‹ Essai sur les origines de l'idée du progrès [microform]Chapitre 2 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La destine'e de 1'humanite. Diverses conceptions : La theorie des ages, chez les poetes. La theorie de la Grande annee chez les philosophes. Tendance generate : L'amour du passe. Idiotisnaes. La corruption du temps present oppose'e.aux moeurs antiques. Trois faits dans lesquels cet amour du passe se manifeste.

Ce qui nous frappe des 1'abord dans le paganisme, c'.est une conception pessimiste de la destinee humaine. G'est k tort que 1'on croit trouver dans 1'hellenisme 1'actiyite exuberante, la joie de vivre pour

(j) Ouvrages consultes : Decharme : Mythologie. Preller :

Grieschische mythologie. Romische mythologie. Alf, Maury : Histoire des religions de la Grece antique. Renouvier : Manuel de la philosophie ancienne. Girard : Le sentiment religieuno en Grece, d'Homere a Eschyle. Franck : Dictionnaire des sciences philosophiques. Zeller : Philosophie des Grecs. Fouille'e : Histoire de la philosophie. Encyclopedie moderne. article age. Encyclopedic du xix" siecle, article progres. Laurent : Histoire du droit des gens. Hippolyte Rigault : Histoire de la querelle .des> anciens et des modernes. Javary : De I'idee du progres. Ritter : Histoire de la philosophie ancienne. Hild : Trois articles de la Revue del'histoire des religions sur Le pessimisme moral et religieux che$ Homere et che% Hesiode, 1886. sept. oct. ; 1887, Janvier-Fevrier ; 1888, mars-avril, etc., etc.

soi sans regrets steriles sur les conditions de la vie, et le bonheur de se survivre dans.des generations nouvelles, a qui 1'existence est transmise, non comme un don funeste. mais comme un bienfait. Un critique (i) dit, en parlant de la civilisation home'rique :, Ce monde ou tout est bruit et eclat, ou tout a un air defete,jusqua lamortmemev, et un autre critique ajoute : Tout y a un air deforce ; mais de fete, c'est une autre affaire (2).

Le pessimisme n'est point en effet un mal tout moderne ; il y a eu de tout temps des pessimistes ; il y a un pessimisme contemporain de 1'humanite. Dans toutes les races, dans toutes les civilisations, des imaginations puissantes ont ete frappees de ce qu'il y a d'incomplet, de tragique dans la destinee humaine et elles ont donne a ce sentiment 1'expression la plus touchante et la plus pathe'tique. Les theoriciens modernes du pessimisme ne se sont pas prives de puiser a ces sources lointaines pour les besoins de leur cause. Ainsi les ceuvres de Schopenhauer sont semees de citations empruntees a toutes les litte'ratures, et Leopardi aime a rattacher aux fables mythologiques ses fantaisies sur le malheur universel.

(1) Havet. VPIellenisme, p. 17.

(2) Hild, Revue de Vhistoire des religions, sept.-oct. 1886, p. 171 note.

Le sentiment de la misere actuelle de Phumanite se manifeste dans la plus ancienne poesie des Grecs par la facon dont elle conceit ses origines et sa condition passee. Les dieux et les homines sont sortis de la meme souche, et il fut un temps ou leur existence etait la meme. Elle s'e'coulait en commun, au sein de jouissances sans melange, les homines etant les e'gaux, ou tout au moins les commensaux des dieux. Mais maintenant 1'humanite est dechue de cette fe'licite primitive.

He'siode a dramatise 1'idee de cette de'cadence dans le mythe des ges. Ce mythe faisait probablement partie des traditions les plus populaires, car on le trouve a toutes les e'poques de 1'histoire litte'raire de 1'antiquite'.

Indiquons-en les principaux traits, tels que nous les relevons chez He'siode : ce seront a -peu pres les memes qui se retrouveront dans les traditions analogues : D'abord les immortels habitants des demeures olympiennes firent d'or la race des homines a la voix articulee. Ces premiers homines existaient sous 1'empire de Saturne, quand il regnait dans le ciel : ils vivaient comme des dieux, 1'ame exempte de soucis, etrangers aux fatigues et au chagrin : la triste vieillesse ne les approchait pas : mais les pieds et les mains toujours semblables, ils goutaient la joie des festins hors de 1'atteinte de tous les maux ; ils

mouraient corame vaincus par le sommeil. Us etaient en possession de tous les biens : la terre feconde produisaitd'elle-meme des fruits en quantite, et eux, tranquilles et sans contrainte, en jouissaient dans Pabondance et la felicite'. (i).

L'&ge d'argentlui succede : la decadence commence a se faire sentir : les chagrins, la douleur, Pimpie'te metne se font jour peu a peu (2).

La description de 1'age suivant (3), qui fut Page d'airain, a ete probablement empruntee a un autre mythe ; car, si dans la contexture du poeme elle paratt intimement liee aux descriptions qui la pre'cedent, elle renferme toutefois une idee nouvelle, celle de la naissance de la civilisation : les hommes vivaient d'abord a 1'e'tat sauvage, insociables ; c'e'tait la race des geants, et Zeus regnait sur eux ; au contraire dans les vers qui depeignent 1'age d'or, cet age est place sous la domination de Saturne (Cronos]. A 1'age d'airain a succede 1'age des heros, dont la gloire s'est re'pandue sur toute la terre et qui ont accompli les premieres merveilles du ge'nie de Phomme (4). Ces deux e'poques semblent done etre des ages interme'diaires appartenan.t a 1'histoire de Porigine des

(1) Hesiode Les travaux et les jours. I, 107-125.

(2) Travaux et Jours. I, 126-141.

(3^ Travauos et Jours. I } 142-155.

14) Travaux et Jours. I, 155-172.

societes et dont la description a ete intercalee soit par Hesiode, soit par un coramentateur quelconque dans le recit primitif (i).-

Avec le cinquieme et dernier &ge nous revenons, en effet, a 1'ide'e de la de'cadence. Jamais, ni le jour ni la nuit les hommes ne cesseront d'etre mines par la fatigue et par le chagrin ; les dieux leur prodigueront les inquietudes pe'nibles. ... Ni le pere ne s'accordera avec les enfants, ni les enfants avec le pere, ni 1'hote avec 1'hote, ni le compagnon avec le compagnon, ni les freres ne s'aimeront d'une affection durable. Us se hateront d'outrager leurs parents vieillissants : ilsleur adresseront des paroles dures et insultantes ; impies, sans souci de la vengeance des dieux , incapables de rendre a la vieillessede leurs parents lessoinsqu'a recus leur propre enfance, ils ne connaitront que le droit de la force ; par un e'change de violences ils saccageront leurs villes. Ni le serment, ni la justice, ni le bien n'obtiendront plusd'honneur; tousles hommages seront pour la mechancete et pour la violence ; la brutalite remplacera le droit, la pudeur n'existera plus; le mauvais opprimera le bon par son langage faux et par ses injures ; ces hommes miserables auront tous pour compagnon assidu PEnvie a la voix discordante,

(i) Voir. pour cette question, Alfred Maury. Religions de la Grece antique. Tome I, p. 090 et suiv.

au visage repoussant, qui ne connait que la joie du mal. Alors promptes a fuir la terre immense pour 1'Olympe, la Pudeur et Nemesis, enveloppant leurs corps gracieux de leurs robes blanches, s'envoleront vers les celestes tribus et laisseront les humains ; il ne restera plus aux mortels que les chagrins devorants et leurs maux seront irre'me'diables (i).

Ce mythe se retrouve chez un grand nombre de poetes, avec quelques modifications de pen d'importance. Le nombre des ages est generalement reduit a quatre, et ces quatre ages recoivent le nom des quatre me'taux : 1'or, 1'argent, Tairain et le fer. La suppression de 1'age heroi'que s'explique d'autant mieux, que chez He'siode sa description appartenait vraisemblablement, comme nous 1'avons remarque, a une autre tradition.

La cosmogonie orphique reprit la fable en y introduisant quelques le'geres differences (2).

Platon, qui est un ve'ritable poete quand il se laisse aller a raconter les vieilles traditions, ne rejette pas celle-la et rappelle dans le Politique (3) 1'antique recit du regne de Cronos, alors que le bonheur etait le lot des humains et qu'ils vivaient du fruit de la .terre feconde, sans souffrance et sans chagrin.

(1) Travaux et Jour. I, 176-200.

(2) Proclus. Ad Hesiod. opera. 126.

(3) Politique, p. 366-38o. Traduction Cousin.

