CHAPITRE V
Imitations anciennes i Rotrou imite de Plante 1rs
Mènechmes, l'Amphitryon et les Captifs; deSénèqne l'Hercule mourant; de Sophocle î Antigone ; d'Euripide llphigénie — Mérites et défauts de ces imitations.
Le premier ouvrage que Rotrou imita de l'antiquité (1632) est de Plaute ; deux autres emprunts au même auteur succédèrent en 1636 et 1638, et nous voyons qu'en 1641 notre poète jetait encore les yeux sur « deux ou y> trois pièces qui ne devaient rien à celles qu'il avait déjà » mises en notre langue. » Son admiration pour Plaute était sans bornes. « Il est impossible de s'égarer » dit-il « sur les pas de cet illustre père du comique : ce qu'il a i> fait de beau l'est au plus haut point, et ce qui ne l'est pas d absolument pour lui Test parfaitement pour nous. Il t> nous passe de si loin aux endroits même où il se néglige, j> que nous serions assez riches de ce qu'il jette et assez » parés de ses défauts. Enfin, c'est de lui qu'un auteur » célèbre a dit que si les Muses avaient voulu parler lalin, » elles auraient parlé comme lai (1). » Nous accordons qu'il y a dans ce jugement un peu de la reconnaissance du
(1) Préface de la Clarice.
moderne pour l'ancien dont « les originaux lui avaient » toujours si bien réussi » ; mais nous y sentons en même temps l'estime loyale, le penchant irrésistible du poète pour un génie sympathique au sien. Pourquoi non ? N'existe-t -il pas quelque relation de talent entre Rotrou et Plaute? Tous deux n'ont-ils pas la facilité et l'énergie, mais aussi l'imagination prompte et l'excès d'expansion? Cependant lorsque Rotrou imite Plaute, il réduit, il émonde, il corrige ; son goût est plus voisin de la justesse et sa langue de la pureté que dans le reste de ses ouvrages; ce qu'il ne retire pas du commerce des Espagnols et des Italiens, le vieux poète latin le lui donne, saine et vigoureuse raison, naturel, franchise du style; et s'il apporte à son modèle des retouches souvent sensées en vue de notre théâtre, c'est au modèle même qu'il le doit.
Les Ménechmes sont une «ingénieuse traduction libre (1) » et non une tiaduction littérale. Plaute y est généralement suivi scène par scène, excepté au cinquième acte: mais Rotrou fait des suppressions, des additions, des changements dans le ton et les caractères, — acheminement vers l'imitation tout-à-fait aisée et maîtresse de soi-même.
Le prologue a dispara. La pièce s'ouvre par le monologue du Parasite, qui a troqué son nom de Peniculus contre celui d'Ergaste : les premiers vers de la tirade sont de Rotrou; nous y relèverons en passant une image bril-
(1) Expression de M. Naudet,
DE JEAN ROTKOU. 99
lante et d'une couleur toute jeune, comme celles de nos poètes buveurs :
Je soumets toule chose à la beauté d'un verre Où Bacchus me paraît sous un teint plus riant Que celui du soleil n'est dessus l'Orient.
Ergaste n'a pas seulement des formes de langage, mais des idées différentes de celles de Peniculus : bien qu'il se déclare « l'amant des bonnes chères » et soit proclamé « grand videur de plats, grand rinceur de pots », ce n'est plus le parasite antique , abreuvé et repu à condition qu'il dira des bons mots ou servira de souffre-douleurs ; il tient déjà du valet de grande maison, riche en expérience, pauvre en illusions, philosophant sur les femmes dont il sait à fond les roueries coquettes, les résistances pour mieux succomber, l'inextinguible soif de l'or:
.. Le soleil jadis pour gagner ses maîtresses Leur montrait seulement l'or de ses blondes tresses!
(Act. 1, se. 2.)
Ergaste ne porte plus que moitié de la livrée de Peniculus : le voilà presque l'égal du valet de Ménechme Sosicle, Messénie.
Celui-ci est bien, comme dans Plaute, un serviteur modèle ; mais l'esclave latin montre de l'empressement par crainte des étriviôres ; le valet, déjà émancipé, est à la fois bourru et affectueux, grognon et dévoué, moins peureux, plus raisonneur :
S'il l'emporte sur moi, c'est d'un peu d'apparence, dit-il en parlant de son maître :
Les habits seulement font notre différence... La valeur en ce siècle est bien mal reconnue... L'esprit n'a point de rang ; le sort et la naissance Donnent toute la gloire et toute la puissance.
(Act. 5, se. 2.)
Et pourtant, — autre nuance de l'invention de Rotrou, — c'est ce mécontent, ce sceptique, cet ancêtre obscur de Figaro, qui adresse à Ménechme Sosicle, au sujet de leurs longues pérégrinations, ces reproches attendris:
Que ce temps ennuira vos parents désolés ! Depuis notre départ six ans sont écoulés. Songez quelles douleurs ont leurs âmes atteintes ; Imaginez leurs pleurs, figurez-vous leurs plaintes ; Qu'ils maudissent de fois ce voyage hasardeux, Où, pour leur rendre un tils, vous leur en ôtez deux!
(Àct. 2. se. 1.)
Du reste Messénie n'a pas moins de finesse et de perspicacité que le Messénion de Piaule : il en a même davantage lorsqu'il s'agit de démasquer la fourberie du cuisinier Cilindre (1), et que, voyant Sosicle stupéfait d'être nommé et connu du maître-queux à première rencontre, il « s'étonne de cet étonnement. »
La courtisane Erotion est devenue une jeune veuve, Erotie, spirituelle, coquette, de bonne conduite pourtant, n'endurant pas une licence de geste ou de parole, exigeant
• (1) Monsieur, n'en douiez pas, les peuples de ces bords
Som des démons cachés sous des formes de corps, etc.
