CHAPITRE PREMIER
Caracte'ristique generale du christianisme. La chute. Le progres avant la chute. Le progres apres la chute. La grace. La conversion. La sanctification. Le plan de Dieu realise dans 1'histoire. Le choix du peuple d'Israel. -7- La prophe'tie.
L'attente du royaume de Dieu. La predication de Jesus- Christ. La vie e'ternelle. La theologie des Peres de 1'Eglise.
Fait dans lequel se revele 1'opposition entre les idees paiennes et les idees chretiennes au sujet du progres.
Dans son Histoire de la philosophic chretienne, Henri Ritter, se proposant de parler de Tinfluence des idees chretiennes sur la philosophic, cherche une expression qui caracterise 1'esprit du christianisme :
(i) Ouvrages consultes : Secretan, Philosophie de la. liberte. 2 vol. C, Bois: Evangile et liberte. D. H. Meyer: Le christianisme du Christ. Martensen : Dogmatique. Traduction Ducros. Renouvier : Science de la morale. Le P. Felix : Le progres par le christianisme. Babut : Le progres. Conference (Revue chretienne, 1878, p. 129). Secre'tan : Le progres. Conference (Revue chretienne, 1861, p. 3j3~). Naville : Leprobleme du mal. Ritter : Histoire de la philosophic chretienne, a vol. Traduction Trullard. F. Bonifas : Histoire des dogmes, 2 vol.. Trottet : La chute (Supplement theologique a la Revue chretienne, 1871, p. 157). Weiss, Lehrbuch der biblischen Theologie. Wabnitz, Le royaume des deux. Trench, Les paraboles de Notre- Seigneur Flint : Histoire de la philosophic de 1'histoire en Allemagne et en France. Traduction Carrau. De Rougemont : Les deux cites, 2 vol. etc., etc.
il la trouve dans la promesse de la vie e'ternelle, c'esta-dire de 1'accomplissement de toutes" choses par notre reunion spirituelle avec Dieu, c'est-a-dire encore de 1'appel fait a tous les etres raisonnables pour former un etat ou les creatures subiront une magnifique transfiguration. Si Ton tenait, ajoute-t-il, cette formule generale pour trop simple, parce qu'elle ne renferme pas tous les articles fondamentaux de la foi chre'tienne, on pourrait examiner si cependant toute la richesse de la doctrine chretienne, de la vie et de 1'as'piration chretienne n'y est pas comprise. Quelle plus haute formule chercherions-nous que la delivrance de tout mal operee, non par Paneantissement, mais par Pachevement de notre etre ; en sorte que toutes les peines de la vie temporaire s'e'teignent dans la beatitude e'ternelle ? Quelque formule que Ton cherche, que Ton etablisse d'ailleurs, elle doit pouvoir etre posee comme la condition, comme leprincipe essentiel de 1'ensemble des faits a expliquer. Or, la promesse de la vie e'ternelle, annoncee par le Sauveur de Phumanite, a aussitot rempli les chre'tiens de foi, a fonde 1'Eglise, a edifie' la vie ; une espe'rance inconnue penetra de ce moment dans Pame des hommes, et, pleins de cette esperance, ils commencerent une vie nouvelle (i).
(i) H. Ritler. Histoire de la philosophic chretienne. Traduction Trullard. Introduction^ p. 7 et 8, et suiv.
Laissant de coteTaspect divin de la Redemption, le savant historien n'en considere que 1'aspect humain ; et a ce point de vue, dit-il, la Redemption, la delivrance du fardeau du peche, apparait comme une transformation de la vie de rhomme dans toutes ses
manifestations. L'homme revient alors essentiellement aux principes primitifs et fondamentaux de son etre ; il ecoute cet instinct du bien que Dieu a place originellement dans son coaur, qu'il y a conserve jusqu'a ce jour, parce que tout ce que Dieu cree est de nature eternelle, qu'il y a conserve malgre toutes les attaques du peche, malgre tous les egarements d'une
vie pleine de fautes Au point de vue historique,
nous devons conside'rer la Re'demption comme un fait, qui non seulement a influe sur la vie individuelle, mais qui concerne encore toute 1'humanite, qui a introduit dans sa vie, dans son histoire un
developpement nouyeau La philosophic elle-
meme dut subir 1'influence du sentiment Chretien et en etre modifiee profondement. Elle avait besoin de cette reparation spirituelle, car elle etait fort impuissante a elever les coeurs vers les esperances qui seules peuvent nous inspirer de donner a notre vie une convenable extension.
