‹ Essai sur les œuvres dramatiques de Jean RotrouChapitre 16 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

►e l'expression de l'amour dans Rotrou t elle est souvent juste et naturelle. Ses amoureux comiques et tragiques. Comment il a rendu excellemment la jalousie dans la tragédie (Ladiwlas, Orantée. don Pèdre). — Comment il a exprimé les affections de famille et conçu l'autorité paternelle. Personnage du Père et Roi. Le vrai et le convenu.

... La douleur qui me presse Se peut dire un plaisir où manque l'allégresse, Un agréable écueil, un redoutable port, Un penser qu'on nourrit et qui donne la mort, Un pénible travail qu'au séjour où nous sommes Les Dieux ont envoyé pour le repos des hommes, Une captivité qui s'aime en ses liens, Un bien source de maux, un mal source de biens, Un principe de vie et sa fin tout ensemble, Une fièvre qui fait et qu'on brûle et qu'on tremble, Une manne funeste, un fiel délicieux, Un savoureux poison qui se boit par les yeux, Une douce amertume, une douceur amère, Une charge à la fois et pesante et légère, Une mourante vie, un renaissant trépas, Une flamme qui brûle et ne consume pas, Un ciel où l'on se plaint, un enfer où l'on s'aime, Une belle prison qu'on se bâtit soi-même.

Ainsi s'exprime Philénie, véritable précieuse ridicule, introduite par Rotrou comme personnage sérieux dans son imitation des Captifs. Quel luxe de fades antithèses !

Quelle débauche de périphrases sottement ingénieuses, à réjouir Cathos et Madelon ! Il n'y a pas de risque que Philénie prononce le mot propre, le mot de ces énigmes : il faut qu'Olympie, qui heureusement a moins d'esprit qu'elle, nous dise, pour quo nous y voyons clair : « C'est » d'amour que son cœur soupire. » C'est donc de l'amour que l'auteur voulait parler!

S'il n'en eût jamais parlé que de la sorte, Rotrou serait aux premiers rangs du gongorisrae. Mais à côté de ces divagations dans le raffiné, conformes à la mode courante, dont nous avons cité le plus parfait échantillon, nous lisons souvent une malicieuse réflexion qui nous avertit qu'il n'était pas dupe, et des railleries lestement troussées de l'exagération en amour ou dans l'expression de l'amour, qui nous ramènent du romanesque à la vérité. En parlant avec recherche et affectation, il subissait le tyrannique empire d'un genre importé du dehors ; c'était là le style ordinaire; les faiseurs de pointes étaient en majorité : nous ne pouvons mettre sur le compte de Rotrou des erreurs dont il n'avait pas la responsabilité première ; il participait à la manie générale des faux brillants, et quel autre sujet que l'amour prête mieux aux manifestations de cette éclatante folie? Nous ne voulons donc pas critiquer notre poète , alors que se servant de la langue convenue, il n'est qu'un disciple hors ligne des Italiens ou des Espagnols, mais le louer pour les mille passages où il a ren-

contré des mots et des mouvements qui rendent bien l'amour vrai.

Il n'est si méchante pièce de lui dans laquelle on ne recueille de ces vers simples et justes qui sont le pur langage de la nature , et qu'on appliquerait (tant la variété serait riche !) aux formes si multiples de la passion, depuis l'abandon ingénu de la naïveté jusqu'aux adresses mondaines de la galanterie. Le charme d'un «premier objet; » cette lueur idéale dont la personne aimée éclaire ce qui l'entoure ; l'instinct secret, la sympathie inexpliquée qui unit les volontés et fait aimer non la beauté du visage, mais la beauté de l'âme; le prix des moindres faveurs d'une maîtresse, « un mot, une caresse, un soupir, un pas, » et la blessure que nous cause « un regard un peu froid échappé sans dessein ; » la douceur toute puissante du visage chéri, qui, même aux moments d'humeur, a « je ne sais quoi qui ne peut déplaire ; » la sincérité des amants véritables, ennemis des compliments creux ; l'extrême respect, inséparable de l'extrême amour; les plaisirs qu'un amant attristé puise dans sa tristesse ; la nécessité de <c bien ressentir » pour « bien exprimer, » et cependant de « tout priser au moins en la présence », même chez les plus indifférentes ; la pudeur qui défend aux femmes de « faire la première ouverture, » quoique « toucher une fille soit une chose aisée ; » les froideurs feintes à dessein d'enflammer davantage; la discrétion excessive

découvrant au monde ce qu'elle lui veut cacher; les ressentiments inextinguibles qu'allume le mépris ; l'importunité préférable à l'indifférence ; la passion plus ardente chez les femmes parce qu'elles y mettent tout leur cœur ; l'éloquence des pleurs d'une amante; la douleur de la séparation :

Mon cœiT, on nous sépare, et je puis vivre encore!

tout est vivement indiqué ou délicatement analysé par Rotrou. (1)

L'un des plus jolis passages est celui où le poète a exprimé l'inquiétude et l'embarras d'une jeune fille qui, n'ayant pas vu son amant de tout le jour, et tourmentée du désir d'en avoir des nouvelles, de le rappeler sans trop paraître faire les avances, envoie ainsi sa suivante à la découverte :

Confesse-lui ma crainte et dis-lui mon martyre ; Que l'accès qu'un ami lui donne en sa maison Me le rend, en un mot, suspect de trahison : Mais non, ne touche rien de ce jaloux ombrage ; C'est à sa vanité trop donner d'avantage. Dis-lui que, puisqu'il m'aime et qu'il sait qu'aux amants Une heure sans se voir est un an de tourments, Il m'afflige aujourd'hui d'une trop longue absence : Non ; il me voudrait voir avec trop de licence. Dis-lui que, dans le doute où me tient sa santé.. Mais puisque lu l'as vu, puis-je en avoir douté ?

(1) Pèlerine amoureuse, act. 1 , se. 1. Hypocondriaque, act. 1 , se. 1. Heureux Naufr., act. i, se 2. Céliane , act. 2, se. 2. Clorinde, act. 3, se. 1. Laure persécutée, act. i, se. 2. Occas. perdues, act. 4, se. 5. Célimène , act. 4, se. 6. Filandre, act. 3, se. 6 et act. 1. se. 1. Heureuse Const., act. 3, se. 3 et act. 4, se. 1. Cléug. et Doristée, act. 4, se. 3. Deux Punelles, act. 1, se. 3, etc.

Flattant trop un amant, une amante inexperte Par ses soins superflus en hasarde la perte. Va, Lydie, et dis-lui ce que pour mon repos Tu crois de plus séant et de plus à propos ; Va, rends-moi l'espérance ou fais que j'y renonce ; Ne dis rien, si tu veux ; mais j'attends ta réponse.

