CLARIMOND
Autant à ce doux air que porte la lumière Sont sensibles les fleurs de la saison première : Jamais telle union n'engagea deux esprits ; Nous étions l'un de l'autre et l'objet et le prix ; Elle baisait ses fers, je vantais mon servage, Et notre affection croissait avec notre âge!,.
En vain Thersandre essaie de le réconforter ; Parthénie épousant le roi par convenance et non Clarimond par inclination, c'en est fait des espérances et des prétentions de Clarimond; il rougirait de troubler désormais la vie de sa maîtresse. Et cependant, lui dont l'âme est déchirée , il voudrait au moins un peu de tristesse dans les yeux de Parthénie conduite à l'autel :
Vois si quelque regard, quelque soupir secret Ne témoignera pas encor quelque regret Et quelque souvenir de sa première flamme.
Retour d'égoïsme naturel aux amants , et que l'amante résignée, en pareille circonstance, ne laissera pas paraître ; le sacrifice de Parthénie , oubliée par le roi, sera plus complet que celui de Clarimond. C'est que Clarimond a un fond de romanesque, et, malgré tout, un reste d'espoir. Aussi, quand il apprend l'abandon de Parthénie, il a vite jeté au loin le respect, et déjà cherche à parvenir
auprès d'elle, consolateur à redouter! Puis, lorsqu'il la sait condamnée par Féiismond en démence, il n'hésite plus; il veut l'enlever, la sauver, se dévouera elle; s'il échoue, eh bien , « c'est tomber noblement que de tomber des cieux! », et comme Parthénie a été mise en sûreté par un vieux serviteur, ancêtre du fameux Couci de Voltaire, dont l'heureuse désobéissance épargne au roi son maître des regrets éternels , il se fait tuer, les armes à la main, dans sa chevaleresque entreprise. Quelque jeune seigneur, amoureux d'une vertueuse princesse de la cour de France tyrannisée par un époux farouche , n'eût pas agi autrement.
Rotrou, dans la Bague de l'oubli, et dans l'Innocente Infidélité, n'a donc pas eu seulement pour but de réjouir les yeux et d'amuser l'imagination ; il s'est aussi adressé à la raison et au cœur. Faisant la part du vrai comme du caprice, il a su attacher par des personnages ou des incidents qui plaisaient à son époque, et émouvoir par l'expression de sentiments qui sont de tous les temps. C'est dire que nous ne comparons point ses pièces à nos féeries d'aujourd'hui , prétextes à tableaux successifs, où nous considérons presque uniquement les merveilles de mise en scène, et qui, traduisant en spectacle les effets d'une magie convenue, ont pour principal objet le divertissement du regard.
Le fantastique s'adresse à l'esprit par les yeux. Rotrou
l'avait introduit dans son premier ouvrage , si toutefois il faut appeler du nom de fantastique la parodie d'évocation funèbre organisée pour sauver Y hypocondriaque. Les apparitions ne saisissent que si on les croit sérieuses, et ne causent ni étonnement, ni terreur, si l'on n'a la conviction d'une menaçante réalité. Voilà pourquoi elles sont plutôt du domaine de certains récits que des ouvrages dramatiques. Lorsqu'on lit, l'imagination se laisse bientôt prendre, et accepte tout pour vrai : mais au théâtre, où tant de choses sont de convention, le moindre faux-pas de l'auteur suffit pour vous ramener à vous et vous désenchanter. Rotrou n'a évoqué les fantômes qu'afinde frapper l'esprit de Cloridan, le malade à guérir; le secret de la comédie étant livré, l'on n'assiste qu'à une mascarade burlesque, sans conserver la moindre illusion.
L'illusion persiste au contraire, quand au lieu d'une scène de duperie, concertée, entre les personnages à l'exception d'un seul , c'est un ou deux personnages qui trompent les autres. Des ouvrages entiers de Rotrou sont fondés sur les incidents causés par quelque ruse de ce genre, et le déguisement est le moyen dramatique consacré dans ces pièces de fantaisie. Les sujets , à peu de détails près, se résument en ceci : un personnage galamment travesti, homme ou femme, est doué de tant d'attraits, qu'il tourne la tête à tout le monde, brouille les amants, suscite des disputes et des duels, jusqu'au mo-
ment où il se fait reconnaître , remettant les choses en l'état et donnant le signal du mariage. Mais, selon la complication des aventures et l'importance des acteurs , ces pièces se séparent en plusieurs groupes; d'abord celles qui, moins accidentées, moins guindées et moins pompeuses, se rapprochent le plus de la fantaisie légère et des jeux aimables de l'esprit, la Céliane, la Clorinde, la Florimonde, le Filandre, la Célimène.
Dans la dédicace de ce dernier ouvrage à M. le comte de Nançay, Rotrou disait : « Je vous témoigne l'estime » que je fais de votre mérite par un mauvais présent , » mais le plus cher que je vous puis faire, puisqu'en effet » soit par une inclination aveugle, soit par une sorte de j> raison, j'ai toujours tenu la Célimène pour la moins maut> vaise de mes œuvres. » A considérer seulement les œuvres de fantaisie, même postérieures à celle-là, nous pensons comme Rotrou; et pourquoi, sinon parce que la Célimène est plus simple et plus facile à suivre que les autres pièces de cette sorte? De caractère développé, de passion véritable, elle n'en contient pas ; les personnages y font de l'amour un passe-temps , quoiqu'ils n'excusent pas les amants parjures (1); les trahisons n'y durent
(I) Les Dieux (dit Floridan) ne leur ont point imposé de tourments.