II resulte de cette caracteristique generale, qu'avec le christianisme nous nous trouvons en presence
d'une doctrine de relevement, de restauration, disons le mot, de progres.
Mais cette presomption ne saurait suffire : il est necessaire de penetrer plus avant et de preciser quelques points fi).
Le christianisme explique 1'origine du mal par une chute ; les effets de cette chute, re'sultat du libre choix du premier individu, se sont transmis, par les lois de 1'here'dite et de la solidarite, a 1'espece entiere ; c'est des consequences de cette de'che'ance primitive, des chutes innombrables dont la chute d'Adam a ete le principe, que 1'humanite' a besoin d'etre relevee. La chute est done le point de depart du progres, du progres actuel. Elle ne le contredit pas ; au contraire, elle Fexplique ; elle le postule metne, si cette chute n'est pas irremediable, s'il y a quelque espoir de restauration.
Cela ne veut point dire cependant que la chute soit la cause du progres, et que, sans la chute, a'ucun progres n'eut jamais eu lieu.
(i) Dans les considerations qui vont suivre, sur la philosophic du christianisme, nous envisagerons comme chretiennes des idees empruntees, il est vrai, a 1'Ancien Testament, mais que le christianisme a fait siennes, et qui font partie inte'grante de sa theologie ; par exemple, la doctrine de la chute, la prophetic du royaume de Dieu, etc... A ce point de vue, la theologie de 1'Ancien Testament ne fait plus qu'un avec la theologie chretienne, qui Pa complete'e et a mis d'autant plus en relief son caractere preparatoire.
Si
Considerons, en effet, 1'etat de 1'homme avant la chute. L'homme avait etc cre'e innocent et libre. Ces deux caracteres sont attestes, le premier par 1'approbation que Dieu donne a Tehsemble de son oeuvre (i), le second par Tordre que recoit 1'homme (2) : cet ordre supposait evidemment la liberte chez celui qui devait 1'exdcuter.
Ces deux caracteres etaient e'troitement unis : la decision de la liberte allait avoir des conse'quences capitaies pour 1'innocence. L'innocence, en effet, n'est pas un etat definitif : elle ne peut tre qu'un point de depart ; de deux choses 1'une : ou 1'exercice de la liberte Paffermit dans le bien, et alors elle devient la saintete, la determination permanente et inebranlable au bien ; ou bien, par ce meme exercice de la liberte, elle perit et s'abime dans le mal ; c'est la chute.
II fallait done, des la creation, que Tame de 1'homme se developpat pour arriver de 1'innocence a la saintete. II y avait, par consequent, un progres, et un progres moral, a accomplir avant la chute. La chute en a modifie les conditions et le mode, mais n'en a pas ete' la cause premiere et necessaire.
D'autre part, la chute ne pouvait pas rendre
(1) Genese. I. 3i.
(2) Genese. II. 17.
desormais impossible le progres voulu par le Greateur : la creation ne devait pas ne pas atteindre son but. II faut 1'avouer, dit M. Secretan, Dieu connait, des 1'origine, un moyen de realiser son but malgre la chute. Si la possibilite du mal, inhe'rente a la cre'ature libre, ne le de'tourne pas de creer, c'est qu'il connait un remede au mal qu'il prevoit. II y a done primitivement en Dieu un moyen d'arreter la chute et d'en neutralise!' les effets, c'est-a-dire un moyen de ramener la volonte de la creature, quel que soit son e'garement. Ainsi, la chute est re'elle, mais Dieu sait le moyen de relever la creature dechue. II Pemploie, et le monde, ou le bien lutte centre le mal, Phistoire, se'rie de triomphes penibles et contestes du bien sur le mal, le progres de I'humanite, lieu commun paradoxal qui reste vrai malgre les sanglants dementis de chaque jour, 1'experience universelle en un mot, s'explique par une grande ide'e : cette idee, substance de toutes les traditions de notre race, est celle de la Restauration. (i).
Le progres aura lieu, par consequent, non plus de 1'innocence a la saintete, mais de la chute a la restauration.
