‹ Essai sur les œuvres dramatiques de Jean RotrouChapitre 15 sur 22 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Rotrou , père de Corneille. Corneille à ses débuts trouve en Rotrou un ami, un conseiller , et, après le Ciel, un admirateur fervent. Certaines pièces de Rotron n'ont peut-être pas été inutiles à Corneille pour reconnaître sa voie. — L'influence de Corneille, devenu niaitre de la scène , n'empêche pas Rotrou d'être original {St-Gcnest , Cosroês) et de suggérer encore quelques idées à son fils.

Pourquoi ce nom de père, que Corneille, selon une tradition accréditée, donnait à Rotrou, et qu'il ne nous a nulle part expliqué? L'âge n'y était pour rien, puisque Rotrou, né en 1609, avait trois ans de moins que son fils. Ce titre d'honneur se fondait sans doute à la fois sur des raisons littéraires, et sur des rapports comme sur des diversités de nature, sans que nous puissions démêler ni à quelle époque, ni pour quel motif précis l'aîné des deux poètes commença à le décerner au plus jeune.

Rotrou n'avait pas débuté dans la carrière d'auteur longtemps avant Corneille, comme on se laisse aller quelquefois à le croire : les dates de leurs premières pièces ne sont pas formellement établies, et si, suivant toute probabilité , l'Hypocondriaque précéda Milite , ce fut d'une

année environ. Supposer qu'une telle priorité de début ait valu à Rotrou l'hommage de son glorieux contemporain, ce serait admettre que Corneille en faisait une inoffensive plaisanterie. Il y avait autre chose de plus sérieux. Bonhomie, soit; pourtant Corneille n'était pas aussi bonhomme qu'on se plaît à le dire : nous entendons que, naïf et doux comme tant de grands génies, il eut un sentiment trop juste et trop fier de sa valeur personnelle, pour se reconnaître l'obligé d'un autre, auquel il n'aurait rien dû.

Faut-il penser , avec tel biographe , qu'il apprit de Rotrou les règles de l'art dramatique ? Et quelles règles Rotrou eût- il enseignées, lui qui n'en pratiquait aucune? Corneille composa Mélite à Rouen ; la pièce, jouée à Paris, eut du succès, quoiqu'elle ne fût pas * dans les vingtj quatre heures, l'unique règle que l'on connût en ce » temps-là. » Rotrou n'était certes pas du nombre des adeptes de cette loi ; il comptait plutôt parmi « ces » quelques modernes qui commençaient à se produire, et » qui n'étaient pas plus réguliers que feu Hardy, » ainsi que le disait, sans nommer personne, Corneille, écrivant, vers 1660, à tête reposée, Y Examen de Mélite.

N'ayant pas de principes dramatiques à révéler à Corneille, Rotrou, mis peut-être en relation avec lui dès son arrivée à Paris, pouvait du moins lui donner quelques conseils. Il n'est pas nécessaire d'apporter un goût parfait

dans ses œuvres pour distinguer ce qu'il y a de bon dans les œuvres d'autrui, et l'auteur de F Hypocondriaque, loyal, honnête, tout en dehors comme nous nous le figurons, était homme à ne point méconnaître les qualités littéraires de l'auteur de Mélite et à les encourager. Nous ne savons, mais nous serions surpris qu'il eût, avec « ceux du métier, » blâmé la pièce de « peu d'effets, et de ce que le style en » était trop familier. » Nous nous imaginons plus volontiers que ce tour souvent naturel, ce langage si vif en tant de places durent le frapper, lui arracher des éloges sincères, lui suggérer quelques franches observations. Corneille eut le tort d'écouter la censure des autres, et, pour y répondre t par une espèce de bravade, » de faire une pièce régulière, c'est-à-dire dans les vingt-quatre heures, pleine d'incidents, et d'un style élevé, o mais qui ne valut rien du tout, (1) * la monstrueuse tragédie de Clitandre.

Nous n'avons aucune appréciation de Rotrou ni sur Clitandre, ni sur Mélite; mais sa voix mâle s'unit au concert de louanges qu'excita la Veuve, parue quatre ans après Clitandre, et il adresse à Corneille des vers chaleureux où il confesse noblement le mérite de son propre rival (2). Il est à présumer que, dans l'intervalle de ces quatre années, le poète de Rouen, admis à travailler, sous la

(1) Examen de Clitandre.

(2) Juge de ton mérite à qui rien n'est égal Par la confession de ton propre rival.

(Voyez le Corneille de M. Marty-Laveaui.)

direction de Richelieu, en compagnie de L'Etoille, Boisrobert, Colletet et Rotrou, aux Pièces des cinq auteurs, avait formé avec le jeune po*te de Dreux cette amitié qui ne se démentit jamais. Parlaient-ils du théâtre, dans des entretiens confidentiels, quand ils s'étaient acquittés, chacun pour son compte, de l'acte dont le cardinal leur avait confié l'exécution? On peut le croire, mais les preuves manquent. D'ailleurs Rotrou n'était pas d'un tempérament à approfondir la matière dramatique, à discuter et disserter, comme son compagnon, avocat et normand; il avait une humeur a impétueuses saillies , à vives échappées ; capable d'ouvrir un jour sur tel point qui embarrassait Corneille, il ne se fût pas plié à un examen suivi, et nous nous le représentons répliquant à une grave ou subtile question de son ami par quelque boutade où l'esprit remplaçait le raisonnement. Il n'était pas d'un caractère à cacher ses premières impressions , et s'il s'entendait à faire sonner l'éloge en des rimes généreuses, il ne devait pas craindre de froncer le sourcil et de maugréer, lorsque les cnoses l'offensaient. Pour un ami, l'avis d'un tel homme était précieux à connaître : nous ne serions donc pas surpris que Corneille y eût tenu.

Le fait serait assuré, si une lettre écrite de Rouen et attribuée à Corneille était d'une authenticité certaine; mais le savant commentateur (1) qui en cite les phrases

(1) M. Marty-Laveaux : Notice sur Horace : Ed. de Corneille publiée chez Hachette.

significatives élève des doutes sur ce document. « M. Jourdy » m'a conté, » y est-il dit, a les plus belles choses de son » voyago à Dreux et me donne grande envie de venir vous * voir dans votre belle famille ; mais c'est un plaisir que je i> ne saurai avoir de longtemps encore, vu que je veux » vous montrer une nouvelle pièce qui est loin d'être finie. » Cela prouverait bien que Corneille faisait cas de l'avis sincère et droit de Rotrou, non pas seulement au temps de ses comédies, de la Galerie du Palais, de la Suivante, de la Place Royale, mais quand il donnait au théâtre ses plus grandes tragédies; car la pièce dont il s'agit n'est autre qu'Horace. Nous regrettons que la lettre, écrite en 1637, ne soit pas d'origine incontestable, et nous n'osons nous y arrêter plus longtemps.

