CHAPITRE IX
Les personnages de convention : le Roi, — le Bouffon, — le Valet, — In Suivante, — l'Ami. — le Capitan, — le médecin, — le Poète. — Rotrou, sans avoir l'art «-minent de les transformer de pied en cap, a rajeuni en quelques points leurs physionomies.
Le Roi , personnage de convention, sans nom particulier, a place dans plusieurs pièces ; mais presque tous les rois nommés de Rotrou, qu'ils s'appellent Alfonse de Sicile, Agélisan de Golchos, ou Pèdre d'Aragon, ont des ressemblances telles qu'on ne tarde pas à reconnaître, en leurs physionomies, des masques de théâtre fondus dans un moule commun ; il n'est pas jusqu'aux souverains mythologiques de la tragédie ancienne, Agamemnon, Ménélas, Etéocle, qui ne reçoivent de la main de notre poète quelque air du type géuéral. Si nous remarquions dans les rôles de Rois et Pères certaines formules avouées et acceptées, combien les signes de l'abstraction ne sont-ils pas plus visibles , quand les rois ne se partagent point entre les soucis de leur dignité et les sentiments paternels t La royauté restant seule, l'intérêt dramatique diminue ou disparaît : il y a cependant un intérêt d'autre sorte, moins étroit,
mais attachant encore, à voir comment Rotrou représente ce personnage abstrait du Roi.
Il ne l'invente pas ; il en recueille les principales attributions dans des pièces antérieures aux siennes et dans les romans fameux : le théâtre espagnol lui fournit notamment de nombreuses copies de rois rapportées à un premier dessin unique et convenu qu'il suffit de reproduire ; il va sans dire que ce sont toujours des monarques; le pays de Philippe II n'en pouvait montrer d'autres : l'idée de la royauté absolue, comme on la concevait au XVIIe siècle , prit naissance en Espagne pour entrer chez nous par les Pyrénées et devenir française avec Richelieu , Mazarin , et enfin, au sommet, Louis XIV. C'est donc, pour commencer, affaire d'imitation, que ces passages sous forme de sentences et de maximes , épars dans beaucoup de pièces de Rotrou , et avec lesquels il serait possible de reconstituer l'image complète du Souverain, ce « Dieu sur la terre. »
Maîtres de leurs sujets, les rois n'ont-ils de comptes à rendre à personne? Déjà sans doute les auteurs espagnols avaient dit que « tout dieux qu'ils sont, ils relèvent d'autres dieux » et n'évitent pas plus que le premier venu les lois de la souffrance et de la mortalité humaine ; mais un auteur français devait oser davantage et modifier le type du souverain de convention en ajoutant à l'idée du pouvoir absolu celle des obligations qu'un tel pouvoir impose et
des ennuis qui ne s'en séparent pas : nous sommes d'un
pays où l'on n'obéit point sans examiner et fronder, où
l'on ne se laisse pas éblouir par l'extérieur des personnes
les plus haut placées sans rechercher ce qu'il y a sous cette
splendeur.
Qu'est-ce donc qu'un roi doit à ses sujets? D'abord
l'exemple de la vertu :
Il faut qu'un souverain ait d'autres caractères Que les hommes communs et les âmes vulgaires. L'Eiat, toujours veillant dessus ses actions, De ses moindres penser* prend des impressions, Veut voir à quels instincts sa naissance l'incline, Et jusque dans le cœur sans faveur l'examine.
(D. Lope de Cardone, acl. 2, se. 1.)
Cette pensée, que Massillon , prêchant devant le jeune Louis XV, développera avec surabondance, revient à plusieurs reprises sous la plume de Rotrou, et l'attention constante à laquelle on est en butte sur le trône, l'obsession de tous les regards perçant les murailles les plus épaisses lui paraît si pénible, qu'il l'appelle un ser~ vage et un malheur. Ni le roi, ni aucune personne de la famille royale n'ont le droit d'aimer selon l'inclination de leur cœur; la raison d'Etat guide impérieusement leurs choix , et princes ou princesses sont, en amour, « d'innocentes victimes
Que le gouvernement immole à ses maximes. »
(Venceslas, act. 2, se. 2.)
Mais un roi vertueux ne peut rester enfermé dans le palais
DE JEAN KOTHOU. 237
ainsi qu'une idole inactive ; sa vertu est tenue de paraître au grand jour et de produire publiquement des efl'eis. On veut le voir reconnaissant envers ceux qui l'ont bien servi, et excitant les autres à de grandes actions par l'appât des récompenses, sans craindre d'affaiblie son autorité, puisqu'au contraire « à force de donner il deviendra plus puissant; » on veut le voir accessible et affable à tous :
Le plus digne degré de la grandeur d'un maître , C'est d'èlre égal aux siens autant qu'il le peut être. Il s'élève plus haut par cet abaissement ; C'est de sa dignité le plus sûr fondement, Et de l'art de régner la plus haute science.
