‹ Essai sur les œuvres dramatiques de Jean RotrouChapitre 18 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le comique de Rotrou : il est un peu fendu et tourne trop vite au tragique t pas de comique de caractères ; peu de comique de mœurs ; surtout du comique de situations et de mots. — L'esprit, daus Uotrou, tour a tour vulgaire» iîu, maniéré.

Les personnages de convention, dont certains avaient place dans la tragi-comédie, régnaient dans la farce, où l'on saluait gaîment le retour de leurs types consacrés et de leurs lazzis séculaires. Quoique tirés, à l'origine, du fonds delà nature humaine, ils avaient, par degrés, outré les poses et exagéré les travers à tel point que les traces du vrai s'effaçaient sous les envahissements du burlesque. Les bouffées de rire que soulevaient leurs faits et gestes étaient-elles bien du meilleur rire comique ? Nous ne le pensons pas : le sel de leurs propos manquait par trop de délicatesse. Pour les hausser au rang de personnages de comédie, suffisait-il, en rendant de l'élasticité au vieux ressort qui les faisait mouvoir, d'aviver les couleurs du masque par l'ingénieuse addition de quelques coups de pinceau? Il fallait plus : il fallait ajuster leur costume à la mode récente, façonner leur langage et leurs allures aux

habitudes du jour, en sorte qu'ils ne semblassent ni dépaysés ni empruntés parmi les autres acteurs de la pièce, et leur ôter les derniers restes de leurs airs automatiques: une originalité puissante était seule capable de venir à bout d'une telle transformation. Rotrou, avec un mérite évident de nouveauté, demeura trop esclave du convenu; son âme véhémente le portant vers la tragédie, il n'eut pas, dans le genre comique, le génie fécond et créateur que Molière le premier en France allait recevoir du ciel.

Nous nous garderons de contester la valeur des ouvrages d'essai de Corneille, et nous connaissons les aveux de Molière à propos du Menteur; mais Corneille n'était-il pas né poète tragique ? Après avoir admiré le St.-Genett et le Venceslas, nous ne méprisons point les douze pièces que Rotrou a intitulées comédies et dont plusieurs ont arrêté précédemment notre attention; mais l'auteur, pourvu, en un sens, du don de la plaisanterie, n'était pas plus né poète comique que son illustre ami. Les grands génies dramatiques et les talents même de second ordre qui se sont exercés à la fois dans le plaisant et dans le pathétique, eurent pourtant une « faculté maîtresse » qui les rendait plus propres à l'un ou à l'autre genre : est-ce donc appliquer une critique étroite et un faux système que de les répartir en deux familles et de les diviser en tragiques et comiques, considérant comme accidentelles leurs échap-

pées vers celui des deux genres qui leur était le moins naturel et le moins accoutumé? Rotrou fut un tragique. A la veille de sa mort, dira-t-on, il improvisait une comédie, la Florimonde : nous ne croyons pas qu'il rentrât ainsi dans sa voie et que ses belles tragédies, écrites auparavant, fussent des écarts ; spirat tragicum est bien l'épigraphe qui convient à son théâtre.

Ce souffle tragique monte et gronde, par intermittences, dans ses comédies mêmes, qui presque toutes, par le ton de certains personnages, sinon par l'étrangeté des aventures, sont plutôt des tragi-comédies. Que Rotrou mite les originaux de Plaute, les Ménechmes, les Sosies, les Captifs ; qu'il puise ses sujets dans le théâtre espagnol ou italien, et dans les romans en faveur, comme pour la Bague de l'oubli, la Belle Alphrèdc, la Sœur et autres pièces, il justifie ce mot profond, que « c'est une étrange entreprise de faire rire les honnêtes gens (1) ; » cela s'entend de les tenir pendant une heure ou deux en passe de rire à l'aspect non d'imparfaites ébauches, mais de peintures durables d'après la nature comique. Sans revenir sur cet abus des complications romanesques auquel l'assujettissait le goût dominant, il lui allait mieux de représenter les héros que les hommes. Il suivait volontiers « les traits d'une » imagination qui se donnait l'essor et qui souvent lais- » sait le vrai pour attraper le merveilleux (2). » Déclama-

(1) et (2), Molière: Critique de l'Ecole des femmes.

de jean nomou.

toire, quand les sentiments ne soutiennent pas ses paroles , pathétique quand il exprime les grandes agitations du cœur, son style a bien de la peine à descendre de sa hauteur, et même lorsqu'il descend, il conserve une raideur, contraire au genre de la comédie, qui subsiste jusque dans les plaisanteries les plus risquées : mais eût-il, en plaisantant, de l'abandon, de la simplicité, nous n'eu serions que plus choqués par les heurts et les disparates ; car c'est seulement la verve égale de toutes les parties, le comique à pleine scène entraînant tous les acteurs, qui fait naître et nourrit le vrai rire. D'amusantes fusées de mots, des dialogues parfois bouffons ne constituent pas une bonne comédie: on ne trouve guère que cela dans Rotrou; mais c'est déjà quelque chose.

