‹ Essai sur les origines de l'idée du progrès [microform]Chapitre 7 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Coup d'oeil sur 1'histoire de Pidee du progres du xvi e au xix e siecle. Bacon. Paracelse. Rabelais. Pascal. Fontenelle. La querelle des anciens et des modernes. Bossuet. Vico. Turgot.

L'idee du progres est nee tard dans le monde , e'crit M. Caro,.exprimant dans ce jugement ^opinion courante et gene'ralement admise. Ce n'est guere que vers la fin du dix-huitieme siecle qu'elle s'est acclimate'e parmi nous d'une maniere definitive, et que la race des homines a pris une conscience nette de cette action continue des generations dont chacune a son osuvre a faire et sa t.che a remplir, sous peine de manquer au devoir humain, impose a chacune d'elles aussi bien qu'aux individus qui la composent (2).

(1) Ouvrages consutes : Caro. Problemes de morale sociale. Javary. De I' Idee du progres. De Ferron. Theorie du progres. Fr. Bouillier. Morale et progres. 2 edition. Caro. Le \Pessimisme moral au XIX siecle, Spencer. \-Essais sur le progres, traduction Burdeau, etc.

(2) Problemes de morale sociale, chapitre XI. p. 298.

Quelques pages plus loin, M. Caro fait, il est vrai, au sujet du christianisme la reserve que nous avons indique'e au chapitre precedent ; pour lui, le christianisme a bien donne au monde une the'orie du progres; mais la philosophic de 1'histoire qu'il propose depend trop d'un a priori surnaturel pour qu'elle puisse etre acceptee comme une explication scientifique des faits et des lois historiques.

La premiere forme sous laquelle 1'idee secularisee du progres apparait nettement a la raison de 1'homme, c'est le progres scientifique avec le chancelier Bacon. II faut dire cependant, pour etre tout a fait exact, que Roger Bacon, au xm e siecle, avait devance son homonyme en insistant sur la valeur de 1'expe'rience et en faisant pressentir toutes les decouvertes qu'on pouvait attendre de son secours (i).

Paracelse ecrivait : J'adresse ce livre a ceux qui pensent que les choses nouvelles valent mieux que les anciennes, uniquement a cause de cela, qu'elles sont plus nouvelles (2).

Rabelais faisait tenir a Gargantua, s'adressant a Pantagruel, le langage suivant : Tout le monde est plein de gens savans, de pre'cepteurs tres doctes, de

(i) Roger Bacon. Opus majus, cite par Javary. Histoire de I' Idee du progres, p. 2.2-2.3.

(z) Cite par Buchez. Introduction a la science de 1'histoire, livre I, ch. .5.

librairies tres amples, et m'est avis que ni au temps de Platon, ni de Ciceron, ni de Papinien, n'etait tel.le

commodite d'etude qu'on y voit maintenant

Je vois les brigands, les bourreaux, les avenluriers, les palefreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et precheurs de nos jours (i).

Joachim du Bellay remarquait que les arts et les sciences n'ont pas recu leur perfection tout d'un coup et d'une meme main ; mais par succession de longues annees, chacun y conferant quelque portion de son industrie , ils sont parvenus au point de leur excellence (2).

Enfin Francois Bacon, battant en breche le respect dont I'antiquite' etait entouree, ecrivait : Une des causes qui ont le plus fait obstacle aux progres que les hommes auraient pu faire dans les sciences, et qui les a, pour ainsi dire, cloues a la meme place, comme s'ils e'taient enchantes, c'est ce profond respect qu'ils ont, d'abord pour 1'antiquite, puis pour 1'autorite' de ces personnages qu'ils regardent comme de grands mai-tres en philosophic. Quant a 1'antiquite, Topinion qu'ils s'en forment , faute d'y avoir suffisamment pense, est tout a fait superficielle etn'est guere conforme au sens naturel du mot auquel ils 1'appliquent.

(1) Rabelais. Pantagruel, II, c. 8.

(2) J. Du Bellay. Defense et illustration de la langue franc aise.

