CHAPITRE PREMIER QU'EST-CE QU'UNE PASSION
Quoique l'étude des passions soit aussi ancienne que les plus anciennes spéculations de la philosophie, je ne crains pas de la reprendre ici, mais sous une forme spéciale, restreinte, en des limites qui seront fixées avec précision. Cette étude me parait justifiée par deux raisons principales.
La première c'est que, bien que les passions ne puissent pas, toutes, et dans leur intégralité, être qualifiées de maladies, quelquefois elles s'en rapprochent tellement que la diflférence entre les deux cas est presque insaisissable et qu'un rapprochement s'établit forcément.
La deuxième raison, c'est que ce terme est tombé en désuétude — sans motifs valables, à mon avis — et qu'il
RiBOT. — Passions.
2 ESSAI sua LES PASSIONS
est pour ainsi dire sans emploi dans la psychologie contemporaine. Je me suis livré à de minutieuses recherches sur ce point. J'ai consulté une vingtaine de traités, écrits dans diverses langues, jouissant à des titres divers de la faveur du public et j'ai constaté que c'est à peine si deux ou trois consacrent quelques courtes pages aux passions. Le lecteur me dispensera de lui présenter une énumération de noms qui serait oiseuse. Chez beaucoup d'auteurs le mot « passion » ne se rencontre pas même une seule fois (Bain, W. James, etc.). D'autres l'inscrivent en passant, mais pour le confondre avec les termes « émotions » ou sentiments en général et ils soutiennent qu'on peut dire indistinctement émotions ou passions. D'autres se contentent de remarquer, avec raison d'ailleurs, que c'est une expression vague et élastique; ils ne semblent pas supposer qu'elle puisse être précisée. Il n'y a que de très rares exceptions à cet abandon universel*.
Tandis qu'au xvn® siècle (Descartes, Spinoza) et nii'^me plus tard, on donnait à l'expression « passions de l'àme » un sens si large qu'il équivalait à l'expression actuelle d'états affectifs, embrassant ainsi la vie des sentiments presque entière, ce mol s'est trouvé de nos jours rayé de la psychologie ou ne subsistant qu'à titre de locution
1. Par exemple Hôffding, Psychologie, VI, E. 5. Il déclare • eiiiployer le mol passion dans un sens plus étroit que ne le fait l'usage ordinaire qui n'établit pas une distinction nette entre l'émotion et la passion ». Au congrès de Rome (avril 1905) le D' Renda (de Campobasso) n aussi soutenu, en même lemps que nous, la thèse de la dislinction et même de l'opposition tranchée entre l'émotion et la passion.
populaire. Cet ostracisme, autant que j'ai pu le vérifier, est d'origine et d'importation anglaise. Le livre de Bain : Emotions and Will, et l'ouvrage célèbre de Darwin sur Y Expression des émotions me paraissent avoir eu, à cer égard, une influence décisive*.
Cette identification de l'émotion et de la passion qui sont deux modes distincts de la vie aff'ective — ou plutôt la confiscation d'un mode au profit exclusif de l'autre qui devient le terme général — me paraît malencontreuse et propre à embrouiller une nomenclature déjà très trouble. On ne peut contester qu'il y a un grand inconvénient à désigner par le même mot « émotion » d'une part des états affectifs, grands et petits, violents et modérés, éphémères et tenaces, simples et complexes ; d'autre part des phénomènes spéciaux ayant leurs caractères spécifiques, tels que la peur, la colère, le chagrin, etc. C'est aussi peu raisonnable que si, dans une classification scientifique, on appliquait le même terme au genre et à ses espèces.