Quant à la portée morale du genre, Rotrou n'y a jamais songé, a Corriger les hommes en les divertissant » n'est d'ailleurs chose possible qu'au poète qui peint des caractères et nous montre comment un Avare, un Tartufe, un Misanthrope sont forcément conduits à agir de telle ou telle façon, au lieu d'inventer des situations à souhait pour y jeter sans raison les personnages. Molière est le premier en son art, parcequ'il excelle à déduire les conséquences plaisantes ou fâcheuses d'un travers devenu tout-puissant sur l'esprit d'un homme, et à faire de la comédie philosophique, sérieuse et gaie à la fois, bien différente de ce qui fut ensuite la comédie larmoyante.

Il est cependant une pièce où Rotrou mit une leçon de philosophie pratique, c'est une imitation espagnole, à personnages royaux ou de haut lignage, sans mort d'homme ni effusion de sang, intitulée tragi-comédie, mais nous avons dit que les titres ne faisaient pas grand'chose à l'affaire ; elle a plus d'unité qu'aucun autre de ses ouvrages du même ordre; l'intérêt y roule en effet sur un héros, ou mieux sur une victime principale. De quoi Don Lope de Lune est-il donc victime? De défauts qu'il n'a pas su redresser? Non; ses travers, s'il en a, sont grandement compensés par de belles qualités. Qu'est-ce? Eh! Don Lope est en butte à la maie-chance ; un mauvais oeil le poursuit. Rotrou a peint en lui « le don du contre-temps, du gui- » gnon, d dit un critique, « avec fantaisie et verve: cette » pièce est un pendant tout piquant et tout romantique du » fatum des anciens. (1) » Les misères du pauvre ensorcelé sont d'autant plus criantes qu'à côté de lui, un homme qui n'est ni meilleur ni pire et qui ne cesse de l'aimer, son compagnon d'armes Don Bernard de Gabrère, réussit en toutes choses au-delà de son espérance et sans se donner autant de fatigue. L'idée philosophique de la pièce apparaît clairement : c'est qu'il ne suffit pas toujours, pour atteindre au succès, d'être doué de mérite et de s'employer en conscience; il faut aussi que la fortune soit avec vous; nul ne fait sa destinée complète: mais ceux que le sort

(1) Ste.-Beuve. Port-Royal, liv. l,ch. 7.

favorise doivent prudemment se défier, et avertis par les mésaventures de Don Lope, tâcher « de se bien soutenir en des pas si glissants. » Lope n'est point uq caractère ; Rotrou n'a pas voulu représenter un homme aux prises avec l'adversité, toujours assailli, jamais rebuté par les épreuves, un stoïcien courageux ou un sage résigné : il n'en a fait que le jouet amusant, non pas ridicule (sauf pour une affreuse déconvenue en amour!) d'un mauvais démon constamment aux aguets pour le contrarier et dont les taquineries sont assez ingénieusement variées.

L'action ne languit pas et ne s'écarte guère du sujet principal, le guignon de Don Lope; les contre-temps surgissent sans trop d'effort ni de monotonie, et les méprises, qu'un mot pourrait évidemment expliquer, ont une vraisemblance suffisante. Néanmoins, tout attachante que soit cette pièce et malgré sa portée, elle n'excite pas le véritable rire comique, ce rire que la réflexion accompagne et qui a son principe dans l'observation de notre nature, rire franc et cordial, mais non sans cette pointe de tristesse d'un retour intime sur nous-mêmes: elle fait seulement naître un sourire sérieux, presque compatissant pour Don Lope; elle ne réussit ni à intéresser profondément comme une vive et mordante peinture, ni à provoquer le rire épanoui comme une farce. Ce dernier rire, il y avait moyen peut-être de l'amener et de le soutenir: supposons entre les valets de Lope et de Gabrère une contre-partie égayante