Or, comment s'accomplira cette restauration ? Par une intervention divine, laquelle redonnera a la
(i) Secretan. Philosophie de la. Liberte. UHistoi^e, p. 141 et 142.
creature dechue la liberte et lui permettra ainsi d'accomplir le progres ; comme ce don est completement 1'oeuvre de Dieu et le temoignage de la bonte de Dieu, il prendra le nom de grace.
Dans la chute, en effet, 1'homme a perdu sa liberte. Pour que la restauration s'accomplisse, il faut que la creature redevienne actuellement libre, ce qui ne saurait avoir lieu sans une intervention divine immediate, ou, ce qui est exactement la meme chose en termes un peu plus pre'cis, sans la creation d'un nouveau principede liberte. Ne'anmoins la nature du probleme exige Tidentite substantielle et morale de Fauteur de la chute et du sujet de la restauration. Gelui qui a besoin de salut et qu'on veut sauver, c'est la primitive creature de Dieu. Dans l'homme actuel, il faut done reconnaitre deux principes : d'abord le vieil homme, rhomme naturel , la primitive liberte changee en nature, en un mot, la creature qui a peche ; puis le gertne de la liberte' nouvelle. Mais il faut comprendre egalement que cette opposition n'est ni de'finitive, ni complete. Le germe de l'homme nouveau n'est qu'un germe encore ; il ne pent se realiser que dans la nature coupable, en se Tassujettissant, en la transformant, en la ramenant a la liberte, pour lui persuader de se determiner dans un sens contraire a sa premiere direction et pour s'identifier avec elle dans cette communion de volonte. La base de 1'oeuvre restaura-
trice est done une seconde creation, que Dieu fait au sein de la premiere, et dans le but de i'identifier avec la premiere en la transformant (i),
Notre liberte actuelle vient done d'une gra"ce, mais cette grace ne pent rien sans la liberte pour le salut; car la conversion, au sens strict du mot, est le changement de notre volonte, et il est impossible de penser que la volonte puisse etre changee sans sa participation. II y a done dans 1'homme de'chu une part de liberte, liberte restreinte, fortement amoindrie, mais reelle, effective, et qui repondra a 1'appel de la grace. Gette grace, qui nous sollicite sans nous contraindre (trahit, non ctigit) a ete manifeste'e et est salutaire a tous les hommes (2).
Elle est rendue possible par 1'cxpiation que Christ a faite de nos peche's par son sacrifice, effa^ant ta condamnation qui pesait sur Phumanite. II a introduit dans le royaume de la nature, qui e'tait voue au mal, un principe de vie qui est le fondement d'un nouveau royaume, le royaume du Bien. G'est par un seul peche que la condamnation est venue sur tous les hommes, de meme c'est par une seule justice que tous les hommes recevront la justification qui donne la vie (3).
(1) Secretan. Philosophic de la liberte. L'Histoire, pages 163-164.
(2) Tite, II, 1 1.
C3) Romains, V. 18.
Cette liberte', qui est un reste de Tancienne et le gertne de la nouvelle , accepte cette justification , laquelle produit dans la conscience le changement appele conversion : c'est ce changement auquel la volonte coopere avec joie.
Des lors s'expliquent les termes d'esclavage dn peche (i), de veritg liberatrice (2), de vieil homme et de nouvel homme (3).
Cette liberte nouvelle aura a accomplir 1'ceuvre de la restauration que la theologie appelle du nom de sanctification : c'est la le progres par excellence, la lutte du bien et du mal et le triomphe de'finitif du bien.
Tels sbnt, tres rapidement esquiss^s et d'une rnaniere ideale, les grands traits de la philosophic chretienne (4).
(1) Jean, V1I1, 3 4 .
(2) Jean, VIII, 3a.
(3) Ephesiens, IV, 22-24.
(4) II n'entre pas dans le cadre de notre etude d'examiner philosophiquement et de justifier les doctrines que nous Tenons de resumer. II suffit, pour 1'objet de ce travail, de les avoir exposees et de considerer leur influence sur les origines de 1'idee du progres. Quant a leur justification, nous ne pouvons que renvoyer aux ouvrages speciaux, entre autres a celui que nous avons deja cite', la fhilosophie de la liberte, de Ch. Secretan.
Examinons a present le developpement re'el de ce planet les principales phases de 1'histoire de I'humanite'.