(La Sœur, act. 2, se. 3.)

11 est impossible de mieux pénétrer et de mieux décrire en style de comédie tempérée les mouvements d'un cœur tendre occupé d'une passion unique, mais clairvoyant encore, cherchant, pour stimuler la lenteur d'un oublieux, des motifs que de judicieuses réflexions lui font aussitôt rejeter, et s'en remettant, à la fin, du soin de son amour, au hasard bienveillant qui protège les amoureux.

Ces traits disséminés ne composent pas une théorie de l'amour (si tant est que l'amour puisse être exposé en théorie); mais nous avons eu occasion de citer une scène de la Belle Àlphrède, où la naissance et les progrès de la passion subite, en coup de foudre, telle qu'on la dépeignait volontiers vers 1630, et telle, il faut en convenir, qu'elle se produit souvent dans la réalité, sont suivis à plaisir et nous conduisent à un délicieux tableau des chastes joies du mariage. Divers passages réunis en seraient la contrepartie; nous voulons dire que Rotrou, qui là parlait si bien de l'amour, n'a pas laissé de s'en moquer ailleurs.

Qu'y eût -il fait, et comment se tenir de fustiger? La nature humaine a ses vilains côtés. Les hommes n'échappent certes pas aux reproches : mais les femmes!

Tous les travaux qu'Hercule a jamais entrepris Sont moins que d'arrêter ces volages esprits;

(Occas. perd., act. 4, se. 4.)

La coquetterie les travaille : elles veulent être louées ; il leur faut une cour, et pour la réunir, « leurs yeux apprennent d'une glace

Avec quels ornements ils auront plus de grâce. »

[Occas. perd., act. 2. se. 3.)

Comme elles n'ont qu'un cœur, et que plusieurs soupirants le demandent, lequel l'obtiendra? Aucun, pour les mettre d'accord. Ce serait au mieux , si l'entourage ne comptait que de « ces galants qui se piquent de » gloire, » et dont il y a toute licence « d'attraper la » vanité. » Prenez garde, Célimène, qu'il ne s'y rencontre un de ces honnêtes jeunes gens pour lesquels « un beau » visage est un mauvais voisinage, » et qui voyant en vous « le portrait le plus charmant que le ciel se soit fait » de soi-même, » se désespérera d'être confondu parmi vos assidus ridicules, concevra quelque dessein funeste, jurera de mourir, si un sage ami ne lui démontre combien « la rage, » en pareille circonstance, est « sottise » et non « courage ! »

Malheur à l'homme qui s'éprend d'une coquette ! Malheur encore à qui devient le mari d'une femme d'esprit !

Une jalouse humeur la traîne après vos pas Qui lui fait voir souvent même ce qui n'est pas;

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Son adresse surprend l'âme la plus sensée, Explique vos regards, lit dans votre pensée, Et fait sur vos desseins tant d'importuns efforts Qu'elle est insupportable aux esprits les plus forts!

[Pèlerine amoureuse, act. 2, se. 2.)

Mais si je suis patient, si je l'aime ? — Eh ! bien, p;ir esprit de contradiction, elle vous détestera, et... ne s< ra pas pour vous : « On se rit aujourd'hui des maris amomeux, » et on les trompe; le public en fait des gorges chaudes. — Que résoudre alors? Prendrai jeune niaise?— Niais», ou spirituelle, grande ou petite (« une petite femme est souvent » un grand mal! »), comptez sur des ennuis.— Mais je suis riche, et malgré des cheveux grisonnants, « possédant » beaucoup d'or, on a beaucoup d'appas. » J'épouserai donc sans amour : ma femme sera un bien que j'achèterai. — Hum! un bien! — « L'avarice, » vous l'oubliez, « a gagné jusques au cœur des filles ; » rang, noblesse, famille, âge, qu'importe, quand le futur a les mains pleines! Ou m'aimera, ne fût-ce que par reconnaissance, et je serai peu exigeant ; les passions ne me tourmentent plus. — Fort bien ; mais si... l'on « ne veut pas d'un mari qui repose? »

Jeune ou vieux, il est imprudent d'épouser : ou bien épousez sans illusion. Parlez nous des gpns du commun pour comprendre sainement l'amour! Ceux-là voient les choses en philosophes : à leur avis, les femmes sont Un vice de nature; et pourtant il en f;iut I (1)

(l) Ne pourrait-on citer tel vaadeville tout moderne, dont ce trait plaisant, bien décoché par un excellent acteur, a fait en partie la fortune ?

Habitués à courir, « de même que leurs pieds leur passion y> va vite, » c'est-à-dire qu'elle est expéditive et qu'elle ne se fixe pas pour longlemps. Chez eux, les hommes ne sont pas les seuls à pratiquer ces principes commodes ; la morale des femmes n'est guère plus rigoureuse. Telle, estime que

L'honneur est un bizarre el scrupuleux fantôme, Qu'une mouche épouvante, et qui craint un alôme; Mais comme un autre monstre on l'apprivoise enfin ;

et elle ne doute pas que l'honneur de Lucinde ne soit

apprivoisé par l'empressé don Alvare. Qu'una fille de cette

humeur devienne femme d'un hôtelier, par exemple:

croyez-vous qu'elle reçoive jamais les voyageurs avec un

museau rechigné et ne fasse pas constante application du

proverbe :

Belle hôtesse et qui rie Vaut autant que bon vin dans une hôtellerie ?

Si son mari la tracasse de ses soupçons perpétuels, ne brûlera-t-elle pas de se venger avec quelque gentil voyageur! Tant pis pour les défiants et les maussades ! « Rendre les soupçons vrais, c'est le propre des femmes ; » et, ma foi ! « une fille amoureuse est capable de toutl » Fille ou femme, c'est tout un, bien entendu. (1)

(1) Clarice, act. 1, se. 5, se. 2 et se. 3. Filandre, act. 1, se. 1. Deux Pucelles, act. 2, se. 1 et act. 4, se. 3. Diane, act. 3, se. 2. Hypocondriaque, act. 5, se. 6. Occas. perd., act. 3, se. 2. Célie, act. 2, se. 2, etc.

Mais on a beau dire aux gens, dans quelque condition qu'ils soient :« ne vous mariez qu'à bon escient. » Ils ne s'en riveront pas moins à la chaîne. Quant à leur dire : « ne soyez pas amoureux , y> il faudrait d'abord refaire notre nature. L'amour venu, la jalousie commence; quelquefois même elle a précédé , car « elle est mère aussi souvent que fille de l'amour ; » en tout cas, n'avoir point de jalousie c'est avoir un amour médiocre : les vrais amoureux ne sont pas de sens rassis. Fi des soupirants raisonnables ou résignés! A peine quelques figures d'amantes dévouées , comme cette douce Par.hénie de V Innocente Infidélité, comme Laure en certaines parties de son rôle, traversent le théâtre de Rotrou. Les scènes de dépit, de colère, de menace , voilà à quoi nous devons nous attendre de la part des amants; le ton seul diffère, selon qu'ils sont comiques ou tragiques.