L'opuscule intitulé : « Linconnu et véritable ami de Messieurs de Scudéry et Corneille, » publié à l'occasion de la q uerelle du Cid, avec les initiales d. r., et attribué à Rotrou, n'est pas non plus parfaitement authentiqua; l'auteur s'y montre trop froid, trop circonspect, trop flottant entre le radieux tragique et son insolent provocateur. Rotrou, au lieu de s'envelopper d'adresses et de circonlocutions, aurait éclaté net. Il dut éclater au moins en paroles, et, prenant parti pour le Cid, rompre plus d'une lance, dans les conversations, en l'honneur de Corneille, contre les Claveret, les Mairet, et autres envieux : seul en effet, de tous les écrivains dramatiques, il soutint son rival

devenu son maître, alors que surgissait un ensemble de voix haineuses, et que les a étoiles» ameutées s'attaquaient au « soleil » (1) qui, cette fois, les avait vraiment repoussées dans l'ombre. C'était courageux de défendre un ami contre des poètes jaloux : c'était magnanime de ne point se soucier, en cette circonstance, des sentiments du cardinal, aigri par la gloire littéraire de Corneille, et qui, menant le chœur des envieux, ne fut qu'à moitié satisfait des censures modérées de l'Académie. Corneille, naturellement « mélancolique, » et auquel « il fallait des sujets » plus solides pour espérer et pour se réjouir, que pour se » chagriner et pour craindre, » (2) fut du moins consolé et réconforté, dans l'intimité, par la fidèle affection de son père, pendant que la faveur publique l'encourageait au théâtre.

On peut conjecturer que ce n'était pas la première fois qu'il éprouvait en Rotrou un cœur sûr et un viril appui. Déjà Richelieu l'avait accusé de manquer « d'esprit de suite, » c'est-à-dire de docilité, de flexibilité courtisanesque, et ces reproches étaient venus à l'instigation de deux de ses collaborateurs. Il s'était done formé, parmi les cinq auteurs, comme un double camp, ici Corneille et Rotrou, là le reste. Nous ne disons pas que Rotrou fût dépourvu aussi de l'esprit de suite qui agréait tant à Richelieu ; nous

(1) On se rappelle les vers de Scudéry à propos de la Veuve.

(2) Fontenelle : Vie de Corneille.

croyons que, d'un caractère ouvert, d'un parler prompt, peut-être autorisé par ses allures de bohème à plus d'expansion et d'indépendance, il se mettait volontiers en avant pour couvrir la simplicité, la timidité de celui dont sa clairvoyance sympathique pressentait le génie supérieur; il faisait campagne pour son ami, sans trop irriter Boisrobert ou L'Etoille, que son peu de prétention littéraire n'offensait pas, et peut-être il sacrifiait, par tactique, ses propres ouvrages, afin qu'on ménageât ceux de Corneille. Corneille, gagné par la chaleur de ce jeune patron dont la vie un peu déréglée ne compromettait pas l'honnêteté, et qu'un talent de bon aloi distinguait d'avec ses méchants collaborateurs, était plus soucieux de la réputation de Rotrou que Rotrou lui-même. « M. Rotrou et moi, » disait-il, « nous ferions subsister des saltimbanques : » pour marquer, ajoute Ménage après avoir rapporté le mot, » qu'on n'aurait pu manquer de venir à leurs pièces, quand » bien même elles auraient été mal représentées. (1) t> On ignore en quelle année Corneille parlait ainsi. Etait-ce avant ou après le Cid? Placer Rotrou sur la même ligne que soi, c'était, de la part d'un homme qui n'avait pas l'habitude d'aller contre le fond de sa pensée, un singulier témoignage d'estime. Chapelain écrivait bien à un ami, en 1636: « Depuis quinze jours le public a été diverti du n Cid et des Deux Sosies à un point de satisfaction qui ne

(i) M. Guizot, en citant cette parole, l'interprète à l'honneur de Rotrou.

» se peut exprimer; je vous ai fort désiré à la représen- » lation de ces deux pièces. » (1) Il élevait ainsi au même degré et dans son appréciation et dans la faveur publique, la comédie de Rotrou et la tragédie de Corneille, dont l'une est pourtant fort inférieure à l'autre. Mais Corneille jugeait mieux que Chapelain, et assurément, après le Cid, il eut le droit de se regarder comme bien au-dessus de tous les autres, y compris Rotrou. Celui-ci même dut trop reconnaître son maître pour ne pas sourire à qui l'eût mis en parallèle avec le peintre de Chimène et de Rodrigue, et pour accepter dès lors autrement qu'à titre d'amicale plaisanterie le nom de père, si Corneille continuait de le lui donner. Puis, quand il eut assisté à Horace, à Cinna, à Polyeucte, à Pompée, et qu'un jour l'occasion s'offrit, au moyen d'un anachronisme volontaire, de s'incliner publiquement devant le poète sans égal, il fit répondre par l'acteur Genest à Dioclétien demandant des nouvelles du théâtre :

Nos plus nouveaux écrits, les plus dignes de Rome, Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme A qui les rares fruits que la Muse produit Ont acquis dans la scène un légitime bruit, Et de qui certes l'art comme l'estime est juste, Portent les noms fameux de Pompée et d'Auguste. Ces poèmes sans prix, où son illustre main D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain, Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre, Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre. (1) Lettre citée par M. Marty-Laveaux; notice sur le Cid.

Le style est vieux ; l'invraisemblance énorme ; mais tous cos mots partent du cœur, et le public, en y battant des mains, n'applaudissait pas moins lanoble amitié de Rotrou que la grande renommée de Corneille.

A compter du Cid, Corneille, en pleine possession de ses qualités, surpassait Rotrou ; mais durant ses essais, lorsqu'il pouvait dire sérieusement « M. Rotrou et moi, » les pièces de son ami, beaucoup plus nombreuses que les siennes, ne lui furent pas inutiles pour se connaître. On raconte que La Fontaine se sentit poète en entendant réciter une ode de Malherbe: on dit, sans aller si loin, que Rotrou fut averti de sa vocation en lisant Sophocle, et cependant Rotrou ne ressemble pas plus à Sophocle que La Fontaine à Malherbe. L'on sait que Corneille composa son premier ouvrage à Rouen, avant d'avoir fréquenté aucun auteur contemporain ; ce ne fut donc pas la lecture de Y Hypocondriaque ou de la Bague de l'Oubli qui le poussa à écrire ; mais nous pensons que telles des pièces de Rotrou (et il y en eut seize qui précédèrent Médée!) contribuèrent à lui indiquer sa vraie voie.

