‹ Essai sur les œuvres dramatiques de Jean RotrouChapitre 14 sur 22 · ERGASTE · texte numérisé non relu

ERGASTE

Non seulement sans dot mais sans habits encor !..

ANSELME

..Fais-le moi parler et concluons l'affaire.

(Act. 2, se. 2.)

Anselme ne joue pas un rôle d'avare durant toute la pièce; il n'a que ce travers, commun à beaucoup de pères , qui tiennent serrés les cordons de la bourse et seraient bien aises que leurs filles ne coûtassent rien à marier : les mots délectables et harmonieux de sans dot ne sont pas d'un comique aussi profond dans sa bouche que dans celle d'Harpagon; mais ils rendent si bien la pensée d'un Harpagon, que Molière s'en est emparé, et son Avare ne jette point d'autre réplique aux objections captieuses de Valère.

Plusieurs de ces rapprochements ont été faits par les critiques; mais personne, je crois, n'a relevé, dans Rotrou, cette esquisse d'une bégueu! e vaniteuse que l'on ne regarde pas, et qui s'applaudit de vous avoir soumis à son empire. Ecoulez Pamphile se défendant d'oublier Nise pour une rivale :

.... Le ciel est témoin que jamais ses transports, N'ont eu sur mon esprit que de faibles efforts. Toutefois j'entendis que son âme était vaine Jusqu'au point d'assurer que je flattais sa peine;

Même que de l'espoir d'un glorieux succès Son cœur entretenait ses amoureux accès, Et que sa vaine humeur, en celte frénésie, Recevait pour faveur la moindre courtoisie. (1)

N'y a-t-il pas là un premier crayon de cette femme savante qui minaude avec Clitandre , amoureux d'Henriette, de même qu'elle a minaudé avec Dorante, Damis, Cléonte et Lycidas, ses victimes imaginaires? Et savez-vous comment Rotrou a baptisé cette précieuse dont la silhouette, incidemment tracée par lui, serait devenue une des plus risibles figures du théâtre de Molière? Bélise !

Avec Racine et Molière, dont nous avons tenu à détailler d'autant plus minutieusement les emprunts (2) que ce sont deux poètes supérieurs, plusieurs auteurs de second ordre, en comédie ou en tragédie , ont mis Rotrou à contribution, et nous devons ici les mentionner. Le premier en date, antérieur même à Molière et à Racine, Quinault, fut aussi le moins réservé : ses Rivales (1653) calquent les Deux Pucelles. Non seulement il s'est approprié le canevas de la pièce et en a retracé exactement quelques situat'ons, mais il n'a pas pris la peine de changer des vers, des dialogues qu'il dérobe tout entiers : les deux nuiitresses trompées par un amant volage qui s'enfuit et qu'elles poursuivent,

(1) Céliane, act. 2, se 2.

(2) Il faudrait encore porter à l'actif de Rotrou, dans son compte arec Molière, des plaisanteries sur les maris « dissyllabes, que Molière appelle si lestement par leur nom. » Nous n'avons pas cru devoir en risquer ici la comparaison quelquefois scabreuse. Commepourle reste, Rotrou a transmis la n;atiùre ùson successeur, qui ue l'a point épuisée.

l'auberge , avec l'hôtesse avenante et l'hôtelier jaloux ; la rencontre imprévue du frère d'une des deux amantes trahies, et les maringes qui, après explications réciproques, arrangent les choses pour le mieux, il reproduit toute cette fable, y compris beaucoup d'expressions (1) de son prédécesseur. Qu'il se servit du sujet des Deux Pucelles , rien d'étonnant ni de blâmable, puisque l'original provenait d'Espagne : mais commettre des plagiats évidents, copier à chaque page et sans vergogne! Il fallait qu'il eût peu de scrupules de conscience, et que déjà trois ou quatre ans après la mort de Rotrou, telles de ses pièces, à demi enfouies dans l'oubli , fussent une raine à exploiter pour ses successeurs. Où donc est la part de Quinault dans ses Rivales? Il a ajouté le gai personnage du valet Philippin; retranché les monologues tragi-comiques et les rôles accessoires, d'un pathétique hors de propos; conduit dextrement son œuvre, et conservé partout le ton de la comédie : il est moins compliqué , plus régulier, plus amusant.

Le thème des Folies Amoureuses, deRegnard (1704), est

(1) Quelques preuves de ce plagiat. Rotrou avait dit :

La lune....

N'éclaire point du tout pour ne m'éclairer pas. Quinault écrit : N'éclaire point du tout pour ne pas m'éclairer. Rotrou : Quel affront ai-je à craindre après cette infamie ? Quinault: Quel affront ai-je à craindre après ce déshonneur? Rotrou : Le malheur ignoré n'est malheur qu'à demi. Quinault : Ce n'est pas un grand mal que celui qu'on ignore. Rotrou : Allez. — Quoi! voulez- vous passer ainsi la nuit? Quinault : Allez. — Quoi! voulez-vous passer la nuit ainsi? Nous pourrions multiplier les citations.

le même que celui de la Pèlerine Amoureuse : Agathe, pour échapper au vieil Albert, son tuteur jaloux, simule un fantasque égarement d'esprit, à l'exemple de la Célie de Rotrou, et elle se révèle si parfaite comédienne sous ses divers costumes de musicienne, de vieille femme, de soldat, que la suivante Lisette, une fine mouche qui s'y connaît, murmure entre ses dents :

La friponne, ma foi, joue à charmer ses rôles!

(Act. 3, SC. 4.)

Telle Célie avait mérité les compliments de sa nourrice :

Dieux ! que vous feignez bien ! J'admire votre espril, etc. [Pèl. Am., act. 1, se. 4.)