Le dépit est du domaine de la comédie : un regard accordé à quelque rival réel ou imaginaire , un accueil qui aura paru plus réservé que d'habitude, le moindre froissement d'amour-propre suffisent pour le faire naître ; mais il n'a ni violence , ni durée, et meurt aussi vite qu'il est né. Ces bouderies mutines qu'un mot changera en expansions de bonne humeur, ces visages qui s'efforcent d'être sombres et ne demandent qu'à s'éclairer d'un sourire, ces reproches plus significatifs que les déclarations les plus tendres, égaient la scène et n'inquiètent pas

le spectateur. Avant Eraste et Lucile , avant Marinette et Gros-Réné, devenus le double type, gracieux et grotesque, des auiants en guerre pour avoir les bénéfices de la réconciliation, le Dépit amoureux avait eu ses représentants au théâtre : Rotrou s'était servi de ce moyen comique jusqu'à en abuser et en faire un lieu commun, et lui-même l'avait tiré des pièces étrangères qu'il imitait et des ro^ mans où il puisait. On sait d'ailleurs qu'en remontant à l'antiquité , on lit dans une ode d'Horace le plus charmant des dialogues entre deux amants boudeurs qui s'adorent; tant le dépit est un accident accoutumé en amour !

Rotrou n'a pas trop réussi dans les scènes de dépit comique, qui exigent beaucoup de modération et une touche légère. Que l'on prenne Y Amélie, ou la Diane, ou la Céliane, ou les Occasions Perdues, le défaut est partout le même; les amants ne se boudent pas, ils se disputent, ils s'apostrophent, ils se provoquent, ils s'injurient, ils se maudissent ; mots détachés ou longues tirades, c'est de l'aigreur et de la violence ; au lieu de pointes délicates et fines lancées et renvoyées de part et d'autre par des mains qui craindraient de blesser, ce sont de lourdes flèches qui déchirent et s'enfoncent; plus d'agrément pour l'auditoire ; les bornes de la comédie sont franchies, la voltigeante ironie se change en massive virulence. Accepterons-nous jamais qu'un amant bien élevé appelle

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sa maîtresse « orgueilleuse , hypocrite », ci la quitte sur

cet adieu :

... Vivez heureuse entre les bras d'un autre, Et haïssez mon nom comme je hais le vôtre!

{Diane, act. 3, se. 3.)

Lui pardonnerons-nous cette sortie grossière, lorsqu'il reconnaîtra que « sa voix a trop osé? » Non , un honnête homme doit , môme en sa colère , respecter celle qu'il aime. Encore Ariste paraît-il timide et poli en comparaison d'Adraste (1), dont nous n'oserions retracer les propos sans rougir : celui-là, selon une expression de Rotrou , « dégorge à souhait sa jalouse rage. » Qu'il fallait à ces amoureux furibonds des maîtresses de facile composition! Elles ont l'air, en effet , d'être pliées à leurs façons de parler et d'agir. Isabelle , qui vient de s'en entendre dire de cruelles, se contente de faire observer à Adraste qu'il va un peu lo:n , et que « ce discours après tout commence à la fâcher. » Ou bien, trop démonstratives pour des femmes de bonne éducation , elles se jetteront au cou de l'amant qu elles auront rebuté de leurs mépris coquets e lui prouveront par «d'ardents baisers, » comme Julie à Philidor dans la Céliane, que leur cœur est follement possédé : exagération non moins choquante que les regards menaçants et les grands gestes d'énerguraène. Rotrou ne peut pas se préserver de l'excès; ses personnages sont vifs jusqu'à la brutalité ou abandonnés jusqu'à l'inconvenance;

(1) Occas. Perd., act. 4, se 3.

la délicatesse et la discrétion leur manquent; ils oublient que les amants bien nés doivent apporter les bonnes manières et le langage choisi des salons même en leurs scènes de dépit, et qu'il n'y faut ni gros mots, ni mouvements compromettants. Certes nous voulons sentir à la fois l'humeur et la tendresse sous les paroles, mais une humeur qui ne soit que malicieuse, une tendresse chaste. C'est en quoi excelleront les personnages de Molière. Rotrou, enirainé par sa nature inculte, Rctrou qui trouvait, nous l'avons vu, la grâce et la douceur dans l'expression de l'amour heureux, incline à la rudesse dès qu'il exprime l'amour traversé par quelque contrariété ; son esprit est amer, son ironie mordante, ses mouvements violents : nous voilà dans la véhémence et dans la tragédie. It a donc un talent plus propre à l'expression de la jalousie tragique. Aussi, lorsque le ton est nettement posé et le sujet bien engagé dans le sens dramatique, Rotrou sait-il rendre d'une manière admirable la torture et les élancements d'un cœur jaloux. C'est surtout à cette peinture éloquente que son Venceslas doit d'avoir échappé au naufrage de presque toutes ses autres pièces.

Rotrou, non par hasard sans doute, traita à trois reprises le sujet du Venceslas ; cela s'entend qu'il écrivit, outre son chef-d'œuvre, deux ouvrages, Laure persécutée, et Lope de Cardone, dont le fond et les principaux personnages sont analogues : un tils de roi qui aime, et dont l'amour

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contrarié s'envenime de jalousie. Les trois pièces , tirées du répertoire espagnol appartiennent à trois auteurs différents, Francisco de Rojas, Bermudez, et Lope de Vega. On ne peut penser que Rolrou n'en ait pas aperçu les rapports à première lecture ; mais il trouvait là , sous une variété suffisante d'incidents, une commune matière très-pathétique et fort à son gré : imitation, intuition, observation, expérience peut-être, il y eut un peu de tout cela dans les mouvements passionnés qui animent ses pièces, l'une tragédie sanglante, les deux autres Iragicomédies heureuses par le dénouement et intéressantes par les situations.