Quoi qu'on puisse dire de ses essais comiques et de sa charmante comédie du Menteur, Corneille était né poète tragique ; c'est bien dans la tragédie que ses hautes facultés s'épanouissent, que son généreux esprit se répand : il est glorieux entre tous, pour avoir « peint les hommes

tels qu'ils devraient être, t> tels que son âme les lui faisait voir, et non pour avoir raillé leurs défauts ou conté leurs aventures amoureuses. On dit « le Grand Corneille » à cause de Rodrigue, d'Auguste, de Pauline, non à cause de Dorante et de Clarice, tout agréables qu'ils soient. Où donc était le grand Corneille avant le Cid, ou, si l'on veut, avant Médêe, puisque Médée renferme déjà de belles tirades et des exclamations sublimes ? Il avait donné ce Clitandre, qu'on ne lit aujourd'hui que contraint et forcé, et que luimême avoue ne « rien valoir du tout ! j>

Il pouvait croire, après cette malencontreuse tentative, que son talent ne le portait pas vers la tragédie, et cependant il enviait ceux qu'il voyait s'élever au-dessus des sujets comiques. « C'est une belle chose, » disait-il, non sans quelque amertume, « de faire des vers puissants et » majestueux : cette pompe ravit d'ordinaire les esprits, j> et pour le moins les éblouit ; mais il faut que les sujets » en fassent naître les occasions : autrement, c'est en faire d parade mal à propos, et, pour gagner le nom de poète, » perdre celui de judicieux. (1) » Si Corneille entendait désigner parla certains auteurs contemporains, il se pourrait qu'il eût songé, dans la partie restrictive de sa phrase, à Scudéry et consorts, et qu'il pensât, dans l'autre, à son ami Rotrou qui, peu auparavant, avait publié l'Hercule, où

(i) Avertissement au lecteur, en tête de La Veuve.

les « vers puissants et majestueux » sortaient d'un sujet propre à en t faire naître les occasions. »Ledébut grandiose et quelque peu déclamatoire de cette pièce, les plaintes et les prières d'Hercule expirant, ce langage solennel, ces expressions resplendissantes, ces noms traditionnels, ces souvenirs de l'antiquité émurent certainement Corneille. En supposant qu'Une se trouvât pas assez préparé par ses études et ses lectures à traiter des sujets semblables, et qu'il lui parût plus court d'imaginer que d'imiter, il dut sentir vibrer son âme aux accents tragiques de Rotrou, et recevoir de secrètes commotions, encore qu'il ne s'en rendit pas bien compte. On remarquera que sa première imitation des anciens fut aussi une pièce de Sénèque, et qu'il y jeta ce fameux a moi, moi, dis-je, et c'est assez, » révélation retentissante que l'on a appelée son cogito, ergo sum.

Dans les autres pièces de Rotrou, on rencontre beaucoup de passages écrits avec une fermeté dont aucun poète n'approchait et où Corneille ne devait atteindre qu'en 4 635 : ainsi la scène d'audience, au cinquième acte de la Bague de l'Oubli, la scène de délibération des chefs Epirotes, au quatrième acte de l'Heureux Naufrage. Corneille les connaissait et n'y était pas insensible. Ne ressaisiraiton pas, jusqu'en de certains mouvements dramatiques, jusqu'en de certains tours de versification familiers à Ro-

trou et empruntés par Corneille, des traces probables de l'influence du père sur le fils ? (\)

(l) Le défi triomphant de Rodrigue: « Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans, • est, avec moins d'opportunité et de goût, dans la Belle Alphrède : Quel Mars assez vaillant, quel orgueilleux Typhée Offre encore a ce bras un illustre trophée ? etc.

(Act. 1, se. 3.) Dans Agesilan de Colchos, Sidonie, outragée par Florisel et poursuivant une vengeance à laquelle elle craindrait d'atteindre, n'a-t-elle rien donné à Chimène: Qui le doit emporter, ou l'amour ou la haine? Je souhaite, et je crains d'apprendre son trépas; Je tremble et suis de feu, je veui et ne veux pas ; Je demande sa mort et désire sa vie.

(Act. 2, se. 7.) Et la reine Salmacis, de V Heureux Naufrage, éprise de Cléandre, parlant tantôt avec des élans tumultueux, tantôt avec des airs de dignité, comme s'il y avait lutte intérieure entre son amour romanesque et ses obligations royales, plaçait toutefois ses intérêts particuliers après ceux de son peuple et fièrement résolue à repousser les envahisseurs étrangers ou à périr :

Que la victoire au moins coûte cher aux vainqueurs, Et contre un grand péril faisons voir de grands cœurs !

(Act. 3, se. 2.) Salmacis n'a t-elle pas légué des traits de sa physionomie aux héroïnes de Corneille disputant leur devoir à leur passion ? Il n'est pas jusqu'à l'Hypocondriaque dont le début:

Rigoureux ennemi de mes chastes désirs, etc, ne nous soit rappelé par le début de Cinna ; et l'exclamation: Que la terre et le ciel, ennemis de nos flammes, Unissent leurs fureurs pour désunir nos âmes !

(Act. 1, se. 1.) par les cris désespérés de Curiace nommé, contre son beau-frère, champion de son pays.

Ce sont de petits détails. Indiquons pourtant encore que, dans la seule pièce à'Agésilan, on lit :

1° Je suis fille, il est vrai, mais assez généreuse, etc.

(Act. 3, se. 6.) vers dont la coupe est celle du vers fameux de Rodrigue :

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, etc. 2° Je suis, comme de toi, maître de la fortune;

(Act. 3, se, 4.) qui amène sur-le-champ à notre souvenir:

Je suis maître de moi comme de l'univers ; 3° On fait un homme mort qui se porte fort bien ;

(Act. 5, se. 2 ) réflexion analogue à :

Les gens que vous tuez se portent assez bien.

(Menteur, act. 4, se. 2.)

On ne s'aperçoit pas qu'en revanche Rotrou, aussitôt après le Cid, ait tout-d'an-coup senti l'influence de Corneille. Les Deux Pucelles, jouées en 1636, ne sont qu'une imitation espagnole, et à moins d'y découvrir en un rôle épisodique de père un écho des accents de Don Diègue (1), il faut convenir qu'il n'y a rien là de cornélien. Laure persécutée, autre imitation de même provenance, ( ffre peutêtre dans son ensemble quelque chose de la fierlé et de la couleur castillanes qui distinguent le Cid ; mais ce n'était pas la première fois que Rotrou donnait cette tournure à ses personnages. Ni YAntigone, ni les Captifs, parus en 1638, ne décèlent la préoccupation d'un modèle plus présent que ces anciens dont Rotrou ne recevait pas toujours l'inspiration sans mélange. C'est dans Crisante (1639; que Corneille est visiblement son maître (2).

C'était l'année d'Horace et de Cinna , l'année des tragédies romaines. Or, plusieurs des personnages de

(1) Act. 1 se. 4, etact. 5, se. 4:

0 fortune ennemie, Quel affront ai-je à craindre après cette infamie !

(2) M. St René Taillandier signale une rencontre dans les Sosies, écrits, dit-il, sous l'impression immédiate du triomphe du Cid. CLimène, après l'affront infligé par son père au père de Rodrigue, inquiète pour son amour, répond à ceux qui veulent la rassurer en parlant de réconciliation :

Les accommodements ne font rien sur ce point; Les affronts à l'honneur ne se réparent point.

(Act. 2, se. 3.) Alcmène, soupçonnée par Amphitryon et blessée au cœur, jette un cri semblable : L'honneur qu'on a noirci l'est éternellement, Et qui lui porte un coup frappe mortellement.

(Act. 3. se. 2.) Mais Rotrou avait déjà, avant le Cid, parlé de l'honneur, et en très-bons terme», particulièrement dans le Bague de l'Oubli (1632).

Crisante sont Romains, et sur toute la pièce (dont nous ne prétendons pas justifier les scènes atroces et sanglantes) plane la majestueuse image de Rome. Est-ce la Rome républicaine ou la Rome impériale ? Nous ne savons trop : il s'agit de la prise de Gorinthe par le général Manilie ; le nom de César est souvent prononcé , et ce César, maudit par le roi Antioche expirant, s'appelle Auguste : la fantaisie se mêle donc à l'histoire et il serait difficile d'assigner une date aux événements de la tragédie.