(Act. 2, se. 2.)
DK JEAN ROTROU. 101
que l'on se restreigne aux termes d'amitié; ni prude, ni vicieuse, femme assurément, car elle se plaît à être louée, à recevoir des cadeaux, mais n'ayant pas les mains crochues, et remplie de déférence filiale envers ses parents, dont elle tient à prendre l'avis pour se décider à un second mariage. Ménechme Ravi, qui lui fait la cour, est un amant de bonne compagnie, respectueux et galant. Mais courtiser une jolie veuve, fût-ce en tout bien tout honneur, n'en constitue pas moins un délit d'infidélité conjugale, et Orasie, femme de Ménechme Ravi, est jalouse : elle l'est autrement que l'épouse romaine, avec plus de hauteur et d'indignation, avec le sentiment de son égalité, et sur un ton tragique (1). Le langage du père de cette femme délaissée sera aussi celui de la tragédie : au lieu de nous être présenté dans un monologue familier, il paraît brusquement en scène, et, d'un air d'autorité magistrale (2), s'adresse sévèrement à sa fille et à son gendre :
Il faut donc que toujours les importunes flammes De la dissension désunissent vos âmes, etc.
(Act. 4, se. 2.)
Dans Plaute, il traite sa fille seule d'une façon presque dure; quoique sortie de son sang, elle est femme, c'est-àdire, selon la loi, un être inférieur : il lui défend d'épier son mari; il excuse et justifie si bien Ménechme d'avoir
(1) Act. 3. se. 3.
(2) Ce père a quelque cuose du vieil Horace de Corneille; — et il est son aîné de sept ans.
une maîtresse, que la pauvre trahie ne peut s'empêcher de s'écrier : « Tu dois me protéger et tu plaides sa cause! » Chez Rotrou, il engage Orasie à la patience, à la confiance, à des redoublements de soins et d'amour pour retenir au logis le mari volage :
Enfin aime-le bien, et tu seras aimée !
Et dans ses reproches au mari, qu'il réprimande en particulier, il parle du mariage comme un moraliste convaincu, presque avec l'accent d'un prêtre :
Mon fils, ce nœud sacré qui joint vos destinées Vous doit l'aire aulremcnt employer vos années, etc.
(Act. 4, se. 6.)
Au dénouement enfin, Orasie se réconcilie avec Ménechme Ravi, et embrasse fraternellement Erotie, fiancée à Ménechme Sosicle, qui ne sera plus réduit à se demander plaisamment : « Serais-je marié sans m'en être aperçu? » Cette dernière scène, habilement arrangée, ramène, pour le tomber du rideau, tous les personnages sur le théâtre, tandis que chez Plaute la reconnaissance des jumeaux se fait devant le seul Messénion.
Que manque-t-il donc à l'imitation de Rotrou parmi ces diversités qui la distinguent de la pièce latine? Je ne sais quoi de plus léger, de plus gai, de plus français. Il eût fallu changer le lieu de la scène, modifier entièrement les mœurs des acteurs, ne pas être en même temps à Rome et à Paris. C'était trop peu de
DE JEAN KOTROU. 103
retrancher les développements qui concernent les clients et les patrons, d'attarder le parasite à une bataille de laquais et non à une assemblée du peuple : nous n'eussions rien voulu d'antique que le sujet. Regnard (1705) a été plus entendu. Dans son prologue, Plaute, conversant avec Apollon et Mercure, s'exprime ainsi :
.... Les caractères, Les esprits, les mœurs, les manières, En près de deux mille ans ont bien changé !... Une pièce de moi, je crois, ne plairait guère,
A moins qu'Apollon ne fit choix
D'un auteur comique et françois Qui put accommoder le tout à sa manière, Portir la scène ailleurs, changer, faire et défaire.
Regnard donc fait et défait; il diminue l'élément comique en supposant l'un des Ménechmes instruit de la présence de l'autre, tandis que dans Plaute chacun des acteurs taquine tour à tour les Ménechmes ignorants et étonnés tous les deux; mais il peint uniquement les mœurs de son siècle, et ses jumeaux sont bien « habillés à la française »(t): ceux de Rotrou n'ont qu'un costume mipartie ancien et moderne qui gêne leur démarche et leur tournure.
Les Sosies (1636), sujet mythologique, n'exigeaient pas une transformation de mœurs aussi complète : Rotrou modifie cependant les principaux personnages, et, tout en
(1) Expression que Rotrou applique avec un peu trop de confiance à ses Ménechmes, dans la dédicace de la pièce au comte de Belin.
suivant encore Plaute de très-près, il tend à rehausser les détails et à élever le ton de la comédie ; « vocem comœdia tollit. »
Un prologue précède sa pièce, comme la pièce latine ; mais ce prologue n'est point minutieusement débité par Mercure afin de mettre les spectateurs au courant : l'idée et le premier mouvement du morceau sont empruntés à Y Hercule furieux de Sénèque; c'est Junon qui parle, une Junon dessinée d'après celle de Virgile : « quœ Divûm incedit regina », offensée, jalouse, dédaigneuse et courroucée, « veuve d'un époux qui ne mourra jamais, »' et qui lui ôte les saints baisers dûs à l'hyménée. L'orgueilleuse déesse garde cette attitude hors de la scène, et lorsque Mercure, en un récit très- coloré qui est comme le drame satyrique de la comédie sérieuse de Rotrou, nous dépeint la joie rabelaisienne des Dieux, la kermesse olympienne célébrée en l'honneur de la naissance prochaine d'Hercule, « Junon seule », dit-il,
Se promène à l'écart un peu loin de la troupe.
