‹ Essai sur les œuvres dramatiques de Jean RotrouChapitre 13 sur 22 · LÉLIE · texte numérisé non relu

LÉLIE

Et tu crois qu'il te parlait sans feinte?

Ergaste Sans feinte.

Lélie Àh ! si d'amour tu ressentais l'atteinte, Tu plaindrais moins ces mots qui te coûtent si cher, ele.

Molière, on le sait, a prolongé ce jeu de langage qui ne manque jamais son effet comique, et ce n'est qu'après sept ou huit de ces échos irritants qu'Octavedit à Sylvestre: « Ah! parle, si tu veux, et no te fais point de la sorte ar- » racher les mots de la bouche! »

Ce Silvestren'est pas l'habile homme qui tirera son maître d'embarras; il faut le secours deScapin, auquel Octave apprend sa passion pour Hyacinthe. L'histoire, comme toute histoire d'amour, s'égare un peu en détails, etSilvestre, obligé découper court : « Si vous n'abrégez ce récit, » dit-il, « nous en voilà pour jusqu'à demain; laissez-le moi » finir eu deux mots. » Ainsi Ergaste, lorsque Lélie s'attarde à conter ses aventures à Eraste, qui doit être de moitié dans la ruse ourdie contre le vieil Anselme, avait

dit:

Si de ce long récit vous n'abrégez le cours, Le jour achèvera plus tôt que ce discours ; Laissez-le moi finir avec une parole.

(Act. l,sc. 3.)

Ergaste est le Scapin de Rotrou. A lui l'honneur de tromper les barbons opiniâtres ! Indiquons brièvement le sujet de la pièce: Anselme, ayant appris au bout de quinze ans que sa femme et sa fille, enlevées par des corsaires, sont à Constantinople, envoie son fils les y chercher; mais Lélie ne va pas plus loin que Venise où l'amour l'arrête : il y épouse la belle dont les charmes l'ont subjugué, et de retour à Noie, il fait accroire à soi père que sa maîtresse

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est sa sœur, retrouvée seule, orpheline, en Turquie. Les deux amants vivent dans la maison d'Anselme et tâchent de sauver leur secret ; mais le vieillard a observé que son fils n'est plus le même depuis son grand voyage, et ce changement l'inquiète au point qu'il s'en ouvre à Ergaste, compagnon de route de Lélie : « En rachetant sa sœur » dit-il, « il acheta sa perte. Autrefois il étudiait; maintenant il demeure oisif; il fréquentait les églises ; on ne l'y voit plus jamais. » — « C'est que les Turcs, » répond Ergaste, « sont fort mauvais chrétiens, et que, chez eux,

... L'ont tient quiconque est autre qu'ignorant Pour Calalaméchis, qui sont gens de néant. »

— « Il ne quitte pas sa sœur, » reprend Anselme, « et tous deux se gaussent de moi 1 » — « C'est que là-bas, » riposte Ergaste, « on appelle

Urchec ou gens d'esprit ceux qui raillent le mieux. »

— « Soit ; mais je ne puis approuver ces baisers assidus, ces discours à l'oreille, ces tendres caresses, plus dignes d'un amant et de sa maîtresse que d'un frère et de sa sœur. » — « Les Mahométans appellent

... Tubalch cette ardeur fraternelle,

Ou Boram, qui veut dire intime et naturelle. »

— « S'il m'est permis enfin... » objecte encore Anselme. — - « L'usage de Turquie ! La loi Turque ! » réplique toujours Ergaste, jusqu'au moment où le vieillard perd patience,

et déclare que son fils et sa prétendue fille seront prochainement démahométisés chacun par un bon mariage (1). Cet aplomb impudent; cène explication didactique et drolatique; cette rouerie qui a réponse à tout; la joie qu'Ergaste éprouvera, dans le reste de la scène, à duper son maître et à lui dire, s@us le couvert d'autrui, des vérités désobligeantes, sont d'un valet du sang de Scapin.

Il se sert de la langue turque aussi bien que Covielle, et il a le talent supérieur de s'en servir à la barbe de personnes qui ont vraiment séjourné en Turquie. Géronte, arrivant de Constantinople avec son fils Horace, apporte à Anselme d'excellentes nouvelles de sa femme dont Lélie avait imaginé la mort; et comme il a passé par Venise, il reconnaît dans la prétendue sœur une belle servante d'hôtellerie. Anselme ne sait auquel croire, quand Ergaste, resté près de lui en compagnie d'Horace qui n'entend pas la langue de Noie, entame avec le jeune étranger un dialogue où il parle son turc de fantaisie; et comme Horace répond en turc véritable, Ergaste, traduisant les réponses à sa manière, prouve que Géronte est un menteur, un faussaire, un ivrogne. « Oui, » observe Anselme déjà plus d'à moitié convaincu, « le vin qu'il soufflait m'a porté jusqu'au nez. » — « Parbleu ! » ajoute le maître-fourbe, « écoutez plutôt! » et se tournant vers Horace : « Siati cacus naincon catalai mulai. »

(1) Act. 2, se. 2.