Manilie victorieux (i), qui parle de Rome « la reine du monde,» avec une emphase de commande et des exagérations théâtrales , ne mérite pas de nous arrêter ; il n'a du reste qu'une part secondaire à l'action : mais le caractère de Cassie, qui joue un des principaux rôles, n'est pas indigne d'étude. Cassie, lieutenant du général en chef, chargé de garder Crisante et subitement épris de sa captive à tel point que son esprit, aussitôt la passion née , conçoit l'idée du crime pour la satisfaire, Cassie représente l'amour irrésistible et fatal :

Crisante sera mienne, ou libre, ou dans les fers, S'en défendant ou non, inhumaine ou propice, Par force ou par amour, de droit ou d'injustice.

— Rien ne peut-il changer ce funeste dessein?

— Les dieux mêmes, les dieux le tenteraient en vain; Leur maître me l'inspire.

(1) A cause des remaniements considérables (la pièce, en 5 actes à l'origine^ n'est plus qu'en quatre actes dans l'édition définitive), nous croyons que Crisante, ouvrage moitié romanesque, moitié historique, avait déjà attiré à Rotrou des critiques semblables à celles que lui valut, en 1643, son Bélisaire, où l'histoire n'est pas non plus respectée.

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Un pareil amour confine à la folie, et nous inspire moins de sympathie, moins de pitié même que d'horreur et de répugnance : ajoutez à cela que la brutalité du jeune homme se couvre du manteau de la douceur en présence de l'infortunée Crisante, et vous n'aurez devant vous qu'un personnage méprisable et odieux. Mais le poète veut nous toucher : déjà sur te seuil du crime, de nobles scrupules arrêtent Cassie; il songe à sa famille, à l'empereur, à

Rome :

0 trop lâche furie l Aveuglement extrême, Indigne de mon cœur, indigne de mon nom, Et qui de mes aïeux obscurcit le renom! Quoi I de mes lâchetés Rome sera noircie, Et César rougira des crimes de Cassie !

Si ce sentiment d'honneur, où se confondent les ancêtres, le souverain et la pairie , est trop faible pour dompter une rage aveug'e. quels regrets poignants après la faute! quels douloureux g îraissements! ce n'est pas le repentir d'un coupable vulgaire, devenu pour lui-même un objet de dégoût, mais d'un Romain qui a outragé Rome et avili le nom du peuple-roi, et cette pensée le poursuit jusqu'à l'instant où, devant le tribunal de Manilie, il se fait justice en se plongeant une épée dans le sein :

0 dieux, soyez témoins, Que ce coup est celui que je ressens le moins, Et que, rendant l'esprit, ma plus sensible peine Est d'avoir dérogé de la vertu romaine, Et de quitter le monde indigne de ce nom Qui s'est par mes aïeux acquis tant de renom !

(Act. 3, se. 6.)

Ces généreuses plaintes nous causent une émotion plus profonde que n'ont fait les hallucinations du remords, et nous y retrouvons, dans une situation étrange, niais originale, les accents du patriotisme romain qui anime l'Horace de Corneille.

Toutefois la marque particulière de Rotrou , imprimée déjà sur ce rôle inégal de Cassie, l'est mipux encore sur quelques passages du rôle d'Antioche, ennemi des Romains; ainsi, sur les dernières paroles que prononce l'infortuné roi : incapable de survivre à Crisante, qui s'est tuée pour attester son innocence, il se frappe à son tour, et, mortellement atteint, sûr d'échapper à l'ignominie de l'esclavage et de rejoindre aux enfers la pâle et chère épouse dont rien ne le séparera désormais : « Là-bas » , dit-il,

Là bas d'aucun souci l'esprit ne se consomme ; On s'y irouve à couvert des injures de Rome; On n'y relève point de l'empire latin, Et César quelque jour aura même destin !

(Acl. 4, se. 5.)

On ne saurait rendre plus fortement !a haine du vaincu contre le vainqueur, l'orgueil du captif frémissant qui se délivre par un coup mortel, et l'idée austère de la fragilité des hommes, qu'ils soient sujets ou maîtres, rois dépossédés de Corinthe ou triomphants empereurs romains. Voilà de ces traits qui étonnent, de ces grandes et poétiques images qui font rôver, et qui jaillissent de l'âme de Rotrou , comme d'une source naturelle.

Les tragédies romaines de Corneille se reflètent en plusieurs pages de Créante; sa tragédie sacrée inspira le St Genest. L'ouvrage de Rotrou ne parut que six ans après Polyeucte ; dans l'intervalle, le poète avait continué ses imitations anciennes ou modernes qui, sauf la tragi-comédie do Bélisaire, intéressante par ses péripéties romanesques et sa langue colorée, ne portent aucune empreinte cornélienne : le St Genest, où cette empreinte est manifeste, et qui commence la trop courte série des meilleures œuvres de Rotrou, n'est pas une timide reproduction de Polyeucte; l'auteur y reste lui-même, et de son imagination ardente, de ses entrailles émues, sort le magnifique personnage de l'acteur-martyr. (t)

Nous ne critiquerons pas les premières scènes de la pièce : nous aurions trop beau jeu de montrer que le songe de Valérie est une malheureuse imitation du songe de Pauline et qui n'a pas l'excuse de servir comme prologue mystérieux du drame. Il est de toute évidence encore que les discours de Dioclétien et de Maximin contiennent les défauts d'emphase, de subtilité, de puérilité, ordinaires aux mauvaises pages de Rotrou , et traînent outre mesure : s'il y avait utilité de motiver la représentation théâtrale par les fêtes d'un triomphe et d'un mariage , l'auteur

(l) Faire après M- Sainte-Beuve une analyse détaillée du St Genest, c'eût été de l'outrecuidance. Nous avons seulement tâché de mettre en lumière le rôle principal de la pièce.

4 80 Ev«AI SUR LES OEUVRES DRAMATIQUES

pouvait abroger ces prolégomènes où nous ne prenons point d'intérêt. L'intérêt ne s'éveille qu'à l'arrivée de Genest.

Dans la composition de sa tragédie, Rotrou dut avoir une double préoccupation. Adoptant pour héros un comédien entouré de sa troupe et dans l'exercice de son métier, il voulait élever jusqu'aux sommets tragiques ce personnage de basse condition , et cependant nous ramener par intervalles aux détails intimes de l'existence de théâtre , aux épisodes familiers d'une représentation. De là ces oppositions de l'amusant et du pathétique, ces rires mêlés aux larmes, cette peinture terrible dans un cadre égayant. Mais la bordure n'empiète pas sur le tableau , et, grâce à la mesure assez juste des contrastes, la belle figure de Genest ressort du fond plus imposante et plus touchante.