Le Mercure de Rotrou n'est pas sans cesse à découvrir, ainsi que celui de Plaute, le ressort théâtral, et à détruire l'illusion ou à réveiller l'attention des spectateurs ; il joue sincèrement et discrètement le rôle de compère. Son Sosie est plus goguenard, plus raisonneur et plus poltron ; il gémit sur les injustices du maître envers son esclave, sur les misères du servage où, « pour dernier malheur, od
DE JEAN R0TR0U. 10î>
défend encor la plainte à la douleur » ; il s'égaie des mésaventures conjugales d'Amphitryon; il termine la pièce par de joyeux propos, et au milieu de tout cela, calculateur comme le Sganarelle du Festin de pierre, il ne perd pas de vue ses intérêts :
Enfin, je suis doublé ! Doublez aussi mes gages. (1) L'Alcmène française a plus de dignité que l'Àlcmène latine ; à les comparer, c'est elle la vraie matrone antique, mais avec un vernis du monde distingué et de la bonne compagnie du XVII' siècle ; susceptible dans son juste orgueil et sa vertueuse pudeur, s'indignant en reine de tragédie, aimante pourtant, spirituelle, capable de répondre aux compliments empressés de Jupiter par un compliment délicat où elle exprime sa vive et chaste affection pour son mari en même temps qu'elle semble pressentir autour d'elle quelque chose d'extraordinaire :
Si je vous l'ose dire et si j'en crois mes yeux, Le temps, qui détruit tout, vous est officieux; Il semble que ce corps tienne des destinées L'heur de ne vieillir pas avec les années, Et ce teint, que les soins ne sauraient altérer, Jette un éclat nouveau qui vous fait révérer.
Jupiter est plus passionné chez Rotrou ; il aime réellement Alcmène :
Avecque ce baiser, je te laisse mon âme ! C'est mieux qu'un caprice qu'il a satisfait ; il l'avoue dans
(1) Act. 3, se. 5.
106 ES Al SUR LES OEUVRES DRAMATIQUES
un monologue à la gloire de l'Amour (1). 11 ne montre pas froidement, à la façon d'un roué en bonne fortune, le jeu de la machine dramatique : il est amant, il est Dieu, tendre et séduisant, grave et majestueux. Les strophes qu'il prononce, quand il apparaît après un éclat de tonnerre et déclare sa divinité, ont de la grâce et de la grandeur :
Roi monarque des rois, Dieu souverain des Dieux, Pour tirer ton esprit de peine
(Il parle à Amphitryon)
Et soutenir l'honneur d'Alcmène, De mon trône éternel je descends en ces lieux. Je suis le suborneur de ses chastes attraits,
Qui sans l'emprunt de ton image,
Quelque beau que fût mon servage, Pour atteindre son cœur aurait manqué de traits.
(Act. 5, se. 6.)
Enfin Amphitryon est un général honorable, escorté de braves capitaines , irritable, un peu vantard (défaut que l'on passe à ceux de son métier), et non plus un trembleur flanqué de son éternel pilote Blépharon.
L'acte le moins imité est le cinquième : le dialogue entre Mercure et Sosie, l'un battant l'autre qui s'est imprudemment faufilé à la cuisine pour « excroquer la fumée » des plats ; le monologue de Sosie tranchant du matamore après que son second moi a disparu; la sortie de Jupiter, la rentrée du véritable Amphitryon et la surprise des trois capitaines sont imaginés par Rotrou. Le récit
(1) Act. 3, se. 1.
de la naissance d'Hercule est dans Plaute, mais moins solennel et moins poétique. Qu'on joigne à cela bien des traits excellents semés en toute la pièce, et l'on avouera qne Rolrou, dépourvu de verve comique soutenue, trop sérieux et tendu quelquefois, n'est pas sans mérite d'invention plaisante ou noble.
Pour les Captifs (1638), comme pour les Ménechmes et les Sosies, il a conservé l'action principale et les principales scènes de Piaule ; mais il a plus changé dans cet ouvrage que dans ses deux autres imitations. Ces changements sont-ils adroits? Il s'en faut de beaucoup. Plaute annonçait que sa pièce n'était pas sur un sujet rebattu et qu'on n'y voyait aucun des personnages consacrés : Rotrou , mêlant des épisodes d'amour à l'histoire des captifs, gâte la simplicité du modèle latin et commet ici une énorme erreur de goût. Encore si l'amour de Philénie, pupille d'Hégée, pour l'esclave Tyndare, s'exprimait toujours naturellement ! Mais que de fois il se perd dans le romanesque et la subtilité! Pas n'est besoin d'aller au-delà de la scène d'exposition pour s'en convaincre ; on y lit une définition de l'amour en vingt-deux antithèses consécutives, qui devaient faire pâmer les précieuses. Quant à la passion du geôlier Pseudole pour la servante Célie, elle est du dernier grotesque : un geôlier romain, un gardien d'esclaves qui fait des vers et rime des madrigaux I Voilà pourtant à quelles ridicules disparates les inclinations du public, habitué
aux comédies d'intrigue amoureuse, condamnaient un pauvre auteur!
