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toutes les nations, et ramasse de tous les endroits du monde une societe voyageuse comme elle, sans se mettre en peine de la diversite des moeurs, des Iangages et des coutumes de ceux qui la comp'osent, pourvu que cela ne les empeche point de servir le meme Dieu. Elle use, d'ailleurs, pendant son pelerinage, de la paix temporelle et des' choses qui sont necessairement attachees a notre raortelle condition ; elle desire et protege le bon accord des volonte's , autant que la piete etla religion le peuvent permettre, et rapporte la paix terrestre a la celeste, qui est la paix veritable, celle que la creature raisonnable peut seule appeler de ce nom, et qui consiste dans une union tres re'glee et tres parfaite pour jouir de Dieu et du prochain en Dieu. La, notre vie ne sera plus mortelle, ni notre corps animal-, nous possederons une vie immortelle et un corps spirituel qui ne souffrira d'aucune indigence et sera completement soumis a la volonte'. La cite celeste possede cette paix ici-bas par la foi : et elle vit de cette foi lorsqu'elle rapporte al'acquisition de la paix ve'ritable toutce qu'elle fait de bonnes oeuvres" en ce monde, soit a 1'e'gard de Dieu, soit a 1'e'gard du prochain ; car la vie de la cite est une vie sociale (i) .
A cote de ce progres moral et social s'accomplit le
(r) Cite de Dieu. XIX, ch. xvn. ad. Saisset,
progres intellectuel, que S l Augustin ne considere pas comme un mal (comme avaient fait nombre de poetes et de philosophes paiens), mais bien plutot comme un don de Dieu : Outre 1'art de bien vivre et d'arriver k la felicite immortelle, art sublime qui s'appelle la vertu et que la seule grace de Dieu en Jesus-Christ donne aux enfants de la promesse et du royaume, 1'esprit humain n'a-t-il pas invente une infinite' d'arts qui font bien voir qu'un entendement si actif, si fort et si etendu, meme en les choses superflues ou nuisibles, doit avoir un grand fonds de bien dans sa nature, pour y avoir pu trouver tout cela ? Jusqu'ou n'est pas allee 1'industrie des hommes dans 1'art de former des tissus, d'elever des batiments, dans 1'agriculture et la navigation? Que d'imagination et de perfection dans ces vases de toutes formes, dans cette multitude de tableaux et de statues ! Quelles merveilles ne se font pas sur la scene qui semblent incroyables a qui n'en a pas ete' temoin ! Que de ressources et de ruses pour prendre, tuer ou dompter les btes farouches! Combien de sortes de poisons, d'armes, de machines, les hommes n'ont-ils pas inventees contre les hommes mmes ! Combien de secours et de remedes pour conserver la sante ! Combien d'assaisonnements et de mets pour le plaisir de la bouche et pour reveiller Pappetit ! Quelle diversite de signes pour exprimer et faire agreer ses pensees.
et, aii premier rang, la parole et 1'ecriture ! Quelle richesse d'ornements dans Peloquence et la poesie pour rejouir 1'esprit et pour charmer Poreille, sans parler de tant d'instruments. de musique, de tant d'airs et de chants ! Quelle connaissance considerable des mesures et des nombres ! Quelle sagacite d'esprit dans la decouverte des harmonies et des revolutions des globes celestes ! Enfin qui pourrait dire toutes les connaissances dont 1'esprit humain s'est enrichi touchant les choses naturelles, surtout si on voulait insister sur chacune en particulier, au lieu de les rapporter en gene'ral? (i)
Un autre trait caracteristique de cette philosophic de 1'histoire, trait qui la distingue encore des conceptions pai'ennes analogues, se trouve dans la comparaison que fait S l Augustin entre la vie de 1'espece et la vie de 1'individu. L'humanite grandit comme un homme dont 1'education se fait par degre's : La Providence divine , qui conduit admirablement toutes choses, gouverne la suite des generations humaines, depuis Adam jusqu'a la fin des siecles, comme un seul homme, qui, de 1'enfance a la vieillesse, fournit sa carriere dans le temps, en passant par tous les a"ges. (2) Mais S l Augustin fait ailleurs cette res-
(1) Cite de Dieu., livre XXIf, ch. xxiv, trad. Saisset.
(2) De diversis qucestionibus octoginta tribus. qu. 58. Cf. Cite de Dieu, livre X, chap. XIY.