C'etait aussi une entree en matiere facile pour qui entreprenait 1'histoire des temps he'roi'ques. Dice'arque , historien grec, qui vivait vers 1'an 3oo avant Jesus-Christ, et dont Giceron dit qu'il fait ses de'lices, (i) commence ses re'cits par la le'gende deluge

d'or(2).

Aratus (m e siecle avant notre ere), dont le poeme, les Phenomenes, a ete imite en vers latins par Ciceron, raconte un mythe analogue, le mythe de la vierge Astree, dont le regne sur la terre avait ete signale par une felicite et une vertu exceptionnelles : malheureusement la decadence ne tarda pas a survenir, et la celeste reine quitta la terre coupable en lui jetant cette malediction : Race dege'neree, tu auras des descendants qui sans cesse degenereront aussi (3).

Enfin,.l'historien Pausanias, decrivant 1'epoque de Lycaon, dit que les hommes de ce temps etaient, a cause de leur justice et de leur piete', les hotes et les commensaux des dieux : c'est pourquoi les dieux les recompensaient promptement lorsqu'ils etaient vertueux, et les punissaient de meme lorsqu'ils commettaient quelque crime. Mais aujourd'hui que la mechancete est porte'e a 1'exces et a gagne toutes

(i) Diccearchus, dellcitx mece. Tuscidanes, i, 3i. (a) Porphyre, De Abstincntia, iv. 2.

(3) Aratus, Phenomenes, ioo-i35.

les villes et tous les pays, on ne voit plus d'hommes places au rang des dieux, si ce n'est par de vaines apotheoses qu'invente la flatterie pour celui qui a 1'autorite', et la vengeance divine plus lente et plus tardive n'atteint les mechants que lorsqu'i-ls ont quitte la vie (i).

A Rome, Virgile fait les memes peintures : Avant le regne de Jupiter on ne cultivait point la terre. II n'etait pas meme permis de partager les champs ni d'en fixer les limites. Les campagnes et les moissons, tout etait commun. La terre, sans etre cultive'e, fournissait d'elle-meme a tous les besoins de ses habitants. Jupiter arma les serpents d'un poison funeste ; il voulut que les loups vecussent de rapines, et que les homtnes avides affrontasset les dangers de la navigation. Ce Dieu secoua le miel qui etait sur les feuilles des arbres. II deroba le feu aux regards des mortels ; il fit tarir les ruisseaux de vin qui coulaient dans les vallons. II -voulut quel'experience et la reflexion enfantassent les arts ; que le seul travail des homines fit sortir le froment des entrailles de la terre et qu'ils tirassent le feu du sein des cailloux (2).

(1) Pausanias, vin, 2.

(2) Virgile, Georgiques, i, iz5 et suiv,

Ailleurs de me:me : Telle fut la vie qu'on mena sous le regne de Saturne, avant que Jupiter 1'eut detrone et que la race impie des mortels se fut accoutumee a se nourrir de la chair des animaux. La trompette guerriere ne s'etait point encore fait entendre, et 1'enclume qui forge les epees, n'avait point encore retenti sous les coups du marteau (i).

Enfin., Virgile rappelle encore cette legende dans le discours d'Eyandre a Enee, ou 1'on retrouve de nombreux souvenirs de la tradition hesiodique, par exemple, Tide'e que les hommes sont nes des arbres. Cette description semble d'ailleurs etre empruntee au mythe de la naissance des socie'tes plutot qu'a celui de 1'age d'or proprement dit : le poete repre'sente les hommes comme sauvages, durs comme les chenesd'ou ils sont sortis, ignorant 1'art de cultiver la terre et ne vivant que de leur chasse. Mais alors, chose singuliere, Virgile place 1'age d'or apres la deche'ance de Saturne : Saturne detrone par son fils Jupiter, pour se de'rober a sa poursuite, s'enfuit de POlympe et yint se refugier en ces lieux. II rassembla les hommes sauvages, epars sur nos montagnes : il leur donna des lois, et voulut qu'un pays ou il s'etait cache et qui avait ete pour lui un sur asile, portal le nom de Latium. On dit que son regne fut I'&ge d'or,

(i) Virgile, Georgiques, n, 538.

ses paisibles sujets etant gouvernes avec douceur. Mais cet age de'genera insensiblement et les hommes s'abandonnerent a la fureur des combats et a la soif des richesses t> (i). II s'agit ici evidemment d'un age d'or particulier, qui ne favorisa que le Latium, et qui ne fut une e'poque privilegie'e que grace a la presence de Saturne. D'ailleurs sa duree fut courte, et le Latium. se mit promptement a 1'unisson du reste du monde.

Ovide, 1'Hesiode italien, nedevaitpas passer sous silence ce mythe : il en fait une tre's longue et tres complete description (2), et e'leve a quatre le nombre des iges que Virgile semble reduire a deux.

Horace n'admet que trois ^ges : apres avoir fait le tableau des lies Fortunees ou il engage les Remains a se rendre, il ajoute : Jupiter reserva ces rivages a un peuple innocent quand Tairain souilla les jours de 1'age d'or: le fer plus dur encore vient peser sur notre age : mais une fuite heureuse est offerte aux mortels pieux; qu'ils partent sur la foi denies chants ! (3). Tibulle (4), Catulle (5), Claudien (6),

(1) Virgile, Eneide, vni, 814 et suiv.

(2) Metamorphoses, i, 8g-i5o. (Ce morceau est trop considerable pour etre cite en entier).

(3) Epodes, xvr, 64.

(^)Elegie, livre i, Elegies, in, v. 35 et suiv.

(5) Les noces de Thetis et de Pelee, v. 3g8 et suiv.

(6) De Venlevement de Proserpine, livre m, v. 18 et suiv.

Cornelius Severus(i), Seneque le Tragique (2) retracent avec complaisance le bonheur des mortels sous, le regne de Saturne et se lamentent sur leur misere actuelle.

Gice'ron remarque la pre'dilection des poetes a traiter .ce sujet: Dans 1'age d'or, comme disent les poetes, on n'a jamais porte une main violente sur ces animaux (les boeufs), qui fendaient la terre avec le soc de la charrue , et il cite alors trois vers du poeme d'Aratus : Mais bientot naquit la race de fer, qui eut la premiere Taudace de forger une funeste e'pe'e, et de se nourrir du taureau qu'elle egorgea de sa main . ( Phenomenes, v. i3o et suiv.} (3).

Quelque grand credit qu'eut ce mythe, il ne 1'avait cependant qu'aupres des poetes et du vulgaire. La philosophic voulut quelque chose de plus complet, une sorte de synthese generale qui put donner une explication satisfaisante du monde dans le passe, le pre'sent et 1'avenir. La fiction des quatre ages laisse en definitive 1'esprit en face d'une question fort malaise'e a resoudre : une fois qu'on aura atteint le fond de

(1) JEtna, v. 9 et suiv.

(2) Hippolyte, v. 24 et suiv. ; Octavie, v. 429 et suiv. ; Medee, v. 33o et suiv.

(3) Cice'ron. De la nature des dieux, liv. II, 63.

Pabime ou le monde se precipite, que se passera-t-il ?

C'est pour repondre a cette question que la philosophic imagina la theorie de la. gi~ande annee : Au bout d'un certain nombre de siecles, disait-elle, a un moment precis marque par le destin, 1'univers entier sera detruit, puis reconstruit, et toutes choses reviendront au point ou elles etaient au debut de la pe'riode actuelle.

La croyance generale etait que le cycle se terminait lorsque les astres se retrouvaient dans le signe meme qu'ils occupaient lorsque le cycle avait commence. Certains philosophies fixaient un chiffre approximatif, plus ou moins dijfferent : par exemple, Julius Firmicus Maternus (ecrivain latin du iv*; siecle de notre ere), estimait a 3oo,ooo ans la duree de cette periode apres laquelle devait arriver une apocatastase, ou renaissance universelle.

Orphee, ou piutot 1'auteur anonyme qui a emprunte le nom du chantre de Thrace, assigne a cette revolution un de'lai plus court.

Lycophron la porte au contraire a 36o,oco ans (i).

Ciceron dit que la valeur de cette grande annee, cherchee par les mathematiciens et les astronomes, etait une question longuement controversee (2).

(1) Voir Encyclopedic moderne. Article age.

(2) De la nature des Dieux, II, 20.

Servius declare que Giceron et les savants ont varie sur cette duree; malheureusement il fait allusion a un texte de La Nature des dieux^ qui n'a pu etre retrouve (i).

Dans le dialogue Des causes de la corruption de I'eloquence, attribue' par les uns a Cice'ron, par les autres a Tacite ou a Quintilien, la grande anne'e etait estime'e a 12,864 ans.

