Héraon elle a fermé la bouche, » il ne se précipite pas à la mort sans faire encore des discours et des jeux d'esprit. Trop de phrases maniérées , au lieu de ces élans d'une passion brûlante; un tour oratoire qui sent l'apprêt et jette la froideur, voilà le défaut d'Hémon. C'est que « la scène d'un amant pleurant » sur le tombeau de sa maîtresse morte ou qu'il croit » morte, est un des lieux communs du théâtre français » au commencement du XVIIe siècle. » (2). Rotrou n'était pas le premier à développer ce thème convenu, et l'ayant traité deux fois, il se souvint des ouvrages des autres, par exemple de Mairet, ou bien se répéta lui-même. Hémon et Félisraond se ressemblent donc et ressemblent à maints héros de pastorale, ou de tragi-comédie : Roméo et Claudio sont deux créations distinctes, malgré leur communauté d'origine.

(1) Traduction de F. V. Hugo.

(2) St-Marc Girardin. Cours de litt. dram-

Outre ces rapprochements de situations, Rotrou se rencontre parfois avec Shakspeare dans l'emploi de hardies expressions métaphoriques et de grandes figures d'imagination. « C'est elle » dit Léonato « qui est tombée dans ce » bourbier, en sorte que la vaste mer n'a pas assez de gouttes » pour la laver. »

De ce mortel affront (s'écrie Laure), rien ne peut me sauver, El la mer n'a pas d'eaux assez pour m'en laver ! (l)

Ne dirait-on pas que Rotrou a pris mot pour mot l'hyperbole shakspearienne? — Et le meurtrier Hormisdas qui, sacrifiant son père à une ambition maudite, a « du même coup immolé le repos » (2) , ne rappelle-t-il pas Macbeth qui, tuant Duncan, a assassiné le sommeilï Cependant, on peut assurer que Rotrou ne connaissait nullement les œuvres de Shakspeare, alors ignorées chez nous. S'il les eût lues, avec quelle enthousiaste franchise il en eût parlé 1 De quel accent ému il eût salué son maître en tragédie, lui qui rendait un si complet hommage à Plaute, père du comique ! Non ; nos rapports politiques avec l'Angleterre ne profitaient point aux importations de la littérature anglaise, et Buckingham, parmi son opulent bagage d'ambassadeur à la cour d'Anne d'Autriche, n'avait caché aucun exemplaire de Macbeth ou de Beaucoup de bruit pour

(1) La mer y passerait sans laver la souillure;

Car l'abîme est immense et la tache est au fond.

(A. de Musset.)

(2) Cosroès, act 2, se. 1.

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rien, ni même de Romeo et Juliette. Mais Rotrou, quoiqu'à un degré assez éloigné, est poète de la famille de Shakspeare, surtout par ce mélange de raffinement et de grossièreté, d'éclat et d'ombre, de mauvais goût érudit el de simplicité nerveuse qu'on remarque en bien des endroits de son théâtre ; par cette intensité de vie qui dévore certains de ses personnages ; par des traits naïfs et étranges, d'apparence négligée, remplis d'un sentiment profond qui nous va droit à l'âme et nous rend tout songeurs.

Veut-on des preuves à l'appui? Voici d'abord une reine de Dalmatie, Arthémise, qui, délaissée par le roi de Hongrie, dont elle était auparavant recherchée en mariage, exhale sa douloureuse colère en ces termes :

Depuis notre départ de ce bord étranger, De ce bord où préside un esprit si léger, Nous avons vu dix l'ois sur le rivage More Et rougir et pâlir le beau teint de l'aurore, El mon front seulement est peint d'une couleur Qui ne s'effacera qu'avec ma douleur.

Que n'ai-je déjà fait, en l'ardeur qui m'enflamme , A ce perfide roi vomir le sang et l'âme ! Ma main, ma propre main lui percera le flanc ; Je mangerai son cœur et je boirai son sang : Et lorsque du pays de ce lâche monarque J'aurai fait un désert sans nom et sans remarque, Quand on aura pavé tous les chemins de corps, Qu'on nommera ces lieux la province des morts, Mes bras seront lassés, ma douleur soulagée ; J'aurai puni le traître, et je serai vengée I

(Heureuse Constance, act, 3, se. 2).

Ces rages de l'orgueil offensé, cette brutalité de langage succédant à la recherche, cette barbarie cultivée ne paraît-elle pas un écho des drames de Sbakspeare?

Même observation à propos de certains éclats de jalousie. Dans les Occasions Perdues, la reine Hélène , surprenant Isabelle, dame de sa cour, en rendez-vous avec Clorimand, dont elle-même est éprise, la regarde un instant en silence, d'un œil farouche, et violemment :

Trouvez-vous des douceurs aux bouches étrangères ?

s'écrie-t-elle ; puis, insensible à l'embarras d'Isabelle rougissante, elle l'accable de mépris et d'ironie, sans retenir à temps les gros mots (1). On sait que les personnages les plus augustes de Shakspeare ne ménagent pas non plus les injures ni les obscénités.

Parmi les créations durables de Rotrou, ce Ladislas, qui sera le type de nos amoureux tragiques, n'a-t-il pas une exubérance de sève, une fougue de passion, une véhémence et parfois une crudité de paroles qui le font ressembler à Othello? Et l'amant de Laure, le prince Orantée, aîné de Ladislas, si prompt à menacer du poignard son confident, qui risque une réflexion sage, le brillant et impétueux Orantée, en rapport de situation avec Claudio, n'a-t-il pas aussi avec lui des rapports de physionomie et de caractère ?

(1) Act- 4, se. 5.

Prenons enfin, dans le rôle d'Orantée môme, un exemple de ces traits singuliers, placés habituellement au bout d'une tirade, et qui, jetés là comme par hasard, nous pénètrent d'une émotion d'autant plus puissante que le poète n'a pas l'air de chercher l'effet. Assis sous les fenêtres de Laure, où il est entraîné malgré les serments d-e l'honneur, le prince invite son ami Octave à le divertir par quelque histoire galante. Octave commence; mais Orantée, en véritable amoureux, l'interrompt aussitôt pour rapporter l'histoire à son amour et se l'appliquer :

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