(D. Bernard de Cabrère, act. 1, se. 2.j
On le veut clément, patient, d'humeur égale (« régner et s'emporter font un mauvais accord »), brave à la guerre, et d'un courage franc, calme, royal; juste et bon en temps de paix. Or, quel est l'obstacle ordinaire à la justice et à la bonté du souverain? La flatterie, qui le caresse de sa parole emmiellée pour mieux le prendre et le perdre; trop heureux quandil s'aperçoit de ses dangereuses menées qui tendent à noircir les meilleures actions, et que, haïssant la personne des flatteurs, il se sert politiquement du leur vice dans l'intérêt de son gouvernement! Mais qu'on a de mal à pénétrer l'âme de ceux qui vous entourent et à distinguer l'honnête homme d'avec le fourbe intéressé! Que de fois on est trompé par ces favoris indignes que punit
238 essai sua les oeuvres dramatiques
trop tard le renversement de leur fortune ! Il faut donc vitre dans une contrainte et une défiance continuelles, aveccetie arrière-pensée que l'oubli d'un instant courrait risque de susciter de grands maux; il faut conserver entiers son jugement et sa volonté : encore , malgré les résolutions les plus généreuses, ne demeurera -t-on pas à l'abri des attaques de ces ennemis intimes que la majesté royale n'écarte point, et qui sont les passions. Responsabilité terrible, dont les despotes, accoutumés à jouer avec le bonheur des peuples, n'ont pas le moindre souci, mais qui pèse au souverain magnanime. Ah ! n'enviez pas le sort des rois ! Ecoutez plutôt la belle et mélancolique leçon que vous donne le poète :
Peu savent ce qu'on souffre à régir un empire, Et c'est pourtant un but où tout le monde aspire. Quand nous voyons du port des navires flottants, Pleins de riche butin et caressés du temps, Chacun est envieux du bonheur de leur maître.... Mais quand le vent combat contre les matelots, Qu'il leur faut aplanir des montagnes de flots, Que l'orage fait naître une nuit sans étoiles, Fend le flanc des vaisseaux et déchire les voiles, 11 faut être assisté par un puissant démon Pour ne se fâcher pas d'avoir pris le timon. Nous envions les rois; mais, connaissant leur vie, Nous saurions bien souvent qu'ils nous portent envie ; Beaucoup éviteraient ce qu'ils ont désiré : Le destin médiocre est le plus assuré.
[Heur. Const., act. 3, se. 2.)
Voilà comment Rotrou arrivait à tracer, au lieu du type importé par l'imitation sur notre scène, une image plus
vraie et plus humaine de la royauté. Nous n'allons pas jusqu'à croire qu'il pressentît, par intelligence ou par instinct, les aspirations libérales des philosophes et les sévères doctrines des moralistes du XVIIIe siècle; nous ne pensons pas davantage qu'il fît ainsi, ex professo, un cours d'art gouvernemental : mais entendant ce qui se disait autour de lui en ce temps où s'agitaient déjà sourdement les Frondeurs, il plaçait parfois dans ses ouvrages soit un souvenir de conversation politique , soit un conseil à l'adresse des ambitieux. Il respectait d'ailleurs profondément l'autorité et les droits du souverain absolu ; nous en avons pour preuves plusieurs passages qui sont, dans ses pièces, moins des résultats de l'action dramatique que des allusions aux événements contemporains ou des reflets d'opinions personnelles. Les sanglantes exécutions ordonnées par Richelieu, ne sont-elles pas expliquées en
ces vers :
La perte d'un sujet dangereux à l'Etat Avant tout autre soin importe an potentat ; Tel membre, retranché du corps d'une province, Est le salut du reste et le repos du prince.
(Laure pers,, Act. 1, se. 5.)
Les émeutes de 1648 ne sont-elles pas jugées, et le remède
à appliquer en pareille circonstance prescrit dans ce qui
suit :
Le peuple parle assez, mais exécute peu, Ets'alentit bientôtaprès son premier feu. Un exemple, en tout cas, à l'un des chefs funestes, En ces soulèvements désarme tout le reste.