Le ton mâle et touchant de l'œuvre latine avait dû plaire à Rotrou. Plusieurs scènes des Captifs sont en effet écrites d'un style noble ; et le dévouement de Tyndare a quelque chose d'héroïque. Plaute ne se proposait pas cette fois d'égayer le peuple, mais « d'apprendre aux bons à devenir meilleurs. » Avec plus d'art et de travail , avec plus d'indépendance , Rotrou pouvait écrire sur le sujet antique une tragi-comédie de mœurs et de couleurs modernes où son vers familièrement énergique eût été à l'aise ; mais ses changements sont gauches et insuffisants. Le rôle du parasite Ergazile, qu'il a conservé, se maintient bien dans le ton comique avec de plaisantes additions : ce « fils de la faim , » qui , à son tour, « porte sa mère depuis plus de trente ans, » a des mots assez drolatiques ; il proclame fou qui ne changerait pas « une liberté maigre en un servage gras» : est-il à jeun ? n le moindre bruit l'abat ; une mouche le blesse » ; lui donne-t-on , à l'heure des réjouissances , le gouvernement de la cuisine? il n'écoute aucune observation : « Je veux où je préside être César ou rien. » Mais c'est là un fantoche suranné que Rotrou n'a pas grand mérite à faire mouvoir.
Eh quoi ! nous bornerons-nous à louer la pureté du style des Captifs*! l'ouvrage est digne de mieux. L'amour,
dont nous avons critiqué l'expression fausse et outrée , y parle aussi un langage émouvant et vrai. Tyndare, lorsque Philénie le vient visiter dans sa prison , décrit avec une sombre énergie la malédiction qui pèse sur un captif et sur son amour (l); mais tout captif qu'il est, Philénie l'aime, et reconnaissant qu'elle ne peut l'épouser, veut au moins lui demeurer fidèle : on prétend la marier au fils retrouvé qu'elle croit être un autre que Tyndare; elle répond avec beaucoup de noblesse et de sens:
De votre fils un jour vous en auriez du blâme , El vous lui donneriez une mauvaise femme , Puisqu'un hymen contraint fait, par nécessité, Une source de maux de la même bonté, etc.
Un autre sentiment, l'amour filial, n'est pas rendu d'un accent moins ému par le jeune Chrysophore, ramené auprès de son père Philocrate :
Moi, j'ai bien moins senti les malheurs de la guerre,
A me voir éloigné de ma natale terre ,
Privé de liberté, de repos et de biens,
L'esprit chargé d'ennuis et le corps de liens,
Qu'à savoir la douleur que vous en avez eue
Et me voir séparé de votre chère vue.
Quand j'ai prié les dieux d'apaiser leur courroux,
Je ne leur ai jamais redemandé que vous,
El quand j'eusse avec vous fait perle d'un empire,
Je vous eusse plaint seul el trouvé seul à dire!
(Act. 5, se. l.)
(1) Act. 4, se. 5.
Malgré ces passages remarquables, les Captifs nous paraissent inférieurs aux Ménechmes et aux Sosies. L'imitation y est peut-être en un sens devenue plus libre , mais au détriment de la vraisemblance. Rotrou, en compliquant le drame de Plaute, ce « digne homme » qu'il estimait si parlait poète , n'avait pas la conscience de son erreur littéraire. Rejetons la responsabilité de cette faute sur les auteurs espagnols dont il imitait simultanément les productions toujours en vogue, subissant de ce côté une influence nuisible au pur sentiment de la belle antiquité.
Imiter Sénèque, ce n'était pas faire infidélité à l'Espagne, et dès l'année 1632, alors qu'il essayait d'habiller les Ménechmes à la française, Rotrou soumettait au public , dans son Hercule mourant, « une seconde édition revue, corrigée et augmentée (1)» de Y Hercules OEteus. Etrange idée d'avoir choisi la plus longue, la plus fastidieuse , et la moins dramatique des tragédies de Sénèque pour l'adapter à notre théâtre ! Aussi croirait-on que Rotrou y vit plutôt une matière de versification grandiose à traiter, qu'une pièce à traduire en la modifiant selon les besoins de la scène française. Chose digne de réflexion! L'éclat des vers de Sénèque, littérateur de décadence, éblouissait et séduisait nos premiers poètes dramatiques : et cela ne fut pas sans conséquences. « C'est Sénèque, » observe le P.
(l) Expression du P. Brumoy.
DE JEAN ROTKOU. 1 I 1
Brumoy « qui a monté le tragique français au ton qu'il a » pris depuis dans son plus beau siècle. » Rotrou n'a pourtant point suivi servilement l'auteur ancien : les tirades sont raccourcies, les hyperboles amoindries, l'étalage mythologique et géographique restreint; le ton est plus simple , quelquefois trop familier ; les chœurs ont été rejetés et certains récits mis en action ; enfin l'épisode ajouté des amours d'iole et d'Arcas, s'il n'est pas très-ingénieux, prouve du moins que Rotrou avait senti les lenteurs de Sénèque et voulait animer son œuvre; mais ce n'est pas sans doute à cette addition que sa tragédie dut de réussir.
Il n'a fait aucun emprunt direct à Sophocle, qui, dans ses Trachiniennes, nous expose plus longuement la jalousie de Déjanire que le retour triomphant et l'horrible fin d'Hercule. La Déjanire grecque est une grande figure, et l'intérêt s'attache principalement à elle parce qu'elle représente une passion de tous les temps et exprime un sentiment humain éternel. Les progrès de sa jalousie, causée d'abord par l'absence d'Hercule, puis envenimée par l'arrivée d'iole, personnage muet, en qui elle devine aussitôt une rivale ; ses efforts pour regagner, au moyen de la tunique funeste, l'amour d'un époux oublieux, telle est la première partie de la pièce de Sophocle. Hercule ne paraît en scène que lorsqu'il subit déjà la torture du vêtement empoisonné. Déjanire, à l'instant affolée de douleur, se
tue : Hyllus assiste seul aux souffrances suprêmes de son père, qui, avant de monter sur le bûcher, lui confie Iole, l'innocente captive.