1. Sur ce point, le passage qui suit me paraît instructif. Il est de James Sully, The Human Mind, tome II, p. 56 : « La nomenclature des sentiments {feelings) n'est point fixée d'une manière satisfaisante. Le mot « émotion » seul commence à être généralement adopté pour désigner le groupe supérieur des sentiments. Les termes affection gI passion ont aussi chez les anciens écrirains un emploi qui correspond à ce que nous appelons maintenant passion. Il semble cependant préférable d'employer émotion comme terme générique et de réserver afTeclion et passion pour certaines modifications. Ainsi, il est préférable de restreindre la passion aux manifestations les plus violentes du sentiment (amour et haine passionnés) que nous mettons communément en opposition avec pensée ou raison. • — Nous verrons plus loin que la violence n'est pas propre à toutes les passions et que leur caractère spécifique, s'il y en a, est ailleurs.
La tendance actuelle à refuser aux passions un chapitre à part dans les traités de psychologie a été un recul. Dès la fin du XVIII' siècle, Kant dans un passage souvent cité établissait entre la passion et l'émotion une distinction nette, précise, positive : Anthropologie (liv. III, § 73). « L'émotion, dit-il, agit comme une eau qui rompt sa digue, la passion comme un torrent qui creuse de plus en plus profondément son lit. L'émotion est comme une ivresse qu'on cuve; la passion comme une maladie qui résulte d'une constitution viciée ou d'un poison absorbé, etc. » La position de Kant, actuellement abandonnée, doit être reprise, mais avec les méthodes et les ressources de la psychologie contemporaine et en rejetant cette thèse excessive qui regarde toutes les passions comme des maladies.
Le but de ce travail est donc de réagir contre le courant.
Pour la clarté de mon exposition, je répartis les manifestations de la vie sentimentale en trois groupes : les états affectifs proprement dits, les émotions, les pas sions. Je ne prétends pas que cette division soit à l'abri des critiques; mais je demande qu'on l'accepte provisoirement pour sa valeur didactique.
1° Il y a des états affectifs qui expriment les appétits, besoins, tendances, inhérents à notre organisation psychophysique. Ils constituent le cours régulier et ordinaire de la vie qui, chez la moyenne des hommes, n'est faite
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ni d'émotions ni de passions, mais d'états d'une intensité faible ou modérée. Assurément cette qualification est vague, mais je n'en trouve pas d'autres.
Pour préciser : les états agréables ou pénibles liés à la satisfaction de nos besoins nutritifs ou autres, à l'exercice de nos organes sensoriels, aux rapports avec nos semblables; aux perceptions ou représentations de valeur esthétique, scientifique que le hasard nous offre en passant, aux aspirations religieuses, etc. : tout cela forme le contenu régulier et ordinaire de notre vie affective quotidienne. Ces multiples états — omission faite par hypothèse de toute émotion et de toute passion — comment les nommer? Le terme le plus général paraît le plus convenable : Sentiments ou états affectifs. Sans doute, comme il n'existe pas de sentiments in abstracto, ces milliers d'états qui surgissent momentanément dans notre conscience ont chacun leurs modalités propres, leur composition particulière, qui varient suivant l'objet du sentiment, suivant la nature du sujet qui sent, suivant le lieu et le moment. Ainsi la sympathie ou l'antipathie prend divers noms suivant qu'elle s'adresse aux parents, aux enfants, aux amis, aux compatriotes, aux étrangers, etc. ; suivant qu'elle est habituelle ou accidentelle, faible ou vive. — Les sentiments communs les plus fréquemment répétés ont un nom dans les idiomes un peu civilisés; mais par delà il y a ceux qui restent innommés, parce qu'ils sont rares, insaisissables, strictement individuels. Nos langues, faites surtout pour des
besoins intellecluels et des échanges d'idées, sont insuffisantes pour l'expression complète de ce qui est senti. On en pourrait donner des exemples : ainsi, on a soutenu avec raison que chez les mystiques, l'érotisme du langage n'est quelquefois qu'une apparence due à l'impossibilité de traduire dans la langue commune des sentiments spéciaux*. On s'exprime par analogie et elle prèle aux contre-sens.