La première en date fut Laure persécutée (1637). Le prince Ûrantée est, de l'aveu du roi son père qui le voudrait guérir d'une passion réputée indigne , trompé par un stratagème f t porté à croire que sa maîtresse, innocente, le trahit. Aussitôt la jalousie s'empare de lui: il ne recherche pas si c'est bien Laure qu'il a vue converser avec Octave, il ne songe pas que son père, opposé à ses desseins , peut lui tendre des pièges: c'en est assez des apparences pour l'abuser et l'égarer. L'amour réfléchit-il jamais? Ahl que de tourments s'épargneraient ceux qui aiment, s'il leur était loisible de raisonner, ou si, lorsqu'ils raisonnent, ils ne déraisonnaient pas, jugeant deschoses par leur ombre ! Orantée est donc tout-à-coup dévoré du plus insupportable des maux qu'on souffre sur terre. Comme

tout homme jaloux, il se déchaîne en exclamations : l'infâme! l'ingrate! la perûde! Mais il est jeune, cavalier galant, enthousiaste, romanesque, et sadouleur s'exprime par

Ah ! ciel, ce n'est pas toi qui régis la nature !

Tes astres impuissants errent à l'aventure !

La région du feu n'a point de pureté!

La terre, quoi qu'on dise, est sans stabilité !

L'ombre produit les corps et les corps suivent l'ombre !

L'astre du jour est fixe et sa lumière sombre !

Le visage de Laure a de douteux appas,

Et rien n'est assuré, puisqu'elle ne l'est pas!

f.Act. 3, se. 8.)

Les notions astronomiques d'Oianlée laissent évidemment à désirer; mais il a de la chaleur et de l'imagination: on dirait presque qu'il s'inspire de Virgile, lorsque, se défendant d'aimer désormais Laure, il s'écrie, en berger d'églogue qui emprunte aux phénomènes de la nature ses objets d« comparaison:

Les étoiles plutôt descendront en ces lieux ;

Les arbres arrachés s'iront planter aux cieux ;

Les poissons dedans l'air prendront leur nourriture ;

Les bêtes dans la mer chercheront leur pâture ;

On verra de son lieu sortir chaque élément,

Et tout sera compris dans ce dérèglement.

(Act. 4, se. 2.)

La sévérité de notre Muse tragique a banni du théâtre celte sorte de style : blâmerons-nous donc le vieux poète qui n'hésilait pas à l'employer? Nos auteurs, à l'époque

classique, sacrifièrent peut-être trop l'imagination à la logique oratoire et aux analyses philosophiques du cœur humain. Pour nous, nous ne haïssons pas dans Rotrou ce langage brillant, dont les coulenrs tranchées offensent un goût susceptible, et nous aimons qu'il ait laissé à son héros quelque chose de cette poélique physionomie habituelle aux personnages du théâtre anglais ou espagnol. Nous lui passons jusqu'aux apostrophes d'Orantée à la maison de Laure, à la porte et à la fenêtre de cette maison; car pour les amants jeunes et qui ont en eux de la poésie, tout ce qu'a touché la personne aimée, tout ce qu'elle a « honoré de ses pas, éclairé de ses yeux, » devient vivant et sympathique.

Aux figures éclatantes, aux appels véhéments, Orantée ajoute cette pointe d'affectation qui trahit une intelligence raffinée et reproduit assez curieusement les tours de langage des livres préférés. Qu'est-ce en effet que ces répétitions étudiées du nom de Laure, d'abord pour affermir son ressentiment:

Moi ! que je souffre Laure et lui parie jamais ! Que jamais je m'arrête et jamais je me montre Où Laure doive aller, où Laure se rencontre ! Que je visite Laure et la caresse un jour ! Que Laure puisse encor me donner de l'amour ! etc.

puis pour traduire ses regrets :

Moi, que du choix de Laure enfin je me repente ! Que jamais à mes yeux Laure ne se présente ! Que de Laure mon cœur n'ose m'entrelenir ! Que Laure ne soit plus dedans mon souvenir! etc.

(Act.4, se, 2.)

Nous ne dirons pas que ce contraste symétrique et immédiat soit d'accord avec la simplicité ingénue et réponde aux prescriptions du naturel. Nous avouerons que, s'il y a là de la passion, il y a en même temps de l'esprit. Mais c'est justement l'esprit qui nous semble ici donner à l'expression passionnée son accent particulier. C'est l'imagination brillante et ingénieuse qui distingue Orantée d'avec les autres amants jaloux. Comme eux du reste il éprouve ces troubles et ces fluctuations d'une volonté qui tente vainement de se rasseoir, et au moment où il se flatte d'avoir oublié, tout son amour est encore en son âme !

Si Orantée fait quelquefois mine de tirer son épée, ce n'est pas habitude d'emportement, mais plutôt geste de mode, et il nous répugne de croire que l'acte ait, en aucune circonstance, sinon pour quelque duel, suivi la menace. Ladislas, fils de Venceslas,a bien autrement d'impétuosité aveugle et de fougue brutale. Orantée, prince de Hongrie, a été élevé parmi la jeunesse civilisée de France; Ladislas, prince de Pologne, n'a jamais quitté son pays natal encore presque inconnu : nature toute primitive, aux instincts âpres et féroces, il a grandi en plein air, sous un ciel brumeux, dans une contrée à moitié sauvage, passant ses journées à la chasse et préparant lui-même aux chiens « le carnage du cerf, » ou luttant, l'épieu au poing, contre les ours, comme fait aujourd'hui tel boyard russe. Le sang des bêtes fauves l'a mis en goût ; il s'est accoutumé, comp-

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tant pour rien la vie d'un sujet, à verser celui des hommes : sa réputation de violence est si bien établie, qu'innocent ou coupable, on l'accuse de tous les meurtres qui se commettent, et l'exemple du prince fait qu'il s'en commet beaucoup. C'est donc un jeune barbare, altier, despotique, ayant la parole aussi tranchante que le far et la main aussi prompte que la parole, arrivé à l'âge où les passions bouillonnent, et prêt, comme dirait Rotrou, à « leur lâcher la bonde. » Qu'on se figure la puissance de l'amour et de la jalousie sur un pareil tempérament ! Or Ladislas est amoureux et jaloux: il aime la duchesse de Cunisberg, Cassandre, qui habite, on ne sait trop pourquoi, le palais du vieux roi Venceslas. Son premier mouvement a été de l'enlever et d'en faire sa maîtresse, de gré ou de force ; ainsi le voulait l'impatiente avidité des désirs sensuels, effrayants dans un tel homme : mais son projeta échoué, et il a dû recourir, en frémissant, aux lettres, aux messages, lui si peu né pour les lenteurs de l'attente et les offices de la galanterie ; la duchesse n'a rien écouté, et parce que sa vertu est blessée du ton insolent des écrits, et parcequ' elle préfère secrètement Alexandre, jeune frère de Ladislas. Celui-ci a deviné la présence d'un rival ; toutefois ses soupçons peu clairvoyants tombent sur Fédéric, duc de Courlande, dont la faveur auprès du roi l'irritait déjà : il s'applique donc à vaincre, dans ses rencontres avec Cassandre, les impétuosités de sa nature et à ramener

son amour aux espérances d'un prochain mariage ; sa flamme alors s'épure et se modère ; il se repent de ses tentatives criminelles; il a le langage et les dehors d'un homme soumis. Mais sa haine, concentrée sur le duc, gronde comme un loup à 1 attache, et malheur quand elle rompra son lien ! L'amour a pour effet d'adoucir Ladislas et ce changement nous touche: la jalousie l'exaspère, et nous prévoyons qu'il y aura du sang versé.