Dans Rotrou comme dans Sénèque, Hercule ouvre la tragédie, et à la fin d'un pompeux monologue nous apprend qu'Iole l'a subjugué. Ensuite notre poète, s'écartant de son modèle, amène successivement une scène où Déjanire accable de reproches son infidèle époux, qui se défend comme un bourgeois de morale facile harcelé et agacé par une femme acariâtre ; puis une scène où Hercule, « appuyé sur les genoux d'iole qui travaille en tapisserie, » — souvenir flagrant d'Omphale, — lui débite des madrigaux parfumés de lis, d'œillets et de roses, et presse l'ingrate, l'inhumaine, la cruelle, de couronner sa flamme; sur quoi Déjanire, rentrant en furieuse, lance au « grand Mars surpris avecque sa Vénus » des mots de bourgeoise piquée au vif qui arrachent à Hercule cette exclamation d'homme ennuyé: « 0 la femme importune! * et pour terminer, le héros incontinent, irrité de ne recevoir d'iole aucune faveur par la persuasion, la menace des dernières violences et lui signifie qu'il se vengera en t égorgeant » devant elle Arcas, « ce beau fils, ce mignon préféré ! »
Décidément cet épisode est une malheureuse addition. Dans Sénèque, Iole captive ne paraît qu'au début, pour se plaindre de sa beauté infortunée; elle ne donne lieu à nul mouvement risible ou odieux. L'Hercule de Rotrou, pitoya-
DE JEAN HOTROU. 113
ble lorsqu'il roucoule son amour aux pieds de la pauvre jeune OEohaiienne, nou> exaspère quand il s'emporte contre el'e ; toute celle parlie de la pièce est manquée et choquante. L'expression de la jalousie de Déjanire vaut beaucoup mieux ; elle est plus naturelle : Rolrou s'y rapproche de Sénèquc, qui lui-même se souvenait de Sophocle, quoiqu'il n'en eût pa< le pinceau discret et mesuré. L'image de Déjanire égarée, courant çà et là dans le palais, renversant tout, brisant tout, criant, changeant de visage à toute minute, est copiée du latin; Rotrou baptise seulement la nourrice du nom peu antique de Luscinde, que Molière jugera si beau à médicamenter. La grande scène entre Déjanire et cette Luscinde est aussi du Sénèque traduit, ou, si j'ose dire, condensé; mômes attitudes de l'épouse offensée, exhalant sa colère et ses plaintes sans entendre les conseils réconfortants de sa vieille compagne; mômes éclats d'orgueil tragique; môme récit de la mort de Nessus. Mais Rotrou relève par un trait expressif sa peinture de la jalousie féminine ; il introduit Iole suppliante, qui tente de se justifier, de prouver qu'elle résiste à Hercule, et qui s'offre à mourir pour attester son innocence : Déjanire refuse de la croire, la repousse, et s'en va fièrement, la laissant pleurante, atterrée. Par malheur, après cette sortie pathétique, Arcas parait « à une fenêtre » (est-ce donc de là qu'il s'adresse à Iole ?), et nous voilà revenus aux fadeurs langoureuses, aux subtiles protestations de fidélité jusqu'à la mort, en plein mauvais goût. 8
N'allons pas plus loin dans cette analyse. Rotrou a emprunté le dessin général et traduit les scènes capitales de Sénèque. Il a vigoureusement exprimé la jalousie, la démence de Déjanire, et ajouté à la peinture antique un coup de pinceau éloquent, qui nous dédommage un peu de son Arcas de ruelle. Sou Hercule parle bien quand il ne parle pas d'amour, et d'un air moins emphatique que l'Hercule latin. Mais la tragédie dégénère trop souvent en comédie ou en élégie, et l'auteur, qui fait preuve de quelque goût quand il corrige les hyperboles latines, n'eût point, s'il eût suivi Sophocle, ridiculisé le fils de Jupiter et d'Àlcmène par une absurde passion de roman : mal lui en a pris de ne point adopter le modèle grec.
" VAntigone (1638) n'est pas non plus, malgré l'identité du titre, une pure imitation de Sophocle ; Rotrou a réuni en une seule pièce deux actions différentes, dont l'une servait de matière à VAntigone de Sophocle, l'autre aux Phéniciennes d'Euripide: son ouvrage est une« grande et vaste » histoire de plusieurs faits, un choix de belles scènes: » mais ces scènes, avec toute leur beauté, ne forment » pas un tout qui soit beau et touchant, à force d'être trop » l'un et l'autre, s'il est permis de parler ainsi. » Racine, avant le P. Brumoy, et plus nettement, avait dit que la tragédie de Rotrou est remplie de quantité de beaux endroits, mais que la duplicité d'action lui avait pu nuire.
Il est évident que la pièce française résume les deux piè-
ces grecques ; mais contient elle vraiment une double action? Oui, si nous la jugeons d'après les lois sévères des tragédies de Racine; non, si nous nous plaçons à un point de vue plus large et si nous considérons l'ensemble du sujet. L'unité de l'ouvrage est dans le rôle d'Antigone, qui domine le reste : l'amitié de cette tendre et courageuse fille pour son frère Polynice ; l'ensevelissement du cadavre malgré la défense du tyran ; l'expiation inique de cet acte pieux, telles sont les trois phases de la tragédie. Accordant moins de développement à la haine des frères ennemis, Rotrou, sans trop violer même nos règles, a pu représenter dans une seule pièce la lutte d'Antigone contre Créon, et sa fin héroïque : il a écrit comme une chronique théâtrale, où la virginale figure forme le centre et rassemble sur elle l'intérêt.