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triction capitale, que la vieillesse dans 1'individu est decadence, tandis que 1'humanite doit se developper jusqu'a la fin de sa carriere, ou elle aura toute sa force et ou'elle atteindra la vertu parfaite. (i)
C'est la toute la question du progres. Ciceron, dans sa fameuse comparaison de Peloquence (2), Florus, dans sa philosophic de 1'histoire romaine (3), ont omis cette reserve et continue leur parallele jusqu'au bout. En cela, S l Augustin est done vraiment original, et ce qui constitue cette originalite, c'est 1'idee du progres.
Du reste, ces citations et ces analyses se trouvent confirmees par un fait qui met dans une vive lumiere 1'opposition entre les idees chretiennes et les idees pai'ennes sur la question qui nous occupe : ce fut sous le regne de Gratien, associe a Valentinien II, que la chose se passa.
De temps immemorial, s'elevait a Rome, dans la salle des delibe'rations du Se'nat, un autel a la Victoire, deesse protectrice de la cite (4). Un jour, les senateurs
(1) DeDiv. qu., 83 ; qu. 53. i.
(2) Tusculanes, II. 2.
(3) Hist, rom., I.
(4) Nous empruntons les details de ce recit k 1'ouvrage de M. de Broglie : I'Eglise et I' empire romain au IV" siecle, Paris 1866. Die partie. Tome II. Ch. V.
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pai'ens, en entrant dans la curie, chercherent des yeux ce symbole revere de leur culte, pour offrir leurs de'vo.tions accoutume'es. Us le chercherent vainement : un ordre venu de Milan avait fait enlever 1'autel pendant la nuit. L'empereur Gratien, conseille tres probablement par 1'eveque Ambroise, avait fait ce coup d'autorite.
De la, grande emotion. En toute hate, le parti pai'en du Se'nat s'assembla et decida d'envoyer une adresse avec une deputation a 1'empereur. Grace au pape Damase, organe des senateurs Chretiens, la deputation pa'ienne, conduite par Symmaque, a Milan, ne put obtenir une audience de 1'empereur (i).
C'etait en 882. JL'annee suivante, Gratien perit assassine a Lyon ;. Valentinien, encore enfant, devait heriter du trone ; sa mere, Justine, voulant le preserver de la haine de Maxime, Pusurpateur et 1'assassin de Gratien, envoya Ambroise aupres de lui, pour le supplier d'e'pargner son fils. Ce fut pendant que
1'eveque etait e'loigne de Milan, que les senateurs pai'ens de Rome envoyerent une nouvelle adresse a la cour, adresse a laquelle les se'nateurs Chretiens n'oserent pas s'opposer, pas plus qu'ils n'avaient ose" le
(i)Le Senat me chargea de porter ses plaintes. >Mais une audience du divin prince me fut refuse'e, grace aux mechants. (Relation de Symmaque).
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faire ouvertenient la premiere fois. Personne ne veillant ce jour Ik a la porte du Conseil, la requite y trouva acces. Elle e'tait ecrite avec art, sur un ton de moderation insinuante. C'etait Symmaque, prefet de Rome cette annee, qui avait prete' sa plume, la meilleure dont put se vanter la litte'rature classique expirante. Le choix, de tous points, e'tait heureux. Symmaque, d'abord, e'tait connu et bien vu a la cour, ayant suivi pendant plusieurs annees, comme depute du Senat de Rome, le premier Valentinien dans ses voyages, parfois meme dans ses excursions militaires , et n'ayant jamais manque de trouver, dans toutes les solennite's publiques ou religieuses, 1'occasion d'un panegyrique verbeux. Des qualitesd'esprit plus se'rieuses le designaient egalement pour une ambassade de cette nature.