Pline 1'Ancien dit que selon Manilius la re'volution de la grande anne'e se rapporte la vie du phenix, et lorsqu'elle s'acheve, les saisons et signes se retrouvent au meme point. II fixe 1'epoque de ce renouvellement au jour ou le soleil entredans le signe. du be'lier, a midi (2). Le phenix vivant, d'apres Manilius, 56o ans, telle est la duree de la grande annee.

Macrobe donne a cette periode i5,ooo ans.

On peut d'ailleurs voir le detail de ces approximations dans Gensorinus (3).

L'ide'e elle-meme apparait tout d'abord chez Heraelite; le terme du developpement cosmique auquel tout aspire est la conversion de toutes choses en feu, ce qui n'est d'ailleurs qu'un retour auprincipe de leur existence, de leur force et de leur vie. Mais cet embra-

(i^ y. Dans les livres de La Nature des dieux, il dit que la grande annee comprend S.ooo ans. (^Eneid., liv. in}.

(2) Histoire naturelle, livi'e X, 2.2.

(3) De die natali, c. 18.

sement universel ne doit pas tre considere comme le terme dernier de tout ce qui est (parce qu'il y. aurait. par le fait, un terme au flux eternel des choses), mais seulement comme un point de transition a la formation d'un nouveau monde(i).

Indiquons, en passant, comme appartenant au meme courant d'idees, la theorie d'Anaximandre sur la decomposition et la recomposition de 1'univers, et celle d'Anaxagore sur les differentes periodes de la formation du monde (2).

Si nous en croyons Ovide (3) , les pythagoriciens auraient professe des doctrines analogues a celle de la grande annee. Le temoignage de Plutarque (4) confirtne cette opinion, etM. Zeller (5) pense que quelques pythagoriciens ont adopte cette cosmogonie, mais il hesite a Tattribuer a 1'ecole entiere (6).

C'est surtout Platon qui a donne &. cette theorie tout son developpement. Dans le Timee, il 1'expose

(1) Voir Ritter. Histoire de la philosophic ancienne. Tome I. p. 217-

(2) Voir Zeller. Phiiosophie des Grecs. Tome II, p. 149 et suiv. de la trad, franpaise par Boutroux.

(3) Metamorphoses, xv, 60-478.

(4) Plutarque. Placita, II, 5.3.

(5) Philos des Grecs. I, p. 410 et suiv.

(6) Le pythagoricien Ocellus JLucanus affirme que tout ce qui y> appartient ce monde est mobile et changeant : les societes naissent, croissent et meurent comme les hommes, pour 6tre remplacees par d'autres societes, comme nous le serous par d'autres hommes .

(Cite par de Perron : Theorie du Progres . Tome II, p. 52.)

rti- -

comme venant'd'un pretre egyptien qui 1'aurait transmise a Solon (i) Le genre humain a subi et subira plusieurs destructions ; les plus grandes par le feu et

par 1'eau et les moindres par mille autres causes

Dans les mouvements des astres autour de la terre, il peut, a de longs intervalles de temps, arriver des catastrophes ou tout ce qui se trouve sur la terre est detruit par le feu .

Dans le Politique , des paroles semblables sont placees dans la bouche de 1'Etranger instruisant le jeune Socrate : Tantot Dieu lui-m^me fait mouvoir en cercle cet univers, en le dirigeant dans son cours ; tantot il 1'abandonne quand ses revolutions ont rempli la mesure du temps marque. Le monde alors se meut par lui-meme et decrit un cercle en sens contraire (2).

Dans' le IIP Livre des Lots : L'Ath^nien : Ajoutezvous foi a ce que disent les anciennes traditions ? Clinias : Que disent-elles. ? \JAthenien : Que le genre humain a e'te de'lruit plusieurs fois par des deluges, des maladies et d'autres accidents semblables, qui n'epargnerent qu'un tres petit nombre d'hommes. Clinias : II n'y a rien en cela qui ne soit fort vraisemblable (3).

(1) Timee. Trad. Cousin, p. 106-109.

(2) Politique. Trad. Cousin, p. 367-377.

(3) Lois, III. Trad. Cousin, p. i32.

Et dans la Republique : Comme tout ce qui nait deperit, la Constitution de votre Etat ne sera pas a jamais inebranlable ; un jour elle doit se dissoudre et voici comment : II y a des retours de fe'condite et de ste'rilite pour les plantes qui naissent dans le sein de la terre, comme pour I'^me et le corps des animaux qui vivent sur sa surface ; et ces retours ont lieu, quand 1'ordre eternel raraene sur elle-meme pour chaque chose sa revolution circulaire , laquelle s'acheve dans un espace ou plus court ou plus long suivant que la vie des especes est plus courte ou plus

longue Or, les generations divines ont une

pe'riode que comprend un nombre parfait, mais pour la race humaine, il y a un nombre geometrique dont le pouvoir preside aux bonnes et aux mauvaises ge'ne'rations (i).

Et, en effet, le vice et la vertu sont lies a ces re'volutions : Depuis 1'e'poque ou est nee la socie'te, ne s'estil pas forme, dit YAthenien a Clinias, un nombre prodigieux d'Etats, tandis que d'autres, en pareil nombre, ont e'te entierement de'truits ? Chacun d'eux n'a-t-il pas passe par toutes les formes de gouvernement ? N'ont-ils point eu leurs pe'riodes d'e'levation et de decadence ?

Les moeurs n'y ont-elles pas ete tour a tour de la

(i) Republique. Livre vni, p. I2g-i3o. Trad. Cousin.

vertu au vice et du vice a la vertu ? Clinias : Cela a du necessairement arriver. l^Athenien: Cherchons-en la raison. Et il trouve cette raison dans 1'analogie mentionnee deja entre la marche de 1'univers et le gouvernement des Etats.

Que faire alors et faut-il accepter cette decadence

sans essayer de s'y soustraire ? Non certes; aussi

Platon trace-t-il le plan d'une cite ide'ale dans la-

quelle tout sera regM pour le bien ; seulement comme

tout y sera re'gle' pour le bien, tout y devra rester

desormais sans changement : le moindre changement

produirait le de'sordre : toute innovation y sera done

interdite, et, par conse'quent, les erreurs qui pour-

raient s'y trouver, comme, par exemple, l'absolutisme

de 1'Etat ou la communaute des femmes, n'en dispa-

raitront jatnais.

Cette idee de 1'immobilite est plus frappante encore chez Aristote; le Stagirite a concu la societe tout entiere par une me'thode autre que celle de Platon : il croit que les ide'es se forment dans notre esprit par 1'observation^ et des lors, c'est a 1'expe'rience des nations qu'il demande la science politique et non aux ide'es a priori. Avec cette me'thode il emprunte le principe de son ideal au passe ; comme le dit M. Janet en parlant des deux grands philosophies grecs : Au lieu de decouvrir mieux que le present et d'entrevoir quelque chose de 1'avenir, ils ne tournerent

leurs regards que vers le passe. Us prirent pour la ve'rite absolue les erreurs passageres d'une societe incomplete et encore barbare dans sa politesse. (i).

C'est ainsi que Platon proposa la the'orie de 1'absolutisme de PEtat, tel que Sparte 1'avait compris, et qu'Aristote de'clara 1'esclavage le'gitime et vpulu par la nature elle-meme.

Malgre la difference de me'thode qui le se'parait de Platon, Aristote professa, comrae lui, que 1'e'quilibre, lerepos,sont 1'ideal de la science sociale. Est-ilutile ou nuisible, dit-il, de changer les institutions anciennes, meme pour y substituer de meilleures lois ? Voila

un probleme difficile a re'soudre En ge'ne'ral,

disent les uns, le changement est un bien ; c'est par d'heureuses innovations que la me'decine, la gymnastique, en general tous les arts et toutes les sciences ont fait de rapides progres... D'autres envisagent la question sous un autre point de vue , et pensent qu'on ne doit toucher aux lois qu'avec une religieuse sollicitude. II n'est pas vrai que la legislation se perfectionne par les innovations comme les autres arts. (2).

D'autre part, Aristote ne rejette pas la the'orie du mouvement circulaire : L'univers existe bien de toute

(1) Janet, Histoire de la philosophic morale et politique. T. I, p. 177.

(2) Politique, II, ch. vi,

eternite, dit-il, et il subsistera eternellement; maisil ne se maintient pas toujours le meme ; il perit et il renait. Le mouvement circulaire des cieux se reproduit dans les petites choses comme dans les grandes : tout est cycle ; il y a le cycle des a"ges de la vie humaine, celui des gouvernements, celui de la terre qui a sa fleur et sa vieillesse (i).

