CÉLIMÈNE
C'est qu'ils n'en trouvent pas d'égaux à leur offense, Et ce point seulement a borné leur puissance.
guère; les duels n'y coûtent pas de sang comme dans la Céliane, où Pamphile blesse Nise, son amante, vêtue en cavalier. Le lieu de la scène est agréable, mais non indéfini; nous sommes aux chnmps, en un joli site, près d'un bois peuplé d'oiseaux dans lequel se cachent parfois , il faut en convenir, des voleurs, mais voleurs bien appris qui savent apparaître pour le piquant d'une situation et s'enfuir sans une grande résistance Les personnages ont lu l'Astrée, mènent la vie de château, se visitent entre eux, se délassent et se délectent à d'inoffensives intrigues :
Que ces lieux (dit Floranle) sont charmants aux prix de nos maisons!
Les villes à nos yeux ne sont que des prisons ;
Ici tout m'entretient, tout me rit, tout m'enchante;
La diversité même à mes yeux se présente,
Et, de quelque côté que je dresse mes pas,
La solitude en soi ne se rencontre pas.
(Ad. 1, se. t.)
Le traître et l'homicide ont leur peine aux enfers;
L'impie et le voleur ont leurs feux ei leurs fers ;
On ne peut éviter la suprême justice
Oui toujours au forfait mesure le supplice;
Mais un parjure amant a fait une action
Qui n'a point de mesure et de proportion ;
Une éternelle flamme est pour lui trop humaine ;
L'excès de son pèche le sauve de la peine :
Aussi quel honnête homme a ces crimes conçus ?
(Act. 3, se. 4 )
Notez cette expression i'kennéle homme, devenue habituelle au t?ir tiède pour designer l'homme de bonne éducation el de sentiments »u-de<su» du
On se raille môme du langage et des habitudes de Paris :
Épargnez nos esprits, dont les mœurs inciviles Ont bien peu de rapporta avec celles des villes. Et ne m'obligez point aux mêmes compliments Que celles de Paris rendent à leurs amants.
On n'a pourtant pas , dans cette villégiature, autant de rusticité qu'on veut bien le dire. On lit et l'on compose des vers ; vivrait-on sans poésie « en cet heureux séjour »? Une teinte mondaine, contractée à la ville et répandue sur tous les personnages, se reconnaît dans leur ton et leurs manières : aucun ne tranche par une humeur propre et ne présente de traits nettement accentués ; à peine Alidor, poète de château, c'est-à-dire de salon, a-t-il une physionomie plus marquée, élant un peu ridicule. C'est justement en cette légèreté vague des formes, en cet air de galanterie aimable, que consiste le mérite de la pièce et l'attrait de la fantaisie de Rotrou.
Mais la galanterie continuelle devient fade; aussi Rotrou est-il à lui-même son critique ; par exemple dans la C/orinde, où il introduit le personnage moqueur de Lisante. Lisante ne croit pas au beau langage des amants, au\ protestations de constance éternelle, aux serments de mourir... par métaphore ; elle raille gaiment l'angélique patience des mélancoliques :
Oh 1 que je haïrais ces slupides amants Que je ne puis souffrir même dans vos romans; Qui ne s'offensent point de mépris ni d'injures, Et préfèrent la mort au titre de parjures I
Elle n'est pas insensible ; elle voudrait une affection sage, égale des deux côtés :
Je me contenterais à moins qu'être adorée,
Et n'aspirerais pas à cette vanité
Qu'un homme souffrît tant sans être rebuté.
Je voudrais vœux pour vœux, hommages pour hommages.
Si nous valons beaucoup, l'homme a ses avantages.
Nous avons comme lui la moitié du bonheur :
En partageant l'amour nous partageons l'honneur.
(Act. 2 , se. 7).
