CHAPITRE SECOND
Comment les anciens ont compris le progres scientifique. Le mythe de Prometh.ee. Aristote. Lucrece. Seneque. Jugement porte sur la civilisation.
Est-ce a dire que les anciens n'aient eu Tidee d'aucun progres ? Ge n'est pas soutenable, car des 1'antiquite la plus reculee, dans Hesiode rneme, a cote du mythe des ages qui est une theorie de decadence morale, nous trouvons le mythe de Protnethee qui est une the'orie de progres intellectiiel ; Promethee', le Titan audacieux , derobe te feu a Jupiter, et, maitre de ce secret, invente tous les arts manuels ; il devient ainsi le bienfaiteur des hommes. Lui-meme est en dehors de 1'humanite reelle : c'est un^ Demon. D'autres fables nous montrent Promethee fabnquant le premier homme avec de 1'argile et derdbant le feu du soleil pour en faire son ame. Une variante curieuse lui fait petrir 1'argile avec des larmes, pour en tirer Phomme (i).
(r) Voir He'siode. Travaux et Jours, v. 80 et suiv.... et Theogonie, v. 63 o et suiv.
Voir Hild. Le Pessimisms moral et religieux, che% Homere et
D'une maniere generate, Promethee est done considere comme 1'initiateur du genre humain a la civilisation et aux arts : c'est lui qui arracha les hommes a leur barbaric primitive et leur ouvrit la voie du progres.
D'autres textes etablissent, d'ailleurs, que 1'idee de ce progres scientifique est presque aussi ancienne que la science elle-meme. C'est ainsi qu'Aristote trouve la decouverte de la ve'rite' a la fois difficile en un sens et, en un autre sens, facile . Ce qui prouve cette double assertion, c'est que personne ne peut atteindre completement le vrai, et que personne non plus n'y echoue completement, mais que chacun apporte quelque chose a 1'explication de la nature. Individuellement, ou Ton n'y contribue en rien, ou Ton n'y contribue que pour peu de chose; mais de tous les efforts reunis, il ne laisse pas de sortir un resultat considerable. Si done il nous est permis de dire ici comme dans le proverbe : quel archer serait assez maladroit pour ne pas mettre sa fleche dans une
che% Hesiode. Revue de Vhistoire des Religions. Janvier-Fevrier. 1887, p. 3i. Note.
Voir aussi Apollodore, I. 7. Pausanias, X, 4. Ovide. Metamorphoses, I, 82. Fulgentius. Myth., II, 9. Lucien, Promethee. Dialogue des dieusc, I. Strabon de Sardes. Antkol. II, 3j3.
.Cites dans VApologie pour Herodote. Edition Ristelhuber. 1879. Tome I, p. 46,
porte ? ', a ce point de yue, la recherche de la verite n'offre point de difficulte se'rieuse ; mais d'autre part, ce qui atteste combien cette recherche est difficile, c'est 1'impossibilite absolute ou nous sommes, tout en connaissant un peu 1'ensemble des choses, d'en connaitre egalement bien Je detail. Peut-e*tre aussi, la difficulte se presentant sous deux faces, il se peut fort bien que la cause de notre embarras ne soit pas dans les choses elles-memes, mais qu'elle soit en nous. De meme que les oiseaux de nuit n'ont pas les yeux faits pour supporter 1'eclat du jour, de meme Pintelligence de notre tme e'prouve un pareil eblouissement devant les phe'nomenes qui sont, par leur nature, les plus splendides entre tous. Du reste, il est de toute justice d'avoir de la reconnaissance non seulement pour ceux dont on approuve les doctrines en les partageant, mais encore pour ceux dont on trouve les recherches trop superficielles. Meme ceux-la ont contribue pour une certaine part au resultat commun en preparant d'avance pour nous la conqu^te de la science. Si Timothe'e n'avait pas vecu, une bonne partie de la musique nous manquerait encore, et sans Phrynis, il il n'y aurait pas eu de Timothe'e. La meme remarque s'applique tout aussi justement aux philosophies qui ont travaille a decouvrir la ve'rite'. Quelques-uns ont su nous transmettre des theories exactes, et les autres
ont fait que les travaux de ceux-la sont devenus possibles (i).
Ailleurs il repete a plusieurs reprises que les arts et les sciences ont ete dej souvent trouvees et souvent. perdues et que cela n'est pas arrive une fois ni deux fois, mais une infinite' de fois (2).
Dans la Politique il reconnait que 1'innovation a profite a toutes les sciences: a la medecine qui . a secoue ses vieilles pratiques ; a la gymnastique et gene'ralement a tous les arts ou s'exercent les faculte's
humaines Les hommes doivent chercher non ce
qui est antique, mais ce qui est bon. Nos premiers peres ressemblaient probablement au vulgaire et aux ignorants de nos jours (3).