II ne fallait pas qu'un seul mot, s'adressant a 1'enfant couronne, vint blesser la susceptibilite d'une jeune ame, e'levee dans 1'amour de la foi nouvelle, et Symmaque, d'un caractere doux, d'une intelligence large et paisible, n'avait pas d'effort a faire sur luim^me pour parler du christianisme sans amertume. Dans sa requete, qui porte le nom de Relation de Symmaque (Relatio Symmachi), il commence par exposer le sujet des plaintes du Senat et insiste sur la ne'cessite de conserver les anciennes traditions et les anciens usages : Nous vous supplions, dit-il, de
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nous laisser conserver ces rites que nous avons recus dans notre enfance, et de permettre que, dans notre vieillesse, nous les leguions de meme a nos descendants. Nous avons un bien grand amour de 1'habitude. 11 joignait aussi a sa reclamation pour la statue de la Victoire d'autres demandes en faveur de Vestales qui avaient etc privees de leurs revenus, de prtres depouille's du droit de recevoir des biens par testament, et de posseder des proprietes foncieres. II montrait, un peu timidement (car il e'tait tou jours retena par la crainte de blesser la foi du jeune prince) 1'empire ebranle par les innovations religieuses etla colere celeste se manifestant par des fleaux dont la famine re'cemment apaise'e a Rome n'etait peut-etre que le commencement. II rappelait la tole'rance de Valentinien, puis il ajoutait en terminant : Que les mysteres secourables et secrets de toutes les sectes vous favorisent, j'y consens, mais que ceux-la surtout qui prote'gerent vos anctres vous defendent et soient honores par vous ! Nous demandons pour 1'Etat la religion qui a conserve 1'empire a votre divin pere et qui lui a donne, apres un regne heureux, de le'gitimes successeurs. De la demeure etoilee ou il vit, ce divin auteur de votre race regarde les larmes de nos pretres et se tient pour offense de voir violer la coutume que lui-mme a librement conservee. Rendez
aussi & votre divin frere le service de corriger ce qui nefut chez lui que 1'effetd'un conseil etranger.... (i)
G'est par ces menage tnents temperes et ces insinuations discretes que prolongent leurs jours les institutions vieillissantes. La foi qui transporte les montagnes et qui fait toutes choses nouvelles a d'autres accents. On n'allait pas tarder a les entendre.
Avec quelque secret en effet que la requete cut ete remise, Ambroise, k peine de retour, en eut vent au moment meme ou elle allait etre mise en deliberation. II n'y avait pas de temps a perdre, car les dispositions du Conseil impe'rial etaient assez favorables au retablissement propose. De vieux politiques, de bons militaires, la plupart Chretiens declares, mais assez froids, ne voyaient pas de motifs pour accroitre les embarras d'un regne naissant par un scrupule que des empereurs fort religieux d'ailleurs n'avaient jamais eprouve. Ambroise demanda done la communication de la requete et le droit d'y repondre : pour Fobtenir il parla des droits de 1'Eglise, menaca de son courroux en cas de refus, et finalement arriva a posse'der la plainte de Symmaque : il se mit en devoir alors de la re'futer et comme de la depecer phrase
(i)De meme que Symmaque, Ulpien signalait le Christianisme comme 1'innovation la plus dangereuse pour 1'empire. (Wallon. Hist, de VEsclavage, III, p. 14, note 2).
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par phrase dans les serres d'une logique impitoyable.
II commence par re'pondre aux regrets pathetiques de Rome qui demande ses anciens dieux, et montre que ce n'est pas grace a eux qu'on a vaincu : Que dirai-je par exemple, des Gaulois que les reliques romaines n'auraient certes pas empeches d'entrer au Capitole, si une oie epouvantee ne les avait pas trahis par son cri ? Voila quels gardiens protegent les temples remains ! Ou e'tait alors Jupiter ? Etait-ce lui qui parlait par cette oie? Pourquoi est-ce que je conteste que les rites aient favorise les Romains dans leurs conquetes ? Mais Annibal adorait les memes dieux. Qu'ils choisissent done lequel ils voudront favoriser : s'ils triomphent dans la- p-ersonne des Romains, ils sont vaincus dans celle des Carthaginois; si ce sont les Garthaginois qui remportent la victoire , leur secours n'a servi de rien aux Romains. (i).
Pour moi, ajoute-t-il, je ne rougis pas de voir les vieilles choses se changer, comme tout 1'univers. II est certain qu'aucun age n'est trop avance pour s'instruire. Que la vieillesse qui ne peut pas se corriger en
rougisse II n'y a aucune honte a aller vers le
mieux (ad meliora transire) . Alors il decrit le developpement universel qui est la loi de toute la
(i) Lettre XVIII. Classe I. Edition Migne.