(Cosroès, aet. 2, se. 1.)
i;40 ESSAI SUR LE9 OEUVRES DRAMATIQUES
Des vers sur le danger des « grandes assemblées, » si mobiles , si impressionnables , mériteraient aussi d'être cités (1). Mais nul passage ne nous a plus frappé que celui où Rotrou , dans Venceslas, prend, contre les bourgeois e la noblesse , la défense du premier ministre à la veille de l'exil où l'enverra un arrêt du Parlement :
Qui trouve où dignement reposer sa couronne,
Qui rencontre à son trône une ferme colonne,
Qui possède un sujet digne de cet emploi,
Peut vanicr son bonheur, cl peut dire être roi.
Le ciel nous l'a donné, cet Etal le possède ;
Par ses soins tout nous rit, tout fleurit, tout succède ;
Par son art nos voisins, nos propres ennemis
N'aspirent qu'à nous être alliés ou soumis;
Il fait briller partout notre pouvoir suprême;
Par lui toute l'Europe ou nous craint, ou nous aime ;
Il est de tout l'ttat la force et l'ornement,
Et vous me l'ôteriez par votre éloignement 1 (2)
(Act. 5, sc.9.)
11 ne manque ici que le nom de Mazarin, comme aux allusions littéraires du St-Genest il manquait seulement le nom de Corneille. Nous n'en concluons rien qui ne soit à l'honneur de Rotrou : appuyer Mazarin chancelant, c'était plus noble que de se joindre, pour le renverser, aux seigneurs ou aux manants, ses ennemis, et c'était mieux s'inspirer des intérêts de la France. Rotrou qui, çà et là, par la bouche de ses acteurs, rappelait gravement aux rois leurs
(i) Iphiijénie, act. 4, 3C. 5.
(2) La tirade est adressée au duc Fédéric , premier ministre, qui voudrait renoncer aux affaires.
devoirs et leurs charges, ne fut ni un prôneur d'idées démocratiques, ni un faiseur de barricades ; et pour quelques traces de la politique du temps que lous avons notées dans ses tragédies, nous ne dirons pas qu'il ail converti délibérément le théâtre en tribune, surtout en tribune révolutionnaire : cela ne l'empêcba pas de prouver, par l'héroïque résolution qui causa sa mort, son dévouement au bien public!
Nous nous sommes un moment éloigné des personnages de convention et de ce Roi traditionnel que nous avons esquissé en première ligne : nous y revenons avec un autre personnage, compagnon juré des souverains de tragicomédie, le Bouffon, nommé aussi le Plaisant. Le Bouffon a succédé au Parasite de l'ancien théâtre : son rôle est d'amuser, non plus seulement à table, mais à tout instant, même dans des occasions très- solennelles, comme il le voudra, ou par des jovialités inoffensives, ou par de piquantes moqueries, et dès le premier aspect , avaut d'ouvrir la bouche, il est tenu de provoquer le rire par sa face arrondie (le Parasite avait la maigreur en apanage), sa taille courte et sa large panse ; si , d'aventure, il porte bosse, qualité de plus, et qualité très-précieuse pour bien occuper l'emploi : les fous de cour, nains et contrefaits, seraient l'idéal! Il y a plusieurs rôles de bouffons dans les pièces amusantes ou demi-sérieuses de Rotrou. L'Heureuse
Constance nous présente Ogier, espèce de gros Falstaff
balourd, qu'on déguise, qu'on fait passer pour le roi de
Hongrie amoureux de la reine de Dalmatie, et tellement
âne sous ce travestissement, qu'il lui faut, dit un conseiller
dalmate scandalisé, « préparer de l'avoine et du foin, »
nourriture chère à ses pareils : mais la bêtise épanouie et
confiante sied aussi bien à un bouffon que la malice. Dans
Agésilan de Colchos, Darinel, qui suit le roi Agésilan comme
l'ombre le corps au milieu d'aventures de guerre et
d'amour, se distingue principalement par son goût pour le
vin ; un peu d'ivrognerie ne dépare pas un bouffon : il
chanterait volontiers, avant Sganarelle, le refrain des glou-
gloux :
... La bouteille est la seule maîtresse Qui possède mes vœux, à qui je fais caresse; Je la porte partout, je ne la puis quitter Pour le pouvoir qu'elle a de me ressusciler; Je l'éprouve toujours propice à mon envie, Et ses moindres baisers peuvent rendre la vie.
(Act. 1, se. 2.)