De meme, le choeur d : 'Antigone, de Sophocle, celebre les merveilles de la civilisation (4).
A Rome, Cice'ron se montre partisan du progres en litte'rature et en philosophic : On pre'tend que vous avez abandonne 1'ancienne Acade'mie pour vous attacher a la nouvelle. Quoi done ? Aurait-il ete permis a Antiochus, notre ami, de quitter une maison neuve pour rentrer dans la vieille , et il
(1) Aristote. Metaphysique . Livre II, ch. i. Trad. B. St-Hilaire.
(2) Cite par Havet. Le Christianisme et ses origines. Tome i, p. 3oo.
(3) Politique. II, 5. Cite par Javary. De I'Idee du progres, Paris, i85o, ch. i.
(4) Antigone, v. 33i.
me serait defendu de passer de la vieille dans la neuve ? Les- choses les plus nouvelles sont ordinairement les plus exactes et les plus sures (i). Et dans le meme ouvrage, Lucullus fait cette objection au scepticisme acade'mique : Admettons que dans 1'enfance de la Philosophic, lorsque ces matieres e'taient nouvelles, ils aient balbutie. Quoi, depuis tant de siecles, 1'aide de tant de genies de premier ordre, de tant d'etudes et d'applications, n'aura-t-on fait aucune decouverte ? (2).
. Dans la Republique, Ciceron essaie de tracer a 1'humanite sa voie : Si done la plus noble ambition de rhommeest d'aceroitre 1'heritagede 1'homme, si toutes nos pensees et toutes nos veilles ont pour but de rendre cette vie plus sure et plus brillante, si c'est la 1'inspiration, le voeu, le cri de la nature^ suivons cette route que les plus grands hommes nous ont tracee (3).
Et M. Villemain ajoute : On trouve rarement , chez les anciens, cette espe'rance de perfectionnement et surtout ce voeu du perfectionnement ge'neral de 1'espece humaine. Sous ce double rapport ce passage de Ciceron est fort remarquable (4).
(1) Academiques. I, 4.
(2) Academiques. II, 5.
(3) Republique. I, 2.
(4) Cite par Javary, de I' Idee du progres, ch. I.
Le v c livre du poeme de Lucrece est le tableau admirable des conquetes de la civilisation et des progres des arts utiles.
Faisant table rase de tout ce que nous devons -a une civilisation plus ou moins avancee, le poete suppose I'hormrje primitif depourvu de toute espece d'instruments, ne sachant meme pas se couvrir de peaux de btes, poussant des cris encore inarticu-les. Trois grandes de'couvertes, qui marquent les premiers progres de I'humanite, firent sortir 1'homme de cet etat presque bestial : il apprit a se vetir de la depouille des animaux, il imagina de se construire des huttes, enfin et surtout il se procura le feu. Une fois le feu decouvert, une fois les premieres cabanes construites, la famille prend naissance ; puis la societe qui n'es 1 qu'urte association de families, se constitue sur la base d'un contrat, d'un pacte plus ou moins large, consenti par les divers individus. Peu a peu les divers instruments se perfectionnent, les metaux et leur usage sont de'couverts, 1'agriculture, 1'industrie, les beauxarts apparaissent. La navigation , 1'agriculture, 1'architecture, la jurisprudence, 1'art de forger les armes, de construire les chemins, de tisser les etoffes, toutes les autres inventions de ce genre ; les arts meme qui font 1'agre'ment de la vie, comme la poe'sie, lapeinture, la sculpture, sont nes du besoin, en meme temps que de 1'experience et de 1'activite de 1'esprit 5
c'est le besoin et Pexperience qui les om graduellement enseignes aux hommes, progressant pas a pas. Ainsi le temps amene peu a peu au jour toutes les decouvertes, et la raison les met en pleine lumiere. Nous voyons les genies briller 1'un apres Pautre dans les arts, jusqu'a ce que ceux-ci soient parvenus a leur plus haut point (i).
Comme 1'ajoute M. Guyau commentant ce texte, on voit que la loi du progres a etc' nettement expriniee par Lucrece, et non seulement il Pa exprimee 1'un des premiers, mais il 1'a en quelque sorte prouvee par la science mme, en la deduisant de 1'histoire du genre humain (2).
Avant Lucrece, d'ailleurs, son maitre Epicure avait indique, dans unjpassage de la Lettre a Herodote, 1'idee que le poete latin developpa largement : cc II faut admettre que 1'experience et la necessite vinrent souvent en aide a la nature. Le raisonnement perfectionna les donnees naturelles et y ajouta de nouvelles decouvertes ; ici plus vite, la plus lentement ; tantot a travers des periodes de temps prises sur Pinfini, tantot dans des intervalles plus courts. En ces quelques lignes, dit M. Guyau, nous voyons deja sommairement indiquees les trois causes principales du
(1) De la. nature des chases. V. 1455.