Genest est mieux qu'un comédien ordinaire. Rotrou , tout rude et aventureux que fut son génie, avait la délicatesse de sentir qu'un banal coureur de tréteaux n'aurait pu devenir un héros tragique. Aussi Genest, avant de paraître , est-il annoncé comme une sorte de personnage sans l'intervention duquel la fêle donnée par Dioclétien serait incomplète. Son entrée en scène et le compliment qu'il adresse aux monarques ont une aisance respectueuse qui nous plaît et nous le rend tout aussitôt sympathique. Sans doute, dans le dialogue qui suit, nous avons sous

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les yeux moins un empereur romain choisissant une matière de divertissement, et un acteur ambitieux de le divertir, que Richelieu et l'un des cinq auteurs discourant sur les choses du théâtre; sans doute ce n'est plus Genest qui parle, mais Rotrou, et le ton, comme le sujet de l'entretien, est moderne. Eh! bien, nous voyons là une preuve du soin de l'auteur à nous recommander son principal personnage; nous lui savons gré de louer les anciens précisément par la bouche de ce comédien auquel il veut nous intéresser, et de payer, par son entremise, une dette de gratitude àPlaute, à Térence, aux « doctes grecs» dont il admirait ou imitait les œuvres; nous aimons que ce soit Genest qui vante, parmi « les récens, i> ces poèmes sans prix portant les noms de Pompée et d'Auguste, et l'éloge de Corneille, en nous donnant une haute idée de la franchise de Rotrou , élève aussi l'acteur qui parle en scène. Qu'il y ait ici anachronisme, là digression, c'est convenu : mais si votre attention , si votre affection se portent davantage sur Genest, Rotrou n'a-t-il pas touché le but?

Genest n'est pas seulement un acteur sans égal, capable de raisonner avec un empereur sur les questions dramatiques. Peut-être est-il auteur lui-même, au moins de ce martyre d'Adrien qu'il va « figurer » devant la cour. Nous ne serions pas surpris qu'il y eût en lui du Molière. A coup sûr, dans le même stylé dont Molière décrira le Dôme du

Val-de-Grâce, il parle de décoration théâtrale avec l'homme du métier qui vient dresser et orner la scène. Ainsi que Molière, il est l'âme de sa troupe, il la fait vivre. « Que deviendra cette pauvre troupe sans toi? » c'est par cet argument qu'au dernier acie on tentera de l'ébranler. 11 raille les coquetteries de la comédienne Marcelle fuyant « les lutins importuns qu'engendre le théâtre , » et , dans les quelques vers moqueurs dont il l'accueille , à l'impatience du chef rappelant l'actrice au travail se joint une certaine amertume, comme d'un homme parfois ennuyé de sa vie misérablement glorieuse. Nous n'appuierons pas sur cette dernière observation, de peur d'exagérer les intentions du poète et de chercher dans le personnage ce qui n'y est pas , un moraliste ou un rêveur. Nous avons seulement voulu indiquer que Genest ne se présente point sans un air de grandeur propre à la tragédie , et qu'il n'y aura rien de choquant à le voir dans un rôle vrai de martyr.

Comme il est vite pris et entraîné ! « Vous douterez si dans Nicomédie

Vous verrez l'effel même ou bien la comédie, »

a-t-il répondu, lorsqu'on lui demandait de « feindre d'un chrétien le zèle et l'allégresse. » Ces paroles, à son insu, renferment l'annonce mystérieuse du drame dont il sera victime et nous causent un frisson. Les atteintes de la

grâce sont foudroyantes. Tandis que le comédien repasse son rôle, dès les premiers vers récités,

D'effet comme de nom il se trouve être un nuire.

Étonné, il essaie de résister à cette puissance inconnue; il tente de se l'expliquer par l'habitude qu'il a de ressusciter plutôt que de représenter les héros tragiques. Mais tout-à-coup le ciel s'ouvre ; une voix d'en haut l'exhorte à a poursuivre son personnage » et à assurer son salut. C'en est fait; Genesl troublé est déjà converti. Qu'importe que l'artifice dramatique soit grossier; il fallait parler aux sens des spectateurs, et les avertir au plus tôt que Genest devient Adrien et ne se sépare plus du personnage qu'il imite. Cette situation pathétique où il s'engage domine la tragédie et se continue sans autre variété que celle des acteurs secondaires qui fournissent à Genest la réplique, jusqu'à l'instant où la réplique manque, par la faute de Genest transformé.

Le représentation du Martyre commence. Tous les vers prononcés par Genest vont avoir un double sens pour nous, que le poète, encor qu'un peu naïf en ses ressorts, amis dans la confidence, et qui formons le public de la pièce de Genest, comme Dioclétien et sa cour forment le public de la pièce d'Adrien. Les deux drames, emboîtés l'un dans l'autre, n'ont qu'un héros, Genest; tous les sentiments qu'il exprime sous un nom emprunté agitent son âme ;

toutes ses paroles sortent de son cœur : dans le monologue du début, ce n'est plus Adrien, c'est Genest qui s'excite et s'enflamme, c'est Genest qui s'encourage au sacrifice de la vie; c'est lui qui répond aux objections ou aux menaces de Flavie, chargé d'arrêter Adrien sacrilège ; lui qui, sous le masque d'Adrien, confesse en termes splendides sa foi devant César ; lorsqu' Adrien enchaîné reçoit Nathalie dans son cachot et se réjouit de la voir chrétienne, nous nous imaginons Genest marié, et ravi d'une communauté de croyances inattendue avec sa femme. Dans ces scènes poignantes, Genest, déplus en plus confondu avec Adrien, passe par tous les degrés de l'enivrement et de l'exaltation, et lorsqu'environné d'une clarté divine, charmé par les concerts angéliques, baptisé par un ministre céleste, en proie à l'éblouissement d'une miraculeuse vision, il brise enfin son personnage , le coup de théâtre si bien amené n'est que le couronnement d'une admirable progression.

Genest nous touche moins après l'éclat, quand il est « l'objet et l'acteur de lui-même. » Les scènes n*ont plus, comme auparavant, le goûl d'une attachante étrangeté, Ni la confession de Genest devant Dioclétien, ni les strophes qu'il déclame dans sa prison, ni la visite de la comédienne Marcelle ne nous remuent autant que la première moitié de la tragédie. En vain le langage est beau , par endroits même sublime : de fait, le rôle de Genest est terminé. Nous

nous demandions toul-à-1'heure : « Gomment va-t-il éclater? que se passera-t-il alors autour de lui?» Nous attendions le moment suprême; là était vraiment l'intérêt de la pièce. Maintenant nous n'avons plus ni curiosité , iâ inquiétude ; nous sommes sûrs que le chrétien mourra et qu'il saura bien mourir : mais la réalité, sans mélange de feinte, ne nous tient pas en suspens comme la feinte mêlée de réalité.

Pour suivre le développement du rôle principal, nous avons laissé de côté les épisodes de la pièce, et, retraçant le fond tragique, négligé la bordure comique : il convient pourtant de l'indiquer. Les allées et venues du décorateur arrangeant la salle et des acteurs repassant leurs rôles ; les mines de l'actrice Marcelle contrainte d'abandonner sa loge pleine de courtisans trop empressés; l'arrivée de la cour au spectacle-gala, Valérie et Maximin en tête, parlant théâtre; les remarques sur le jeu des acteurs et les compliments qu'on adresse à Genest dans les enlr'actcs; les plaintes de Genest à Dioclétien sur l'importunité des jeunes seigneurs de la cour; l'interrogatoire que le préftt Plancien fait subir à la troupe et les réponses des chefs d'emploi, tous ces détails de coulisses ou de parterre, toutes ces allusions encore amusantes , quoique moins aiguisées aujourd'hui, devaient beaucoup égayer les spectateurs du temps de Rotrou. Nous montrer Maximin en double, et « spectateur en la même action dont il est acteur, » c'est

ingénieux : nous représenter les acteurs abusés aussi bien que les spectateurs par le jeu merveilleux de Genest, et se refusant à croire à ses sentiments réels, c'est à la fois piquant et terrible ; le désordre qui suit la réplique manquée est le plus effrayant exemple du bouffon allié au sérieux.