L'intervention divine etait ne'cessaire pour vaincre le mal et redonner a 1'homtne sa libre volonte : aussi -des la chute cette intervention est promise et 1'esperance de la restauration est donnee : jamais le progres n'est perdu de vue, et aux jours les plus sombres, comme aux epoques les plus brillantes, le but reste le meme : La posterite de la femme ecrasera la tete du serpent (i). Gette prophe'tie mysterieuse de la victoire sur le mal renferme cette idee capitale, que l'homme lui-meme sera le vainqueur, non pas au sens absolu et par ses seules forces (la male'diction qui ; pese sur lui est incompatible avec cette ide'e) .; mais iDieu se servira de lui pour realiser ses desseins. Le triomphe n'aufa pas lieu sans que la cre'ature livre une lutte, puisque dans cette lutte le serpent la blessera au talon (2)-
Dieu devant employer des moyens humains, 1'oeuvre restauratrice ne po.uvait s'accomplir que dans 1'histoire. Elle commence par le choix d'un peuple particulier lequel est le de'positaire de la promesse, lequel ne vit que par cette promesse et pour cette
(i) Genese, III, i5.
(a) Genese^ III, i5.
promesse, lequel n'a de raison d'etre que par elle et pour elle. Ce peuple, qui est k lui seul I'incarnation vivante du progres, c'est le peuple juif.
Tandis que toutes les nations pa'iennes regardent au passe, k leur tge d'or jamais disparu, le judai'sme n'a d'espoir qu'en 1'avenir. II a aussi son paradis terrestre, mais il ne se consume pas en vains regrets ; il a confiance en Celui qui doit retablir un jour toutes choses.
Cette foi se manifeste principaiement dans la prophetic, laquelle dessine grands traits une veritable philosophic de 1'histoire : II faut qu'un jour le paganisme soit detruit et que Jehovah soit adore dans le monde entier. II est done impossible que le seul peuple qui connaisse le vrai Dieu perisse. S'il. est infidele, la sagesse de Dieu, aussi bien que sa justice, exige qu'il soit puni, d'autant plus severement qu'il a etc plus coupable ; mais le chatiment a pour but, et aura fmalement pour resultat de le regenerer : apres avoir ete disperse par 1'exil, il rentrera dans sa patrie comme un peuple nouveau, purifie, et, sous le sceptre puissant et pacifique d'un nouveau David, il reprendra la mission civilisatrice que Dieu lui a confiee. Des peuples nouveaux accepteront la doctrine sortie de Jerusalem et reconnaitront la ville sainte comme leur metropole religieuse. Quant a ceux qui
refuseront de se convertir et viendront attaquer le peuple de Dieu, ils seront aneantis pour jamais (i). Tel etait done 1'avenir impati eminent attendu..Malheureusement, par suite de cette foi si ardente et des prerogatives qu'elle leur attribuait, les Juifs ne surent pas se defendre de 1'orgueil de race, et ils se laisserent aller a un particularisme e'troit. On trouvera difficilement dans 1'histoire un peuple plus egoi'ste que celui-la, plus preoccupe de sa grandeur, aussi persuade de posseder un jour la domination universelle. II commence son role dans le monde par une extermination sanglante des populations dont il prend le territoire pour s'y etablir ; et, durant le reste de son existence, cette persuasion que tout doit ceder devant lui ne 1'abandonne jamais completement ; meme dans les de'tresses les plus extremes, dans les ruines de toutes ses grandeurs, depouille et captif, il croit encore a sa destinee ; il regarde avec detain, du haut de sa gloire future, les vainqueurs pa'iens qui Pecrasent. II a souvent centre eux des paroles de colere, des esperances et des souhaits de vengeance terrible. On a dit un jour qu'il avait. ce peuple, la haine du genre humain ! (2).
(1) Ch. Brustbn: Encyclopedic des sciences religieuses. Article Prophetisme.
(2) C. Bois. Mo'ise et Vesperance messianique . Bulletin theologique. i8 7 3, p. 176.
Mais, a la verite, le juda'isme n'etait qu'une preparation k la restauration : celle-ci apparait avec le christianisme.
L'ere du monde changea avec Jesus-Christ, et cela dans tous les domaines. La crise inte'rieure dans laquelle 1'individu retrouve sa liberte est appelee par Jesus-Christ lui-meme nouvelle naissance. Le Christ est considere souvent par S^aul comme un second Adam, chef d'une humanite re'generee.