(2) Guyau, La morale d 'Epicure, p. 166.
progres dans 1'humanite, 1'experience qui nous enseigne, la necessite qui nous pousse, enfin le raisonnement qui developpe toutes les notions que nous recevons de la nature, et qui cree la science (i).
Ce developpemerit de la civilisation est celebre encore par Pline 1'Ancien dans son Histoire naturelle (2).
Seneque, dans un passage justenient celebre, proclame, lui aussi, sa foi au progres : Nous nous etonnons, dit-il, de ne pas connaitre Dieu. Mais cornbien d'etres sur la terre se sont pour la premiere fois reveles a notre siecle ! Combien nous sont inconnus que les siecles a venir de'couvriront a leur tour! Combien de conquetes sont reservees pour les ages fut.urs, quand notre memoire sera pour toujours effacee ! II est des mysteres qui ne soulevent pas en une fois tous leurs voiles. Eleusis garde des revelations pour les fideles qui reviennent 1'interroger. La nature ne li vre pas a la fois tous ses secrets. Nous nous croyons inities et nous ne sommes qu'au seuil du temple. La ve-rite ne vient pas s'offrir et se prodiguer a tous les regards, elle se cache et s'enferme au plus profond du sanctuaire ; notre siecle en decouvre un aspect : les siecles qui nous suivront contempleront les autres (3).
(1) Guyau, La morale d' Epicure, p. 157.
(2) Voir Javary, De I'idee duprogres, ch. i.
(3) Questions naturelles, livre VII, xxxi.
Pline le Jeune declare qu'il est de ceux qui admirent les anciens, sans cependant me'priser, comme le font quelques-uns, les temps modernes, et il ne croit pas que la nature fatiguee et epuise'e, ne puisse produire rien de louable (i).
Les anciens ont done connu et compris le progres scientifique et industriel : cette idee ne leur a point etc etrangere, c'est incontestable.
Mais ce qui rend son apparition dans Tancien monde singulierement interessante, c'est qu'elle y revet un caractere etrange : elle est e'troitement liee a 1'ide'e de la decadence morale : progres dans les sciences et les arts, decadence dans les mceurs ; de la, plus de bien-etre et moins de bonheur.
Prenons le mythe de Promethee. Promethee donnant le feu, inventant les arts manuels, est un bienfaiteur de 1'humanite', assurement. Mais Promethee ne va pas sans Pandore ; car, lorsque le Titan a ravi le feu du ciel, Jupiter irrite', nous raconte le vieux poete d'Ascra, resout d'envoyer aux hommes un funeste pre'sent dont its seront tous c.harme's au fond de leur aTne, cherissant eux-memes leur propre fleau. Et alors, sur ses ordres, Vulcain compose, en melangeant de la terre et de 1'eau, un corps auquel chacun des dieux et des de'esses fait un don : c'est Pandore.
(i) Letires, livfe vi. Lettre xxt.
Mercure I'amene vers Epimethe'e que Promethee
avait essaye de mettre en garde contre les presents
de Jupiter, mais qui avait oublie ces sages recom-
mandations. II accepte le don fatal et bientot recon-
nait son imprudence. Pandore, tenant dans ses mains
un grand vase, en souleve le couvercle, et les maux
terribles qu'il contenait se repandent au loin : 1'Espe-
rance seule reste : arretee sur les bords du vase, elle
ne s'envole point. Mais depuis cejour, mille calamites
entourent les homines de toutes parts ; la terre est
remplie de maux. Quant a Promethee lui-mme, il
subit la punition que 1'on sait, enchaine sur le Cau-
case et tourmente par un vautour qui ronge son foie
lequel renait sans cesse.
Ce mythe ne contredit pas le my the des ages : il le complete ; il indique le point de de'part de la deche'ahce progressive de I'humanite : il en formule la raison d'etre, et, en meme temps, il e'tablit d'une maniere irrefragable, le pessimisme moral et religieux du genie hellenique.
En effe't, comme le remarque M. Hild (i), la constatation dramatique de la. misere originelle de I'humanite par les poetes primitifs de la Grece, ne nous autoriserait pas a revendiquer pour eux le
(i) Hild. Le pessimisme moral et religieux, etc. Rev. de VJfist. des Relig. Janvier-Fevrier 1887, p. 22 et suiv. ;-."-" '
renom de pessimisme, si a cote du mal, quelque grand qu'il soit, ils reconnaissaient des remedes proper tionnes et des compensations suffisantes. Les plus optimistes d'entre les moralistes et les philosophies sont obliges d'avouer que la somme des souffrances est considerable ici-bas, et que, pour un grand nombre d'etres, elle 1'emporte sur la somme des jouissances. Mais si la souffrance est sans remede efficace, si une contradiction inherente a la nature des choses change en une source de miseres. nouvelles ce qui semble avoir ete etabli par 1'ordre universel pour Stre le remede de la misere, nous nous trouvons alors en presence d'unevraie doctrine de pessimisme : or, c'est precise'ment le sens de 1'histoire de Promethe'e et de Pandore.