Délicate pensée, sentiment naturel, exprimé avec rondeur, et qui est la meilleure condamnation des prétentions et des poses d'idole. Cependant, cette judicieuse et rieuse Lisante, victime de la comédie qu'elle joue auprès de Céliandre, le séducteur universel, pour le ramener à Clorinde, se laisse un instant prendre à une passion de tête. L'amour, même romanesque, ne souffre-t-il pas qu'on badine avec lui?
Ces figures, les unes spirituelles, les autres langoureuses, ne sortent pas toutes faites de l'imagination de Kolrou; elles appartiennent au roman, et, par le roman, à la pastorale, dont l'ancienne vogue s'était ralentie après les succès de Mairet et de Gombauld. Rotrou n'a point écrit de Silvie ni d'Amarante; mais on rencontre fréquem-
ment chez lui des traces de pastorale, — comparaisons sentimentales tirées des objets extérieurs, apostrophes convenues aux arbres , aux fleurs , aux rochers , réminiscences prétentieuses, — et c'est un des caractères de son romanesque. Des personnages épisodiques du Filandre portent des noms de bergers , Ménalque et Damète. Dans la Diane, un berger, Sylvian, devenu « cocher » pour suivre à Paris sa bergère, parle du temps paisible où il habitait les champs :
.... Je ne suis plus ce pasteur que j'étais Quand j'ignorais d'amour l'agréable furie Et que je n'en avais que pour ma bergerie ; Que je passais les jours sur les rives des eaux A tresser des cordons de jonc et de roseaux, Ou faire sans dessein au son de ma musette Danser Amaryllis, Célimène ou Lisette.
Les costumes des campagnards servent çà et là de déguisements aux rois et aux seigneurs en train de se divertir (1) ; mais avec les habits du village, on ne prend pas le langage naïf et les sentiments simples; on reste personnage de cour ou de ville, et c'est par exception que nous entendons l'accent d'une émotion sincère dans la bouche de ces bergers fictifs. Voulez-vous des paroles touchantes? Écoutez un vrai paysan, le vieux Damon, se plaindre de la perte de sa fille :
(i) Heureuse Constance, act. I, se. 1 ; Cèliane, act 5, se. 7.
66 ESSAI SUIl LES OEUVRES DRAMATIQUES
Diane m'csl ôtée, et sans m'ôler la vie,
Impitoyables Dieux, vous me l'avez ravie !
S'il fallait m'affliger, si mes prospérités
Déplaisaient seulement à vos divinités,
Tous mes biens sans défense attendaient vos tonnerres ;
Vous pouviez inonder et ravager mes terres ;
Vous plaire à voir mes fruits et mes raisins rôtis,
Affliger mes troupeaux et sécher mes pàtis, etc., etc.
{Diane, act. 2, se. i.)
Ces façons de parler, bien que pathétiques, sont-elles à leur place dans une comédie (car tel est le titre de la Diane) ? Un goût sévère les condamnerait comme poétiques et sentant trop leur idylle. Mais pour Rotrou les genres n'étaient pas encore nettement divisés, et il lui faut passer ces accès de pastorale , surtout lorsqu'il y a trouvé le naturel.