2° L'émotion a pour caractère de commencer par un choc, une rupture d'équilibre. C'est la réaclion soudaine, brusque, de nos instincts égoïstes (peur, colère, joie) ou altruistes (pitié, tendresse, etc.) faite surtout de mouvements ou d'arrêts de mouvements : piiénomène synthétique, confus parce qu'il jaillit du fond inconscient de notre organisation et n'est accompagné que d'un faible degré d'intelligence. La connaissance consciente n'apparaît qu'à mesure que le trouble émotionnel faiblit. Telles sont la colère, le rapfus amoureux, la poussée orgueilleuse. L'émotion se définit par deux caractères principaux : l'intensité, la brièveté. Je n'entre pas dans une analyse détaillée qui serait inutile pour notre sujet, d'autant plus qu'elle a été très bien faite par plusieurs psychologues contemporains* et que nous avons traité ce sujet ailleurs.
3" La passion a d'autres caractères. Provisoirement, il suffit de dire qu'elle s'oppoae à l'émotion par la tyrannie
1. Brenicrde Montmorand, Les Étals mystiques, Hcv. ;)//(/., juillet 1905.
2. Voire» particulier Paiillian, rhénomèncs a/fectifs, p. 89 et suiv.
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OU la prédominance d'un état intellectuel (idée ou image) ; par sa stabilité et sa durée relatives. En un mot et sauf quelques réserves qui seront faites plus tard, la passion esf une émotion prolongée et intellectualisée, ayant subi, de ce double fait, une métamorphose nécessaire. Plus nous avancerons dans notre étude, mieux nous verrons que l'émotion et la passion, malgré un fond commun, sont non seulement différentes mais contraires.
L'émotion est un état primaire et brut, la passion est de formation secondaire et plus complexe. L'émotion est l'œuvre de la nature, le résultat immédiat de notre organisation; la passion est en partie naturelle, en partie artificielle, étant l'œuvre de la pensée, de la réflexion appliquée à nos instincts et à nos tendances. L'émotion s'oppose à la passion, comme en pathologie, l'état aigu et l'état chronique. On peut même prolonger la comparaison : la passion comme la maladie chronique a des poussées imprévues qui la ramènent à la forme aiguë, c'est-à-dire au fracas de l'émotion; une passion à longue durée est toujours traversée par des accès d'émotion.
Remarquons qu'il ne s'agit pas ici d'une pure discussion de mots, mais d'un essai nécessaire de séparation. Plus il est difficile d'établir des divisions nettes dans le monde fuyant et incessamment transformé des sentiments, plus il est désirable de mettre au moins en relief quelques manifestations de la vie affective qui semblent posséder des caractères propres, spécifiques et de les poser à part. Dans la psychologie de l'intelligence, on
ne confond pas la perception, l'image, le concept, quoique la perception soit quelquefois noyée dans son escorte d'images et quoique l'image confine quelquefois au concept. Dans la psychologie des sentiments, faisons de même : j'espère montrer que les passions, dans leurs formes typiques, ont des caractères fixes et que, dans une étude complète de la vie aflective, elles ont droit à un chapitre spécial.
En entrant dans notre sujet, il est nécessaire de le circonscrire rigoureusement. Le but de ce travail n'est pas une étude descriptive des passions, mais un essai de psychologie générale que nous réduirons aux questions suivantes : Comment les passions naissent, comment elles se constituent; comment elles finissent.
La naissance des passions résulte de causes internes et de causes externes.
I. Quelques mots suffiront sur les causes externes qui sont les moins importantes et les plus connues.
1° Il y a d'abord les conditions du milieu extérieur et les circonstances fortuites qui favorisent l'éclosion ou l'expansion d'une tendance en germe, à l'état latent — en termes moins mystérieux et plus précis — qui est trop peu agissante pour être notée. L'influence des î.'iuses externes est inversement proportionnelle à la
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puissance de la prédisposition, cause interne. Celle-ci est-elle grande, il suffît d'un hasard, d'un accident fugitif; est-elle faible, il faut la répétition des influences extérieures. C'est l'équivalent de ce qui arrive pour les vocations intellectuelles (peintres, musiciens, mathématiciens, mécaniciens, etc.) : la tendance latente, comme la vocation latente, sollicitée du dehors fait irruption et fraie sa voie.