Cette superiorite de 1'e'tat actuel, et surtout de 1'etat a venir, sur 1'e'tat passe trouve son expression dans les antitheses du Sermon sur la montagne (i). Je'sus n'est pas venu pour abolir la loi et les prophetes, mais pour les accomplir : loin d'amoindrir la loi ou de la mutiler il la declare inviolable, meme dans ses plus petits preceptes, et par divers exemples, elargissant et spiritualisant les commandements que les ecoles juives avaient fausses et retrecis, il montre que la justice que Dieu exige est infiniment plus haute que celle dont les scribes et les pharisiens se contentent ; et il termine ce developpetnent par cette admirable exhortation . Soyez done parfaits, comme votre Pere qui est dans les cieux est parfait .
De son cote, 1'argumentation generale de 1'Epitre aux Hebreux oppose 1'ancienne alliance la nouvelle,
(i) Matthieu, V, 17-48.
go
et soutient que le passe n'etait que la pre'figuration de 1'avenir.
Saint Paul, songeant a cette longue enfance pendant laquelle 1'humanite etait sous I'esclavage des rudiments du monde , s'ecrie: Quand les temps ont ete accomplis, Dieu a envoy e son Fils(i).
C'est d'ailleurs par cette annonce de 1'accomplissement des temps que debute la predication de Jesus : Le temps est accompli et le royaume de Dieu appro che. Amendez-vous et croyez a 1'Evangile (2).
Mais c'est surtout dans le caractere capital de la mission du Christ, la predication du Royaume de Dieu, que se revele dans toute sa puissance 1'idee du progres.
Les Juifs n'etaient pas sans connaitre ce terme : le royaume de Dieu : bien au contraire , le privilege d'Israel consistait k avoir Dieu lui-me'me pour roi. Mais, a cote de cette idee d'une theocratic actuelle, se forma 1'idee d'un royaume futur, d'une alliance nouvelle ft non pas, dit PEternel, selon 1'alliance que j'ai traitee avec les peres au jour que je les pris par la main pour les faire sortir du pays d'Egypte ; alliance
qu'ils ont enfreinte ; mais c'est ici 1'alliance que
je traiterai avec la maison d'Israel apres ces jours-la.
(r) Galates, IV, 3-4.
(2) Marc, I, 1 5.,
dit PEternel : Je mettrai ma loi au-dedans d'eux, et je 1'ecrirai dans leur cceur ; et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple (i).
C'est 1'idee qui domine dans V Apocalypse de Daniel, dans les Apocryphes de 1'Ancien Testament et dans la litterature pseudepigraphique dont la composition remonte avantl'ere eVange'lique ou est contemporaine de cette epoque (2).
A ces esperances re'pondit la predication de Je'sus, et meme celle de son pre'curseur : Amendez-vous, car le royaume des cieux est proche.
Jesus laisse pressentir dans le Sermon sur la montagne, et, a mesure qu'il avance dans son ministere, il annonce d'une maniere de plus en plus claire, qu'un moment viendra ou les croyants seront introduits dans un monde nouveau et places dans des conditions d'existence absolument nouvelles. Ge royaume est 1'heritage qui a ete prepare aux be'nis du Pere des la creation du monde (3). Dans ce royaume, le mal n'existera plus, car ceux-lk seuls y entreront qui ne se seront pas contentes de dire Seigneur, Seigneur , mais qui auront fait la volonte du Pere (4), et ceux
(i) Jeremie. XXXI, 3i-33.
(a) Voir Wabnitz. JJIdeal messianique de Jesus ; le Royaume des f p. 28 et suiv.
(3) Matthieu, xxv, 34.
(4) Matthieu t vii, 21.
dont la justice surpassera celle des scribes et des pharisiens (i). La, viendront plusieurs d'Orient et d'Occident (2), c'est-a-dire que le royaume renfermera tous les croyants, sans distinction de race.
Tel est 1'ideal propose : seulement, comme dans les conditions actuelles du monde, cette perfection n'est pas realisable, et que la souffrance et la mort centredironttou jours nos espe'rances de.bonheur, le royaume sera etab.li dans une e'conomie nouvelle, un siecle a venir ou les conditions physiologiques de nos organismes seront change'es : nous serons faits semblables aux anges (3), et la mort ne sera plus. Le dernier ennemi vaincu , selon la parole de S e Paul, sera la mort (4) .