Mais Darinel et Ogier n'ont pas un rôle aussi important que celui de Fabrice dans la Bague de l'Oubli. Ce Fabrice a ses grandes et ses petites entrées auprès du roi Alfonse : aux heures d'humeur noire, il égaie son maître en débitant des histoires impossibles, comme par exemple une généalogie qui établit pour ses aïeux les Fabrices romains, « conquérants de l'Espagne et vainqueurs d'Annibal ; » dans les confidences amoureuses, il a son franc parler et «met son avis en sage, étranger aux illusions décevantes:
cependant il ne néglige pas ses intérêts et s'emploie à grossir son épargne; lorsqu'il s'agit d'argent, une promesse ne le contente pas, il veut une signature royale et sait l'obtenir moyennant un compliment : « Je n'aurai rien » sans cette ordonnance, » dit-il au roi, « car on ne voit » plus parmi vos financiers
La caudeur qui parut dessous vos devanciers. »
(Act. 2, se. 6.)
Eloge patelin d'une bonne administration des finances, et que ni Richelieu, ni Mazarin ne pouvaient malheureusement prendre pour eux ! Nous n'exposerons pas la fortune de cette ordonnance, retirée et mise en morceaux ; nous ne décrirons pas les agitations du pauvre Fabrice, à la chasse de ses deux mille ducats , et les jeux de scène qui s'ensuivent; mais nous ne laisserons point oublier que, perspicace et observateur, il est le seul à ne pas désespérer de la guérison du roi, victime d'un enchantement; qu'il découvre les effets de l'anneau magique et la perfidie de l'ambitieux Léandre ; qu'il sauve, par conséquent, la vie et le pouvoir de son maître. Le bouffon devient donc le bon génie du prince : un être de basse origine, conspué des seigneurs qu'il divertit par métier , un plaisant que le roi consulte plus à dessein d'en rire qu'avec la pensée d'accueillir ses avis, en remontre à tous les courtisans et préserve d'un grand danger le royaume. Dépouillez-le des derniers lambeaux de sa livrée, ce parasite intelligent, ce fou qui a
tant d'esprit, et jetez-lui sur les épaules la cape aux raies blanches et bleues ; le personnage n'attend que cet insigne, et la transformation sera accomplie : Fabrice, promu valet de comédie, sensé, rusé, osé, caustique et sarcastique, mais obligeant et dévoué, s'appellera Mascarille ou Scapin.
Il s'appellera d'abord Ergaste. A Rotrou, en effet, l'honneur d'avoir peint, avant Molière, le Valet sagace et fertile en ressources, que l'on traite avec considération par égard pour ses continuels offices et auquel on ose à peine faire sentir l'infériorité de sa condition ; partisan de la jeunesse dissipée et ennemi des vieillards aux doigts crochus; providence des amants contrariés par leurs parents barbares, et providence plus honnête, après tout, que les nourrices entremetteuses qui conseillent mal les amantes (1) ; entre" prenant, astucieux, l'œil au guet, l'oreille au venl, ce qui ne l'empêche pas d'endosser parfois des volées de bâton, et d'avoir, en somme, moins de profits que de peines. L'Esclave de l'ancienne comédie, dont il descend, risquait autant et plus que lui puisque sa peau était en jeu, mais n'avait pas au même point la conscience de sa dignité d'homme, ne réclamait pas et ne pouvait réclamer ses droits : le Valet est émancipé et se redresse ; il a l'esprit raisonneur ; peu s'en faut qu'il ne s'estime l'égal de son maître, à l'habit près : la hardiesse de Figaro sup-
(1) Amélie, act. 1, se. 1 .
1)E JEAN RUTROU. 245
primera le dernier intervalle qui le sépare d'Almaviva. Mais Ergaste se borne encore aux remontrances mêlées de cj:iipassion ; en bon prince, c'est-à-dire en bon valet, il ne fait pas payer ses services au seigneur Lélie par des allusions impertinentes ; il sait ce que vaut sa dextérité en intrigues, mais il ignore la philosophie sociale et ne flaire pas l'approche d'un vaste bouleversement : c'est Scapin à sa première édition.
Le Valet, dans ses fourberies, a pour partenaire et pour aide obligée la Suivante ; c'est encore de ce nom que l'appelle Molière : Rotrou a donc placé sous le toit du vieil Anselme, auprès d'Ergaste, Lydie, suivante d'Aurélie. Cette Lydie sert les intérêts de sa jeune maîtresse et de son amant contre les précautions du père entêté et soupçonneux ; elle écoute ses doléances; elle glisse les billets doux; elle tient l'amoureux Eraste au courant des nouvelles; elle favorise les entrevues, et par sa fidèle complicité, n'est pas indigne des attentions du valet si dégourdi qui l'épousera au dénouement. La voyez-vous avec son regard en coulisse , son nez retroussé , son minois futé et fripon, sa taille leste et souple, toute confite en soumission lorsque le père l'interroge, mais ayant bec et ongles pour se rattraper dès qu'il a fermé la porte et l'accommoder de la belle façon ? Le métier n'est pas sans risques : il y a un certain Orgie, frère d'Anselme, dont les yeux sont assez bons et qui n'y va pas de main morte; il parle tout net
d'arrachrr la langue à Lydie, et, provisoirement, il la « noircit de coups de pied, de poing et de bâion » ; elle aura une réserve de bois vert pour son futur ménage ! Cette suivante est l'aînée des Lisette et des Claudine, dont les maîtres spront bourgeois moins rustres et mieux civilisés.