nature, du monde inorganique aussi bien que de la matiere vivante et de la pensee. Pourquoi reste-. rions nous attaches aux vieilles coutumes, quand tout se transforme autour de nous ? Et il prend des exemples de progres dans la formation du monde, la separation de la terre,' du ciel et des eaux ; dans le lever du soleil ; dans les revolutions mensuelles de la lune ; dans le developpement de 1'agriculture ; dans la venue du printemps ; dans la marche et la civilisation des societes,
Cette vigoureuse apologie du progres produisit sur Tesprit du jeune empereur une impression profonde. Tandis qu'a la seance tous restaient silencieux et meme penchaient pour les conseils de la prudence, i] se leva, le regard tout brillant d'enthousiasme, prit la parole de sa voix enfantine : C'etait Daniel , dit Ambroise. Je ne puis defaire, ce que mon frere a fait. Je ne puis aimer Dieu moins que mon frere. On dit que mon pere n'a pas detruit cet autel dont on me parle; moi non plus, ce n'est pas moi qui 1'enleve. Mais mon pere n'a pas eu a le retablir ; je ne le re'tablirai pas non plus. Personne ne re'pondit, et la demande du Senat fut reje'tee a 1'unanimite'.
Mais a Rome, devant ce forum et cette curie dont une discussion solennelle venait d'ebranler tous les souvenirs, 1'e'cho de la voix de Symmaque devait retentir plus longtemps. Son plaidoyer en faveur des
dieux proscrits devint le manifeste d'un parti encore puissant et irrite. Le document circula dans toute 1'Italie, et quarante ans encore apres, le poete Prudence croyait devoir consacrer a le re'futer deux pieces de poesie, ou 1'ardeur du sentiment supplee a 1'imperfection de la forme.
Tout se tient, ajoute M. A. de Broglie quelques pages plus loin, "dans 1'existence a la fois une et complexe d'une societe. Le pire des maux de la societe romaine, cause et effet de tous les autres, celui qui la livrait sans defense a une langueur croissante, c'etait son decouragement ; c'etait le de'sespoir ou elle etait tombee de corriger ses maux ou ses vices ; c'etaient ses retours eternels vers 1'ideal d'un passe' disparu, ses regards constamment tournes en arriere vers le point du ciel, ou, dans un cre'puscule enflamme et sanglant, s'etait couche pour jamais le soleil des libertes publiques. Le sentiment habituel de la decadence en precipitait les effets. Non seulement 1'esprit politique et militaire, non seulement les vertus ou les institutions qui soutiennent 1'Etat, mais toutes les facultes de 1'intelligence etaient peu peu atteintes par la contagion de cette de'faillance, et les talents qui servent d'ornement a la socie'te n'en ressentaient pas moins le contre^coup que les qualites plus solides qui assurent sa defense. Le meme de'faut de souffle qui faisait tomber les armes des mains des soldats faisait
aussi expirer la parole sur les levres de 1'orateur ou
du poete (i)
La foi nouvelle au contraire se pre'sentait au monde pleine de force et d'esperarice en 1'avenir. Sur ce point 1'Evangile rompait absolument avec les traditions pai'ennes et depassait les conceptions juives. Au particularisme dont les idees messianiques des Juifs etaient trop souvent empreintes il substituait 1'universalite de la grace et 1'amour rnutuel qui doit eonsommer 1'unite de 1'humanite future; tracant ainsi a 1'humanite actuelle une voie et lui indiquant un but que le paganisme ne soupconnait pas, il donnait au monde la doctrine du progres.
(i) A. de Broglie. L'Eglise et I' empire romain au TV siecle. Tome II de la III 8 partie, p. 5o3-5io. Paris, 1866.
Voir aussi, sur cette affaire de 1'autel de la Victoire, un article d e M. Gaston Boissier, dans la Revue des Deux Mondes. i or juillet 1888.
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par phrase dans les serres d'une logique impitoyable.
II commence par re'pondreaux regrets pathetiques de Rome qui demande ses anciens dieux, et montre que ce n'est pas grace a cux qu'on a vaincu : Que dirai-je par exemple, des Gaulois que les reliques romaines n'auraient certes pas empeche's d'entrer au Capitole, si une oie epouvantee ne les avait pas trahis par son cri ? Voila quels gardiens protegent les temples remains ! Ou e'tait alors Jupiter ? Etait-ce lui qui parlait par cette oie? Pourquoi est-ce que je conteste que les rites aient favorise les. Romains dans leurs conquetes ? Mais Annibal adorait les memes dieux. Qu'ils choisissent done lequel ils voudront favoriser : s'ils triomphent dans la-personne des Romains, ils sont vaincus dans celle des Carthaginois; si ce sont les Garthaginois qui remportent la victoire , leur secours n'a servi de rien aux Romains. (i).