Avant de porter au front la mélancolie propre aux amants, même aux plus fougueux, et qui nous inspire pour eux une invincible sympathie, ce prince, accoutumé à tuer par distraction, avait cependant un je ne sais quel charme, qui, « malgré tous ses défauts, le rendait aimable. » On le mésestimait, et on le chérissait; il était redouté, et pourtant il plaisait, à cause de sa valeur guerrière, qui» tout jeune, l'avait rendu l'effroi des états voisins, et parce que l'énergie et la franchise, poussées (qu'importe!) jusqu'à la rudesse et à la brutalité, ont toujours l'attrait des choses qui se font voir hardiment à la pleine lumière : la multitude déteste les ménagements doucereux et les caresses tortueuses. Mais Ladislas plaît aussi à son père, dont la vieillesse n'est pas faiblesse, et qui considère avec douleur ses fautes et ses crimes ; il lui plait en premier lieu pour un motif touchant, parcequ'il ressemble à la feue

reine:

.. Je croyais votre mère immortelle, dit Venceslas,

Par le reste qu'en vous elle me laissa d'elle.

D'autre part, le vieux roi a reconnu en son ftls, héritier futur du trône, de hautes qualités qui surmonteront un jour le tumulte des passions : il l'a entendu raisonner du gouvernement des états, et s'il revoit avec émotion les traits maternels sur le visage du prince, peut-être est-il heureux d'observer en son esprit les traces durables des graves entretiens paternels. C'est à la fois par ce charme indéfinissable qui a toujours captivé les cœurs, et par les souffrances d'un amour rebuté et jaloux que Rotrouasu disposer les spectateurs en faveur de son héros.

La jalousie de Ladislas se trompe d'adresse : il suffirait d'un mot pour l'éclairer : ce mot n'est pas prononcé parcequ'il faut prolonger la méprise, et, en développant les suites de la passion, motiver la catastrophe. L'unique objet de la fureur du prince est le duc de Courlande : Ladislas ne haïrait pas son frère, si Alexandre ne s'était fait le partisan et le défenseur de Fédéric. Il honore et respecte son père : cette déférence paraît en son attitude lorsque Venceslas, dans la scène d'exposition, l'accuse, d'après les rumeurs publiques, d'un désir « peu discret et trop prompt » de régner, et part delà pour lui faire sévèrement la leçon; il ne tressaille d'impatience qu'au nom du ministre odieux dont il croit le roi conseillé et circonvenu : sa déférence est marquée encore dans la hautaine sincérité de ses aveux, quand il répète sans détour les propos ambitieux qu'on lui a attribués ; elle l'est surtout dans son humiliante condes-

cendance à embrasser Alexandre sur l'ordre de son père, bien plus, à oublier un instant sa jalousie pour embrasser le duc maudit.

Mais Venceslas a juré à son ministre (serment propice aux péripéties dramatiques!) de lui accorder, en retour de ses services, la première grâce qu'il sollicitera, et l'invite à s'expliquer sur-le-champ: Fédéric, amoureux en secret de la princesse Théodore, commence à hasarder une demande sans prononcer aucun nom : il n'a pas le temps d'en dire bien long. Nous nous représentons Ladislas, persuadé qu'on parle de Cassandre, rougissant, pâlissant, froissant de la main son poignard, les narines gonflées, l'œil en feu, incapable de maîtriser davantage la colère qui l'a soudainement ressaisi, coupant net la parole au duc par un cri impérieux et une menace de mort; et nous admirons comme un trait de naturel la vivacité farouche de ce mouvement. Une seconde fois, après que le prince lui-même, toujours repoussé par Cassandre et outré de dépit, a encouragé le duc à se déclarer en présence du roi, ce mouvement impétueux est ramené, et quoique le ressort dramatique soit apparent, nous admirons encore. Quelle situation pour un jaloux du caractère de Ladislas! Donner, de rage, assistance à celui qu'il croit son rival, l'entendre parler d'un amour dont ce rival n'ose avouer l'objet, endurer le supplice de ses lenteurs courtoises et maniérées, ah ! c'est trop ! Ladislas ne peut souffrir que l'amant pré-

féré prononce le nom fatal, et d'un ton irrésistible, sans respect pour le roi dont il encourra la rigueur, il ferme de nouveau la bouche au duc décontenancé.

Les mépris de Cassandre ont causé ce second éclat. Dans une scène qui a précédé, Ladislas est veuu chercher son arrêt auprès de la duchesse : calme à son entrée, presque galant et précieux, il a demandé si on l'acceptait enfin pour époux. La réponse est une punition cruelle: a Moi votre femme ! » dit Cassandre, « moi qui fus l'objet de votre flamme impudique et dont vous avez attaqué l'honneur! » Rien de plus digne alors que les aveux de Ladislas repentant; rien de plus fortement exprimé que sa résolution d'aimer la princesse malgré elle, malgré sa répugnance et son courroux. Qu'y a t-il déplus propre à peindre l'empire de l'amour sur cette âme orageuse que ce dur abaissement, cette soumission en quelque sorte forcenée comme l'est la passion intérieure ? Quelle victoire pour Cassandre de voir à ses pieds le redoutable orgueilleux qui fait tout trembler! Court triomphe 1 L'indomptable instinct n'attend, pour remonter et s'échapper, qu'un mot, pas même un mot explicite, une allusion ; et brusquement, l'image du rival exécré se dressant aux yeux du prince, sa jalousie déborde en invectives, en menaces, en protestations de dédain et de haine ; il a l'air d'un homme indigné de l'humiliation qu'il s'était imposée, et heureux d'avoir recouvré sa fière liberté. Mais resté seul

avec sa sœur Théodore, en quel délire il retombe! Suivre Cassandre, lâcheté! La laisser partir, supplice mortel! « Ma sœur, » s'écrie-t-il,

Ah! contre ma raison servez sa tyrannie ;

Je veux désavouer ce cœur séditieux,

La servir, l'adorer, et mourir à ses yeux.

Privé de son amour, je chérirai sa haine,

J'aimerai ses mépris, je bénirai ma peine ;

Se plaindre des ennuis que causent ses appas,

C'est se plaindre d'un mal qu'on ne mérite pas !...

Que je la voie au moins, si je ne la possède !...