La science qui pretend realiser le progres , la puissance et la richesse qui multiplient les moyens de jouir et diminuent les occasionsde souffrir, n'aboutissent qu'a envenimer la blessure qu'ils devaient guerir ouqu'aouvriruneblessurenouvelle. La generation du mal physique ou moral est le re'sultat du bien invente pour mettre un terme a un mal anterieur. Jusqu'au jour du larcin de Promethee, les hommes etaientplus ignorants et grossiers, mais plus heureux; depuis lors, ils sont plus puissants et plus civilise's, mais ils ne sont plus exempts de maux, loin des soucis ftcheux. Le vautour ne devore pas le cosur de Pro-
me'thee, ce qui eut signifie le remords ; il ronge son foie, ce qui indique les soucis et les tourments qui atteignent sans reldche 1'humanite au milieu de tout le bien-etre mate'riel que lui assure le progres scientifique et industriel.
Chez Lucrece, nous, ne trouverons pas ces fables mythologiques : le poete materialiste les combat, mais s'il en ruine la lettre, il en garde 1'esprit. Sa theorie du progres scientifique et de la decadence morale n'en est que plus significative. D'apres Hesiode, ces deux developpements etaient paralleles, mais non pas fatalement lies Tun -a 1'autre : c'est par un effet du courroux de Jupiter que le regne du malheur suit la decouverte de Prome'thee ; mais le progres scientifique ne devait pas necessairementproduire 1'abaissement moral; il aurait pu en tre autrement.
Lucrece, au contraire, fait deriver 1'un de 1'autre. II cherche a supputer 1'utilite sensible que les hommes ont retire'e du progres. Or, le progres produit deux effets,d'une part la multiplication des besoins, d'autre part la diversification, le raffinement des plaisirs. Mais la multiplication des besoins n'est pas une bonne chose, selon Lucrece comme selon Epicure. Si Ton n'a besoin que d'une peau de bete pour se garantir du froid, on est plus parfait, on est moins expose aux mecomptes et aux peines de toutes sortes, que si on a besoin de vetements plus luxueux. D'autre part, le
raffinement des plaisirs n'est pas non plus une bonne chose, selon I'epicurisme. La civilisation, en rendant la sensibilite plus exquise, la rend plus accessible aux souifrances qui glissaient sur I'homme primitif. A ce point de vue, Lucrece, (M. Guyau lui meme ne peut qu'en convenir) (i), blame les progres de 1'industrie et meme des arts : il montre-quelque faible pour les hommes des premiers temps. II admire leurs jouissances faciles, vives, quoique grossieres. II envie surtout leur bonheur et la purete de leur vie. (2) II a des rancunes contre notre civilisation.
Et non seulement Hesiode, Epicure, Lucrece deplorent I'influence de la civilisation, mais aussi Seneque, qui, apres avoir esquisse sa theorie du progres scientifique, trace le tableau du progres des vices et du mal moral.
Horace (3) lui-meme et Pline 1'Ancien (4) maudissent le commerce. Lycurgue 1'avait banni de Sparte. La navigation, la monnaie, les relations de peuple a peuple sont envisagees comme des causes de de'cadence.
On peut done dire que la civilisation etait subie, non desiree ; ony travaillait, mais en la condamnant.
(1) Guyau. La Morale d' Epicure, p. 170.
(2) De la Nature des Choses, V. 1 388 et suiv.
(3) Odes, I. in.
(4) Histoire naturelle, XXXIII.
Ce progres inevitable, le paganisme n'a jamais pu 1'enrayer : malgre les desirs d'une restauration du passe', d'un retour a la si.mplicite des vieux ages, le de'veloppement s'est accompli.
Mais qu'etait, dans 1'esprit du monde ancien, ce developpement ? c'e'tait .une variation, une multiplication d'effets : les coutumes et les lois etaient diversifies ; les connaissances sur la nature etaient augmentees a 1'infini, les arts etaient produits, puis perfectionnes. Mais tout cela ne constituait pas une amelioration veritable et profonde : au point de vue moral, i'humanite n'y avait rien gagne' : c'etait bien un developpement, ce n'etait pas un progres.
DEUXIfiME PARTIE(')