C'est a la vieillesse du monde et a son age mur qu'il faut attacher ce notn d'antiquite*. Or la vieillesse du monde, c'est le temps meme ou nous vivons, et non celui ou vivaient les anciens, et qui e'tait sa jeunesse. Ala verite', le temps ou ils ont vecu est le plus ancien par rapport a nous ; mais par rapport au monde ce temps etait nouveau. Or, de meme que lorsqu'on a besoin de trouver dans quelque individu une grande connaissance des choses humaines et une certaine maturite de jugement, on cherchera plutot Tune et 1'autre dans un vieillard que dans un jeune homme, connaissant assez 1'avantage que donnent au premier la longue experience, le grand nombre et la diversite des choses qu'il a vues, ou'i dire ou pensees lui-meme : c'est ainsi, et par la meme raison, que si notre siecle, connaissant mieux ses forces, avait le courage de les eprouver et lavolonte de les'augmenter en les exercant, on aurait lieu d'en attendre deplus grandes choses que de Tantiquite, ou 1'on cherche des modeles; car le monde etant plus age, la masse des experiences et des observations s'est accrue a l'infmi. Et ce qu'il faut encore compter pour quelque chose, c'est que, par le moyen des navigations etdes voyages de long cours qui se sont si fort multiplied de notre temps, on a decouvert dans la nature et observe une infinite de choses qui peuvent repandre une lumiere nouvellesur la philosophic. De plus, ne serait-cepas une honte pour

le genre humain d'avoir decouvert de nos jours dans le monde mate'riel tant de contre'es, de terres et de mers et d'astres, et de souffrir en meme temps que les limites du monde intellectuel fussent resserre'es dansle cercle e'troit desdecouvertes de Pantiquite (i). Apres Bacon, Descartes et le Discours de la methode. Descartes signale 1'insuffisance des sciences de son temps et assure qu'il a rencontre un chemin qui lui semble te.l qu'en le suivant on doit arriver a des re'sultats infiniment superieurs.

Le principe d'autorite est de plus en plus ebranle : un acte public est significatif a cet e'gard : en 1624, sur la requete de PUniversite et de la Sorbonne, un arret du Parlement de'fendit, sous peine de mort, de tenir oud'enseigner aucune maxime contre les auteurs anciens et approuves, et de faire aucunes disputes que ceiles qui sont approuvees par les docteurs de la Faculte detheologie. Par lemme arret, on admonesta et on bannit differents particuliers qui avaient compose et public des theses contre la doctrine d'Aristote (2).

Voila comment on entendait le progres au xvn e siecle, et nous ne nous etonnons plus des lors qu'on regarde comme une idee nouvelle ce qui n'etait enrea-

(1) Bacon. Novum organum. I. Aphorisme 84.

(2) Javary. L^idee du progres. p. 28-29. Note.

lite que la reproduction d'une theorie ancienne, mais oublie'e.

Du reste, la decision du Parlement n'arrejta pas le mouvement philosophique auquel Bacon et Descartes avaient donne 1'e'lan.

Pascal, dans une comparaison ce'lebre, considere toute la suite des hommes comme un seul homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ; d'ou Ton voit avec combien d'injustice nous respectons 1'antiquite' dans sa philosophic ; car, comme la vieillesse est 1'tge le plus distant de 1'enfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas etre cherchee dans les temps proches de la naissance, mais dans ceux qui en sont le plus eloignes ? Ceux que nous appelons anciens etaient veritablement nouveaux en toutes choses et formaient 1'enfance des hommes proprement, et comme nous avons joint a leurs croyances I'expe'rience des siecles qui ont suivi, c'est en nous que Ton peut retrouver cette antiquite que nous reverons dans les autres (i).

Fontenelle reprend la pensee de Pascal en y ajoutant un trait d'esprit : Nous autres, modernes, nous sommes superieurs aux anciens, car, dtant months sur leurs epaules, nous voyons plus loin qu'eux (2).

(1) Pascal. Preface du traite du vide.

(2) Cite par Caro. Probl. de morale sociale, ch. XI, p. 3oy. Voir aussi Fontenelle, Essais de morale et de politique. Essai, LVII. De la vicissitude des choses.

G'est a cette epoque que se place la fameuse querelle des anciens. et des modernes, qui fut d'ailleurs mal engage'e et ne fit guere avancer la question. Le debat s'etait transporte dans une region vague, inconsistante, celle des lettres et des arts, ou le progres, s'il existe, n'est pas de'montrable.

Mentionnons le Discours sur I' Histoire universelle, de Bossuet, qui, par la philosophic de 1'histoire qui s'en degage, se rattache etroitement aux idees chretiennes , mais en exagerant peut-etre leur saveur supranaturaliste.

Nous en arrivons au xvm e siecle, le siecle qu'on a regarde comme le grand initiateur en matiere de philosophic. Nous allons y rencontrer celui qu'on a appele le pere de la philosophie de Vhistoire, Vico. D'apres son grand ouvrage, la Science nouvelle, le monde des nations a etc fait par les hommes. L'histoire est done un produit de la nature humaine, et les phases de la pense'e humaine etant semblables partout, chez tous les individus et chez tous les peuples, ' les peuples ont dti tous passer par la jeunesse, 1'age mur et la vieillesse, et par les monies developpements du droit et des arts. II y a done une loi generale et providentielle qui preside a la marche de toutes les nations ; en d'autres termes, il y a une histoire ideale, qui est commune toutes. Cette histoire ideale , cette science de toutes les histoires, c'est la Science

nouvelle. Qui salt une histoire salt toutes les autres, car voici -les diverses phases par lesquelles passent toutes les nations. La cite commence par 1'aristocratie, qui se choisit quelquefois un roi, comme a Rome, et qui gouverne la foule des clients plebeiens ; ce temps est l'ge heroi'que. Les ple'beiens tendent a sortir de cette oppression et re'clament une part dans le gouvernement ; 1'aristocratie se voit forcee de partager sa puissance.