2° L'imitation. C'est la source d'un grand nombre de passions, qui durent ce qu'elles peuvent : les unes s'éteignent peu à peu, les autres s'enracinent pour toujours. La distinction, due à Tarde, entre l'imitationcoutume qui est stable et l'imitation-mode qui est éphémère s'applique très bien au cas présent. Si le mot ne prêtait à l'équivoque, on pourrait dire qu'il y a les passions innées, fortes et durables, et les passions acquises, faibles et de courte durée ^ Les grandes passions doivent peu à l'imitation et restent au fond identiques dans tous les temps et tous les lieux. Quant aux autres, il y aurait à faire d'après l'histoire de curieuses remarques sur leurs variations selon la mode de l'époque. Ainsi en amour. Il me semble aussi que la passion de l'argent a pris de nos jours la forme de l'ostentation et de la prodigalité plutôt que de l'avarice, quoique la tendance qui en est la source reste la même.
1. Toutes les passions étant de formation secondaire, sont nécessairement acquises; mais j'appelle innées celles qui sont issues directement et fpontancment d'une tendance prédominante chez un individu
3" La suggestion est, sans doute, une forme de l'imitation, mais elle en diffère partiellement. Dans l'imitation, l'initiative de la répétition vient de l'imitateur; dans la suggestion, l'initiative vient surtout de la cause extérieure quelle qu'elle soit, qui agit sur le suggestionné. Cette cause extérieure peut être indifféremment un homme ou une chose, moins encore, une lecture. Rappelons son influence sur la genèse des passions amoureuse, esthétique, militaire, etc. Elle agit même sur les enfants *.
En tout cas, la suggestion mérite une mention spéciale, car elle est la source d'où naissent les passions co/Zecr/ues, suscitées par les questions religieuses, politiques, sociales ou môme simplement par quelque affaire retentissante. Ces passions exigent, en sus de l'imitation, cet élément de fermentation qui est propre à la psychologie des foules et sans lequel il n'y a pas de contagion mentale.
II. Les causes internes sont les seules vraies et au fond il n'y en a qu'une : la constitution physiologique de l'individu, son tempérament et son caractère. Puisque c'est ici l'origime réelle des passions, la source d'où elles jaillissent, il convient d'insister.
Considéré comme être affectif, l'homme est «n faisceau de besoins, tendances, désirs et aversions, liés à sa
1. « On voit des enfants de douze, treize, quatorze ans, après avoir lu un livre de voyage qui les a entlioiisiasmcs, quitter leurs parents el se mettre en route pour le pays de leur rêve. Ce fait a «Hé signalé par les journaux; je l'ai constate moi-même dans mes fonctions judiciaires. • Proal, Le crime et le suicide passionnels, p. 313 (F. Aican).
vie organique ou conscienle, dont l'ensemble forme une portion importante de son individualité totale. On peut admettre comme très probable, sinon certain, que chez un homme normal toutes ces tendances existent, c'est-àdire qu'elles peuvent se manifester dans des conditions appropriées. Prenons un paysan grossier, inculte et borné. Besoins nutritifs (manger et boire), appétit sexuel, instinct offensif et défensif de la conservation; quelques tendances familiales et sociales; une curiosité puérile et sans portée (qui est une forme du sentiment intellectuel), un ensemble de croyances superstitieuses, un vague besoin esthétique qui se satisfait par des contes, de grossières images ou des chansons : tel est à peu près tout son bagage afîeclif qui va de pair avec un bagage intellectuel équivalent. Si humble que soit cet échantillon de l'humanité, il possède une vie affective complète. Parmi toutes ces tendances, s'il n'y en a aucune qui soit en saillie, si toutes sont au môme niveau de médiocrité, il réalise le type amorphe et il lui manque ce caractère affectif que nous cherchons et qui est la passion. Mais si une tendance quelconque — à l'amour, au jeu, à boire, etc. — se fait jour, entre en relief, nous avons les premiers éléments, la forme embryonnaire d'une passion.