Il ne s'en est pas tenu à Sophocle et à Euripide: il a imité aussi les Phéniciennes de Sénèque notamment pour l'entrevue d'Etéocle et de Po'.yuiee devant leur mère, et le poème de Stace pour l'épisode de la sépulture; par ce dernier emprunt, il ajoutait aux personnages consacrés sur la scène le personnage nouveau d'Argie, fille d'Adraste et femme de Polynice. La simplicité giveque touchait moins nos vieux auteurs que l'apprêt et la déclamation des Latins de la décadence ; aussi, bien que Rotrou ait suivi Sophocle dans la seconde partie de son ouvrage et traduit à certains endroits le poète athénien (interrogatoire d'Antigone; plai-
doyer d'Hcrr.on), entre Sophocle et Sénèque, quand tous deux traitent une même idée, il n'hésite pas et préfère Séneque; témoin la scène d'entrevue des deux frères. Toutefois, il est à remarquer que Rotrou, selon sa coutume, abrège et corrige cette scène, et qup, d'autre part, supprimant le personnage d'OEdipe, qui paraît au moins à la fin des Phéniciennes d'Euripide et encombre celles de Sénèque par d'interminables déclamations, il témoigne de quelque jugement dans l'imitation de modèles très-divers et trèsinégaux. Nous n'allons pas jusqu'à dire que ^on g< ût soit sûr. « Aux traits naïfs et vrais de la Muse grecque, aux » subtilités et aux exagérations r'e la Muse latine, il môle >» encore les fadeurs amoureuses qui plaisaient à la Melj> pomône française (I). » Les conversations ampoulées d'Àntigone et d'Hémon (2) ; les monologues du jeune amant (3); ses éclats de colère en présence d'Ephise, un confident, à la nouvelle de l'arrêt de mort de son amante ; la scène du tombeau exposée à nos yeux, sont autant d'innovations d'un effet parfois dramatique, mais qui altèrent l'antiquité. La Thébaïde de Racine (que ce soit là l'excuse de Rotrou) n'est pas plus grecque: Hémon s'y entretient tout aufsi tendrement avec Antigone, et après que, lâchant de séparer les deux frères, il a été frappé d'un coup involon-
(1) M. Palin. Tragiques grecs.
(2J AfUl, se. 4.
(3) Acl. 5, se, 1, etc.
DE IEAN nOTUOU. 1 17
taire par Eléocle, après qu'Antigone s'est tuée de désespoir, nous découvrons à Hémon un rival amoureux, en qui ? En Créon, son père ! De Rotrou et de Racine, en cette occasion, le plus romanesque n'est pas celui qu'on pense; et Rotrou a pour lui, dans la vaste conception de son œuvre, quelque chose du grand souffle d'Eschyle qui nous le fait préférer.
Le caractère le plus profondément modifié dans l'exécution est celui de Polynice, qu'il nous montre implacable, avide du sang d'Etéocle, effrayant son beau-père et sa femme par ses résolutions forcenées, odieux aux Thébains, tout l'opposé du Polynice un peu mou d'Euripide, cependant capable de pleurer au moment de quitter ceux qu'il aime; ainsi, lorsqu'il embrasse Argie pour la dernière fois :
Adieu, vous que mon coeur aima si tendrement
Et que le ciel doua d'une vertu si rare !
Un éternel adieu peut-être nous sépare ;
Mais montrez votre force à dompter vos douleurs
Et ne m'obligez pas à la honte des pleurs !
Act. 1, se. 6.)
En vain Polynice se raidit; il a les armes aux yeux, l'humanité reprend un instant ses droits sur lui, et l'émotion du guerrier féroce est d'autant plus communicative qu'elle est plus inattendue : ce retour des doux sentiments de la nature en un cœur qu'on aurait cru de fer est une heureuse idée de notre poète. Polynice continue de se
troubler et de nous émouvoir en se tournant vers Adraste; il lui demande de dérober son corps à la dent des bêtes fauves, et ce souci de la sépulture, à laquelle les anciens attachaient un si haut prix, n'est pas d'un homme uniquement né pour haïr. Sa dernière pensée, trait délicat, appartient à Argie, l'épouse dévouée qui l'a entouré d'une saiDte affection et dont il n'était pas digne :
Trouvez-lui dans la Grèce un parti cligne d'elle ; Et que cet autre hymen lui puisse être aussi doux Que le premier fut triste et pour elle et pour vous I
Cette suprême renonciation ne fait-elle pas songer à Polyeucte « résignant » Pauline à Sévère? Polyniee, sans de telles marques d'attendrissement, n'eût mérité ni l'amour d' Argie, ni la préférence d'Àntigone qui lui envoie du haut des murs un salut si mélancolique et si touchant (1).
Rotrou, suivant d'assez près Sophocle dans ce qu'on pourrait nommer la seconde journée de son drame, n'a pas traduit les adieux d'Antigone à la vie; il n'a imité que la discussion entre la jeune fille et Créon, et les vers célèbres sur les lois éternelles, non écrites, supérieures aux lois
(1) "Une étroite amitié de tout temps nous a joints,
Qui passe de bien loin cet instinct ordinaire Par qui la sœur s'attache aux intérêts du frère; Et, si la vérité se peut dire sans fard, Étéocle eu mon cœur n'eut jamais taut de part.