Au-dessous, d'après la hiérarchie domestique, vient la simple Servante, qui soignera le pot-au-feu de Chrysale, apprêtera le hachis de gigot pour Tartufe, ou secondera l'œuvre thérapeutique de Monsieur Purgon. Plus « forte engueule, » moins correcte en paroles, elle a conservé de ses habitudes et de ses locutions de village; elle met le poing sur la hanche, elle lance le juron: mais on peut se fier à elle, d'abord pour la vertu, tandis que l'on ne répondrait pas de l'infaillibilité de toutes les suivantes ; ce n'est pas elle qui se laisserait pincer le menton comme feront plus tard ces suivantes perfectionnées qu'on nommera des soubrettes ; à peine tolère-t-elle un compliment pour ses robustes appas: puis, moins rompue à l'intrigue, moins exclusivement attachée au fils eu à la fille de la maison, elle a plus de dévouement pour la famille, plus de rondeur et d'affection dans les avis qu'elle donne, quelquefois avant qu'on les lui demande, toujours sans arrièrepensée ; c'est Nicole, c'est Martine, c'est Toinette : Rotrou n'a fait qu'entrevoir son rôle. (1)
(1 ) Célie dan» les Captifs.
Les Bouffons ont le gros bon sens, la naïveté narquoise, te savoir-faire déjà ; les Valets et les Suivantes, la malice aiguisée et affilée: les Amis ou les Confident?, quand ils ne se contentent pas d'être des mannequins à riposte pour le besoin des acteurs principaux, ont la raison sérieuse et parfois élevée : ils moralisent, non comme des docteurs qui développent une thèse générale, mais comme des observateurs qui étudient les situations, les caractères, et amassent in petto leurs remarques pour les communiquer à propos aux intéressés; ils forment habituellement un contraste soutenu avec les premiers personnages de la pièce (Ghrysalde avec Arnolphe, Philinte avec Alceste, Cléante avec Orgon), dont leur voisinage fait mieux ressortir la physionomie dans les diverses circonstances : il faut alors beaucoup d'art pour dissimuler cette symétrie d'opposition, et n'en pas fatiguer le spectateur. Rotrou est loin déposséder sur ce point la supériorité de Molière; maischezlui pourtant quelques figures d'amis commencent à se dessiner: ainsi dans sa comédie de Clorindc, Clarimont, compagnon et confident de Céliandre que l'amour consume, le rappelle avec une grande force d'exhortation au sentiment de l'honneur et de la gloire, et le décide à aller se retremper dans les camps (1). C'est une tentative pour animer un personnage banal et lui faire une part plus naturelle à l'action.
( l) Clorinde, act. 3, se. I , et act. o, se I .
Après la raison, l'extravagance. Le Capitan, sous les divers noms de Rozaran, Pol'dor, Emile, ouRhinocéronte, est toujours, en fin de compte, le même fou peu dangereux, « inventé exprès pour faire rire, et dont il ne se trouve point d'original parmi les hommes; (t) » au moins d'original complet et achevé. Il se signai par sa sottise vantarde ; il est (qu'on nous passe une telle alliance de mots) grotesque et somptueux. Nous ne savons pas de critique plus spirituelle des bravaches, et de coup d'épingle mieux appliqué pour dégonfler ces outres vaniteuses, que le mot d'un valet de Capitan, parlant de son maître:
11 est fort valeureux ; il me l'a dit lui-même t
{Amélie, act. 3, se. 1.)
Tous les Gapitans de Rotrou ressemblent plus ou moins, aines ou cadets, au fameux Matamore de X Illusion Comique : ils se flattent toujours de prendre à leur gré « la forme d'Amour ou de Mars, » et d'être à volonté séduisants ou terribles; séduisants... à se faire tourner le dos, terribles... pour l'agilité de leur fuite. Le seu1, parmi ces lieutenants de la peste, ces colonels du carnage, ces intendants-généraux de la mort, qui tranche par des particularités assez neuves, c'est Rhinocéronte, exilé de France pour avoir tué dans un tournoi le roi Henri II (Montgo • mery ne fut donc pour rien dans l'accident ?), et lecteur,
(1) Corneille: Examen de l'Illusion Comique.