Quand mon cœur à ma voix a feint de consentir,

Je mourais, je brûlais, je l'adorais dans l'âme,

Et le ciel a pour moi fait un sort tout de flamme !

Rarement la passion, telle qu'une lave incandescente, s'est répandue en des vers plus ardents. Et tout aussitôt, comme Théodore inquiète se précipite à la suite de Cassandre, la fierté reprend le dessus ; volte-face immédiate ; c'est par le mépris qu'il répondra aux mépris de l'insensible , et non content de la dédaigner, ô raffinement de vengeance et suprême ironie ! , a il mettra de sa main son rival en sa » place! » Nouveau trait d'un caractère qui naturellement saute d'une pxtrémité à l'autre ; nouvelle vérité de passion, car l'amant malheureux se complait à retourner le fer dans sa blessure et à renchérir sur ses douleurs.

« Corneille, » dit M. Guizot, « avait peint l'amour comy> battu par le devoir; mais on n'avait pas encore vu au t> théâtre l'amour combattu par lui-même, tourmenté de sa » propre violence, et tantôt suppliant , tantôt furieux, se

* manifestant par l'excès de la colère comme par l'excès » de la tendresse. » C'est ainsi que le peignit Rolrou. Racine a surpassé son devancier pour le goût et pour la perfection dans la mesure ; mais il n'a pas mieux rendu « les emportements, les faiblesses, les retours » de l'amour jaloux, et nul de ses personnages n'a la parole aussi enflammée que l'amant de Gassandre. Quant à mettre Vendôme « bien au-dessus » de Ladislas, c'est affaire à La Harpe, flatteur de Voltaire ! (1)

La jalousie d'Orantée a de l'imagination et de l'esprit; celle de Ladislas est brûlante et sensuelle : celle de Don Pèdre, amant d'Elise de Cardone, participe de l'une et de l'autre , mais en les modifiant de telle manière qu'elle n'intéresse ni ne remue le spectateur; c'est une jalousie qui, comme toute la pièce, est factice et déclamatoire. La tragédie de Don Lope de Cardone reproduit, avec plus de situations forcées et d'appareil théâtral, mais moins de passion et de vérité, la tragédie de Venceslas. On y revoit la double intrigue, celle du fils du roi, amoureux dédaigné d'une dame de rang inférieur, et celle de l'infante, aimée par un seigneur que ses illustres faits rendent digne d'elle et dont elle accueille l'amour ; ici, il y a deux nobles aragonais, Don Sanche et Don Lope qui se disputent le cœur de la princesse. Dans Venceslas, l'intrigue de Ladislas retient si fort l'attention, et le caractère du principal per-

(1) Voir l'analyse, très-bonne d'ailleurs, du Venceslas, dans le Cours de Littérature.

sonnage est si nettement en relief, que les figures secondaires demeurent à l'arrière -plan. Dans Don Lope de Cardonc, les deux intrigues ont une égale importance; tantôt c'est Pèdre qui nous occupe, et tantôt les deux seigneurs rivaux : aucun caractère ne s'affirme et ne ressort; l'intérêt divisé s'affaiblit.

Le rôle du prince jaloux a souffert le plus de ce viee d'agencement. En vain Don Pèdre, qui ne peut effacer du cœur d'Elise de Cardone le souvenir de Don Louis, essaie des mouvements de Ladislas, le mépris , la colère, la menace après la soumission ; en vain, comme Orantée , il retourne malgré lui à la porte de son inflexible maîtresse et ne cesse de redire le nom qu'il prétend abborrer : son langage nous semble froid, ses yeux secs, son attitude raide ; c'est de la passion abstraite , c'est de la vie artificielle; il n'y a pas plus de flamme dans ce désespoir convenu que de douleur dans la résistance stoïcienne d'Elise, trop attentive à « faire voir dans son siècle une » fille constante, t> pour pleurer avec de vraies larmes son premier amant.

Pourquoi Rotrou, au lieu de donner une pâle reproduction de ses belles et vigoureuses peintures de Laurc et de Venceslas, n'a-t-il pas montré cette fois la jalousie en lutte avec l'amitié, et rejeté Don Pèdre dans l'ombre pour éclairer d'un jour plus large les personnages de Don Sanche et de Don Lope? Ces deux compagnons d'armes, unis par une

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longue affection, et si généreux qu'ils se renvoient mutuellement, au retour d'une glorieuse campagne, le mérite du succès, aiment, à l'insu l'un de l'autre, l'infante Théodore, laquelle n'ose se prononcer : un duel doit donc résoudre la question. Don Sanche, instruit de tout, appelle Don Lope en champ clos; mais il paraît écouter un vague motif d'honneur et suivre g de son sort l'inévitable arrêt, » plutôt qu'obéir aux sollicitations de la jalousie; à peine quelques mots nous avertissent du combat qui s'est livré en son cœur avant cette provocation adressée à son meilleur ami. Rotrou a seulement entrevu ce que la situation avait de pathétique ; il ne l'a ni dégagée, ni développée ; pourquoi? Parceque ses héros, copiés sur le modèle des acteurs de tragi-comédie, ne peuvent faiblir; parce que leur amitié est théâtrale, sans épanchements, sans laisseraller, au-delà du naturel, et que leur jalousie procède comme leur amitié. Combien , placés entre leur amour pour l'infante et leur affection réciproque, combien ils nous auraient émus, s'ils eussent vécu d'une vie réellement passionnée 1 Le poète ne s'est point assez débarrassé des usages de la scène espagnole; une imitation trop exacte a raidi et glacé son œuvre. Il n'a presque rien mis de luimême dans Lope, Sanche ou Pèdre, tandis qu'Orantée et surtout Ladislas sont sonis de son imagination et de son cœur : ici le vrai, chaud et communicatif ; là le convenu, toujours froid, malgré la richesse et la j.ompedu langage.

Rotrou n'a jamais mieux exprimé l'amour, dans la tragédie comme dans la comédie, que lorsqu'il se livrait à ses inspirations. Doué d'une âme ardente et mobile, il n'avait pas besoin de modèle pour retracer les mouvements de la passion et en parler la langue enivrante. Que n'apportait-il dans ses meilleures créations un peu de cette mesure racinienne, qui élague l'exubérance, et de cet art savant qui efface les taches de mauvais goût !