Cette idee se retrouve chez les stoiciens : d'apres eux, le monde etait soumis a deux sortes de catastrophes: d'abord le cataclysme, ou deluge, qui aneantissait 1'espece humaine, ainsi que toutes les productions vegetales et animales de la terre,, et 1'ecpyrosis, ou conflagration, autre mode de destruction, qui amenait la dissolution du globe lui-meme. Eusebe nous a rapporte deux passages, 1'un d'Aristo- .cles, 1'autre de Numenius, ou cette doctrine est clairement expose'e (2). I/univers, une fois detruit, se reforme et cette reconstruction a lieu sous la constellation sous laquelle a eu lieu la construction premiere (3).

LaIV Eglogue de Virgile indique que la doctrine

(i) Aristote. Physique, IV, 14; Du del, I, 3 ; Problem.es, XVII, 3; Metaphysique, XII, 8; Politique, VII, 10; cite par de Rougemont : Les deux cites, tome I, p. 258.

(i) Voir Encyclopedic moderne. Article Age.

(3) Plutarque. Adv. Stoicos, 17. Ritter. Philosophic ancienne, tome III, p. 492. Nemesius, I, i. Numenius apud Eusebium, pr. ev. XV, 19.

de la grande annee n'etait pas inconnue a Rome. Deja les Etrusques avaient adopte cette croyance, qui appartenait aussi aux livres sybillins. Les evenements :politiques donnaient d'ailleurs un certain credit a cette legende : c'est en effet au moment ou la lutte d'Antoine et d'Octave allait devenir le plus sanglante que Pollion sut conclure une paix inesperee. De la 1'allegresse de Virgile, et la perspective d'un prochain retour de 1'age d'or(i).

On a pense, il est vrai, qu'il y avait dans ce morceau un echo des esperances messianiques des Juifs et en particulier des propheties d'Esai'e (2). Si Virgile a eu connaissance de ces predictions, elles n'ont fait que confirmer sa foi en le retour du bonheur des siecles passes. D'ailleurs cette croyance en 1'apparition d'un enfant aux destinees merveilleuses se manifesta d'autres fois (3).

Giceron, considerant Thistoire des socie'tes, la voit entraine'e dans un cercle fatal ou les divers gouvernements succedent ine'vitablement les uns aux autres : De 1'anarchie sort le pouvoir des grands ou une oligarchic factieuse, ou la royaute, ou tres souvent meme un etat populaire ; celui-ci , a son tour , donne

(i) Voir la preface de M. Benoit a la IV 8 Eglogue dans son edition de Virgile.

(a) Voir Lactance. Institut, VII, 24.

(3) Sue'tone. Aug. 94. Vespasien 4.

naissance a quelques-uns de ceux que j'ai deja nommes ; et c'est ainsi que les societes semblent tourner dans un cercle fatal de changements et de vicissitudes (i).

Seneque a suivi encore ici la tradition sto'icienne. Citons notamment ce passage qu'on lit a la fin de la Consolation a Marcia : Le temps doit tout abattre, tout emporter avec lui : et non seulement il se jouera des hommes, miserables atonies dans le domaine du hasard, mais il se jouera et des cieux et des contrees et des parties du monde ; il effacera les montagnes ; ailleurs, il fera surgir des roches nouvelles ; il absorbera les mers ; il de'tournera les fleuves, et rompant le commerce des nations, il dispersera les societes er la grandefamille du genre humain. Ailleurs il engloutira les villes dans des gouffres beants ; il les renversera par des ebranlements ; et du sein de la terre il vomira des vapeurs empoisonnees, et couvrira par 1'inondation toute la terre habitable ; dans le monde submerge periira tout etre vivant, et dans un vaste incendie, toutes les choses mortelles bruleront de'vore'es. Et quand les temps seront venus ou le monde s'e'teindra pour renaitre, toute force se brisera par sa

(i) Republique. I, xxix. Voir aussi De la Divination II, 2. (Platon et les philosophies m'avaient appris que les gouvernements sont, de leur nature, sujets a des revolutions qui les mettent au pouvoir, tantot des grands, tantot des peuples, tantot eniin d'un seul homme).

propre impulsion ; les astres viehdront heurter les astres ; toute matiere s'enflammera et tout ce qui maintenant brille dans une si belle harmonic se consumera dans un meme brasier. Pour nous, ames bienheureuses en possession de 1'e'ternite, quand Dieu trouvera bon d'accomplir les nouvelles revolutions, au milieu de 1'universel ebranlement, nousmemes, chetifs de'bris de cette grande ruine, nous irons nous confondre dans les antiques ele'ments (i). Dans les Questions naturelles, il revient sur cette doctrine, 1'expose tout au long, et conclut ainsi : Apres avoir consomme I'aneantissement du genre humain et des betes farouches dont Thomme avait pris les moeurs, la terre reabsorbera ses eaux , la nature commandera aux mers de rester immobiles, ou d'enfermer dans leurs limites leurs flots en fureur ; chasse de nos domaines, 1'Ocean sera refoule dans ses profondeurs, et 1'ancien ordre sera retabli. II y aura une seconde creation de tous les animaux : la terre reverra 1'homme, ignorant le mal et ne sous de meilleurs auspices. Mais son innocence ne durera pas plus que 1'enfance du monde nouveau. La perversite gagne bientot les ames : la vertu est difficile a trouver ^ il faut un maitre, un guide pour aller a elle : le vice s'apprend mme sans pre'cepteur (2).

(i) Consolation a Marcia, fin.

(a) Questions naturelles, livre III.

Seneque le Tragique, dans Qctavie, met ces paroles dans la bouche de Seneque, precepteur de Neron : Voici venir le jour supreme qui aneantira la race impie des humains par la ruine du del, afin de donner naissance a une nouvelle et meilleure humanite', telle qu'elle etait autrefois dans sa jeunesse, lorsque Saturne regnait dans les cieux (i).

Cicero n avait deja applique cette theorie aux revolutions sociales : les historiens en firent une de leurs theses preferees. Polybe, apres avoir de'crit le changement de 1'aristocratie en oligarchic et montre' que, lorsque les passions de la masse sont dechainees, il faut revenir a un nouveau maitre, ajoute : Telles sont les revolutions des Etats, tel est Tordre suivant lequel la nature change la forme des republiques. Avec ces connaissances, si Ton peut se tromper sur le temps en predisant ce qu'un Etat deviendra, on ne se trompera guere en jugeant a quel degre d'accroissement ou de de'cadence il est parvepu, et en quelle forme de gouvernement il se changera, pourvu qu'on porte ce jugement sans passion et sans prejuges. En suivant cette methode il est aise de connaitre la naissance, les progres, la splendeur et le changement futur de la re'publique romaine ; car il.n'y en a point

(i) Octavie, v. 3gt. Voir aussi Pline 1'Ancien, Histoire naturelle, II, 8 et suiv,

qui se soit plus etablie et plus augmentee selon les lois de la nature, et qui doive plus, selon les memes lois, prendre une autre forme, corame je le ferai voir dans la suite (i).

Tacite rappelle 1'heureuse re'forme ope'ree par Vespasien qui a remis en honneur la simplicite' et les mceurs antiques , antiquus cidtus victusque ; il se demande alors si le de'sir de plaire et de ressembler au prince ne fait pas plus que les lois, les chatiments et la crainte ; peut-etre aussi n'y a-t-il dans ces changements qu'un effet des lois naturelles : Peut-etre toutes les choses humaines sont assujetties a des revolutions periodiques, et les mceurs changent comme les temps. Tout n'a pas e'te' mieux autrefois, et notre siecle a produit aussi des vertus et des talents dignes que la posterite les imite (2).

Florus, dans une comparaison celebre qui est peute"tre 1' expose' le plus parfait de Pidee du progres telle que 1'ont comprise les anciens, envisage ainsi 1'histoire de Rome : Si quelqu'un conside'rait le peuple remain comme un hommQ et parcourait par la pensee toute sa carriere, examinant ses commencements, sa croissance, cette jeunesse jflorissante a laquelle il est parvenu, et puis sa de'crepitude, il trouverait quatre

(1) Polybe, Histoire, VI, in.

(2) Annales, III, LV.

degres et progres (processus). La premiere epoque fut le gouvernement des rois (i).

Or Florus n'inventait pas cette comparaison : Ciceron avait deja dit de 1'eloquence : Nous avons vu Pe'loquence, dont.les commencements furent si faibles parmi nous, y arriver a un si haut point de perfection, que deja, selon le cours naturel de presque toutes choses, elle de'cline (senescat], et va bientot, ce me semble, rentrer dans le neant (2).