(Act. 1, se. 4).
Polyniee, avancez; portez ici la vue, etc.
(Act. 2, se. 2).
DE JEAN ROTnOU. 1 19
des hommes. Antigone, après cette entrevue, ne reparaît plus en scène; on voit seulement, à la fin de la tragédie, Hémon se frapper sur les restes inanimés de son amante. Nous ignorons de quel air elle meurt : Rotrou, qui lui a prêté quelque extérieur de stoïcisme, n'aurait-il pas craint de lui faire regretter la lumière du jour, les sources de Dircé, la jeunesse et l'byménée? Montée au ton de Sénèque, sa Muse n'a pas su mollir à propos, et donner à Anligone ces larmes qu'elle trouvait pour Polynicc.
Quand nous parlons des vierges condamnées à périr dans la fleur de la jeunesse, notre souvenir ne sépare pas Iphigénie d'avec AnUgone. Rotrou imita aussi Vlphigcnieà Aulis d'Euripide. Ici, plus de mélange d'auteurs grecs et lalin< : un seul poète d'Athènes, le poète pathétique entie tous, sert de guide et de modèle pour l'ensemble et pour la plupart des scènes de la tragédie, que l'imitateur se contente d'approprier, s'il le faut, aux convenances de ses contemporain*. Il y a dans ces arrangements part pour la louange comme pour la critique.
De la première scène d'Euripide, Rotrou a composé tout son premier acte. Lui reprocherons- nous d'avoir de la sorte allongé l'auteur grec? Le monologue d'Agamemnon, qui commence la tragédie ; les allées et venues de deux serviteurs, Oronte et Amyntas ; l'entretien d'Agamemnon, u portant à la main une lanterne sourde, » avec Amyntas, et les confidences qu'il lui fait sur le rivage désert avant de
120 ESSAI ïin LES OUVRES DRAMATIQUES
lui remettre la lettre écrite pour retenir Clytemnestre à Argos ; les réflexions du roi des rois apiès le départ d'Amyntas, et ses ordres confus a Oronte qu'il voudrait envoyer à la poursuite du premier messager, forment une peinture imparfaite, sans doute, mais natu: clic, familière et varice des inquiétudes paternelles luttant contre !a raison politique.
Au deuxième acte, la dispute d'Agamemnon avec Ménélas et ces longues tirades où les arguments réfutent les arguments, est traduite d'Euripide; mais le rôle d'Ulysse appartient à Rotrou. 11 est plusieurs fois question d'Uly?se dans la pièce grecque. « Le fils de Sisyphe sait tout, » dit Agamemnon. « Figure-toi donc Ulysse, debout au » milieu des Grecs, leur révélant l'cracle de Calchas, la » promesse que j'ai faite de sacrifier ma fille à Diane, et v mon refus actuel ! » Ulysse est donc redouté, comme « souple, rusé, et du paiti populaire; » mais il n'entre pas en scène. Rotrou l'introduit à cô'.édu messager qui annonce l'arrivée de Clytemnestre et d'iphigénie, et lui fait prononcer un discours adro't, éloquent, dans lequel l'honneur de la Grèce et celui d'Agaraemnon sont victorieusement mis en jeu. Ce n'est pas là l'unique objet du rôle de ce personnage secondaire : au dénouement, il proclame son admiration pour le courage d'Iph;génie et raille si malignement Achille qu'il s'attire une provocation en duel. Il y a en lui de l'Ulysse d'Ovide, hautain, narquois et batailleur,
DE JEAN nOTROU. 1 "2 I
plus que de l'Ulysse d'Homère , jusqu'auquel Rotrou n'était pcul-être pas remonté : son accent et ses poses dégénèrent en rodomontades tragi-comiques qui ne sont pas, comme son éloquence, de tradition grecque.
Ménélas pareillement, dans sa discussion avec son frère, tourne au capitan. Néanmoins, pour déterminer Ulysse l'habile parleur à presser Agamemnon, il use d'une singulière supercherie en simulant une pitié subite et en faisant mine de pleurer sur le sort d'Iphigénie! 11 ne s'émeut dans l'âme qu'au cinquième acte, lorsque l'arrêtent irrévocable, le sacrifice préparé, la victime aux mains du grand-prêtre. Le Ménélas d'Euripide s'attendrissait dès les premières larmes d'Ag '.memnon et n'avait pas d'abord cette inflexible dur été, cette insistance boursouflée, ces recours à d'indignes moyens pour gagner la cause de sa vanité.
On se demande pourquoi Rotrou, qui était un oseur, et qui n'hésitera pas à dresser devant nous le sacr fiée interrompu par l'apparition de Diane, n'a pas imité l'entrée si gracieuse de Clytemnestre et d'Iphigénie sur leur char. Sa Clytemnestre est une reine d'allures un peu guindées, de langage maniéré, savante en pointes parfois hasardées, en comparaisons pastorales :
11 faut qu'en leur saison les roses soient cueillies : On les laisse au rosier quand elles sont vieillies !
(Aci. 3, se. 3).
Non qu'elle manque de sentiments vrais ; carsi Agamemnon,
désireux de l'éloigner, l'invite à reprendre sa place sur le trône d'Argos, elle sait lui répondre :
Vous couduis.cz les Grecs ; moi je conduis ma fille : Une mère est aussi le chef de sa famille. Partout où vous serez, je puis lever le front.