La tragi-comédie, qu'on appela aussi comédie héroïque, consacrait hautement la confusion des genres. On n'y éprouvait « ni la terreur et la pitié de la vraie tragédie, » ni la gaité communicative de la comédie véritable ; elle n'était ni franchement tragique, ni franchement comique ; elle consistait « en aventures extraordinaires, en bravades, en » sentiments généreux, en intrigues dont le dénouement > heureux ne coûtait ni de sang aux personnages, ni de » larmes aux spectateurs. » Voltaire condamne ce < genre » mitoyen. L'art dramatique, » dit-il, t est une imitation » de la nature comme l'art de peindre ; » et l'imitation ne s'entend pas d'une copie exacte, mais d'une interprétation
où se marque la personnalité du peintre ou du poète. « Il » y a des sujets de peinture sublimes; il y en a de sim- » pies... C'est ainsi que dans l'art dramatique on a la pas- » torale, la farce, la comédie, la tragédie...» Au^.un de ces genres « ne doit changer de nature... Il ne faut pas » transporter les bornes des arts. » Les grandes œuvres de nos classiques témoignent de la justesse de cette opinion. Vainement de nos jours on s'est évertué à prouver que la nature, loin de séparer les genres, les rapproche et les unit, que le contraste s'offre partout, que le laid est toujours à côté du beau, que le terrible n'exclut pas le risible, que le comique accompagne étroitement le tragique, et que, par conséquent, nos dramaturges modernes ont raison, comme les auteurs espagnols ou leurs imitateurs au XVIIe siècle : noire goût ne s'accommode pas de ce mélange en littérature, et le drame, ainsi que la tragi-comédie, ne contentera jamais les rigoureuses exigences de l'esprit français. Voltaire accorde néanmoins que la tragi-comédie « peut avoir ses beautés. » Quelles sont-elles ? Presque toujours les passages où la tragédie, pure d'alliage comique, parle sa langue particulière; ceux plus rares où la franche comédie ressaisit ses droits sans partage ; en termes plus généraux, les scènes où l'imagination obéit aux prescriptions intimes du sens commun.
L'éclat du rang n'est pas indispensable aux personnages tragi-comiques : dans Cléagénoret Doristée, la Pèlerine amou-
reuse, les Deux Pucelles, la Belle Alphrède, etc., les acteurs sont desimpies particuliers. Il suffit que le poète leur attribue des aventures en dehors du vulgaire, et Dieu sait s'il s'y épargne ! Comme on s'agite! Comme on court les grands chemins, amants sur les traces de leurs maîtresses, maîtresses à la poursuite de leurs amants ! Que de déguisesemenls et de coups d'épée, d'enlèvements et de reconnaissances ! Que de voleurs! que de pirates ! Cela n'empêche pas qu'un rôle ne soit réservé aux grands prêtres chargés d'exorciser le démon (l). Hélas! un démon possède tous les personnages, et le plus sûr exorcisme consisterait en quatre grains d'ellébore.
Imitant les écarts du théâtre espagnol, découpant dans les romans ces pièces inouïes, Rotrou était-il dupe? lia critiqué le romanesque en amour (2) ; l'admettait-il donc dans les aventures? Une de ses héroïnes, déguisée en homme, seule, la nuit, couchée sur un lit d'auberge et pleurant la trahison de son amant qui s'enfuit de Séville à Rome, se demande avec quelque apparence de raison:
Hélas! quelle est ma vie, et dans quelles mémoires Passera-i-elle un jour au nombre des histoires ! Quelles inventions égalent mes effets, El quels romans si faux ont dit ce que je fais?
(Deux Pucelles, act. 2, se. 3)
(1) Pèlerine Amoureuse, act. 2 se. 1 et 3.
(2) Ces discours (ceux des amants parfaits) étaient bons au siècle d'Oriane, Et le bon Aniadis eût rebuté Vénus....
Mais ses lois aujourd'hui passent pour rêverie De même que son ordre et sa chevalerie.
{Pèlerine Amoureuse, act. 2, se. 2.)
Que penser de cette réflexion? Certaines personnes affirment que les romans les plus bizarres sont dépassés par les faits réels, et que le caprice n'invente rien qui ne soit arrivé. Est-ce là ce que Rotrou a voulu dire? Non; il se moque plutôt et des romans qu'a lus son héroïne et du roman qu'elle-même accomplit en action, sans plus croire à la vérité de celui-ci que des autres. Mais il fallait plaire aux spectateurs.