Rotrou a conservé jusqu'au terme de son ouvrage ces oppositions du comique et du tragique, puisque la pièce s'achève sur une plaisanterie sauvage du vrai Maximin. Notre maître à tous en critique (1) regrette qu'il n'ait pas deviné une autre fin très-pathétique et nullement impossible : la conversion de toute la troupe par la mort de son chef. Oui, c'eût été clore plus dignement l'œuvre, raviver notre émotion languissante depuis le baptême miraculeux de Genest, et nous renvoyer pleins d'un sentiment de pure admiration. Mais Rotrou, qui si souvent n'a pas hésité devant l'invraisemblance, nous paraît être ici dans le naturel. Ces comédiens, hommes et femmes, tenant à la vie, tremblants de passer pour complices du chrétien nouveau, sont des porsonnages plus conformes à notre humanité que des comédiens brusquement désabusés et croyants par contagion; la grâce n'est point pour eux. Nous excusons donc Rotrou d'avoir fait jusqu'au bout contraster la petitesse avec la grandeur, et tout en regrettant que ce dénouement vulgaire ne contente pas nos aspirations

(1) Sainte-Beuve : Port-Royal.

DE JEAN ROTHOU. 187

héroïques, nous comprenons que le poète ait réservé tout le sublime de sa tragédie pour le seul caractère de Genest, son personnage de prédilection.

On avait reproché à Corneille, et non sans raison, la conversion de Félix. On ne lui reprochait pas celle de Pauline ; on ne lui eût pas reproché celle de Sévère, car l'un et l'autre ont assez de vertus pour être chrétiens ; mais il n'y a ni Sévère, ni Pauline dans la pièce de Rotrou. Rien, dans le St-Genest, ne rappelle «le chevalier romain » et l'extrême beauté de sa physionomie. Nathalie, femme d'Adrien, chrétienne dès l'enfance et cachant sa foi jusqu'au jour où son mari est touché de la grâce, n'a aucun des traits de l'épouse de Polyeucte ; elle tient de l'héroïne de roman et tourne presque à la folie, lorsqu'à son retour dans la prison, voyant Adrien sans fers, elle suppose qu'il renie, coupe court à toute explication et l'accable d'invectives déclamatoires. Même en descendant aux personnages moindres, Néarque n'a pas son pendant chez Rotrou, et le païen Flavie, ami d'Adrien, dans ses deux entrevues avec lui, ne cherche qu'à le détourner de croire. En vérité Flavie et Natalie sont tout simplement introduits pour lui apporter prétexte à répandre au dehors ses sentiments énergiques ou tendres; ce ne sont pas des caractères; ils ne vivent pas : toute la passion de la pièce est en Genest.

Cette passion, la passion de mourir « pour un crucifié, »

l'envahit et le domine plus violemment que Polyeucte. Polypucte est déjà chrétien dans le cœur ; il a discuté avec Néarque, il a ppsé les séductions qui le retiennent à la terre, et résolu, après examen, à sacrifier honneurs, amour, vie, il n'attend que le baptême pour courir « à la mort, h la gloire. » Il est donc maître de soi, et de cette possession de soi-même résulte l'idéale sérénité. Genest, qui n'a ni discuté, ni réfléchi, que la foi saisit au milieu de ses tirades et de ses parades, cède et s'abandonne en aveugle : d'un bond, l'imagination le transporte de la courdeDioclétien « devant la cour des cieux. » L'éclat de son langage atteste l'exaltation de son esprit: ces élans, ces images lyriques sont d'un possédé. Dans la conversion de Polyeucte, il entrait de la raison; dans celle de Genest, tout est enthousiasme. (1) Il en est des deux ouvrages comparés comme de ces

(1) Dans Polyeucte même, nous n'assistons pas à de longues luttes intérieures et la grâce frappe sans que le coup soit préparé de loin, sous nos yeux ; à peine voyons-nous les dernières hésitations de l'homme partagé entre les affections terrestres et les célestes désirs. Corneille, pas plus que Rotrou, n'a songé à décrire l'état des âmes d'élite au sein de la corruption romaine sous les empereurs ; il a étudié les effets de la grâce en Français du temps de Port-Royal. Ce serait donc une nouveauté de replacer, par des détails exacts de civilisation, par des traits de peinture morale, par le contraste entre la vieille société païenne et le christianisme naissant, le drame religieux dans son véritable milieu historique, d'exprimer le dégoût des nobles cœurs pour les débauches journalières des Romains de la décadence, leur malaise parmi ces divertissements énormes et monotones, leurs aspirations vers les vérités nouvelles qui circulaient sourdement, leur soif du martyre après l'abus et la satiété des voluptés humaines.

Un jeune poète l'a essayé de nos jours, et non sans talent. Le drame d'Eugène Mordret, La Fille du Préteur, a. pour héros un de ces Romains doués d'une généreuse nature, Posthume, que les plaisirs les plus raffinés, les orgies les plus luxueuses rebutent et irritent, et dont les yeux

Comme ceux d'un augure interrogent les cieux.

DE JEAN ItOTROU.

deux figures rapprochées l'une de l'autre. Corneille a dit du sien : «Je n'ai point fait de pièce où l'ordre du théâtre » soit plus beau et 1'enchaineinent des scènes mieux mé- » nagé. » Celui de Rolrou est le plus contraire eux règles et le plus heurté qui se puisse concevoir. Mais nous l'aimons mieux ainsi, hasardeux et s'écartant du modèle, que si c'eût été une sage copie. Nous ne sommes pas de ceux qui blâment Rotrou de n'avoir point imité Corneille : l'originalité qu'il doit à son imagination le sauve de la médiocrité.

Un an avant lui, Desfontaines avait donné une pièce intitulée « L'Illustre Comédien, ou le Martyr de St. Genest. t

« Je ne sais ■ dit-il à ses compagnons de table,

Je ne sais quelle sourde et confuse tristesse Vient de passer en moi parmi votre gaité: Tant de joie est amère à mon cœur agité. Provoqué par leurs rires moqueurs et incrédules, il éclate : .. Je hais d'une effroyable haine Vos plaisirs, vos amours, vos voluptés ; je hais Ces hontes qui tuent l'âme et souillent à jamais; Je hais ces plats fumants, ces tables magnifiques, Ces vins que vous allez vomir sous les portiques, Cfcf maîtresses d'hier que vous vendrez demain : Je trouve à vos poissons un goût de sang humain !.. Je hais Rome, où partout le sang fume et dégoutte; Je hais vos jeux, vos arts, votre làclie empereur, Et mon cœur accablé se soulève d'horreur. Au tableau du bruyant festin des jeunes patriciens, l'autenr oppose un humble repas présidé par un esclave chrétien, qui parle du Christ à ses compagnons de servitude et les gagne à sa croyance : ce Syrus a mime converti déjà Daphné, la Bile du préteur Lénas, aimée de Posthume. C'est dans les catacombes que Posthume, venu pour épier les mystérieuses démarches di- Daphné, est atteint de la grâce aux effets de laquelle son amure mélancolie l'avait depuis longtemps préparé. C'est avec le sang de Syrus, que, devenu consul, il se fait baptiser en plein tribunal. Ce caractère de Posthume et ces détails de mise en scène donnent au poème d'E. Mordret un attrait de vraisemblance historique qui manque au Po» lyeucte et au St. Genest.