Ce type amorphe n'est pas imaginaire. S'il ne s'en rencontre pas au sens absolu, certains hommes s'en rapprochent beaucoup, même avec un niveau intellectuel supérieur à celui de notre paysan.
Quoique l'on ne puisse contester que de telles gens
existent, il faut pourtant reconnaître que la majorité des hommes sort de cette teinte neutre.
L'organisme physique est un agencement de tissus, d'organes et de fonctions qui théoriquement constituent une harmonie parfaite; mais le plus souvent, le cœur, les poumons, l'estomac, les viscères intestinaux, le cerveau, les nerfs, les muscles n'ont pas la même énergie vitale; ils diffèrent les uns des autres en vigueur ou en faiblesse, et c'est sur des différences de cette nature que repose pour une part la doctrine des tempéraments. De même pour l'organisme mental : il y a ordinairement une ou plusieurs tendances qui prévalent et impriment à l'individu une marque affective, bien nette pour ceux qui l'observent ou le connaissent. C'est ce qu'on exprime dans la vie ordinaire par des expressions telles que : disposition à la joie ou à la tristesse, à l'expansion ou à la concentration, à la bienveillance ou à la haine, à la timidité ou à l'audace, à l'amour ou à la froideur, à la générosité ou à l'avarice, etc. Ces termes caractérisent l'individu dans sa vie affective, comme ceux d'énergique, faible, lent, pressé, paresseux.... le font pour sa vie active. Cette prédisposition, innée ou acquise très tôt par l'imitation, exprimant tout l'individu ou la plus grande partie de lui-même, est appelée par quelques psychologues anglais mood, et par les Allemands, Stimmung\ que je traduis par modalité affective. Toutefois, cette disposition générale est très différente de la passion qui est un état spécialisé ; ce n'est que le terrain où elle germe.
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Pour préciser la question posée plus haut : comment se forme une passion? il me paraît utile de réduire les passionnés à deux types : l'homme d'une seule passion; l'homme de plusieurs passions simultanées ou successives. Cette division est un peu schématique, puisqu'elle néglige les cas intermédiaires, mais elle me paraît mettre quelque jour dans ce sujet complexe.
L'homme d'une seule passion est l'équivalent de ce que quelques auteurs, traitant du caractère, appellent un unifié; mais chez lui l'unité est faite par hypertrophie, non par harmonie. Ce type, le plus rare, est en général celui des grands passionnés. A l'ordinaire, la tendance s'affirme de bonne heure et si énergiquement que tout le monde ou du moins les clairvoyants peuvent dire dans quel sens ce prédestiné s'orientera. La passion est ici dans toute sa simplicité et elle justifie la définition bien connue : exagération d'une tendance. Pour ne pas simplifier à l'excès, remarquons que tendance unique signifie dominant les autres de si haut qu'elle les réduit presque au néant : par exemple l'amour de la puissance chez Napoléon.
Les hommes de plusieurs passions, simultanées ou successives, sont plus complexes et se rencontrent plus fréquemment. Leur marque propre est une sensibilité extrême qui vibre à tout événement, mais qui peut engendrer des états tout autres qu'une passion. La langue courante et même les psychologues les nomment un peu au hasard des sentimentaux, des émotifs, des impulsifs,
des passionnés, comme si ces expressions étaient synonymes. Il n'en est rien et les faits permettent d'établir des différences nettes :
1° Les sentimentaux vivent dans le domaine de la rêverie ou n'en sortent guère. Ils ne sont pas et ne peuvent être des passionnés, parce qu'ils manquent de but fixe et d'énergie pour agir. Leurs aspirations sont pauvres en éléments moteurs. Les vrais passionnés ne sont pas des rêveurs*.