Ce sera done dans un monde renouvele (5), et non pas au sein de notre monde actuel, que les heritiers du royaume des cieux vivront de la vie eternelle, et exerceront I'eternelle et bienheureuse activitequi sera leur recompense.
En effet, la vie a venir est representee comme ayant une pleine re'alite; c'est tantot une importante gestion
(1) Matthieu, v. 20.
(2) Matthieu, vm, 1 1 .
(3) Matthieu, xxn, 29-80.
(4) /. Corinth. , xv, 26.
(5) Matthieu, xix, 28.
de biens ou de villes, qui, dans les parabolas, est confide aux serviteurs fideles (i), tantot un jugement que les apotres exerceront sur les douzetribus d'Israel (2).
Le caractere principal de la beatitude celeste n'est pas le repos absolu, mais bien plutot 1'absence du mal physique et moral et la reparation des souffrances endurees ici-bas. Autant qu'on peut le supposer, le travail redeviendra dans la Jerusalem celeste ce qu'il etait avant la chute , c'est-a-dire facile et sans fatigue. Laterre sera transform ee, parce qu'elle a e'te maudite , mais cette transformation ne sera pas un aneantissement. L'Ecriture est formelle sur ce point : II y aura des cieux nouveaux et une nouvelle terre (3), et 1'ecrivain sacre leur compare les cieux et la terre d'a present, qui sont gardes par la parole de Dieu (4), mais qui doivent etre de'truits par le feu. Quant aux cieux nouveaux et a la terre nouvelle, le seul trait qui les caracterise est celui-ci : La justice y habitera (5).
Voila cette cite absolue, dont parle M. Janet dans une remarquable page (6), cite dont les cite's humai-
(1) Matthieu, xxv, 2 1-2 3.
(2) Matthieu, xix, 28.
(3) II Pierre, in, i3.
(4) II Pierre, HI, 7. :
(5) II Pierre, in, i3.
(6) Janet, Histoire de la philosophic morale et politique, Paris, i858. Introduction.
nes ne sont que des ombres, ou tout homme est parfaitement libre, sans jamais suivre d'autre loi que celle de la raison, ou tous les homtnes sont egaux, c'est-a-dire ont la meme perfection morale, la meme raison, la meme liberte , ou tous les hommes sont vraiment freres, c'est-a-dire unis par des sentiments d'amitie sans melange, vivant d'une vie commune, sans opposition d'interets et meme de droits, car le droit suppose une sorte de jalousie reciproque, impossible dans un systeme ou une bienveillance sans bornes ne laisserait a aucun le loisir de penser a soi ; voilk la republique de Platon, la cite' de Dieu de S l Augustin ; mais une telle cite est un reve icibas ; elle ne peut etre qu j en dehors des conditions de la vie presente.
C'est ainsi que nous revenons a la caracteristique que tracait Henri Ritter de 1'esprit du christianisme ; et c'est ainsi que les promesses evangeliques repondent a ce que la philosophic moderne pressent.
Les Peres de L'Eglise de'velopperent cette doctrine du progres, et en firent la cle de voute de leurs systemes.
Irene'e, par exemple, place Phomme au centre de la creation. C'est pour I'homme que sont faites toutes
choses, et non Phomme qui est fait pour le reste de 1'univers (i). C'est pour I'homtne egalement que la revelation de Dieu a lieu des le principe du monde (2), puisque Dieu enseigne toiijours et que nous devons toujours nous instruire (3), jusqu'k ce que toutes choses soient accomplies, et que la fin ait rejoint le commencement. Cette pensee, ajoute M. Ritter, cette pensee que Dieu instruit 1'homme et doit conduire son eleve de degre en degre' a la perfection, ne put pas se developper tant que Ton ne connut pas le but supreme de la creation, ou que Ton crut que les choses etaient enfermees dans un cercle, comme le pensaient les philosophies grecs (4).
Si Ton demande pourquoi cette education de rhotnme par Dieu est ne'cessaire, on trouve tout d'abord pour re'ponse que I'homme ne put pas originellement participer au bien ; que s'il y participa par la bonte de Dieu, il ne le put que progressivement ; et que, tant qu'il ne posse'da qu'une faibleparcelle du bien, il fut faible et eut besoin d'etre conduit. Irenee s'attache fermement ^ etablir 1'opposition entre le Createur et la creature. C'est donner un gage de deraison, pense-t-il, que de ne pouvoir attendre avec
(1) Adversushcereses, v. 29, i.