Il a exprimé maintes fois aussi, avec une grande vérité, les affections de famille , moins bouillantes que l'amour, puissantes pourtant et capables d'exciter l'émotion dramatique. On n'a point oublié que Clytemnestre, prétentieuse à son arrivée, fait entendre tout-à-coup, lorsqu'Ipbigénie est en péril, des accents de pur amour maternel. Nous avons cité encore les beaux vers où s'exhale, la douleur du paysan Damon, dont la fille bien-aimée a disparu. Un autre vieillard, par une expression poétique et tendre, appellera sa fille « l'unique espoir de son âge penchant. » Les enfants ne sentiront jamais mieux la profonde attache qui les lie à leurs parents qu'aux heures de révolte et de lutte; car si l'on peut guérir à toujours d'un amour passionné, on ne s'affranchit pas pour longtemps de ces fortes et calmes affections dont la nature unit, dans la même famille, ceux qui donnent la vie et ceux qui la reçoivent.

L'un des signes de l'affection des enfants pour leurs parents, c'est le respect. Recevoir la vie d'abord, puis les

DE JEAN UOlliOU.

soins que réclament l'enfance et la jeunesse, quel bienfait! et quelle reconnaissance il impose! Comment s'acquitter jamais? Si effective que soit sa gratitude, l'enfant reste l'obligé. Aussi Dieu veut-il qu'un sentiment inné de respect, c'est-à-dire la conscience de son infériorité , de sa subordination , l'accompagne en toutes circonstances et à tout âge; à plus forte raison s'il est jeune et que ses parents atteignent à la vieillesse. Pour Rolrou comme poulies poètes contemporains, le père, représentant plus particulièrement l'autorité dans la famille , en personnifie mieux le caractère auguste; le ton paternel, idéalisé selon les exigences de la scène, a chez lui quelque chose de haut et de ferme, tout-à-fait en rapport avec le style dramatique nommé, en l'honneur du plus grand écrivain d'alors, style cornélien. Nous ne voyons guère, dans le théâtre de Rolrou, d'autre mère que Clytemnestre : les pères, en rôles essentiels ou épisodiques, y sont nombreux, et même durant l'absence, même après la moit , leur souvenir toujours présent exerce un pouvoir souverain. Floronde, dans Y Heureux Naufrage, s'est enfuie avec son amant; son père, le vieux Thaumasis, dont elle a enfreint les volontés, meurt, sans qu'elle l'ait revu, sans qu'elle soit rentrée en giâce auprès de lui. A la triste nouvelle, des regrets nobles et sincères s'échappent de sa bouche; inclinée devant l'arrêt des Dieux, elle s'en prend à elle-même, à sa faute si cruellement punie puisqu'elle n'aura plus de pardon : iS

Je n'accuse que moi; le plus fort déplaisir Dont, en cet accident, je me sente saisir, C'est qu'il ait emporté sur la rive élysée Une douleur qu'enfin le temps eût apaisée, Celle Juste douleur que sa fille ait élé Coupable du mépris de son autorité.

(Act. 4, se. 2.)

Oui,Thaumasis se fût adouci, car un cœur de père enferme des trésors d'affection et de clémence; mais auparavant Floronde et son amant auraient dû, pour réparer leurs torts, fléchir sous la volonté paternelle.

Un père, à tous les dpgrés de la société, est un juge dans sa famille ; il y ordonne, il y décrète : qu'est-ce donc, quand ce père est en même temps un roi, sur lequel tout un peuple fixe les regards, attendant de lui le bon exemple! Ses enfants lui doivent respect et soumission à un double titre ; ils sont ses premiers et ses plus chers sujets : lui, en revanche, quelque tendresse qu'il éprouve pour eux, il est tenu de ne point oublier qu'assis sur le tiône, aucune faiblesse ne lui est permise. « Il n'y a pas à être père, étant roi, » pour parler comme l'auteur espagnol imité par Rotrou; c'est-à-dire qu'un roi, si son fils mérite châtiment, fera taire les instances du cœur plaidant contre la règle et la justice ; il aura l'âme déchirée, mais ses lèvres de marbre prononceront froidement la plus dure des sentences. Tel on se forgeait ce personnage du Roi et Père, à l'époque de Rotrou, alors que certains caractères, au théâtre ou dans les livres, étaient généralisés sous forme d'abstraction.

de JEAN no mou.

11 figure dans les trois pièces oii nous avons considéré l'amour et la jalousie. Venceslas en demeure le porirail achevé ; mais le Roi de Hongrie, persécuteur de Laure,, en a déjà quelques traits bien marqués, sinon bien choisis : ses premières paroles au Comte chargé d'arrêter le prince Orantée ; la rudesse de ses propos sur Laure ; sa fureur et ses serments de vengeance, quand il apprend qu'Orantée a forcé sa prison; cette formule de volonté inébranlable: « Je veux, ce que je veux, parce que je le veux ; i ses apostrophes courroucées à son fils qui survient et supplie ; l'interrogatoire altier qu'il lui fait subir et les menaces de mort qu'il lui jette au visage, tout cela est d'un père qui entend qu'on se courbe, et d'un mailre jaloux de son pouvoir absolu. Cependant nous impose- t-il? Non ; il lui manque cet air souverain qui commande la déférence ; il a le geste emj'oilé et le langage intempérant ; il ne se contient pas assez devant son fils dès lors autorisé à lui donner une leçon de dignité ; il nous semble moins un roi dans son palais qu'un bourgeois dans sa maison, bourgeois d'humeur incommode et d'esprit tyrannique. Car quelle est la cause première de ce courroux funeste? Une désobéissance d'Oantée, qui aime Laure en dépit des remontrances paternelles, et qui n'a pas tort de l'aimer, puisqu'il est jeune, qu'elle lui plait, qu'elle n'a aucun des vices dont on l'accuse, bien plus, puisqu'elle est capable de charmer, sous un déguisement, l'austère monarque en per-

sonne ! Et à quoi aboutissent les tragiques menaces de ce père armé de la toute-puissance? A une ruse de comédie, par laquelle il se flatte d'abuser son fils ! C'est trop de disparates, pour que ce caractère et cette physionomie composent une création sérieuse.