à ses moments perclus, « d'Euclide, de Platon, d'Alcoran, d*Epicure, ou de quelque autre roman de semblable nature. » Nous connaissions le Capitan exterminateur dont Corneille a peint le meilleur modèle après le miles gloriomt ancien ; nous connaissions le Capitan inflammable; mais le Capitan érudit appartient à Rotrou.
Il faut dire que Rhinocéronte est en amour le rival d'un médecin caduc, par la science duquel il ne souffrirait pas d'être éclipsé. Ce Docteur n'a plus, comme le médecin ordinaire de la reine Salmacis, dans Y Heureux Naufrage, les allures d'un serviteur, presque d'un fonctionnaire bien stylé faisant moins de bruit que de besogne : annoncé par le Charlatan des Ménechmes, qui déjà parlait avec une emphase étrangère au Medicus de Plaute, le seigneur Hippocrasse est comblé de ridicules à revendre aux Harpagon et aux Sganarelle ; il est vieux, il est chiche, il est amoureux, la pédanterie brochant sur le tout : sa ladrerie n'admet qu'un seul domestique, un factotum plus écrasé de travail que maître Jacques, à la fois valet de chambre, palefremier, cuisinier, qu'il compare à César pour la rapidité d'action; sa gaillarde humeur, au bon temps, ne s'est pas contentée d'une seule maîtresse ; maintenant même qu'il forme, assez tardivement, projet de mariage, sa préférence va et revient de Clarice à Lucrèce et de Lucrèce à Clarice ; il ne sait au juste laquelle il aime, mais il est amoureux. Aussi, que de folles dépenses! Que de parfums, de fard et
de mouches! comme il se fait pomponner dans les maisons « où pendent deux bassins! » De quel air il roucoule auprès des moqueuses, dont les cœurs sont depuis longtemps donnés à de plus jeunes que lui! C'est qu'il a du bien, et les pères, sinon les filles, ne ferment pas l'oreille à l'argument des écus ; témoin Horace, père de Clarice. Avec Horace, Hippocrasse s'aperçoit qu'il n'a point à redouter les mots aigus et les éclats de rire sonores ; il ne se met plus en frais de galanterie, il parle en riche pédant: Galien, Avicène, Hippocrate, Oribase, Femelle, anciens et modernes à la rescousse; vous surtout, immortel Aristote, qui inspirez a notre docteur ses cures merveilleuses et le dirigez dans les pas difficiles ! 11 vous a consulté avant de se décider au mariage, et que lui avez-vous répondu « au troisième de l'âme j> ?
Que c'est un grand discours que le choix d'une femme ; Qu'il faut en cet endroit peser bien nos transports, Et que, l'homme étant l'àme et la femme le corps, Et l'union des deux devant être éternelle, On doit bien avoir peur de se dégoûter d'elle.
(Act. 2, se. 2.)
Oracle embarrassant, si Clarice ne tenait une conduite exemplaire, et si le vieux drôle, vigoureux et sain « dessous son poil grison », ne grillait du désir d'avoir un fils « docteur dès sa naissance ! » Par bonheur pour la pauvrette, la faculté commet à Hippocrasse le soin de concilier deux passages contradictoires de Galien et d'Avicène : un tel
honneur lui brouille la cervelle et lui enlève le peu de mémoire qu'il conservait ; il ce présente devant Horace avec une charge de livres et de papiers poudreux, absurbé en ses raisonnements, ne sachant ce que signifie la promesse de mariage qu'on lui remémore, divaguant avec une solennité burlesque; et le père, désenchanté, le congédie à tout jamais. Molière n'affublera guère ses médecins d'une pédanterie plus comique ; mais il n'en fera pas des barbons amoureux, et il aura raison : la caricature, à force d'exagération, devient attristante ou repoussante. Le Médecin est emprunté à la farce italienne : le Poète, ou plutôt le faiseur des vers, n'est pas non plus un personnage indigène sur notre scène; mais Rotrou, l'un des premiers, l'a produit chez nous au théâtre. Tout le ridicule du poète de comédie consiste dans ses petites manœuvres pour déguiser, devant autrui, les tortures d'un long travail et obtenir, avec le renom d'homme supérieur, les louanges dont il fait mine de se défendre ; c'est la mise en action d'un genre particulier de vanité, le moins fondé de tous. Tels sont vains de leurs habits, et vraiment leur tailleura du génie ; d'autres, de leur richesse, et ils jouissent en effet de cinquante mille livres de rentes bien comptées ; d'autres, de leur force physique, et ma foi ! Hercule eût envié leurs muscles; bref la vanité, toujours sotte et antipathique, s'appuie, en certains cas, sur des motifs incontestables: la vanité de l'esprit s'explique encore, lors-
qu'esprit il y a ; car quel bon sens ne faut-il pas à l'homme spirituel pour résister à la démangeaison de parler et de savourer des compliments ! Mais se croire inspiré, pour quelques strophes passablement tournées; afficher la facilité d'improvisation, quand les murs de votre cabinet diraient vos laborieuses misères ; être vain d'un talent que l'on n'a pas! A ce compte-là, quiconque ajuste deux rimes est un poète, qu'il se nomme Alidor, Pseudole, ou Filidan; qu'il soit de bonne compagnie comme le premier, ou de basse extraction comme les deux autres.