(2) Ibid., iv, 6-7.
(3) Ibid., n,28.3.
(4) Ritter : Histoire de la philosophie chretienne, tome i, page 3 17.
patience le temps de son developpement, et de s'en prendre de son imperfection au Cre'ateur ; c'est lui reprocher que des le principe nous n'ayons pas etc' cre'es des dieux, mais des hommes destines a devenir des dieux. Or c'est la nature de tout le cree' de devenir et de croitre progressivement, de s'exercer et de se fortifier pour parvenir a la magnificence qui lui est reserve'e, la contemplation de Dieu. (i)
Gette doctrine suppose, comme second et essentiel fondement, le principe de la liberte. II fallait que rhomme fut de'veloppe' par 1'education, attendu qu'il devait etre un etre intelligent et libre, et il fallait qu'il .fut un etre intelligent et libre pour pouvoir recueillir les enseignements de Dieu. Ce n'est pas en vertu de sa nature que rhomme dut etre bon ou mechant, mais par son propre choix, afin de recevoir eloge ou blame selon la justice. Le peche' est done imputable ; seulement il n'est pas irre'missible. Si Dieu permet le pervertissement de Fhomme, c'est qu'il possede un moyen de le ramener au bien, afin que le diable ne remporte pas la victoire et que le but du monde ne soit pas manque.
Ce retour au bien, cette e'ducation a commence meme avant le pe'che, quand la loi naturelle fut donnee a rhomme : si rhomme 1'eut observe'e, son deve-
(i) Adv. hcer, IV. 38, 2, 3, 4.
loppement n'eut pas etc, & proprement parler, un retour au bien, puisque le bien iraurait pas cesse d'tre accompli par lui : c'eut e'te simplement un progres dans le bien. Mais le peche', tout en laissant subsister le principe de 1'e'ducation, en a change le mode ; le Decalogue, la loi ce'remonielle, la prophetic en sont autant de degres. Puis vient 1'Incarnation : le Fils de Dieu dut se manifester aux hommes sous une figure purement humaine, afin que I'ennemi de 1'homme fiat vaincu egalement par un homme.
II n'y avait qu'un homme dans lequel Dieu habitat, qui put unir ainsi Dieu et les hommes, et les amener au meme amour, aux metnes sentiments, qui put reconcilier les hommes avec Dieu et reveler Dieu aux hommes, les habituer a le reconnaitre et accoutumer Dieu a habiter dans 1'homme. (i)
Cependant tout n'est pas fini apres cette manifestation de Dieu : elle n'est que le commencement d'une nouvelle periode dans Peducation de l'humanite. L'homme ne pouvait point tout d'abord, du premier coup, participer aux dons de Dieu ; mais de meme que tout le fini doit atteindre sa maturite dans le temps, 1'homme dut etre peu a peu habitue au sejour de PEsprit Saint en lui ; il dut apprendre insensiblement a posseder Dieu. Dans le principe une parcelle
(i) Adv. hcer., Ill, 18, 7; 20, 2.
legere de 1'Esprit Saint lui fut appropriee, mais c'etait un gage de dons plus considerables et de la perfection pour laquelle il devait grandir (i).
Comme Irenee, Tertullien admet que le monde a etecreepour rhornme, (2) et que la liberte est le caractere principal auquel se reconnait la superiorite de cet e*tre. (3) Dieu ne pouvait done rendre le mal impossible, (4) mais apres la chute il peut amener la restauration. Or, cette restauration ne saurait s'accomplir soudainement. Tout a son ordre et son ordre complet : Dans les ceuvres de la gra"ce comme dans celles de la nature, les unes et les autres procedant du meme Createur, chaque chose se developpe par degres successifs. Du grain de froment sort d'abord une petite pousse, qui peu a peu grandit et devient une tige ; celle-ci porte sa fleur, a laquelle succede le fruit, lequel n'arrive que peu a peu a maturite. Ainsi le royaume de la justice se developpe par degre's. Ce fut d'abord la crainte de Dieu suscite'e par la simple voix de la nature, en 1'absence de toute loi revelee ; puis 1'enfance, sous 1'empire de la loi et avec les enseignements des prophetes ; puis la jeu-
(1) Adv. hcer, V. 8, i.
(2) Adversus Marcionem, I. i3.