Seneque le Rheteur, s'adressant a son fils, lui recommande de regarder aux exemples des siecles passes : Nous de'gene'rons, dit-il, et Teloquence s'en ressent; elle va de mal en pis. Est-ce a cause de la corruption des moeurs, est-ce parce que tout 1'eftort des esprits se concentre sur des sujets honteux, ou bien y a-t-il quelque destin, dont la loi maligne et continuelle dans toutes choses est que ce qui s'est e'leveau plus haut degre redescende au plus bas, plus vite meme qu'il n'e'tait monte . (3).

La decadence, telle etait done la perspective qui s'ouvrait devant les esprits les plus eminents du paganisrne. Us comprenaient sans douteun certain progres, mais ils le voyaient contrebalance par un declin

(1) Florus. Resume d'histoire romaine, I.

(2) Ciceron. Tusculanes, II, 2.

(3) Seneque le Rheteur. Controverses, livre I, p. 56 et 5j. {Edition Lemaire).

inevitable, sorte de these et d'antithese qui se resotvaient, en fin de compte, dans une synthese desesperante, le mouvement circulaire : C'est le cours naturel de presque toutes choses , disait Cice'ron (i), et Virgile s'e'criait : Telle est la loi du destin : tout tombe en ruiiies, tout va en retrogradant. Ainsi, a force de rames , un nautonier pousse sa barque centre le courant d'un fleuve : son bras iaiblit-il un instant, 1'onde 1'en train e aussitotpar sa rapidite (2). Et Lucrece lui-meme, le representant le plus illustre du materialisme antique, Lucrece, qui rejette le my the de 1'age d'or, vieille fiction poe'tique trop entache'e de foi mystique, Lucrece, qui ne partage pas davantage les opinions philosophiques de Platon et des Stoi'ciens, chante cependant la de'crepitude et la destruction de 1'univers : Un jour les immenses voutes du monde, assaillies par des chocs nombreux, s'ecrouleront elles-me"mes, et leurs brulants debris se disperseront dans 1'espace. , . . . He'las ! ce temps de decrepitude n'est-il point arrive pour notre monde? Ce vaste corps n'est-il pas sillonne' deja des rides de la vieillesse ? La terre fatiguee n'enfante plus qu'avec peine quelques etres de'bilesdans son sterile limon... Tout, appesanti par 1'age, penche vers son declin, le

(1) Tusculanes, II, 2, loc. cit.

(2) Georgiques, I, -2.00.

temps est 1'inevitable e'cueil ou les corps viennent se briser dans un commun naufrage (i).

Les doctrines modernes, ajoute M. Martha en cpmmentant ce passage, qui ont quelque analogic avec celle de Lucrece, admettent d-u moins le progres, et laissent a 1'homtne 1'esperance d'un sort toujours

meilleur Avec 1'ide'e du progres, le materialiste

moderne peut du moins reaver pour les ge'ne'rations futures un noble et riant avenir. Au contraire, le materialiste antique assiste dans un morne decouragement a 1'insensible dissolution du monde, et ne peut que gemir a la pensee de cet irremediable e'puisement (2).

Nous n'avons jusqu'a present examine' que les systemes bieh de'finis qui excluent 1'ide'e du progres ; les uns ou les autres ont etc adoptes par la grande majorite des penseurs pai'ens.

II y a en outre une tendance ge'nerale, inconsciente pour ainsi dire, qui fait partie de 1'esprit antique, qui penetre ses institutions, sa vie de tous les jours, sa langue meme : c'est 1'amour du passe'. Sur ce terrain,

(1) De la nature des choses, II, i i3o-i i58.

(2) Martha. Le Poeme de Lucrece, ch. IX. Tristesse du systeme, p. 3 4 3.

poetes, philosophes, moralistes, orateurs, tous se rencontrent et sont unanimes.

Le langage en conserve une trace profonde :

Antiquus est devenu synonyme de cestimandus (i). Ailleurs il est synonyme de probus (2),

Antiquior signifie exactetnent la me'me chose que potior, melior (3).

II en est de me^me d'antiquissimus qui e'quivaut a optimus, et meme a car us (4).

L'expression nihil anliquius habui s'emplo}^^ pour marquer le grand inte'r^t qu'on portait a une chose, et quand on voulait recommander une demarche, une action quelconque, on la justifiait en faisant appel aux usages des anciens : majoribus placuit. . . . disait-on.

En Grece, ap^aio?, ap%Ktx6? recurentun sens analogue.

II y avait toutefois autre chose dans cette evocation du passe; la tradition voulait, il est vrai, que

(1) In qua muliere etiam nunc vestigia antiqui officii remanent. (Ciceron. PourRoscius, 10). Homo antiqua virtute ac fide (Terence. Adelphes, 3, 4, 78). Victoria maxima, pulcherrima, antiquissima (Pline le Jeune. Epitres, livre x, 9) Hoc ipsum pulchrum et antiquum, senatum nocte dimitti. (Id., id., II, u.)

(2) Vir sanctus, antiquus, disertus.. (Pline le Jeune. II, 9).

...(3) Antiquior si fuit laus et gloria quam regnum. (Giceron. De la divination. II, 3j).

(4) Judiciorum causam suscepit, antiquissimamque se habituram dixit. (Ciceron. A son frere Quintus, I.) De Tullia mea tibi antiquissimum esse video; idque ita ut sit, te vehementer rogo. Giceron. A Atticus, xn, 5).

les anciens fussent ornes de toutes les vertus, mais la simplicite et meme la rusticite de leur vie etaient egalement proverbiales.

C'est en comparant ainsi la civilisation d'aujourd'hui a celle d'autrefois que le poete, qui a insiste si vivement sur la beaute de 1'age d'or, s'ecrie cependant : Que d'autres aiment le passe ; pour moi, je me felicite d'etre ne' si tard : cette epoque convient fort a mes moeurs (i). Malheureusement ce qui lui convient dans cet age n'est guere a sa louange, et il n'y a qu'a se rappeler 1'esprit gene'ral du poeme ou se trouvent ces vers, pour ne pas partager son enthousiasme au sujet de la supe'riorite des modernes sur les anciens.

C'est dans un semblable esprit que les Grecs, voulant tourner quelques-uns de leurs compatriotes en ridicule, lesappelaient /3^oi et apxaixoi. Us signifient, dit Henri Estienne, un homme par trop simple, voire meme ils appellent quelquefois ainsi celui qui est du tout niais. Or, est-il fort aise d'entendre sur quoi ceux-ci se sont fonde's. Car il n'y a point de doute qu'ils n'aient appele' a/>xi'vs, c'est-a-dire proprement, antiques, ceux qui etaient par trop simples, niais, grossiers, lourds, pour ce qu'ils estimaient que les plus anciens, et principalement ceux du premier siecle, avaient ete tels a comparaison de leur

(i) Ovide. Ars amaloria, iivre 111, V. 124.

posterite. .. . . . J'ajouterai q.ue les Grecs signifient une

meme chose par "eu^QvjV, c'est-a-dire proprement, qui a de bonnes mceurs, et par <ipx. to?, c'est-a-dire, antique. Car Us entendent ,tant par Tun que par 1'autre un homme qui est trop simple > (i).

: Ainsi les Grecs identifiaient, soit dans une respectueuse admiration, soit dans des moqueries de biases, les anciens et les honntes gens.

. Ce que le langage rappelait a tout instant, la poesie ne cessait de le chanter. Dans Homere, Minerve, sous les traits de Mentor, se plaint que peu de fils soient semblables a leurs peres. La plupart valent moins ; peu sont meilleurs (2).

Theognis, dans des vers ou il ne manque que les mots eux-memes d'age d'or et d'age de fer, reprend la theorie d'Hesipde et deplore comme lui la decadence actueile (3).

Aristophane transporte sur la scene la querelle des anciens et des modernes et se declare partisan de 1'esprit ancien. II fait, une guerre impitoyable a tout ce qui sent de pre.s ou de loin l'innovation et frappe avec une injuste egalite de violence Cleon, Socrate et Euripide.

"(i) Henri Estienne. Apologie d'Herodote. Livre I, ch. III.

(2) Odyssee. II, v. 276-277.

(3) Voir Girard. Le sentiment religienats en Grece, d' Homere a. Eschyle.

Plus tard, son veritable continuateur, le sceptiqiie Lucien, reprend cette satire de 1'esprit moderne dans son morceau intitule le .Maitre d 'eloquence : il imagine qu'un jeune homme, voulant apprendre Teloquence, s'adresse a lui. Lucien lui montre alors qu'il y a deux chemins qui menent a ce but ; 1'un rude et difficile, celui que Lucien lui-meme avoue avoir choisi; mais, ajoute-t-il, c'est bien assez que je me sois trompe et que me's peines aient ete perdues : je veux que vous recueillez, vous, sans avoir laboure ou seme, comme au temps de Saturne. Dans le premier chemin, on imite les anciens, on marche sur les traces de De'mosthene et de Platon, mais ce n'est pas la qu'on trouve le succes. Dans 1'autre voie, qui est de beaucoup la plus suivie, ce qu'il faut apprendre, c'est rimmorarite, 1'audace, 1'impudence ; avec cela on est certain de reussir. C'est la theorie des modernes.