Alidor habite à la campagne, non loin de Célimcne, une belle d'humeur presque aussi coquette que le sera sa dangereuse et charmante homonyme adorée du pauvre Alceste: il est partout posé en poète incomparable ; on n'estime, dans les châteaux d'alentour, que « les fruits de sa veine ; » il a célébré Caliste ou Félicie ; il tient en portefeuille une collection de madrigaux , et, est-il Dieu possible!, sa maîtresse n'a pas jusqu'alors reçu de ses vers. « Allons , » lui dit son confident Lysis, « promène-toi quelques minutes à l'écart, et chante Célimène, j'attends le chef-d'œuvre. — Il est vrai, » répond Alidor en se rengorgeant, « que j'ai l'art de flatter qui me plaît ;
Je peins, quand bon me semble, un œil plus beau qu'il n'est;
Je dore les cheveux, ou ma plume se joue
A noircir un sourcil et farder une joue.
J'ai toujours de la neige, et quelquefois j'en mets
Sur un sein qui n'en eut et n'en aura jamais ;
Je prête à qui je veux des œillets et des roses;
Je donne de l'éclat aux plus communes choses,
Et j'ai fait estimer cent visages divers
Qui n'avaient toutefois rien de beau qu'en mes vers :
Mais tout est au-dessous de sa beauté parfaite.
(Célimène, act. 2, se. 2.)
Alidor (qui le nierait?) s'exprime avec élégance, et les compliments qu'il se donne , amenés par la conversation de son ami, ont le tour dégagé des choses d'habitude. Mais que sa vanité est adroite! Comme cette restriction en l'honneur de Célimène prépare le succès des vers qui vont éclore ! Ainsi l'on procède en réalité ; on note , on grossit les difficultés du travail ; on restera inférieur au sujet, on se défie de ses forces, et quelquefois l'on a en poche l'impromptu limé et corrigé à loisir. « Ecoutez , » dit-on après quelques instants, « si j'ai imaginé rien qui vaille; » et d'un mouvement incrédule on secoue la tête quand le confident s'écrie : « Tu n'as rien fait de mieux ;
Cet œuvre est au-dessus de ton style ordinaire. »
Au fond, on ne se trouve pas assez loué.
Pseudole, le geôlier des Captifs (en geôlier poète!), joue
la même comédie qu Alidor; seulement nous le surprenons
dans la géhenne de la composition, et le supplice parait
dur :
0 malheureux métier 1 que tu me ron.ps la léle ! Faut-il que si longtemps cette rime m'arrête!..
Puisqu'elle ne vient pas, allons au-devanl d'elle; Peul-êire qu'en marchant nous pourrons la trouver.... Pour bien polir un vers qu'il y faut de façons !
Et le voilà qui tourne et retourne, comme une bête fauve en cage, s'arracbant les cheveux , se rongeant les ongles. Bon ! il tient son affaire ! la cadence est juste, le son est doux, l'œuvre est digne de Célie, l'adorable « geôlière des geôliers, » qui arrive à point nommé. Mais Célie a de la raison pour deux, et voyant Pseudole terminer son griffonnage :
Comment ! tu lais des vers !
PSEUDOLE
Ah! mon ange, est-ce vous!
célie, riant Mon angel
PSEUDOLE
Eh bien, mon ciel, mon toleil, mon aurore ! Remarquons que Rolrou se critique ici lui-même, car il emploie fréquemment en style sérieux ces termes de galanterie précieuse qui jurent dans la bouche du geôlierrimeur, et que Célie, pauvre servante sensée comme Martine, prend pour symptômes de démence. Le « galimatias» de Pseudole égale le quatrain de Mascarille, et l'auteur ravi s'extasie à chaque mot :
Ce n'est point là parler en termes d'écoliers !