Pour moi, ajoute-t-il, je ne rougis pas de voir les vieilles choses se changer, comme tout 1'univers. II est certain qu'aucun age n'est trop avance pour s'instruire. Que la vieillesse qui ne peut pas se corriger en
rougisse II n'y a aucune honte a aller vers le
mieux (ad meliora transire] . Alors il de'crit le developpement universel qui est la loi de toute la
(i) Lettre XVIII. Classe I. Edition Migne.
nature, du monde inorganique aussi bien que de la matiere vivante et de la pensee. Pourquoi reste-. rions nous attaches aux vieilles coutumes, quand tout se transforme autour de nous ? Et il prend des exemples de progres dans la formation du monde, la separation de la terre,' du ciel et des eaux ; dans le lever du soleil ; dans les revolutions mensuelles de la lune ; dans le developpement de 1'agriculture ; dans la venue du printemps ; dans la marche et la civilisation des societes.
Cette vigoureuse apologie du progres produisit sur 1'esprit du jeune empereur une impression profonde. Tandis qu'a la seance tous restaient silencieux et meme penchaient pour les conseils de la prudence, il se leva, le regard tout brillant d'enthousiasme, prit la parole de sa voix enfantine : C'e'tait Daniel , dit Ambroise. Je ne puis defaire, ce que mon frere a fait. Je ne puis aimer Dieu moins que mon frere. On dit que mon pere n'a pas detruit cet autel dont on me parle; moi non plus, ce n'est pas moi qui 1'enleve. Mais mon pere n'a pas eu a le retablir ; je ne le retablirai pas non plus. Personne ne repondit, et la demande du Senat fut reje'tee a 1'unanimite'.
Mais a Rome, devant ce forum et cette curie dont une discussion solennelle venait d'ebranler tous les souvenirs, 1'e'cho de la voix de Symmaque devait retentir plus iongtemps. Son plaidoyer en faveur des
dieux presents devint le manifeste d'un parti encore puissant et irrite'. Le document circula dans toute 1'Italie, et quarante ans encore apres, le poete Prudence croyait devoir consacrer a le refuter deux pieces de poesie, ou 1'ardeur du sentiment supplee a 1'imperfection de la forme.
Tout se tient, ajoute M. A. de Broglie quelques pages plus loin, "dans 1'existence a la fois une et complexe d'une socie'te. Le pire des maux de la societe romaine, cause et effet de tous les autres, celui qui la livrait sans de'fense a une langueur croissante, c'etait son de'couragement ; c'etait le de'sespoir ou elle etait tombe'e de corriger ses maux ou ses vices ; c'etaient ses retours eternels vers 1'ide'al d'un passe disparu, ses regards constamment tournes en arriere vers le point du ciel, ou, dans un cre'puscule enflamme et sanglant, s'etait couche pour jamais le soleil des liberte's publiques. Le sentiment habituel de la decadence en precipitait les effets. Non seulement 1'esprit politique et militaire, non seulement les vertus ou les institutions qui soutiennent 1'Etat, mais toutes les facultes de 1'intelligence etaient peu a peu atteintes par la contagion de cette defaillance, etles talents qui servent d'ornement a la socie'te' n'en ressentaient pas moins le contre^-coup que les qualites plus solides qui assurent sa defense. Le meme defaut de souffle qui faisait tomber les armes des mains des soldats faisait
aussi expirer la parole sur les levres de Torateur ou
du poete (i)
La foi nouvelle au contraire se presentait au monde pleine de force et d'esperance en 1'avenir. Sur ce point FEvangile rompait absolument avec les traditions pa'iennes et depassait les conceptions juives. Au particularisme dont les idees messianiques des Juifs e'taient trop souvent empreintes il substituait 1'universalite de la grace et 1'amour mutuel qui doit eonsommer 1'unite de 1'humanite' future; tracant ainsi a 1'humanite actuelle une voie et lui indiquant un but que le paganisme ne soupconnait pas, il donnait au monde la doctrine du progres.
(i) A. de Broglie. L'Eglise et V empire romain au fV a siecle. Tome II de la III 6 partie, p. 5o3-5io. Paris, 1866.
Voir aussi, sur cette affaire de 1'autel de la Victoire, un article d e M. Gaston Boissier, dans la Revue des Deux Mondes. i or juillet 1888.