du contraste de leurs maîtres : voyez-vous d'ici l'un de ces suivants, gros, gras, joufflu, le teint haut en couleur, le regard assuré, la tète en arrière, la bourse et la panse bien garnies, marchant de conquête en conquête; l'autre long, maigre, jaune, affamé, l'œil inquiet, l'air déconfit, malheureux au jeu et en amour, moqué et berné des suivantes? Mais Rotrou ne met en scène que Lazarille, valet de Don Lope, presque un confident, dont le langage n'a ni l'emphase grotesque, ni l'incrédulité prudente, ni la résignation ironique, selon les circonstances ; et quant à Ursin, l'autre valet, il est seulement nommé par hasard. Don Bernard de Cabrère n'offre donc ni le comique plantureux de la farce, ni le comique délicat des mœurs ou des caractères ; comme dans ses autres pièces d'ordre inférieur, Rotrou y cherche principalement le comique des situations.

Il n'eut point l'art exquis qu'exige le dessin achevé d'un caractère; aucun esprit, en comédie, ne fut moins « con- » teraplateur. » Toutefois, s'il manquait de la puissance d'attention et de réflexion nécessaire pour former ces types qui sont et de l'époque du poète par certains détails particuliers , et de tous les temps par les grandes lignes de la physionomie, il lui arriva de rencontrer, grâce à son vif instinct et à sa féconde imagination , de ces mots heureux qui rendent nettement tel ou tel travers de la nature humaine : ainsi le Sans dot, jeté dans la Sœur où

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Molière le ressaisira pour en faire meilleur usage ; ainsi le Je n'y pense plus puisqu'elle est arrêtée de ce brave homme pressé de conclure une affaire (le mariage de sa fille!), averti à temps qu'il va commettre une bévue , et obstiné dans son idée par un sot amour-propre. Il a surtout vu assez clair dans l'âme de ces Gérontes dont le cœur se partage entre leurs enfants et leurs écus ; aujourd'hui faciles et débonnaires, demain hérissés et inabordables , défiants, et, en fin de compte, dupés. Pourtant il n'a su dessiner en pied aucun père de comédie ; ni Anselme, ni Horace n'ont place dans la galerie des types comiques paternels. C'est que des traits disséminés ne composent pas une figure vivante ; l'habileté supérieure consiste à les choisir et à les grouper; alors seulement on a tracé un caractère et créé un personnage qui aura sa démarche distincte et sa vie propre. Rotrou n'atteignit à cette gloire que dans la tragédie.

Le comique de mœurs touche par un point au comique de caractère. Il y a en effet dans les mœurs un côté éphémère, la mode, qui prête bien à des combinaisons de rire, mais d'un rire qui ne dure pas plus que sa cause, et un côté constant ou peu variable, qui tient à la ressemblance générale des habitudes d'esprit d'un peuple dans la diversité de ses modes. Le comique de mœurs, moins profond que le comique de caractères, a donc encore sa teinte philosophique, et c'est par quoi il vaut. Rotrou Ta quel-

quefois trouvé. Les aventures et les conversations amoureuses avaient un rôle considérable dans la vie de ses contemporains; qu'en résultait-il? une pente au romanesque, une fièvre de l'imagination, un langage pompeux et raffiné qui nous offusquent à chaque instant dans son théâtre : mais, en revanche, que de jolis passages où sont décrites avec une parfaite justesse d'observation les façons d'agir de nos amoureux de tous les temps ! Que de personnages crayonnés, que de scènes conduites à la française ! N'avons-nous pas reconnu le tour d'esprit particulier à notre nation, sensé, vif, un peu moqueur et sceptique, dans les réflexions de cette Lisante qui ne veut pas d'un amour tout de tête, dont la chaleur n'est qu'une ébullition vite apaisée ou qu'une adoration décourageante à force d'être respectueuse (1) ? C'est une française aussi que Dorimène, éprise de Clitandre, simulant, pour mieux tromper Clorinde, une indifférence, un mépris qu'elle voudrait faire entrer au cœur de sa rivale : mais elle a à qui parler, et la scène entre ces deux femmes, l'une rusée, jalouse, astucieusemeut compatissante, l'autre sincère, clairvoyante, sûre d'être aimée malgré de légers nuages, plus spirituelle et plus forte parce qu'elle a le cœur plus simple, prélude déjà aux conversations d'Arsinoé avec Célimène, d'Armande avec Heniiette. (2) Il y a aussi chez Rotrou tentative de peindre les mmurs