L'écrivain à verve étincelanle qui, dans les Ménechmes, ne se rapprochait en aucun point de Rotrou , s'est rencontré cette fois avec lui , et bien qu'on puisse objecter que la folie feinte n'était sans doute plus, dès la date de la Pèlerine, un moyen comique d'une entière nouveauté, nous aimons mieux croire ici, du côté de Régnai d, à un lointain souvenir de lecture qu'à une ressemb'ance. fortuite.

La Mctromanie de Piron (1738), dans une scène analogue, offre peut-être une réminiscence de la Sœur. Baliveau, que Francaleu vient d'enrôler bon gré mal gré pour un rôle de père, doit se trouver (ainsi le veut la comédie) nez à nez avec son fils, sortant d'un lieu où il lui a défendu d'aller, et exprimer la surprise. L'acteur chargé du

rôle de fils est Damis, neveu véritable de Baliveau qui ne

s'attendait nullement aie trouver chez Francaleu, et qui,

mis tout-à-coup en présence de lui, est réellement stupéfait

au naturel. Alors Francaleu, charmé de la pantomime et

ignorant les liens de parenté entre Baliveau et Damis, dit à

celui-ci :

Monsieur l'homme accompli, qui du moins croyez l'êlre, Prenez, prenez leçon ; car voilà votre maître.

(Act. 3, se. 6.)

C'est l'exclamation admirative d'Ergaste, lorsque Constance aidant complaisamment à la ruse de son fils Lélie, feint de reconnaître sa fille en celle que Lélie a donné pour sa

sœur :

Je n'en fais point le fin, j'en prendrai des leçons.

(Act. 4, se. 4.)

Rotrou a même développé la scène et tiré de la situation comique meilleur parti que ne fera Piron (1) : mais surviennent ensuite des histoires romanesques qui arrêtent le rire aux lèvres des spectateurs.

Legrand , pour sa comédie du Roi de Cocagne (1718),

(l) « C'est une très-jolie situation, et fort comique, que celle de l'oncle et du » neveu mis nez à nez, à l'improviste, pour répéter un rôle qui ?e trouve être » précisément celui de leur condition véritable, et que cette première confusion » involontaire de la réalité et île la ft-inte- Francaleu , qui voit l'oncle Baliveau » s'étonner si au Daturel, ne peut s'empêcher de crier Bravo ! Il prend la vérité » même de la chose pour la pei faction du jeu. Cela rappelle, dans un autre genre, > certaine scène du Saint-Genest. » (Sainte-Beuve : Revue contemporaine, Février 1865.) La scène en question est celle où les spectateurs de Genest et ses camarades mêmes ne peuvent croire à la réalité de sa conversion. Ergaste aussi, dit dans la Sœur, en parlant de Constance qui a beau protester de sa bonne foi : Elle voudrait nous tromper,

Comme on voit au théâtre ud excellent acteur Rendre un ouvrage feint douteux à son auteur.

a dérobé à Rotrou la magique Bague de l'Oubli. De là des ressemblances de scènes, car quiconque porte l'anneau perd aussitôt la mémoire ; mais on ne voit pas que Legrand ait pris aucun trait à Rotrou. Dans un prologue en vers libres, il annonce qu'il « empruntera par ci par là » quelques hexamètres à Corneille et à Racine, dont il parodie en effet le style tragique : il ne parle pas de l'auteur de la Bague. Le ton des deux pièces est d'ailleurs bien différent : celle de Rotrou, si nous en exceptons le rôle du bouffon Fabrice, touche à la tragédie; celle de Legrand, avec ce fantastique pays pour lieu de la scène, ces changements à vue, ces acteurs burlesques paradant en discours pompeux, ces ballets de nymphes personnifiant des fleurs, cette troupe de t peuples élémentaires, » sylphes, salamandres, ondins, gnomes qui servent à table Sa Majesté Cocagnienne et ses ministres Bombance et Ripaille ou ses hôtes étrangers, est ce que nous nommons aujourd'hui une féerie.

Quelques années après (1723), YInès de Castro de La Motte, reflète, pour le fond du sujet et le caractère des principaux personnages, Laure persécutée : Alphonse le Justicier, c'est le roi de Rotrou ; don Pèdre, Orantée ; Inès, Laure elle-même. Cependant, Laure n'épouse Orantée qu'au dénouement de la tragi-comédie, et Inès, mariée secrètement à D. Pèdre, a des enfants assez grands déjà pour venir se jeter en suppliants aux genoux de leur aïeul .

11 s'ensuit que l'amour d'Orantée a plus d'éclat chevaleresque, celui de Pèdre plus de grâce attendrissante.

On découvrirait sans doute encore, dans les œuvres dramatiques du XVIIP siècle, quelques traces d'imitations ou de souvenirs de notre vieil auteur : mais quand les rapports sont fugitifs, quand le rapprochement ne montre qu'une vague ressemblance, il n'est pas utile d'insister; les recherches deviennent curiosité pure. Au XIX* siècle, plusieurs écrivains ont avec Rotrou une parenté à la fois plus intime et moins déterminée : le drame moderne descend de la tragi-comédie, et Rotrou, poète d'imagination entre tous ceux de son époque, est l'aïeul de ces brillantes romantiques, par lesquels le bon sens, la règle, la mesure, toutes qualités d'apparence modeste, sont souvent sacrifiées aux qualités superbes et trompeuses qui se résument en l'imagination. Nous n'avons pas à suivre cette filiation littéraire de notre temps. Nous allons remonter, au contraire, à celui qui, le premier redevable envers Rotrou, et plus franc que les imitateurs ou emprunteurs venus ensuite, le nommait hautement son père, à Corneille.

DK JEAN ROTRMJ. 1 tic

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