Rotrou avait d'ailleurs une imagination trop indisciplinée pour posséder à fond le sens critique, et nous ne lui accordons pas « cette grande sagacité d'esprit, cette maturité, cette sûreté de jugement » que signale en lui l'un de ses biographes (l). Sa clairvoyance n'est qu'intermittente, et il commet sur son propre compte de singulières erreurs d'appréciation. Dans un avertissement au lecteur, en tête de la Bague de ï Oubli imprimée en 1633 : « C'est » dit- il « la deuxième pièce qui soit sortie de mes mains, et » les vers n'ont pas cette pureté que, depuis six ans, la » lecture, la conversation et l'exercice m'ont acquise : si » elle peut se vanter de quelque éclat, elle l'a pris au thé- » âtre, et en effet je crois que la beauté de son sujet y a » contenté jusques aux Allemands. » Soit; ces lignes nous paraissent justes et convenables, et nous ne chercherons pas quels sont les Allemands difficiles dont il y est question : mais l'avertissement est précédé d'une dédicace
(1) Micbaud. Biographie Universelle.
au Roi, où nous lisons ; f J'ai tant travaillé à rendre ma » Muse capable de vous plaire, je l'ai rendue si modeste, » et j'ai pris tant de peine à punir ses mœurs, que, si elle » n'est belle, au moins elle est sage, et que, d'une pro- » fane, j'en ai fait une religieuse : ce sont les qualités qui » vous la rendent aimable. » La Muse de Rotrou une religieuse ! Religieuse à conscience large et de morale peu farouche ! Toutes les tragi-comédies que nous avons citées vinrent après la Bague de l'Oubli, et la décence n'y règne pas absolument; les scènes déraisonnables n'y font pas tort aux scènes éhontées ; le romanesque y est assaisonné de licencieux (1). Les mœurs théâtrales ignoraient donc auparavant toute pureté, pour que Rotrou se félicitât naïvement de les avoir réformées, et, comme il le dit, à punies ! »
Ajoutons vite, à l'honneur du poète, que cette licence où il tombe trop souvent est sans arrière-pensée, et que sa Muse, très-profane malgré ses efforts pour la corriger, n'est point corruptrice. Voici au contraire, par un naïf et bizarre mélange, l'une des héroïnes tragi-comiques les plus vagabondes, coupable au moins de tendres faiblesses, la belle Alphrède, qui tient avec son frère Acaste, au sujet de l'amour, une conversation charmante, délicate, pleine d'un parfum d'honnêteté dont le lecteur est encore ravi.
(1) Cléagénor et Doristée, act. 1, se. 3 elact. 4, se. 3. Cêliméne, act. 5, se. 2. Diane, act. 5, se. X. Céliane, act. 5, se 3 et 8 et act. 3, se. 2 et 3. Innocente 'nftdélité, act. 5, se. 1. Pèlerine Amoureuse, act. 4, se. 5.
Acaste, qui a grandi auprès de son père Amintas, chef des troupes d'un prince arabe, accompagne Alphrède, à la poursuite du séducteur Rodolphe, en Angleterre; là, ce demi-sauvage, promptement épris d'une certaine Isabelle et tourmenté d'un mal auparavant inconnu de lui, fait à sa sœur, qui a plus d'art et d'expérience, sa confession amoureuse :
Ecoule : au même instant que parut à ma vue Cette jeune beauté de tant d'attraits pourvue, D'un désordre soudain mes sens furent troublés, Mes esprits interdits, mes yeux comme aveuglés, Et je ne voyais rien qu'une douce lumière Qui m'avait ébloui de sa clarté première. Mais quel ordre, bons Dieux ! et quel raisonnement Est égal en douceur à ce dérèglement ?
Ainsi, répond Alphrède, en un vers d'une ingénieuse concision :
Ainsi, voulant chez nous établir sa demeure,
L'amour surprend, frappe, entre, et se loge en même heure.