(l)et(2) Clorinde, act. t, se. 2 et autres.

des personnages de condition inférieure : on a vu qu'il met très-agréablement en scène les valets et les suivantes : nous remarquons encore, dans les Deux Pucelles, un hôtelier et sa femme qui, sauf certaines expressions emphatiques conservées mal à propos de l'original espagnol, agissent et parlent à peu près comme il sied dans une comédie aux gens de leur métier: le mari est nonchalant, bonasse et en même temps soupçonneux ; la femme accorte, avenante, souriante, maîtresse avérée du logis où sa bonne mine attire les chalands et les écus, l'œil à tout, la langue bien pendue, écoutant d'une oreille les réclamations et de l'autre les compliments sans se fâcher de rien, allant de la cuisine à la cave en une minute , querellée par son mari dans le tête-à-tête et se contentant de hausser les épaules ou de le menacer, quand sa patience est à bout, d'une vengeance à laquelle répugnerait son honnêteté : vous connaissez ce couple , au demeurant assez bien assorti , et celle hôtellerie de petite ville , aimée des voyageurs d'aujourd'hui comme de l'ancien temps ?

N'exagérons pas h valeur de ces esquisses accidentelles, et venons au comique de situations et de langage. Le comique de situations abonde dans les Ménechmes , les Sosies, la Bague de VOubli, la Clarice , la Sœur. Qu'il soit, pour les deux premières d'entre ces pièces, dérivé presque partout des modèles latins dont Rotrou changeait peu le dessin principal; que la Bague de l'Oubli doive beaucoup

à Lope de Vega, la Clarice à Sforza d'Oddi, nous ne l'avons point dissimulé, tout en revendiquant pour notre auteur le mérite de nombreux détails et de modifications partielles; que la Sœur, sa comédie la plus gaie, provienne d'un imbroglio italien dont on ne connaîtrait pas formellement l'original, cela est possible ; mais l'imitateur ne perd pas pour cela tous droits à notre estime. Nous avons assez comparé les imitations de Rotrou avec les originaux anciens ou modernes pour n'avoir point à reprendre celte question. Nous dirons seulement que les situations plaisantes qui sont non pas logiquement préparées par l'étude approfondie des caractères, mais calculées en vue d'amuser le spectateur à des coups de théâtre, dégagent un comique plus bouffon que distingué ; les surprises et les méprises, ingrédients accoutumés de la farce et de la fantaisie , ont pour effet le gros rire. « Mais le gros rire, » dit un historien de notre littérature (1), « est-il si à dédaigner ? Heureux le » génie à qui il a été donné de l'exciter! Heureux le specta- » teur qui se dilate au théâtre! Le rire délicat , ce rire de » l'esprit que provoque le ridicule finement exprimé, laisse » une arrière-pensée et comme un arrière-goût d'amer- » tume : le gros rire, que ne suit aucune réflexion, réjouit » le cœur et fait circuler le sang : c'est une surprise de » l'âme enlevée à elle-même ; c'est comme une secousse t> involontaire qui fait tomber pour un moment de nos

(1) M. Nisard. Art. sur Molière-

ï épaules le poids de la vie. Le gros rire d'ailleurs, comme » le rire délicat, est l'aveu involontaire que nous sommes » touchés de quelque chose. Nous rions intérieurement » quand le personnage de la pièce est tel homme que t> nous connaissons ; nous rions tout haut de sa carid cature. » Reportons donc à Rotrou, qui sui parfois exciter le gros rire, une petite part de cet éloge dont la part la plus grande ne cessera pas de revenir à Molière.

11 est des situations essentiellement comiques où les acteurs parlent un langage tempéré; celles-là ressorlent du développement naturel des caractères : plus fréquemment, dans les pièces d'intrigue, le comique d'expression accompagne et assaisonne le comique de situation; ainsi chez Rotrou : mais de même que Rotrou ne soutient guère une situation tragique sans la laisser fléchir par moments vers des familiarités de langage que l'incertitude de son goût l'empêche d'éviter, de même il ne peut conserver le ton enjoué d'une situation comique sans monter, en vertu de ses aspirations ordinaires, à des expressions solennelles ; nulle scène, nulle page où la plaisanterie coule toujours aisément, et qui soit pénétrée de cette égale force comique dont on subit sans temps d'arrêt le chaleureux entraînement. C'est par sauts et par bonds que son langage est comique; bien des fois, il ne l'est pas médiocrement: mais, aux instants de relâche, on peut trop se rendre