Voir la Revue Contemporaine. 1856»

C'est une œuvre plus régulière, sans mélange de tragique et de comique, moins pénible à suivre en sa contexture, mais dépourvue de tout éclat, et qui ne saurait êlre mise en parallèle avec la tragédie de Rotrou. Desfontaines a imité Corneille: tout son quatrième acte n'est qu'une copie du quatrième acte de Polyeucte : même scène dans la prison, même mouvement d'idées et presque mêmes vers. Mais il imite en homme médiocre, et, malgré son mérite de clarté et de correction, ce n'est pas lui qui a trouvé le véritable St. Gcnest.

Autant le St. Genest est une composition étrange, autant le Cosroès, où l'influence de Corneille se fait également sentir, approche des règles ; Rotrou n'a point écrit d'ouvrage plus raisonnable; cela ne veut pas dire qu'il y soit inférieur à lui-même : sans un mauvais épisode romanesque, le Cosroh était la preuve triomphante qu'une tragédie n'a pas besoin de l'amour pour attacher et émouvoir. Une marâtre, Sira, toute puissante sur l'esprit du roi Cosroès affaibli par l'âge et tourmenté par les remords, veut porter au trône son fils Mardesane, à l'exclusion de Siroès issu d'un premier lit : ses trames sont rompues par les satrapes partisans de Siroès qui, proclamé roi et forcé de prononcer sur le sort de Mardesane, de Sira, et de Cosroès, condamne à mort les deux premiers, mais vaincu par la piété filiale, tombe aux genoux de son père. L'idée capitale de Rotrou a sans doute été de rendre hommage à la majesté

paternelle dont les droits sont imprescriptibles, lors même que la caducité, lors même que les souvenirs d'un crime semblent y porter atteinte. Les caractères de Siroès et Cosroès nous louchent : mais l'intrigue de palais qui amène les événements de la pièce est conduite par deux personnages intéressants, Sira et Palmiras.

Sira personnifie la haine implacable de la marâtre contre le fils d'une première femme : perdre Siroès, voilà ton but ; mais elle ne travaille pas seulement dans l'ombre; el'e déclare hautement la guerre; c'est un duel à mort qu'elle engage; elle périra, ou son fils Mardesane régnera. Mardesane ne sollicite ni ne pousse sa mère à détester Siroès et à le déposséder; arrivé par elle au grade dégénérai d'armée, il verrait sans déplaisir régner un frère qui l'a sauvé dans un combat, et sa loyauté souffrirait, s'il portait un diadème usurpé: aussi l'ardente S ra ne peut-elle, en ce fils épris du repos et de l'honneur reconnaître son sang: toute l'ambition est en elle. Fière de sa naissance, accoulumée dès l'enfance à commander, « sœur, fille, et veuve de rois » avant de s'asseoir près de Cosroès sur ce trône de Perse d'où elle n'a pas tardé à imposer ses seules volontés, elle ne se résignera pas à déchoir et couronnera Mardesane même malgré lui, pour continuer, sous son nom, de dicter des lois au pays. L'orgueil de la race, l'habitude du pouvoir et la volonté de le garder, doublée par les hésitations de son fils, voilà les cléments de cette haine

contre Siroès, devant lequel elle succombera plutôt que de plier. Ainsi portée à l'extrême, une passion même condamnable prend une sorte de grandeur. Ce n'est pas dans ses entretiens avec Cosroès que Sira nous impose: là, son caractère impérieux fléchit; elle a recours à des raisonnements spécieux pour éblouir le pauvre roi; elle le berce par des protestations d'amour; elle le cajole par une séduisante peinture de l'avenir qu'il s'assurera en couronnant Mardesane, se disant elle-même toute désintéressée; or l'adresse, la duplicité nous répugnent parceque ce^sont de petits moyens, des passions vulgaires. Mais en face de Siroès et de ses amis, quelle franchise d'audace l Quelle insolence de dédain ! Plus de longs discours, plus de subterfuges savamment habillés! Exclamations, apostrophes menaces, brusques mouvements, parole haletante, ironie furieuse, partout la haine déborde. Qu'elle espère le succès, comme dans la scène d'exposition qui semble la suite d'une discussion avec Siroès, ou que, ses ambitieuses menées et sa tentative d'assassinat ayant échoué, elle soit arrêtée par Sardarigue au nom de Siroès et conduite devantlenouveau roi, c'est toujours une égale fierté de langage, la même véhémence de caractère, une indomptable fermeté. Elle n'a pas un instant de faiblesse. Abandonnée de ses flatteurs et ne trouvant plus « la cour dans la cour, » elle ne demande pour grâce que d'être jetée au plus vite dans le plus noir cachot, loin de la vue de Siroès. Elle sait qu'elle mourra :

Mais l'honneur de mourir au moins son ennemie De la mort qu'elle attend ôtera l'infamie.

Elle ne cache rien de ce qu'elle a voulu. Sincère dans la menace, elle est sincère dans ses aveux suprêmes, et condamnée sans avoir consenti à se défendre, sa dernière parole est une parole d'exécration. La haine tout d'une pièce et soutenue ainsi jusqu'au supplice, commande au spectateur une sorte d'étonnement admiratif.

CeSiroès tantdétes'é n'est pas l'adversaire le plus actif de Sira ; c'est Palmiras. Palmiras qui, dès l'origine, devinant les desseins de cette femme, osait détourner Cosroès de l'épouser, a subi par elle la disgrâce et l'humiliation. Jaloux du crédit qu'il a perdu, il travaille à le reconquérir, s'attache à Siroès moins par affection que par calcul, lui concilie les satrapes, l'armée, le peuple, et, chef réel des mécontents, il n'attend qu'un signal du prétendant légitime pour hâter l'œuvre de la conspiration. 11 a vécu longtemps près du despotisme, et n'est pas, comme la foule, dupe de ce colosse aux pieds d'argile. Clairvoyant, hardi, ambitieux de sa nature, et de plus animé du désir de la vengeance, il assiège Siroès de ses sollicitations; il le presse par la crainte, par l'amour-propre, par le souci du bien public, et quand le jeune prince encore flottant lui oppose ses sentiments de piété filiale, il répond à ce langage ému par le langage impitoyable d'un homme dont le cœur s'est