Tels qu'ils sont, après tout, ce sont vers de caprice.
Toujours, pour se faire mieux valoir, l'excuse du peu de temps, le quart-d'heure d'Oronte 1 Mais Célie n'a pas le
DE JEAN ROTftOU. 255
goût exercé d'une Madelon Gorgibus ; de tels discours passent son intelligence; elle préfère, et nous l'en félicitons, la folie de l'amour à celle de la poésie, et peu lui importe qu'on fasse des impromptus pour elle.
Si un gardien d'esclaves se pique d'instruction tt de vers, rien d'étonnant à ce que Fiiidan, valet de Lucidor dans la Pèlerine amoureuse, soit atteint du mal d'écrire : il rime donc, et communique ses œuvres à son maître moins favorisé des neuf sœurs; Lucidor ne dédaigne pas de mettre à contribution le talent de ce valet impayable, et de lui commander sonnets et madrigaux. Hélas! que de poètes contemporains de Rotrou, pauvres et besoigneux, comptaient dans la domesticité d'une opulente maison et servaient à gages un grand seigneur! Fiiidan, en dépit de ses prétentions, ne réussit qu'à composer des vers alambiqués. Il a pourtant des principes d'art excellents; il croit que pour bien rendre la passion, il faut l'avoir res •
sentie :
... l'uis-je, si je n'aime, Savoir ce qu'en un cœur peut une ardeur extrême, Exprimer ce qu'Amour a d'amer et de doux ?
11 se moque des gens qui ajoutent foi à l'Hélicon, à Pégase, au Permesse, et sollicitent pieusement les divinités fabuleuses : invocations stériles !
Chacun est son Phébus, sa Muse, cl sa Minerve,
Et la nature seule inspire notre verve.
L'art, de la poésie ajuste la beauté ;
Mais nous naissons pourvus de celte qualité.
Quand nature se tait, la science csl muette. Le travail de cent ans ne peut l'aire un poète.
Impossible d'énoncer plus nettement des maximes plus justes et de mieux faire la part de l'art et de l'inspiration : Horace n'avait pas d'autres idées, et Boileau eût envié le dernier vers.
Mais ici, ce n'est plus le personnage de convention, le rimeur d'antichambre qui parle avec un sourire niais à la lèvre : Rotrou a pris la place de Filidan ; Rolrou formule ses propres pensées. Bien des fois sans doute les critiques se trompent, lorsqu'ils rendent l'écrivain dramatique responsable de ce que disent les acteurs de sa pièce, et qu'ils se flattent de deviner sous le voiln du dialogue ses idées et ses sentiments: cependant, si nous avons, non sans quelque raison, relevé, dans les passages relatifs à la royauté, des allusions qui trahissent la main de Rotrou , ne sommes-nous pas plus en droit de restituer à son fonds personnel les remarquables vers de son valet et d'y voir le meilleur résumé de sa poétique? Ces vers ont beaucoup d'accent et de précision ; ils sentent la conviction, ils renferment un aveu. Qui fut mieux doué de la nature et qui demanda moins à la science, au travail, que le facile et vigoureux Rotrou ? 11 admettait l'art, mais comme un auxiliaire timide auquel il ne laissait pas dominer sa verve ; il n'était pas de ceux qui plient leur génie à de patientes épreuves et à des études savantes, versificateurs plutôt que poètes : ses beautés ne sont pas beautés
d'ajustement, mais d'inspiration. Oui, c'est bien lui qui parle par l'organe de Filidan, et voilà pourquoi ce personnage, cessant pour un moment de nous amuser par ses ridicules, se fait si sympathiquement écouter.
La nous arrêterons cette revue des personnages de convention, accrédités par la vogue, et dont quelques-uns remontent jusqu'à l'antiquité; la liste n'en est point épuisée dans ce chapitre : nous aurions pu tracer, par exemple, la silhouette du Voleur truculent et facétieux qui, par ses apparitions opportunes, aide bizarrement aux complications de la tragi-comédie. Mais nous en avons assez dit pour notre conclusion : Rotrou n'a point transformé de pied en cap ces personnages en les animant d'une vie toute nouvelle, ce qui était pour lui une trop rude tâche ; il a su cependant, ce qui est un mérite, ajouter à tous des traits significatifs et rajeunir par quelqu'endroit leurs physionomies traditionnelles.