compte de certaines façons de parler employées pour forcer le rire. Dans la Sœur, le bonhomme Anselme, en réponse à des rapports, peu flatteurs pour lui, de son valet Ergaste, jure successivement que le vieux Polydoreamenti par la gorge, menti par les oreilles, menti par l'odorat, menti par la cervelle ; l'énumération est bouffonne ; mais comment ne pas s'apercevoir aussitôt du procédé, qui permettrait à Anselme de passer en revue tous les organes et tous les membres? Plus loin, voici une progression, un crescendo de ripostes, lorsqu'Ergaste a démontré à Anselme qu'il allait choisir un triste parti pour sa fille et (le terme est humoristique ! ) mal « s'engendrer. t> « C'est j> un fou que Polydore! » conclut-il. « C'est un traitre! »

réplique Anselme.

Ergaste.

Un fourbe !

Anselme.

Un archi-fourbe!

Ergaste.

Un calomniateur!

Un médisant!

Anselme.

Un imposteur !

Ergaste.

Un lâche !

Anselme.

Un gueux !

Ergaste.

Anselme.

Ergaste.

Un coquin !

Anselme.

Un reste de galère!...

Il n'y a pas de raison pour que cela finisse.

Un intàme!

Rotrou use et abuse du comique de mots. Il joue sur les noms propres :

Constance, aimable objet de ma constance extrême ;

(Sœur, act. 4, se. 3.)

ou :

Le temps éteindra cette ardeur violente.... Je l'ai nommée ; adieu !

(D. Bernard, act. X>, se. 2.)

La jeune infante d'Aragon s'appelle en effet Violante. Il aime les allitérations :

Je trouve que je perds et finance et finesse ;

(Sœur, act. 3, se. 5.)

Il refuse de prendre et repas et repos.

(Deux Pucelles, act. 2, se. 1.)

Il fait des calembours :

Cherchons, pour vivre heureux dedans le mariage, Plutôt la mine d'or que celle du visage.

(Captifs, act. i, se. 2.)

... N'as-tu rien à conter ?

— Si je n'ai rien reçu que faut-il que je compte ?

(Bague de l'Oubli, act. 3, se. 2.)

et bien d'autres! Ce ne sont pas là des trouvailles trèsprécieuses. Heureusement les traits de véritable esprit ne manquent pas ; attaques aiguisées, parades ingénieuses, réflexions moqueuses et mordantes, ou ferait une ample moisson. Le comique est alors plus dans la pensée que dans les mots mêmes ; cependant l'expression y ajoute du piquant et en affine la pointe. Deux jeunes filles, jolies toutes deux, conversent ensemble; l'une

complimente l'autre et la compare à tout ce qu'il y a de plus beau en mortelles et en déesses : que répond Diane à Ardénie ?

Si ion intention est de me rendre vaine,

Tu le peux, ma cousine, avec tort peu de peine.

Encore un mot, encore un compliment pareil,

Et tu mettras Diane au-dessus du soleil ;

Je croirai que tout cède à mon mérite extrême,

Et je m'estimerai seule égale à moi-même.

Tu ne vois qu'un défaut où tout est si charmant ;

C'est que je ne le puis rendre :ion compliment,

Que je ne puis parler comme je le désire,

El que, m'ayant tout dit, je n'ai plus rien à dire.

(Agésilan, act. 3, se. 1 .)

Changez les termes négligés et presque incorrects de ce dernier vers, et le sel de la réplique aura disparu.

L'esprit ne revêt pas partout cette allure légère et mondaine, où la pointe d'ironie perce sous l'agrément du langage : il est un autre genre d'esprit plus apprêté, tournant au madrigal, et dont les expressions, voisines du précieux, nous font l'effet de ces fleurs de jardin, devenues, à force de culture, trop jolies, et. pour ainsi dire, trop peu naturelles. C'est justement des fleur» qu'il aime à s'inspirer ; c'est d'elles qu'il tire le plus souvent ses images : on se doute bien qu'entre les fleurs et les femmes la comparaison s'établit sans -peine, et qu'elle n'est pas à l'avantage des premières :

Je vais... parmi ces belles fleurs, Vous choisir un bouquet de diverses couleurs,

Mais de roses surtout, et dont l'odeur soit rare ; Car de vous en faire un à dessein qu'il vous pare, On sait que vous pouvez en porter seulement Pour la lionle des fleurs, non pour votre ornement.