endurci de parti pris. Habile du reste, il cesse à propos

ses exhortations farouches et laisse qnelques moments à la pitié de Siroès; mais à propos aussi, quand Siroès effrayé de la nouvelle du couronnement de Mardesane paraît « oublier la nature, » il le loue, il l'anime de ses éloges, et fait agir Pharnace et Sardarigue, ses deux instruments, Après l'arrestation de Sira, Siroès écoute t-il les injures de la reine ? Palmiras est là qui l'engage à ne point tant parlementer avec des criminels et à cimenter son trône du sang de ses ennemis: « la pitié n'est pas la vertu des monarques. » Point de pitié môme pour Cosroès ! Le nouveau roi ne doit plus être son fils. Quand Narsée, amante de Siroès, apporte aux gardes l'ordre, qu'elle a obtenu par ses reproches suppliants, de délivrer la reine, Palmiras intervient, armé d'un ordre contraire. Dans le jugement de Sira et de Mardesane, il est aux côtés du jeune roi, satellite impassible, et il l'affermit par des maximes politiques ou par d'énergiques louanges. Froidement ironique après que Siroès s'est jeté aux pieds de son père, et certain du sort réservé à tous les conspirateurs s'il se fait un retour de fortune, il n'a pas une parole d'attendrissement lorsque l'on annonce que le vieux roi, la reine et leur fils ont expiré. Palmiras, comme Sira, est un personnage tout d'une pièce, une figure bien accentuée, un caractère fièrement trempé; mais il forme contraste avec elle, la passion de Sira s'élançant au-dehors, la sienne étant contenue et réfléchie.

Les personnages de Cosroès et de Siroès ne se peuvent

DE JEAN IlOTROU. 195

séparer; ils représentent, l'un « les remords qui suivent le » parricide, » l'autre « les doutes et les combats qui le a précèdent. (1) » Cosroès, meurtrier d'Hormisdas, est encore, après de longues années, assailli par les accusations de sa conscience ; bien plus, les remords se traduisent pour lui en de terribles « illusions. » Il entend « une effroyable voix lui reprocher son crime ; » il aperçoit « de » son père expirant la ténébreuse image, » un « spectre » décharné qui lui tend les bras et l'invite à descendre » au tombeau. Ces hallucinations le jettent dans des accès de démence mélancolique. Ainsi Rotrou n'a pas craint de faire paraître sur le théâtre un homme atteint de folie ; mais celte folie est dramatique parce qu'elle provient du souvenir d'un crime irrémissible et non d'un fortuit affaiblissement de l'esprit, parce qu'elle est une punition et non un accident. Que Cosroès se laisse abuser par Sira au point de croire aux calomnies qu'elle dirige contre Siroès, et qu'il dépossède son fils aîné sans l'écouter, cela s'explique d'un homme circonvenu par une femme artificieuse et torturé de visions funèbres contre lesquelles il cherche en vain du repos. Mais tout aisé qu'il est à tromper, Cosroès n'est nullement ridicule : ses lamentations nous touchent quand il pleure son parricide, et il nous impose par un air singulier de grandeur lorsqu'amené devant son fils et pleinement maître de sa raison, il parle

(1) St-Marc Girardin. Cours de litt. dram.

au nom de celte majesté paternelle que lui-même a jadis trop peu respectée.

Quelle leçon pour Siroès que le spectacle des remords implacables du malheureux roi 1 Aussi honore-t-il son père quoique coupable. Sans les avertissements de la piété filiale, peut-être il s'irriterait plus vite des persécutions de sa marâtre, car il ne manque pas d'ambition et soutiendrait au besoin par l'épée son rang d'aînesse. Mais punir Sira en chassant Cosroès du trône, en souillant le sceptre ! Vainement Palmiras l'aiguillonne, et, pour le stimuler, lui cite l'exemple même de la sanglante usurpation de Cosroês : il repousse les droits dont on veut l'armer contre son père. Ces combats entre les sentiments naturels et les aspirations ambitieuses, ces doutes avant l'action coupable nous rendent Siroès sympathique : que son caractère fût plus entier et sa résolution plus prompte, il devenait odieux. Enfin, poussé par les satrapes, Siroès a fait un pas dans le crime ; sur son ordre, Sira, Mardesane et Cosroès ont été arrêtés. Qu'il rende à Sira haine pour haine et la condamne à boire le poison qu'elle avait préparé pour lui, c'est justice, et pourtant il eût voulu s'épargner cette sévérité. Qu'il punisse l'orgueil de Mardesane auauel il souhaitait de conserver la vie, mais dont la subite insolence l'irrite, une telle rigueur se comprend encore. Nous l'attendons à la dernière épreuve, à l'entrevue avec Cosioôs. L'épreuve est courte : un fils ne

DK JEAX ROTKOU. 197

peut juger son père. Le seul nom de Cosroès abat cette constance dont Siroès s'était muni, et le triomphe de l'amour filial révolté contre la raison d'état est assuré avant l'entrée pathétique du vieux roi.

Corneille avait, le premier, mêlé les discussions politiques aux affections de famille ; Rodogune et Héraclius ont inspiré Cosroès ; mais Rotrou a conservé sa marque propre. Inférieur pour la variété des incidents et la science de l'intrigue, il l'emporte ici en clarté ; Cosroès est la mieux conduite de ses tragédies ; et si les situations imaginées par lui, quelque dramatiques qu'elles soient, ne nous font pas frissonner comme le cinquième acte de Rodogune et le quatrième acte ô'Héraclius, nous éprouvons, à la peinture des luttes et des déchirements de Siroès, une émotion plus intime et plus radoucie, moins de terreur mais plus de pitié.

Le Cosroès, à son tour, a suggéré probablement quelques idées à Corneille pour son Nicomède, qui date de 1652 : le sujet est en effet le môme : de part et d'autre une bellemère veut déposséder le fils d'un premier lit. Avec cette ressemblance générale, on pourrait remarquer entre les personnages principaux, qui sont en nombre égal dans les deux pièces, certains rapports de situation, sinon de caractère, et rapprocher Prusias de Cosroès, Nicomède de Siroès, Attale de Mardesane, même Arsinoé de Sira, Flaminius de Palmiras, Laodice de Narsée. Sans doute le

ton de tragi-comédie adopté par Corneille rehausse extraordinairement Nicoraède , l'intrépide railleur, et lui fait, entre tous les héros de no're théâtre, une physionomie saisissante auprès de laquelle pâlit celle de Siroès : nulle comparaison non plus à établir entre la noble Laodice et l'insipide Narsée : Attale aussi a plus de générosité d'âme que Mardesane. Mais Palmiras, le hardi conspirateur des cours d'Orient, n'est point effacé par l'insinuant Flaramius; Gosroès,en proie aux remords, nous émeut profondément, tandis que le pusillanime Prusias nous fait sourire; et enfin, entre les deux personnages qui offrent le plus de relation, Sira et Arsinoé,la préférence n'est pas douteuse: Arsinoé semble « une bourgeoise qui accuse son beau- » fils d'une friponnerie pour mieux marier son propre » fils (1) ; •» Sira a la haine héroïque.

Ainsi Rotrou, recevant beaucoup de Corneille, lui rendait quelque chose en échange : ainsi, imitant celui qui l'avait assez justement appelé « son père », il ne se faisait pas disciple fervent, satellite humble et soumis ; il gardait son élan et son initiative. Original toujours dans le drame religieux et le drame politique, il le fut surtout dans la tragédie passionnée , dans ce Venceslas, qui se place, par l'ordre du temps, entre le St-Genest et le Cosroes, et dont nous n'avons voulu parler qu'en étudiant chez Rotrou les diverses expressions de l'amour.

(1) Voltaire.

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