Et Acaste, aidé par les encouragements de sa sœur, continue ses confidences. Son mal lui plaît, il ne peut former qu'une même pensée ; plus de repos, plus de sommeil; nuit et jour maintenant Isabelle est devant ses yeux :
Je souhaite sa vue et la crains tout ensemble; Je brûle de la voir, et, l'abordant, je tremble ;
Près d'elle, je sens naître un désordre secret Qui confond mes pensers et qui me rend muet ; Il semble que ma langue à son abord se lie ; Ce que j'ai médité, la voyant, je l'oublie ; Je la quitte confus ; je rêve tout le jour.
N'est-ce pas là l'expression ardente et chaste d'un premier amour remplissant une âme ingénue?
Les douceurs de l'amour dans le mariage ne sont pas moins bien exprimées ; et par qui ? par Alphrède ellemême, comme si elle regrettait ce paradis que sa faute lui a enlevé, et où la fera rentrer Rodolphe repentant :
C'est là qu'innocemment un jeune cœur respire
Les douces libertés de l'amoureux empire ;
Que le plus continent peut goûter des plaisirs
Qui du plus vicieux borneraient les désirs :
C'est là qu'un couple heureux l'un de l'autre dispose ;
Qu'en se réservant tout, on donne toute chose ;
Que la raison s'accorde avec la volupté. (1)
Quand les personnages, au lieu d'être de simples particuliers, sont des princes et des princesses , des rois , des empereurs, comme dans les Occasions perdues, V Heureuse Constance, l'Heureux Naufrage, Agésilan de Colchos, etc., les sujets ne varient pas beaucoup pour cela, et nous continuons à voir des déguisements, des sérénades avec accompagnement de guiterre, des amours croisés, des duels, des ballets (2), des scènes plus que galantes, et nous voya-
(1) Belle Alphrède, act. 4, se. 1.
(2) Dans la Belle Alphrède, act. 5, se. 5, le sujet du ballet est : « Deux Espagnols qui font les braves, et qui enfin sont vaincus par deux Français. > Si le ballet existait dans l'original espagnol, il est probable que le sujet était à l'inverse ; les Français n'y avaient pas le dessus.
geons pareillement d'un pays à l'autre au milieu des plus étourdissantes aventures. On dégagerait de ce fatras obligé bien des passages écrits spirituellement (1), dans le ton de la comédie tempérée. D'autres fois, le ton s'élève, Rotrou se rappelle qu'il fait mouvoir de grands personnages, que de graves intérêts s'agitent dans des intrigues d'amour, et il emploie le langage fier et retentissant de la tragédie (2).
Ces souverains, dont les royaumes ne figurent pas tous sur les cartes de géographie, sont d'entière invention ; le poète,
(1) Ainsi, dans les Occasions Perdues, l'énumération des ruses de toilette d'une coquette :
Je consens qu'un tailleur inventif et fidèle, Pour me rendre le port et la taille plus belle, N'épargne en mes habits ni baleine ni fer, Et me serre le corps jusques à m'étouffer, etc.
(Act. 2, se. 2.) Le corset et la crinoline dans Rotrou !
Ainsi, encore, une boutade contre la légèreté des femmes (Occas. Perdues, «et. 4, se. 4) ; l'éloge de la beauté sans fard, par une vieille nourrice (Heureuse Constance, act. 1, se. 3); de l'inconstance, par un prince volage (Agésilan de Colchos, act. 2, se. 1); la critique des beaux qui se croient irrésistibles, par un valet « libre et franc de nature » (Agésil. de Colchos, act. 1. se. 2). Il y a de fines observations sur la difficulté de cacher l'amour, trahi par la feinte même (Heureuse Constance, act. 3, se. 3); sur la nécessité des obstacles et des retards pour aviver la passion (ibid., act. 1, se 1) :
Un cerf ne plairait pas qu'on aurait pris sans peine ; Il faut en le courant avoir perdu l'haleine, etc. Les moralistes, à commencer par Pascal, ont souvent développé cette idée.