Sans aller aussi loin, Platon regrette cependant le vertueux passe ; il espere toutefois le voir revenir quand la grande annee ramenera le commencement nduveau de toutes , choses ; mais ce ne sera que pour un temps, et la decadence ne tardera pas a survenir.

Aristote estime qu'il est de la justice de conserver les moeurs, les institutions et les lois ecrites des ancetres (i). Les supprimer est de rinjustice (2).

(1) Des vertus et des vices, <th. v.

(2) Id, id v ' ch. vir.

A Rome, le passe est entoure' du meme culte. Outre les poetes que nous avons dej cites a propos de 1'age d'or, voici Horace, qui est partisan des modernes en litterature (i), parce qu'il y est interesse, mais qui prend, en tant que moraliste, cette devise :

Nos peres n'avaient plus ces vertus des vieux ages,

Orgueil du siecle d'or.

Et bientot leurs enfants, race plus criminelle, Legueront a la terre une race nouvelle

Plus criminelle encor (2).

A-illeurs il se demande si Rome elle-meme n'est pas vouee au malheur, et avec les plus energiqiies adjurations, il supplie ses concitoyens de fuir aux lies Fortunees, dont il fait un tableau qui rappelle tresvivement les descriptions de l'ge d'or (3).-

Lucrece, apres avoir montre combien les anciens etaient grossiers et peu instruits, ne peut s'empcher d'envier leur bonheur et la purete de leur vie (4).

Ciceron a des acces de decouragement ou le passe de Rome lui apparait comme Tetat ideal : aussi ce qui a maintenu la puissance et 1'existence meme de Rome, cesont, d'apres lui, les moeurs antiques. Gommentant ce vers d'Ennius :

(1) Epitres, II, I.

(2) Odes, livre III ; Od, VI ; JEtas parentum, etc.. . ., trad, en vefs fran^ais, par Anquetil, cite par H. Rigault. Histoire do, la querelle des anciens et des modernes. Paris, i856 (Ghapitre I).

(3) Epodes, XVI. cite plus haut.

(4) De la nature des chases, V, 1388-1408.

: Moribus antiquis res stat romana, virisque

il le considere comme un veritable oracle ; car sans ces mceurs et sans ces hommes la re'publique romaine n'eut jamais eti ni sa duree ni sa puissance: Et maintenant que reste-t-il des mceurs antiques qui ont maintenu, comme dit le poete, 1'etat romain ? Nous les voyons plonge'es a un tel point dans 1'oubli que non seulement on ne les cultive pas, mais encore on ne les connait pas. Et que reste-t-il de ces hommes ? Les mceurs elles-memes sont mortes faute d'hommes (i).

Seneque le Rheteur, dans le morceau que nous avons cite plus haut, exprime le me"me decouragement.

Se'neque le Philosophe ne voit qu'un progres, le pro gres dans le mal : Nous ne sommes pas meme parvenus au but unique de tous nos efforts, je veux dire au comble de la perversite'. Nos vices sont encore en progres. Le luxe trouve encore de nouvelles folies ; la debauche invente de nouvelles injures pour 1'homme; la mollesse et la dissolution decouvrent tous les jours des moyens de destruction plus delicats et plus raffines (2).

(1) Republique, V. Cite par St-Augustin. Cite de Dieu, livre II, ch. xxi.

(2) Questions naturelles, livre VII, xxxi.

Quelques lignes plus loin : Tu es surpris que la sagesse n'ait pas acheve son oeuvre. Le vice meme n'a pas acquis tout son developpement. II ne fait que de naitre ; tous nous 1'etudions ; nos yeux s'y consacrent, nos mains s'y devouent ? Mais la sagesse, qui s'y livre ? Qui la croit digne de mieux que d'une visite en passant ? (i)

Dans une lettre cdlebre, la lettre xc, apres avoir retrace le bonheur de 1'Sge d'or, il ajoute : Nous ne reculerons jamais assez nos limites pour revenir an point d'ou nous sommes partis.

Dans beaucoup de ses traite's, les memes plaintes se font entendre (2).

Justin et Tacite s'enchantent des souvenirs du bienheureux passe : Les premiers habitants de 1'Italie furent les Aborigenes ; leur roi Saturne etait, diton, tellement juste, que, sous son regne, il n'y eut aucun esclave, et meme personne ne possedait rien en propre, mais tout etait commun et indivis, comme un seul patrimoine appartenant a tous (3). Les premiers mortels, n'ayant encore aucune passion coupable, vivaient sans honte, sans crime, et, par conse'quent, sans frein et sans chatiment. II n'e'tait pas

(i) Questions naturelles, livre VII, xxxn.

(a) De la colere, II, ch. vin et ix. Des bienfaits, V, xv, etc.

(3) Justin. Histoires, XLIII, i.

besoin de recompenses, puisque tous recherchaient la vertu;de leur propre mouvement ; et.comine on ne desirait rien centre 1'hpnnetete, rien n'e'tait interdit par la crainte. . . . . (i).

Ainsi du commencement a la fin du paganisme^ce n'est qu'une plainte et qu'uri regret. Aiicuh sentiment n'a peut etre eu plus de vitalite et de persistance dans la conscience et 1'intelligence de tout un thohde.

De la resultait necessairement un grand respect pour ce qui etait legue par le passe. Les mosurs, les lois, la religion sont choses, sacre'es, quand elles nous viennent de nos peres. Aussi le legislateur s'efforce-t-il d'emp^cher toute innovation, de quelque nature qu'elle soit, persuade que tout ce qui serait nouveau serait mauvais. On connait le trait de Lycurgue, qui, apres avoir donne ses lois aux Spartiates, leur fit jurer de n'y rien changer avant son retour : il partit alors pour ne plus revenir.

D'ailleurs trois faits,-emprunte's k des epoques bien diffe'rentes de 1'histoire greco-romaine, nous montreront a quel point les anciens e'taient soucieux de la tradition.

(i) Tacite. Annales, III, 26.

Le premier appartient a 1'histoire grecque:: il luifait en verite peu d'honneur ; nous voulons parler de la condamnation de Socrate. En 899, Melitus, Anytus et Lycon accuserent le philosophe en ces term.es : . Socrate est coupable d'injustice, d'abord pour ne pas adorer les dieux que la cite adore, et pour introduire de nouvelles divinites a lui ; ensuite pour corrompre la jeunesse. Peine : la mort . Cette formule subsistait encore a Athenes au second siecle de 1'ere chretienne ; elle e'tait conserve'e dans les archives du temple de Cybele(i).

On a beaucoup discute sur les veritables causes de la condamnation de Socrate (2). Ce qui ressortdes termes tnSmes de 1'accusation, c'estla haine portee a 1'esprit novateur. Socrate [est accuse de vouloir nier les dieux de 1'Etat, ces dieux qui avaient fait la grandeur d'Athenes. Aristophane 1'avait deja violemment attaque dans les Nuees, en le confondant d'ailleurs avec des gens peu recommandables, les sophistes : grands remueurs d'ide'es ou de phrases, propagateurs de doctrines nouvelles en fait de religion, de politique ou d'education, ils e'taient a bon droit suspects au peuple, et, en rangeant Socrate parmi eux, le poete comique

(1) FOuille'e. Hlstoire de la philosophic, p. 76.

(2) Zeller. Philosophied.es Grecs. Trad. Boutroux, tome III^ p. 140 et

preparait le denouement de Tan 899. Mais, si on va au fond des choses, les motifs religieux n'apparaissent guere que comme un pretexte : Socrate n'etait pas si novateur qu'on voulait bien le dire. Quoique sa foi aux divinites nationales fut entachee de quelque ironic ou de quelque scepticisme, elle n'aurait pu etre serieusement mise en dome; du reste, a cette epoque, 1'incredulite commencait a alterer le fonds sacre' des antiques croyances. -Le de'but du Phedre nous montre que le rationalisme pene'trait peu a peu a Athenes, et en meme temps, nous y trouvons la preuve que ses interpretations des mythes n'e'taient guere appreciees par Socrate. L'accusation d'incre'dulite' eut done ete aisement refutee par le philosophe, et surtout n'aurait pas entrame la condamnation capitale.