Lorsque cette lutte cesse, les hommes n'e'tant plus unis, d'un cdte' par le besoin de la defense, de 1'autre par la conquete d'un bien commun, s'abandonnent aux inspirations de leur ego'isme ; les moeurs se corrompent et la monarchic est acceptee comme un remede a une depravation qui produirait la dissolution de la societe. Voila le cercle dans lequel ont e'te enfermees toutes les nations de 1'antiquite et les nations modernes ; voila la loi de 1'histoire (i).

Avant Vico, du reste , Machiavel et Guichardin avaient esquisse une the'orie a peu pres semblable.

Apres Vico et dans la plus grande partie du xvm e siecle, au moins dans ses noms les plus populaires, il y a une eclipse presque complete de 1'idee du progres. Ni Montesquieu, ni Rousseau qui mettait 1'age d'or dans 1'e'tat de nature, ni Diderot qui , dans

(i) Voir de Perron. Theorie du progres, tome i, p. no et suiv,

V Encyclopedic, n'a fait aucune place au mot nouveau de perfectibilite, ni Voltaire, aucun d'eux n'a eu le pressentiment du grand r61e que cette idee allait remplir sur le scene du monde.

Mais alors, a la fin de ce xvm e siecle, nous trouvons des pages admirables dans lesquelles I'ide'e du progres est etablie dans sa comprehension tout entiere, ce sont les deux discours que Turgot prononca, en 1749, comme prieur de la Sorbonne. Le premier est consacre' a demontrer la superiorite sociale du monde chretien sur le monde antique : si la doctrine de la perfectibilite est vraie, il est utile de 1'expe'rimenter sur cette periode de temps que le dix-huitieme siecle traitait si le'gerement de barbaric, ou le christianisme s'est etabli et, apres une longue lutte, a domine'. Or, Turgot n'a pas de peine a demontrer que, si la culture de Tantiquite' grecque et romaine est plus brillante dans les surfaces de la socie'te officielle, en revanche le christianisme s'est pre'occupe le premier d'etendre 1'instruction au peuple, cette partie completement oubliee et negligee dans le monde antique ; le premier il a etabli un corps regulier d'instituteurs populaires, il a cree' 1'egalite des hommes, des peuples et des races devant Dieu ; il a fait de 1'amour pour les autres hommes le plus grand des devoirs ; il a transforme a la longue la vie civile, les lois et les institutions qui

la regissent dans le sens du bien public, qui autrefois etait borne a un petit nombre d'hommes.

Dans son second discours, qui a pour sujet les progi~es successifs de I' esprit humain , Turgot presente dans une vaste synthese 1'histoire du genre humain, expliquant les changements principaux et durables, montrant, par 1'observation des peuplades actuelles encore retenues dans les degre's infe'rieurs de Pe'tat social, que les hommes ont du d'abord etre chasseurs, puis pasteurs, enfin agriculteurs, tracant en quelques traits les causes qui ont de'termine 1'elevation graduelle de chacun de ces groupes. La loi du progres est ainsi etablie comme le principe organique de 1'histoire : tout ce qui tire les hommes de leur etat, tout ce qui met sous leurs yeux des scenes variees etend leurs ide'es, les eclaircit, les anime, et, a la longue, les conduit au bon et au vrai, ou ils sont entraines par leur pente naturelle. L'univers, ainsi envisage en grand, dans tout Penchamement, dans toute 1'e'tendue de ses progres. est le spectacle le plus glorieux a la sagesse qui y preside (i).

JL'idee du progres est done definitivement acceptee. On lui a donne droit de cite parmi les theories desormais acquises et dont la verite, fortement appuyee

(i) Voir Garo : Problemes de morale sociale, chap, xi, pag, 3io et suivantes.

sur des faits d' experience, sera de moins en moins contestee. Rappelons, pour arriver a la fin du xviii e siecle, YEsquisse d'nn tableau historique de I' esprit liumain, de Condorcet, et le mouvement socialiste, issu de la Revolution, soit les theories radicales qui revent la transformation violente du monde, soit le socialisme industriel et pacifique des Saint-Simon et des Fourrier ; 1'idee du progres fait le fonds de tous ces systemes, mais non sans subir de profondes alterations ou servir de prdtexte a des illusions etranges (i).