Venceslas produit une tout autre impression. Exempt de ces boutades et de ces caprices qui nous apprêtent un peu à rire aux dépens du roi de Hongrie, il réalise un type à la fois auguste et mélancolique. L'âge et l'expérience, apaisant en lui l'irritabilité ordinaire des lois absolus, l'ont conduit à placer une autre volonté plus haut que la sienne, et ce vieux despote, dont la main tient encore ferme le sceptre, n'a d'autre souci que d'être juste. Il honore, au-dessus des lois de Pologne et de toutes les lois écrites, la sereine et immuable équité. Il est devenu plus qu'un homme et plus qu'un roi; on se l'imagine volontiers avec la taille surhumaine et la gravité superbe d'un antique demi-Dieu. Voilà pour la majesté: où donc est la mélancolie? Ah! voyez Venceslas dès son entrée, au début de la pièce; écoutez son discours àLadislas : quelle triste préoccupation dans ce regard! Quelle douleur sourde dans ce langage! On se reporte (les situations ont de l'analogie) au cinquième acte de Cinna ; mais combien les personnages diffèrent! Auguste, maître de soi par politique autant que par clémence, tire de son assassin une vengeance calculée et presque spirituelle, en faisant durer à plaisir

rémunération des bienf;iiis dont il l'a comblé et le dépouillant pièce à pièce de ses mérites d'emprunt ; il le traite comme un ami intelligent que comme une créature médiocre ; l'on se demande s'il tient à lui autrement que par habitude, ainsi qu'à ses enfants d'adoption obtus et ingrats dont votre affection machinale ne peut plus se détacher. Venceslas a aussi percé à jour les vices de Ladislas ; il sait son ambition, mais c'est une ambition appuyée de rares qualités; il n'ignure pas sa conduite scandaleuse et cruelle, mais le prince est aimable malgré tous ses défauts; il voit sa haine contre son jeune frère et contre le duc Fédéric, et cette division domestique l'afflige par-dessus tout. De quel côté sont les torts? Venceslas le sait trop : il veut du moins gagner Ladislas par un artifice; mais cette condescendance est-elle seulement delà feinte, et se résoudrait-il enfin à des embrassements s'il n'estimait et ne chérissait son fils ? Eh ! bien, lorsqu'il le tient embrassé, il sent qu'une nature si âpre ne s'adoucira pas pour longtemps et que sa tendresse n'en aura point raison; il prévoit le jour prochain où, la rigueur devenant nécessaire, le père devra n'être plus que roi: c'est cette clairvoyance qui cause sa tristesse.

Ladislas a tué son frère qu'il ne reconnaissait pas dans la nuit; il est fratricide sans le vouloir, et sa jalousie l'égarait: mais ce meurtre, commis en plein palais, appelle une vengeance qui n'a pas été accordée aux précédentes

S&fl ESSAI SLR LES OUVRES DRAMATIQUES

victimes du prince. Venceslas prend aussitôt un parti héroïque, et, justicier terrible, prononce l'arrêt de mort. Hélas ! si sa voix n'a pas tremblé, quels déchirements en son cœur ! Privé d'un Je ses enfants par le poignard fratricide, livrera-t-il l'autre au bourreau, et l'équité sera-t-elle plus forte que la nature? L'équité triomphera; mais la nature demande auparavant une satisfaction suprême, et Venceslas, inflexible, verra son fils une dernière fois : il va donc à la prison. La situation n'est pas sans rapport avec celle, du vieil Horace disant adieu à ses fils; mais Horace est animé des généreuses ardeurs du patriotisme; ses enfants partent, champions de toute une armée, de tout un pays; ils peuvent vaincre et survivre; s'ils meurent, ils serontmorts vaillamment pour Rome, « pulchrum et décorum pro patrid mori ! » Aucun espoir ne reste à Venceslas, puisque lui-même refuse de faire grâce; il n'est pas encouragé et comme transporté d'une pensée de gloire éternelle; il immole son fils sur l'autel sévère de la justice : tel Brutus frappait ses enfants par la hache du licteur.

Son entrevue avec Ladislas est vraiment « une des plus grandes scènes de notre théâlre et de tous les théâtres » (1), et ses premières paroles au prince qui ne sait qu'augurer de cette visite : a Embrassez -moi, mon fils, » égalent les mots les plus sublimes : nous comprenons que

(1) St. René Taillandier: Entretiens populaires.

c'est là le dernier baiser d'un juge magnanime, et non le baiser larmoyant d'un père qui va faiblir. En effet « le » vieux roi engage ce fils qu'il aime malgré se désordres,

• à mourir noblement, à expier noblement son crime, à

* transformer l'échafaud en une espèce de trône parl'hë- » roïsme d'une résignation toute royale. »

Ladislas périra-t-il ? « Non, le poète s'attendrit, il a y> pitié du père encore plus que du jeune prince, il ne veut » pas le condamner à accomplir jusqu'au bout ce sacri- » fice épouvantable: Kotrou a pitié de Venceslas. Une » émeute éclate; le peuple, qui aime le jeune prince mal- » gré ses violences, qui l'aime pour son ardeur, pour sa » générosité, pour ses qualités héroïques, le peuple s'est » emparé de la place, il a dispersé les gardes et renversé » l'échafaud. L'échafaud ainsi renversé, qui donc va le » relever? Sera-ce le père? Non, certes. Sera-ce le roi? » Mais est-il possible de pousser plus loin une fiction con- » tre nature ? Est-ce que Venceslas peut se partager » ainsi ? Non, le roi et le père se confondent, et cependant » il faut que la justice suive son cours. Rotrou alors puise » dans son cœur une inspiiation suprême : le roi abdique, y> descend de son trône, et Ladislas, absous par le peuple, » est sauvé. (1) »

Le pathétique n'atteint pas à ce degré dans Don Lape de Cardone. C'est que le roi Philippe, défenseur de lajus-

(1) St. René Taillandier: Entretiens populaires.

tice comme Venceslas, n'a point comme lui à condamner son fils; il a seulement à choisir entre l'exécution d'un édit contre le duel et le salut d'un valeureux général coupable de désobéissance. Un pareil édil nous ramène à la France de Richelieu, etRotrou ne manque pas de le faire critiquer par un de ses personnages, à la manière des jeunes seigneurs, incorrigibles et imprudents duellistes:

.. Ce que font les rois pour imprimer des craintes, Ces défenses souvent veulent bien être enfreintes, Et, par raison d'état, contre de tels combats Ils ordonnent souvent ce qu'ils n'approuvent pas.

(Act. 4 se, 2.)

Cependant Richelieu était impitoyable, témoins Boutteville et Chapelle. Le roi Philippe d'Aragon essaie aussi de la rigueur et veut faire un exemple : mais auparavant, pour s'acquitter envers Don Lope qui a battu les ennemis dans une guerre récente, il lui donne la main de sa fille, l'infante Théodore; le condamné monte au rang de gendre du roi, par un mariage in extremis ! N'est-ce pas une étrange invention de roman, et si nous avons tout-à-1'heure écouté en silence la véhémente sortie du souverain contre les violateurs des lois, ne le trouvons-nous pas ici bien subtil pour payer une dette de conscience et ensuite appliquer le châtiment? Ne sommes-nous pas bien loin de cette émotion profonde que nous ressentions à l'aspect du vieux Venceslas, dont l'âme était vraiment en proie, à de

« sanglantes batailles ? » Tel est l'effet du roman mis en regard de la nature, et du convenu tragi-comique comparé à la vérité : don Philippe n'est qu'un roi de convention, cl iln'apasles entrailles paternelles.

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