(2) Telles sont les nobles consolations apportées à Cléanthe, roi d'Épire, après la mort de sou illustre père Thaumasis, par Alcaudre et Acbanthe, chefs de guerre (Heureux Naufrage, act. 4, se. 1) ; et la haute leçon de modestie que l'ambassadeur Hongrois, Paris, repoussant la couronne de Dalmatie presque posée sur son front par la reine, adresse a l'ambitieux Argant, stupéfait de son refus {Heureuse Constance, act. 3, se. 2).
traçant leurs images selon sa libre fantaisie, n'avait pointa se conformer à des données historiques, et le public les accueillait habituellement avec faveur. On se montra plus réservé lorsque Rotrou , dans sa pièce de Bélisaire , mêla le roman à l'histoire. Cependant, s'il est un personnage historique .dont la vie, et surtout les dernières années, conservent un côté légendaire et romanesque, c'est Bélisaire assurément ; mais, véridique ou non, sa biographie vulgaire jouit d'une telle créance que la modifier équivaut à la dénaturer, et les spectateurs ordinaires des tragi-comédies, lesquels ne s'effarouchaient certes pas facilement, répugnèrent eux-mêmes à la tentative de Rotrou et se retranchèrent derrière une susceptibilité inusitée. Vous créez, semblaient-ils dire , des empereurs de Grèce, des reines de Dalmatie ou de Guindaye, des rois de Colchos ou d'Epire, des ducs de Terre-Neuve; nous y consentons, car qui sait à quelle époque vivaient ces personnages formés par votre caprice, ou mieux, qui suppose qu'ils aient jamais vécu ailleurs qu'en voire esprit et dans le nôtre? Nous ne pouvons nous y tromper; nous sommes là en un monde imaginaire ; vous avez toute faculté d'arranger les choses comme bon vous semble ; l'histoire n'a rien à redire : mais si l'histoire est là, gardât-elle des points obscurs et contestables, vous lui devez un respect absolu; nous voulons retrouver au théâtre, dans les figures historiques, les traits connus, acceptés, et nous ne
pardonnons pas les falsifications, quoi qu'elles ajoutent de dramatique au sujet.
Rotrou, dans sa dédicace au duc de Guise, essaie de justifier la façon dont il en a usé avec le personnage de Bélisaire (1), et d'expliquer l'insuccès de sa pièce : il se sert de singuliers motifs : « Bélisaire », dit-il, « a été trop » cruellement traversé pendant sa vie pour espérer de ne » l'être pas après sa mort, et quoiqu'il ait été l'admiration » de tout le monde, il n'a pas laissé d'être la haine de » quelques-uns , parce qu'il en a été l'envie. Son histoire » ne doit pas être plus privilégiée que sa vie, ni sa repré- » sentalion que lui-même, et si ceux mêmes qui l'aï— » mèrent le plus furent ceux qui le calomnièrent davan- » tage et qui lui firent le plus de mal, il est visible que son » sort est d'être persécuté, quoiqu'il soit admiré, et d'être » condamné par des passionnés et des jaloux. » Toutes ces antithèses n'y peuvent rien : mieux valait laisser en paix l'ombre de Bélisaire, ne pas donner à l'ouvrage une couleur qui n'est ni celle de la vérité, ni celle de la vraisemblance, et prêter bonnement, comme dans les autres pièces, ces aventures et ce langage à des héros de pure fiction. Au fond, le Bélisaire n'est pas à dédaigner, tant s'en faut : changez les noms, retranchez quelques détails, et c'est la plus splendide des tragi-comédies, la plus riche en situations à effet, en coups de théâtre grandioses;
(1) Rotrou écrit Bélissaire- La pièce est de 1643.
il ent ses admirateurs quand même , et cela ne nous étonne pas. Pour ce qui est de la cabale dont l'auteur parait se plaindre, agissait-elle par passion et jalousie? Non ; c'était la raison choquée des spectateurs qui commandait cette fois à leur imagination de résister et de ne pas se laisser émouvoir, malgré la magnificence et les surprises de la pièce.