Arretons-nous sur le seuil du xix e siecle, dans lequel 1'idee du progres va se transformer et se perdre dans une ide'e plus large et plus generale, 1'idee de 1'evolution, et revenons en arriere pour examiner de pres les elements qui ont concouru a sa formation.

Bacon, Rabelais, Descartes, professant a 1'egard du passe le dedain que Ton sait, et attendant de 1'avenir des decouvertes infiniment superieures, ont mis ainsi en lumiere 1'idee du progres intellectuel. Or, Aristot'e avait deja fait remarquer que 1'innovation profite a toutes les sciences, a la medecine, a la gymnastique et

(i) En Allemagne, Lessing (Education du genre hnmairi) et Herder (Idees sur la philosophic de I'histoire de I'humanite) ; en Angleterre^ Priesley (Discours sur I'histoire) et Gibbon (Histoire de la decadence de I'empire romain. Observations generales , tome 7 de Pedition Guizot) tracent aussi le tableau de 1'avenir du genre humain et de'crivent la loi qui regit son developpement.

generalement a tous les arts ou s'exercent les facultes humaines. Les homines doivent chercher, non ce qui est antique, mais ce qui est bon. Nos premiers peres ressemblaient probablement au vulgaire et aux ignorants de nos jours. Cice'ron declare que si la plus noble ambition de 1'homme est d'accroitre 1'he'ritage de rhomme, si toutes nos pensees et toutes nos veilles ont pour but de rendre cette vie plus sure et plus brillante, si c'est la 1'inspiration, le voeu, le cri de la nature, il nous faut suivre cette route que les plus grands hommes nous ont tracee. Seneque predit que les siecles a venir reservent bien des conquetes a nos descendants, et que nous, qui nous croyons initie's, nous ne somm.es qi/au seuil du temple.

L'idee du progres intellectuel n'etait done pas nouvelle quand les philosophies des xvi e et xvii e siecles parurent la decouvrir. La celebre comparaison de Pascal, qui considere 1'humanite comme un seul homme s'instruisant sans cesse, avait deja ete' proposee par S* Augustin qui lui-meme 1'avait trouvee dans S* Paul (i)

Les idees de Machiavel et de Vico sur les diverses phases par lesquelles passent toutes les nations ne sont pas davantage des idees nouvelles. Giceron

(i) Galates. IV, 1-4; I Corinthiens XIII, g-i2.

avait de'j considere 1'histoire des societes comme une serie de changements inevitables : de 1'anarchie sort le pouvoir des grands ou une oligarchic factieuse, ou la royaute, ou tres souvent meme un dtat populaire ; celui-ci, son tour, donne naissance a quelques-uns de ceux que j'ai deja nomme's ; et c'est ainsi que les societes semblent tourner dans un cercle fatal de changements et de vicissitudes. Polybe, apres avoir decrit le changement de 1'aristocratie en oligarchic et montre que lorsque les passions de la masse sont dechamees, il faut revenir a un nouveau maitre, ajoute : Telles sont les revolutions des Etats, tel est 1'ordre suivant lequel la nature change la forme des republiques (i).

Si de Vico nous passons Turgot, ce n'est plus dans le paganisme qu'il faut aller chercher 1'inspiration des theories propose'es, mais dans le christianisme. La doctrine des deux discours de 1749 y plonge par ses racines les plus profondes. Turgot cherche dans la philosophic chretienne, non seulement 1'idee du progres, mais encore le moyen de . realiser cette idee, d'accomplir ce progres.

Que conclure de ces remarques ? C'est que 1'ide'e du progres est plus ancienne qu'il ne semble au premier abord. Deux facteurs ont exerce'une influence

(i) Voir ci-dessus, Premiere partie, chapitre z er .

considerable sur sa diffusion depuis la Renaissance, le paganisme et le christianisme. Pour ,le progres intellectuel, les anciens avaient deja dit ce que les modernes n'ont fait que repeter , Bacon et Descartes ont simplement reedite les theories d'Aristote et de Seneque. Pour le progres moral, Turgot ne s'est inspire' que de 1'Evangile. Pour les uns et les autres, cette influence a ete plus ou moins comprise et voulue : on en a eu plus ou moins conscience. Mais il semble difficile de contester sa realite'.

Malgre son supranaturalistne 1'idee chretienne du progres n'a done pas ete frappee d'impuissance. On n'a pas davantage demontre sa faussete : ce que le xvnr 2 siecle a produit de meilleur, de 1'aveu de tous, en fait de theorie du progres, se rattache directement au christianisme. L'idee chretienne est bien 1'idee authentique du progres. La conclusion de notre precedente partie reste entiere.

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