(Agésilan, act. 3, se. 2.)

A ces rapprochements surannés, nous sourions d'un air

incrédule ; malgré cela, nous nous surprendrions, l'occasion

échéant, à en faire de semblables, car la galanterie est

chose si française que nous en écrivons tous plus ou moins,

à nos heures, la langue même maniérée, et peut-être alors

ne filons-nous pas avec plus d'art que Rotrou un

compliment en l'honneur d'un beau visage. Sans doute

nous craindrions de paraître fade en disant à la personne

aimée :

Je crois...

Que les fleurs de ces lieux y naissent pour vous plaire ;

(Occas. perd., act. 1, se. 1.)

en revanche ne lui dirions-nous pas encore, dans l'allée ombreuse et parfumée où elle marcherait, le bras appuyé sur notre bras : « Voyez , ces fleurs s'inclinent et vous saluent :

Cet œillet, se penchant, semble vous rendre hommage. »

[Bague de l'Oubli, act. 1, ec. 1.)

Ce sont presque les termes qu'emploierait un de nos romanciers d'aujourd'hui (1); c'est à peu près l'image du poète lyrique (2) comparant les oeillets blancs épanouis

(1) « Les fleurs s'inclinent sur son passage et lui rendent hommage comme a leur souveraine. « (M. Sand : Callirhoé.)

(2) V. Hugo : Les Contemplations.

au bout de longues tiges frêles au-dessous desquelles sont assises ses deux enfants, « la grande sœur et la petite > sœur, » à « un vol de papillons arrêtés dans l'extase » pour les contempler. Rotrou déjà spiritualisait gracieusement l'œillet, moins banal en poésie que le lys et la rose, et cette fois son vers a gardé le charme d'une fraîche nouveauté.

Il arrive ailleurs que ses amoureux tragi-comiques animent la matière inerte ou les êtres doués seulement d'une vie sourde ; prennent à témoin les rochers, les plantes; les invoquent à grand renfort de gestes et de roulements d'yeux, et les associent langoureusement à leurs joies et à leurs peines. Ces apostrophes étant de mode , Rotrou ne les rejette pas ; mais il en relève quelquefois l'insipidité convenue par un mot senti, par une expression sincère, où, sous un jeu de l'esprit, se laisse deviner le battement du cœur :

Beaux lieux où s'esl passé ce mystère d'amour, Que vos chanires ailés en parlent tout le jour; Qu'Eole vous révère et que jamais haleine Que celle des zéphirs ne souffle en celle plaine ; Qu'on laisse dans vos bois vos dryades en paix, El que le bûcheron n'en approche jamais 1

[Clorinde, se. dernière.)

N'est-ce pas la note émue des vers de Ronsard à sa forêt de Gastine ? Mais Rotrou ne pousse pas plus loin la hardiesse poétique ; il ne s'engage pas dans une énumération

qu'amenait le mouvement de l'idée ; il s'arrête au seuil du panthéisme descriptif où s'aventurait le poète du XVI" siècle sur lequel nos auteurs d'à présent ont beaucoup enchéri : il a donc ici un mérite inaccoutumé de discrétion.

Pourtant c'en est déjà trop. Ces vers (et d'autres de même sorte, quoique moins réussis), peuvent-ils être approuvés dans une comédie? C'est de l'élégiaque , du pastoral, et non du comique : nous sommes, en les lisant, portés à la rêverie peut-être, mais point du tout au rire, et la bonne comédie ne s'arrange pas plus de ces apostrophes sentimentales que des comparaisons et des hyperboles galantes, si spirituelles, si gracieuses qu'elles soient.

Glisser de l'attendrissement à l'élégie, ou monter du sérieux au tragique, c'est toujours le défaut d'incohérences, funeste à la comédie qui se perd dans ces changements de ton. La conclusion suit d'elle-même. Rotrou a de l'esprit, un esprit tan'ôt galant et un peu maniéré, tantôt délicat et légèrement moqueur, tantôt populaire, et, peu s'en faut, trivial : il possède le comique de langage et de situations, rencontre le comique de mœurs, et touche au comique de caractères : il a des portions de scènes franchement plaisantes, mais pas une pièce, pas un acte écrit en entier de bonne et joyeuse verve : il est riche en matériaux pour le rire, sans avoir fait d'œuvre où la gaieté se soutienne, et c'est pour les détails seuls que nous lui reconnaissons la force comique.

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