Mais Socrate etait en re'alite un partisan de 1'esprit ancien, du moins en politique ; ses sympathies avaient ete toujours acquises au gouvernement aristocratique . II etait outre de voirles anciennes moeurs foulees aux pieds par une demagogic ehontee ; la grande liberte d'allures des esclaves, le relachement des liens de la famille 1'irritaient au plus haut point. II ne craignait pas de proclamer que les anciens valaient mieux que nous et etaient plus pres des dieux (i). Le retour a

(i) Philebe, 8. Voir Denis. Histoire des idees morales dans I'antiquite, I., p. 89.

1'ancienne constitution politique lui paraissait le seul remede possible a cet etat de choses. Aussi raccusa^t-on de frequenter les oligarques et surtout Critias, qui etait le plus pervers etle plus deteste (j). Eschine dit en propres termes : Vous avez mis a mort le sophiste Socrate, parce qu'il etait le maitre de Gritias (2).

On lui reprochait aussi d'enseigner une inso-r lente durete a 1'e'gard des pauvres, parce qu'il repetait souvent ces vers de 1'Iliade : Ulysse parcourt le camp etlaflotte : chaque roi, chaque chef qu'il rencontre, il 1'aborde et le retient par ces douces paroles: Ami, il ne te convient pas de trembler comme un lache! Crois-moi, reprends ton siege et fais asseoir tes guerriers. Car tu ne sais pas avec certitude quelle est

la pensee de 1'Atride Mais s'il apercoit un

homme du vulgaire, s'il le surprend & crier inconsiderement, il le frappe du sceptre et le re'primande par ces dures paroles : Miserable, assieds-toi sans bouger, ecoute les paroles de ceux qui valent mieux que toi, homme sans courage, sans vigueur. As-tu jamais compte au conseil ou dans les batailles. Et tous les Grecs ici sont-ils rois ! G 5 est un pouvoir funeste que celui de plusieurs : il faut un seul roi, un seul chef, a

(i) Platon. Apologie, 33. Xe'nophon. Memorables,l, n, 12. (2; Adv. Tim., iy3.

qui le fils de Saturne, pour gouverner, accorde le sceptre et les droits (i).

Ce fut cette hauteur aristocratique qui aliena a Socrate 1'esprit de ses concitoyens : c'est la qu'il faut chercher le principal mobile de 1'accusation et la cause de'termiriante de la condamnation. Socrate voulait reagir centre ce qu'il voyait etre la decadence politique et morale, ce qui le devenait chaque jour davantage par les exces de la demagogic.

Le philosophe espe'rait aussi faire partager ses idees aux jeunes gens dont il s'entourait, et c'est la cette seduction de la jeunesse que 1'accusation avait allegue'e. On sauva les apparences en faisant appel aux dieux nationaux, en declarant qu'on voulait punir le mepris que Socrate temoignait a leur egard. Mais ce n'etait qu'un pretexte, et le philosophe n'eut pas de peine a se disculper sur ce chef d'accusation.

En somme, ni Socrate ni ses accusateurs n'etaient des novateurs. G'est au nom du respect des anciennes traditions qu'on 1'accuse, et c'est parce qu'il souhaite leur retablissernent qu'on le condamne. Seulement, pour le philosophe, la restauration morale e'tait intimement liee a une restauration politique : en cela il e'tait partisan du passe. Mais sa methode philosophique, et surtout la confusion qu'on e'tablissait entre

(i)Itiade, II, 188 et suiv.

les Sophistes et lui, le faisaient prendre pour quelque dangereux faiseur de theories nouvelles.

Quant au peuple, il n'aurait eu garde de vouloir revenirau passe politique d'Athenes : il trouvait trop son compte a 1'etat actuel : ce qu'il respectait dans le passe, c'etait la religion et ses formes, la surface, 1'exte'rieur, ce qui pouvait couvrir le de'chainement de ses vices sans s'y opposer. Aussi faire appel aux dieux de la cite, e'tait une manosuvre habile et qui reussit fort bien aupres de la foule. On jugea une fois de plus que 1'age d'or etait derriere nous.

Ce respect du passe se manifeste a une autre e'poque, dans un fait tres important de 1'histoire romaine. Quand Octave fut devenu Auguste et qu'il songea a asseoir sur des bases solides la nouvelle forme gouvernementale, il regarda aux vieilles traditions et voulut les remettre en vigueur. G'est surtout a la religion qu'il desira faire subir cette restauration.

Ce projet ne dut pas surprendre les contemporains. Deja, a 1'epoque de Cesar, Varron avait e'crit son livre des Antiquites divines ou se re'velait une pre'occupation analogue. Revenir au passe, reprendre les antiques legendesqui avaient e'te en faveur lors de la fortune et de la grandeur romaines, c'etait un projet qui ne manquait pas d'une certaine seduction ,

surtout pour des esprits qui voyaient s'avancer la decadence, etsongeaient avec regret aux temps de Scipion et des Gracques. Pas plus que Socrate, Auguste ne compritque lesalutpouvait venirde quelque innovation ou de quelque transformation, et il chercha son ideal dans le passe (i).

Virgile consacra son talent a cette ceuvre : rappelant dans les Georgiques, le bonheur de la vie a la campagne et la simplicite rustique des premiers Romains, clans YEneide, la noble grandeur des fondateurs de la cite, il servit admirablement par ses deux poemes les desseins de 1'empereur.

L'oeuvre tentee presentait cependant bien des difficultes, me'me des impossibilites. Le scepticisme etait trop avoue, 1'impulsion trop forte, pour que, mme avec les efforts d'Auguste, le passe eut quelque chance de revivre. Aussi 1'espoir de 1'empereur fut-il vite decu. A Texterieur, il y eut quelques manifestations de foi et de piete, mais les coeurs resterent les me'mes, et la restauration ne fut qu'un vain simulacre.

N'obtenant rien d'un retour au passe et n'ayant aucune confiance en 1'avenir, le peuple romain n'avait plus rien a esperer. Le decouragement fut le lot du plus grand nombre ; la resignation, celui des

(i) Voir Boissier. La religion romaine d'Auguste aux Antonins.

sim.es fortes et bien trempees ; ce fut le refuge des derniers stoi'ciens, de Seneque, d'Epictete, de Musonius et me'iTie de Tacite, dont les re'cits sont remplis d'une me'lancolie si profonde. On sent que c'est la fin d'un monde. Mais encore ce monde nedevait-il pas finir sans en appeler une derniere fois a ses coiitum.es, a ses dieux et a ses traditions.

Comme au temps d'Auguste , 1'appel partit de haut : ce fut i'empereur lui-meme qui se mit a la tete du parti conservateur : cet empereur, c'etait Julien l'Apostat(i). Par suite de diverses circoristances, parmi lesquelles il faut placer au premier rang" 1'influence de son pre'cepteur Mardonius, des rheteurs et des sophistes d'Asie-Mineure, Julien, ne et baptise'dans 1'eglise chretienne, s'etait peu a peu senti attire vers le paganisme, en particulier vers 1'hellenlsme.

G'est surtout par 1'etude des anciens auteurs que 1'amour de la Grece s'etait developpe chez lui.^Les livres furent tou jours un de ses gouts-dominants, u-ne de ses principals sources- de : joiiissances, et, fait digne de remarque , cet amour pour les le'ttres

(i) Voir Julien VApostat et so. philosophic du polytheisme, par H. Adrien Naville, Paris. Didier, 1877.

Julien VA'postaij par Emile Lame. Paris, G-harpehtier-,i 186 rv

s'adresse a peu pres exclusivement aux lettres grecques. Tout.ce qu'il y a de bon, de beau, de grand dans la civilisation romaine, tout cela, selon Julien, est d'origine grecque, et le plus grand honneur qu'il pense pouvoir accorder aux Romains, c'est de leur decerner un brevet d'h.elle'nisme. Us ne sont pas seulement Grecs par la race, mais ils ont etabli, des Torigine, et conserve des institutions sacre'es et la foi aux dieux a la maniere grecque (i). Lui-meme a considere 1'amour de la civilisation hellenique comme le mobile dirigeant de toute sa conduite. II ne cesse, dains ses ecrits., de protester de son amour pour sa Grece cherie (2). II ne peut en prononcer le norn sans que son ame se sente pene'tree d'un sentiment d'admiration. A ses yeux, ce qu'il y a de mieux au monde, c'est un Grec. Dans tout ce qu'il fait comme empereur, 11 se considere comme le champion du monde grec. C'est pour les Hellenes qu'il combat. II designe lui-meme par le nom fthellenisme, la religion q.u'il s'efforce de restaurer dans 1'empire.