2" On confond communément les émotifs-impulsifs avec les passionnés, quoique leurs marques propres soient différentes et même contraires. L'impulsion, qui est quelquefois une explosion, traduit l'hyperesthésie des centres sensitifs, la tension excessive des centres moteurs et la faiblesse des centres inhibiteurs. L'instabilité des tendances, sans profondeur, variables, errantes, sans but fixe, s'oppose à la constitution d'un état durable, par conséquent d'une passion. Tels sont les déséquilibrés de tout crenre qu'on rencontre un peu partout ; tels sont beaucoup d'hommes connus dans les beaux-arts et la littérature que l'on qualifie à tort de passionnés : Alficri, Byron, Berlioz, E. Poë. Les documents biographiques les révèlent plutôt comme des sensitifs instables qui se dépensent en impulsions. Cependant il faut admettre des formes de transitions. Même sur ce terrain mouvant, des
1. Dans sa classification des caracli^res, Malapcrt a très bien établi ces (lifTércnces : Lrs éléments du caractère, etc., Paris, F. Mcm, Iso:. p. 22G et suiv.
passions peuvent naître, durer et coexister avec les troubles impulsifs : Mirabeau m'en paraît un exemple. On a soutenu aussi qu'Alfieri eut une passion, la haine, qui dura toute sa vie en changeant d'objet.
3° Ces éliminations faites, restent les passionnés dont les caractères spécifiques seront étudiés ci-après en détail et qu'on peut résumer comme il suit : « Ce qui fait la passion, ce n'est pas seulement l'ardeur, la force des tendances ; c'est surtout la prépondérance de la stabilité d'une certaine tendance exaltée à l'exclusion et au détriment des autres. La passion, c'est une inclination qui s'exagère, surtout qui s'installe à demeure, se fait centre de tout, se subordonne les autres inclinations et les entraîne à sa suite. La passion est, comme on l'a dit, dans le domaine de la sensibilité ce que l'idée fixe est dans le domaine de l'intelligence » (Malapert, ouv. cité, p. 229).
11 y a pourtant un point obscur dans la genèse des passions : comment sur ce fond affectif, vigoureux et d'apparence homogène, qui est leur terrain d'élection, telle passion surgit-elle plutôt qu'une autre?
On peut, dans beaucoup de cas, surtout pour les passions faibles, accorder une grande part aux causes extérieures énumérées précédemment, au milieu, à l'éducation, au hasard. Mais cette explication est inacceptable pour les grandes passions qui semblent naître par génération spontanée. Je ne vois qu'une réponse par analogie, dans le rapprochement avec cette disposition que la pathologie
physique nomme une diathèse. Quoique plusieurs auteurs soutiennent qu'en réalité, il n'y en a qu'une seule qui consiste dans l'oxydation insuffisante des déchets de la nutrition et dans l'accumulation des produits de cette combustion incomplète, cependant en pratique on admet des modalités : arthritique, scrofuleuse, cancéreuse, nerveuse, etc. Une passion qui absorbe toute la vie ne peut provenir que d'une disposition congénitale analogue; c'est pourquoi nous avons dit plus haut qu'elle est innée et indéracinable. Physiologiquement, une cause extérieure, insignifiante, qui est sans influence sur l'homme sain, agit sur le diathésique dans le sens de sa diathèse. Psychologiquement, un événement futile qui serait sans prise sur un caractère froid et réfléchi, agit sur un prédisposé dans le sens de la moindre résistance. Il éveille la tendance latente qui fait éruption sous ce léger choc et comme spontanément, de même que dans notre vie intellectuelle, un souvenir ou une idée surgissent sans cause saisissable. L'événement si faible qu'il soit agit comme principe de détermination ; mais au lieu de produire l'état diffus qui est le propre du sentimental ou les explosions nuilliples et variables qui sont la marque de l'émolif-impulsif, il oriente, chez le passionné, la vie affective dans une direction unique où elle coule endiguée par l'effet d'un drainage énergique qui dessèche tout le reste.