Horace Vare hec.

Eruaste à Anselme

Vous devinez ?

Il dit qu'ils sont entrés dans une hôtellerie. Où, trinquant à l'honneur de leur chère patrie, El d'un peu de bon temps régalant leurs esprits, Son père en a tant pris qu'il s'en est trouvé [iris, Qu'il n'en a pu sortir sans une peine extrême, Et ne pouvait porter ni son vin, ni lui-même.

Anselme T'en a-t-il pu tant dire en si peu de propos ?

Ergaste Oui, le langage turc dit beaucoup en deux mots.

(Act. 3, se. 4.)

« Tant de choses en deux mots ! » fait M. Jourdain, lorsque Covielle traduit le Belmen (1) de Cléante par une demande en mariage. — « Oui, » répond Covielle, « la langue turque est comme cela. Elle dit beaucoup en peu de paroles » Vous voyez que Covielle est un élève d'Ergaste, et qu'il a bonne mémoire.

Ces exhibitions de Turcs au théâtre n'ont pas perdu tout leur sel ; mais elles faisaient un bien plus grand effet au XVIIe siècle, lorsque Constantinople semblait encore une ville fabuleuse et les Ottomans des barbares d'un autre monde. Racine, en 1 672, composant une tragédie sur un événement contemporain, accompli en Turquie, se justifiait en

(1) Rotrou emploie également ailleurs les syllabes Bel men: mais, coïncidence plus remarquable, le premier mot turc forgé par Ergaste, cabrisciam, est presque le même que le premier mot du latin deSganarelle médecin malgré lui eabricias; et d'autres mots ossasando, nequei, nequet, sont à peu près reproduits par ossabandus, nequeis, nequer. Molière avait donc bien In la Stfurj

disant : « Nous avons si peu de commerce avec les princes » et les autres personnes qui vivent dans le sérail que » nous les considérons pour ainsi dire comme des » gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre (1). » Mais on connaissait les Turcs par leurs incursions vers le haut Danube et les ravages qu'ils poussaient jusqu'à Vienne, ou par les pirateries de leurs flottilles le long de toutes les côtes d'Europe. On les redoutait; on n'en parlait qu'à voix basse; on croyait sans cesse voir à l'horizon la poussière de leurs bataillons en marche , car ils étaient pour les peuples de l'Ouest ce que les Carthaginois d'Annibal furent pour les Romains avant Zama; ou, si Ton habitait une ville maritime , on s'imaginait toujours apercevoir au large les voiles de leurs bâtiments corsaires. La comédie vengeait par des plaisanteries ces terreurs trop fondées; les mannequins turcs, bafoués sur les planches, payaient pour les janissaires et pour les forbans qui n'en pouvaient mais : encore remarquerait-on au théâtre dans la conversation des personnages bons bourgeois, un écho des frayeurs réelles du dehors. « Je vous apporte, » dit Géronte, « une bonne nouvelle. » — « Quelle? j> réplique Anselme.

— Que le grand Turc n'arme point cet été Et veut faire alliance avec la chrétienté (2).

(1) Préface de Bajazet.

(2) La Sœur, act. 3, «c. 2.

Telle était la préoccupation générale, on se souciait peu d'être emmené en esclavage par un vainqueur farouche

Ce malheureux pays si funeste aux chrétiens.

La victoire de Saint-Gothard , à laquelle contribua si victorieusement un corps de gentilshommes français détruisit l'épouvantail , et assaisonna d'une sorte d'à-propos chez Molière les représailles scéniques inaugurées par Rotrou.

Mais une charge d'occasion, bien que fort égayante , ne vaut pas un trait comique de caractère, aussi durable que la nature humaine. Le sans dot d'Harpagon est de tous les pays et de tous les temps. Eh ! bien , le germe s'en trouve dans cette même pièce de la Sœur. Un vieux prétendant, Polydore, a demandé la main d'Aurélie, fille d'Anselme. « C'est vrai, •» dit le malin Ergaste ; « il a du bien, mais il est. pingre, mais il est cacochyme, mais il a mauvaise langue. » — « Que faire? » répond Anselme , ma parole me lie;

Joint qu'il s'offre sans dot d'épouser Aurélie.

— « Il ne fera jamais qu'un sot mari, » réplique le valet, « et Eraste, jeune, d'honnête famille, aimé de votre fille et qui brûle de l'épouser,

Vous fera la même offre et la prendra sans dot; Il s'enhardit hier de m'en toucher un mot.

ANSELME

Eraste!

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