Gette pre'dHection pour le paganisme grec ne pouvait que li'eloigner du christianisme. Le christianisme etait d'origine barbare. II avait pris naissance dans une province reculee, chez un peuple

(1) Ordiio, iv, p. i5a, i53, citd par Naville, Julien VApostat, p.

(2) Naville. Id., page 5 .

d'agriculteurs et de bergers. Ses premiers propagateurs avaient ete des bateliers et des pecheurs galileens. La, point de culture, point de philosophic, point d'art litteraire. Et c'etait une pareille religion qui devait prendre la place de la litterature et des philosophies de la Grece ! Homere devait ceder le pas a Matthieu et a Luc ! Pierre et Jean, ces bateliers, devaient etre proclame's supe'rieurs a Socrate et a Platon ! La Grece devait renier sa science et sa poesie pour se mettre a Pecole de la Galilee !

Ces preventions centre le christianisme s'augmentaient par le spectacle que donnait la conduite de certains chretrens, etprecisementde ceux avec lesquels Julien avait ete personnellement en relations. Les directeurs de son education avaient ete des eveques ariens, homines de cour, plus feconds en expedients politiques que riches de vertus. Son oncle, 1'empereur Constance, chretien zele, destructeur de statues des dieux et demolisseur de temples, etait un prince licencieux et cruel, qui avait signale son avenement au trone par le meurtre de toute sa famille. Ainsi, la morale pas plus que la doctrine n'attirait Julien vers le christianisme ; tout, au contraire, semblait Ten eloigner.

Aussi, apres avoir dissimule pendant dix ans ses vraies convictions, il finit par se convertir ouvertement au paganisme et devint son ardent apologiste.

Ce qu'il y a de particulierement interessant dans ce retour au polytheisme, ce sont les theories philosophiques par lesquell.es Julien le justifie, et les consequences qu'il en tire.

D'apres lui, il y a bien plusieurs dieux, mais ces dieux multiples tiennent tous leur existence d'un Dieu supreme dont ils ne sont que les ministres : cc Nos auteurs, dit-il, disent que le Demiurge est le pere et le roi commun de tous les hommes ; que d'ailleurs, il a distribue' les peuples a des dieux directeurs des nations et des cite's, dont chacun gouverne la part qui lui est echue d'une maniere conforme a sa propre nature. Chez le Pere universel tout est parfait, tout est un : les dieux partiels, au contraire, se distinguent chacun par la predominance d'une qualite speciale. Ares gouverne les. nations belliqueuses, Athene celles chez qui la prudence s'allie a la bravoure, Hermes cellesqui sont plus rusees que hardies. ToUs les peuples reproduisent la nature des divinites qui les dirigent (i).

Or, voici ce qui prouve 1'existence de ces dieux nationaux : les lois, les institutions varient d'un peuple a 1'autre, mais chez chaque peuple, a s'en tenir aux caracteres generaux, elles sont fixes. Les moeurs de chaque peuple ne changent pas. II y a bien

(i) Cyrilli contra Jul. IV, p. ii5j 143. Cite paf Neville, p. 65.

' longtemps que 1'autorite romaine s'est etendue sur les peuples de 1'Occident, et pourtant aujourd'hui encode on n'y trouve que bien peu d'hommes qui soient portes a la philosophic, a la geometric ou a quelqu'une des sciences analogues)) (i). Quand Anacharsis est revenu chez les Scythes et a voulu etablir dans leur Etat quelques-unes des lois qu'il avait admirees a Athenes, ses barbares compatriotes ne 1'ont-ils pas considere comme un fou ?

Cette diversite et cette fixite des moeurs, des opinions, des lois des peuples, qui correspond a une diversite de nature de ces peuples, ne peut s'expliquer que par 1'influence exerce'e sur chaque nation par le dieu ethnarque qui la gouverne et lui communique sa propre nature. Nous touchons ici a la theorie platonicienne des Idees : les caracteres nationaux sont a la fois divers et fixes, parce qu'ils sont la reproduction d'idees, de types preexistants.

Au point de vue pratique, quelle est la consequence d'une telle theorie ? Chaque nation est un genre, chaque nation est la realisation sensible d'un type intelligible. Comme ce type est immuable, sa realisation doit I'^tre aussi. L'idee eternelle doit se re'aliser e'ternellement de la m6me maniere. Les opinions, les

(r) Cyrilli contra JuL t p. i3i. Cite par Naville, p. 68.

moeurs, les institutions de chaque peuple ont toujours ete et doivent toujours raster identiques.

Get immobilisme se retrouve soit dans 1'idee que Julien se fait du passe, soit dans 1'ideal qu'il reve pour 1'avenir. Quant au passe, il a une tendance marquee a exagerer 1'antiquite des lois, des usages, II leur attribue une sorte d'eternite'. Des expressions comme celles-ci : les lois etablies des 1'origine, le culte des dieux transmis de toute e'terr/ite', (i) reviennent frequemment sous sa plume.

Quant a 1'avenir, il affirme sans cesse que ce ne doit etre que le maintien ou la restauration du passe. Tout ce qui est, du moins tout ce qui est depuis assez longtemps pour ne pouvoir pas tre conside're comme un simple accident, tout cela c'est 1'empreinte dans une nation du caractere de son dieu ; tout cela, par consequent, est de droit divin. Le plus grand des crijtnes, des lors, c'est 1'innovation. Innover, c'est tenter de substituer je ne sais quelle miserable pensee humaine a la pense'e eternelle. Je ne suis pas, dit quelque part Julien, de ceux qui proposent a la legere des. changements ; je suis prudent et je fuis Tinnovation en toutes choses et surtout en ce qui concerne les dieux. Je crois qu'il faut observer les lois nationales qui ont ete etablies des 1'origine et que nous ont

i Lettres, X, Lll. Oraiio, V, p. iSg, cite pdr Naville, p. 76*

transmises nos peres. (i) Et alors, I'empereur considere comme un devoir cette restauration du passe, a laquelle son admiration pour Tantiquite hellenique le poussait naturelleraent k se consacrer. II 1'explique, il la justifie philosophiquement : elle n'est plus seulement la satisfaction d'un gout personnel : elle est une tache imposee par les dieux.

C'est a ce point de vue qu'il faut se placer pour comprendre sa polemique contre le christianisme. Ce qu'il reproche par dessus tout aux Galile'ens, c'est d'etre des novateurs.

Mais a leur tour les chre'tiens lui reprochent son immobilisme : d'apres eux, les croyances, les moeurs, les institutions des peuples sont pour une grande part le resultat du peche, et le moment est venu pour les nations de renoncer a leurs erreurs et a leurs usages criminels pour chercher et trouver dans le culte du seul vrai Dieu la force de mener une vie meilleure. Pour Julien , au contraire , les institutions etles usages des peuples sont 1'empreinte dans I'humanite' des caracteres divers des dieux : le monde ne pouvait pas etre autrement qu'il n'est ; ce serait une tentative impie, autant que chimerique, que d'entreprendre de le changer. Par 'consequent, au point de vue moral, tout est bien. C'est

(i) Letire, LXIII. Cite par Naville, p. 77,

avec raison que chez les Perses les fils ont commerce avec leurs meres et les peres avec leurs filles. C'est avec raison que les Scythes se nourrissent de chair humaine, que certains Hindous immolent leurs vieux peres pour les manger. Si Ton fait toujours bien quand on observe les usages de sa nation, il n'est pas de crime si atroce qui ne soit legitime et sacre*. Tout ce qui est etant par la volonte des dieux, il n'y a plus lieu a juger; il n'y a pas a modifier sa conduite : il n'y a pas a 1'ameliorer : faire ce qui a deja ete fait, c'est faire le bien.

Tel est ce curieux systeme qui sert de base a 1'essai de restauration du passe que Julien tente apres Auguste. Cette seconde tentative nous est plus sympathique que la premiere : elle fut absolument desinteressee ; 1'empereur ne visait aucun but politique ; c'etait dans la sincerite de ses opinions philosophiques et religieuses qu'il voulait revenir a ce passe qu'il admirait et qu'il aimait ; et, des lors, sa conversion au paganisme, avec ce qui s'ensuivit, devient particulierement interessante. Julien a raisonne cet amour du passe qui est au fond de la pensee paienne ; il en a fait la the'orie : il a voulu rendre compte de cet instinct. II connaissait le programme du christianisme : il savait que les Galile'ens voulaient innover, changer, transformer les moeurs ; il savait qu'ils pre'tendaient par la ameliorer Thumanite' : or, il a

declare cette tendance impie , ce progres impossible.

Jusqu'a la fin, le paganisme n'a rien voulu esperer d'un avenir qui ne serait pas Pimitation du passe.

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