Pour achever cette revue des causes ou conditions de naissance des passions, nous ajouterons (juelques mots
sur les influences inconscientes qui appartiennent, de droit, au groupe des causes internes. Gomme pendant ces dernières années, on a fait du terme inconscient « la grande panacée pour toutes les difficultés psychologiques et philosophiques » et qu'il est souvent d'un emploi équivoque, je déclare n'en faire usage que pour désigner un fait connu de tous, sans m'inquiéter de sa nature dernière, si elle est psychologique ou physiologique*.
Dans ces influences inconscientes, on peut distinguer deux formes principales, en négligeant les intermédiaires.
La première forme est plutôt subconsciente. Citons comme exemples certains états affectifs qu'on a appelé des émotions organiques et qui me paraissent des phénomènes identiques à ceux de l'instinct. Baldwin en a étudié quelques-unes, notamment la timidité organique (difl'érenciation de la peur) chez le très jeune enfant. « Ces émotions, dit-il, se produisent d'abord sans que nous ayons le temps de voir qu'elles se rapportent à notre moi. Elles paraissent en relation uniquement avec l'organisme physique et si étroitement liées à la structure du
1. La seule position qui convienne sur ce point à la psychologie pure a été très bien indiquée récemment : « Le terme inconscient a deux emplois propres : l'un est négatif : c'est un concept limite par rapport à toutes les formes de la conscience; tout ce qui n'est pas conscient est inconscient. L'autre est positif et est pratiquement synonyme de physiologique. H affirme simplemeat certaines activités nerveuses qui n'ont pas de contre-partie dans la conscience. Ce n'est plus une énigme, mais un terme plus ou moins convenable pour désigner ces actions nerveuses marginales qui évidemment modifient nos réactions, sans toutefois produire un changement mental appréciable ». Angell, Psychology. p. -395, New York, Holk, 1904.
RinoT. — Passiong. 2
corps par l'hérédité, qu'elles servent à nous protéger da mal ou à nous assurer des bénéfices, sans le secours de la réfiexion ». Celle-ci vient plus tard et inaugure une seconde phase où l'émotion n'est plus seulement organique. Ou peut classer sous le même titre les sympathies et antipathies brusques, sans motifs conscients, les affinités électives, la tendance spontanée et toute naturelle chez les uns à commander, chez les autres à obéir. — En somme, ce groupe est composé d'instincts, au sens précis de la psychologie animale : et ils sont nombreux chez l'homme. On l'oublie trop souvent, parce qu'ils sont éclipsés par le développement de facultés supérieures, plus complexes et adaptées à des fins multiples.
La deuxième forme est purement inconsciente. Qu'on prenne ce mot comme synonyme de physiologique ou de minimum de conscience, il importe peu : c'est une question d'origine première, de philosophie, non de psychologie. Ces causes sont de la catégorie des actions lentes. On ne peut nier que les événements quotidiens laissent en nous des impressions fugitives, éphémères, qui ne restent pas dans la conscience et cependant subsistent au-dessous d'elle, excitant à quelque degré des désirs et aversions trop faibles pour se manifester au dehors, mais qui s'organisent par la répétition. Ce sont des petits faits d'expérience gravés dans notre mémoire organique où ils semblent ensevelis pour toujours, comme tant d'autres souvenirs que le hasard ressuscite à notre grand étonnement — des impressions éparses de choses vues ou
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entendues. Ces résidus, similaires ou non, mais qui tous se rapportent aune personne ou à un même objet, agissent dans des conditions favorables ; les dispositions deviennent des actes : c'est le soubassement profondément enseveli, ignoré, sur lequel la passion naissante trouve un solide point d'appui. On ne niera pas l'influence des sensations internes pour disposer à la passion de la table, à celle du vin ou de l'amour; ni du contact perpétuel de l'argent (chez un banquier, un commerçant) pour disposer au jeu ou au vol.