(3j Adv. Marc., II. 5.
(4) Adv. Marc., II. 7.
nesse, sous 1'Evangile; enfin la maturite* de l'ge viril, par le Paraclet (i).
II ne faudrait cependant pas presser outre mesure les details de ce tableau, car il semble que ce developpetnent y est presente' comme ayant eu lieu sans arret ni recul, et le philosophe chretien parait tenir peu de compte de la chute originelle, a laquelle il croit cependant, et de la liberte', qu'il affirmeen maints autres endroits ; retenons-en done sim.plem.ent 1'ide'e maitresse, a savoir que la revelation et la restauration sont historiques et progressives.
L'ecole cate'chetique d'Alexandrie avec Clement et Origene adopta aussi cette maniere de voir (2), mais c'est sans contredit S l Augustin qui la developpa le plus largement.
Dans la Cit6 de Dieu, qui est plutot une apologie du christianisme qu'une philosophic de 1'histoire, se trouvent esquisses ^ grands traits le tableau du progres de Pesprit humain et 1'histoire des destinees du monde. Le theologien repudie dans quatre passages differents la doctrine de la Grande Annee (3), et temoigne par cette insistance combien le point de vue chretien est oppose a la theorie paienne. II proclame 1'unite de
(1) De virgin, veland. c. i.
(2) Voir Ritter. Histoire de la philosophic chretienne, tome I. p. 406 et suiv. ; 489 et suiv.
(3) Cite de Dieit. Livre XII, ch. XI, XIII, XVII, XX.
race et la solidarite universelle, par suite de laquelle tout homme a peche en Adam. Mais la violation de la loi divine par les anges ou les hommes n'a pu troubler en aucune facon 1'essence de la volonte divine, et toutes les vues de S b Augustin sur la vie et sur le monde se proposent uniquement de montrer comment les institutions de Dieu nous conduisent au bien.
II y a,- dit-il, dans Phumanite deux sortes d'ages, un age simple et un age compose. L'age simple comprend trois epoques, celle qui precede la virilite, celle de la virilite, et celle de la vieillesse. La premiere epoque est decrite comme le temps ou 1'hunianite e'tait encore sans loi, et s'abandonnait h la vie sensible, sans obstacles, sans luttes centre les jouissances materielles. Cette e'poque dura jusqu'a Abraham. Alors s'ouvrit 1'ere de la loi, et la lutte contre les sens s'engagea, lutte dans laquelle 1'homme dut succomber, parce que la grace divine ne 1'avait pas encore affranchi de 1'esclavage du peche. La troisieme epoque commence en meme temps que la grace, et, par consequent, avec 1'avenementde Christ; nous devons par lui combattre la chair et sortir victorieux de la lutte (i). Gette epoque est d'une duree inde'finie, car
(i) De diversis qucestionibus octoginta tribus, qu. 61, 75 66, 3, sqq.
personne ne peut savoir le jour ou le Seigneur citera a son tribunal et ou le monde finira.
L'age compose embrasse six epoques : la premiere d'Adam. a Noe'; la seconde de Noe a Abraham ; la troisieme d'Abraham a David ; la quatrietne de David a la captivite de Babylone; la cinquieme de la captivite de Babylone a 1'apparition du Christ ; la sixieme enfin doit comprendre tout le reste du developpement du monde (i). Quand cette derniere epoque aura atteint son terme, alors Jesus viendra pour juger les vivants et les morts et separer les bons des me'chants ; a sa voiXj du milieu des ruines de ces cites du monde qui ont e'te precipitees dans les tenebres de leur condamnation eternelle, s'elevera, dans la lumiere de 1'amour de Dieu, sur une terre nouvelle et purifie'e, une cite nouvelle, pac.ifique, parfaitement heureuse, qui ne perira pas, et qui renfermera tous les hommes vraiment vertueux qui aient jamais vecu (2).
En effet, au milieu de ce developpement de Phumanite en general se sont fondees deux cites, Tune gouvernee par 1'amour de Dieu et du prochain, 1'autre par la volonte egoiste et 1'amour de soi; Tune destinde a la mort, Tautre k la vie e'ternelle. La cite celeste en voyageant sur la terre attire a elle des citoyens de
(i) De diversis qucestionibus octoginta tribus ; qu. 58, 2, etc. (a) Cite de Dieu, XIX-XXII.