Mais cette noble fierté est gâtée par de fréquents accès de mauvais goût. Tout-à-1'heure elle raffinait ; maintenant elle déclame ; elle apostrophe l'honneur « noir poison delà vie. » Il faut ajouter, pour être juste, que du moment où Iphigénie court un péril avéré, les sentiments de Clytemnestre se dégagent, rayonnent, et son langage ardent, ses sorties violentes contiennent moins de recherche et d'emphase.
ïphigénie , après la première entrevue avec son père où elle s'abandonne à quelque expansion juvénile, devient trop vite une héroïne , à laquelle la mort n'inspire aucune terreur : « Mourir, » dit-elle,, « est un tribut que l'on doit » aux années. » Point de faiblesse; pas d'expression naïve de cet attachement à la vie qu'elle avoue si naturellement chez Euripide : quelques vers de son discours à son père attestent à peine une ombre d'émotion au souvenir de l'enfance radieuse ; puis aussitôt des reproches, de l'ironie, des paroles même assez inconvenantes dans la bouche d'une jeune fille; pas de prières, pas de larmes : elle donne à ceux qui l'écoutent une leçon de courage et d'âprelé. îsous ne la blâmons pas d'être vaillante en face de la mort :
DE JEAN nOTUOU. 123
nous voudrions qu'elle luttât pour s'affermir , comme l'Iphigénie grecque qui commence par pleurer et n'arrive à la résolution de bien mourir qu'après des regrets et des gémissements. C'est une stoïcienne de théâtre. « En France, » observe finement le P. Brumoy, « on n'aime pas » la vie moins qu'ailleurs ; mais il faut qu'on la méprise » pour la montre. »
Achille dans Rotrou comme dans Euripide n a jamais vu Iphigénie avant la rencontre à Aulis : il connaît déjà Clytemnestre , qu'il salue en cavalier si bien appris :
Madame, eh! depuis quand sont venus vos beaux yeux Du rivage d'Argos éclairer en ces lieux?
et que, par un retour de la pudeur grecque, ou par une réserve d'honnête homme du XVIIe siècle, il refuse respectueusement d'embrasser. Il ignore l'hymen projeté pour Iphigénie et pour lui ; il sJétonne, avec un sourire , « d'être marié sans son consentement; » mais il ne s'en fâche pas. Le déplaisir de voir qu'Agamemnon « voulant commettre un mal, le couvre de son nom, » est le premier motif qui le pousse à prendre parti pour la reine ; les prières de Clytemnestre se joignent à celte irritation , comme chez Euripide, dont Rotrou n'exagère pas encore le ton. Comme aussi dans l'auteur grec, Achille conseille à Clytemnestre d'employer la prière auprès d'Agamemnon
lv2i ESSAI SUn LES OEUVRES DRAMATIQUES
avant de recourir à la violence. Jusque là, sauf quelques tours de langage précieux, c'est l'Achille ancien. Il devient amoureux d'iphigénie à première vue,' par coup de foudre. L'Achille d'Euripide disait bien : « J'ai conçu un » désir plus vif d'être Ion époux quand j'ai connu ton » caractère; car tu as le cœur généreux; » mais il y a loin de ce vœu discrètement exprimé à l'éclat sentimental du personnage de Rotrou :
Beaux yeux, contre vos coups je ne suis plus Achille, Et celui qu'on a vu franchir tant de hasards Est aujourd'hui vaincu d'un seul de vos regards !
(Act. 4, se. 5.)
Ma'gré cette déclaration, malgré des menaces terribles contre quiconque osera de la main toucher Iphigénie , celle-ci, en parfaite héroïne, persiste à vouloir mourir, et défend à son chevaleresque adorateur de s'exposer pour elle. Ce courage surnaturel , qui triomphe de la mort, triomphe enfin d'Achille, jusqu'à l'instant où, voyant Iphigénie impassible devant l'autel de Diane, il jure de se « consoler » d'un coup d'épée; l'apparition de la déesse l'apaise, et change sa flamme profane en une sainte ardeur patriotique : tout cela sent son Amadis.
L'amour romanesque d'Achille; la fermeté théâtrale d'iphigénie ; l'adresse ironique d'Ulysse, tels sont les principaux changements imaginés par Rotrou , pas toujours avec bonheur. Nous ne pensons pas qu'il fût possible de
transporter intacte la tragédie grecque sur la scène française; mais il fallait, par la mesure et l'harmon/e, en faire une pièce capable de plaire en tout temps à un public français ; il fallait être moins à la mode du jour et développer les caractères avec plus de souci de cette simplicité dont le goût ne passe pas.
« On ne saurait trop s'étonner que Rotrou, qui consj> tamment était un grand génie et qui connaissait les an- » ciens jusqu'à les entendre et les rendre à la lettre, n'ait » pas voulu faire attention au plus essentiel, je veux dire ï au bon sens exquis de ces mômes anciens qui portaient d l'amour de la vraisemblance au point de lui sacrifier tout » ce que leur génie aurait pu leur dicter de beau hors de » sa place. Rotrou redoutait surtout, comme on le fait » encore de nos jours, cette extrême simplicité qui se contente de peu de matière (1). » C'est là, en même temps qu'un bel hommage au talent du poète, la très-juste critique de ses imitations grecques ei latines : les beautés qu'on y trouve ne sont pas éclairées de cette égale et sereine lumière qui nous ravit dans l'étude des œuvres anciennes. Mais de plus habiles viendront bientôt, qui, d'un art mieux exercé, éviteront les erreurs de Rotrou et tireront profit de ses bonnes inspirations.
(1) P. Brumoy, Remarques sur l'Antigotie de Sophocle.