Ces actions lentes et souterraines sont d'une égale importance pour la naissance et l'extinction des passions. Les romanciers ont souvent décrit ce changement qui se révèle en nous, après une absence. En face des hommes ou des choses, on se sent autre; il s'est produit une conversion à notre insu : le beau d'autrefois parait laid, le désirable, repoussant. Parfois ce qui nous touchait au fond du cœur n'est plus qu'une vision ou une représentation, sèche, froide, indifférente, d'où toute sensibilité affective s'est retirée. Nous reviendrons sur ce point dans un chapitre suivant.
Cependant, à tout prendre, ces influences subconscientes ou inconscientes n'ajoutent rien de nouveau au chapitre des causes internes de la genèse des passions. Réductibles aux instincts ou aux sensations internes dont le rôle est capital, ou à la cérébration inconsciente, elles ne sont qu'une portion — la plus obscure et la plus profonde — du caractère individuel.
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Prenons maintenant la passion toute constituée pour essayer d'en déterminer la nature propre et les caractères spécifiques. Je rappelle en passant que toute passion comprend trois groupes de faits : des états moteurs (désirs, aversions), des états intellectuels (sensations, images, idées), des états affectifs, agréables, pénibles ou mixtes, simples ou complexes. Ceci est universellement admis ; mais comme ces caractères sont communs à toutes les manifestations de la vie des sentiments, nous devons chercher ailleurs ce qui appartient à la passion et rien qu'à elle.
Ses caractères me paraissent réductibles à trois, qui sont, dans l'ordre d'importance : Vidée fixe, la durée, Y intensité.
1° Le premier caractère, essentiel, fondamental, c'est l'existence d'une idée fixe ou au moins prédominante, toujours agissante, qui remplit le même rôle chez les passionnés que la conception idéale de l'artiste, de l'inventeur quel qu'il soit, de l'homme consciencieux dans sa vie morale.
Les idées fixes et les obessions ont été beaucoup étudiées par les pathologistes contemporains. Je n'extrais do lours nombreux travaux que les résultats utiles pour noire sujet, renvoyant pour le reste aux ouvrages spéciaux.
qu'est-ce qu'une passion? 21
On ne peut pas identifier, disent-ils, l'idée fixe normale avec l'idée obsédante.
La première est voulue, parfois cherchée, en tout cas acceptée, et elle ne détruit pas l'unité du moi. Elle ne s'impose pas fatalement à la conscience ; l'individu en connaît la valeur, sait où elle le conduit et adaple sa conduite à ses exigences.
La seconde est parasite, automatique, irrésistible. Elle s'accompagne , en outre , de symptômes physiques (angoisse, troubles moteurs et vaso-moteurs, etc.), et le moi de l'obsédé, confisqué par l'idée fixe, est sans lutte possible contre l'entraînement.
Malgré ce parallèle, il faut avouer que le critérium de distinction entre les deux est bien vague. Ainsi, on est obligé d'avouer qu'une conception artistique, scientifique, mécanique, s'impose quelquefois à l'esprit avec une ténacité telle que l'homme devient sa proie et n'est plus maître de la diriger, de la guider, de la reprendre. En réalité, du point de vue strictement psychologique, intérieur, on est incapable de découvrir une différence positive entre le cas normal et le cas morbide, parce que dans les deux le mécanisme mental est au fond le même. Le critérium doit être cherché ailleurs. Pour cela, il faut sortir du monde subjectif et procéder objectivement; il faut juger l'idée fixe non en elle-même mais dans ses effets. Appliqué aux passions, ce critérium constate une série continue qui part de l'idée simplement dominante pour aboutir à l'idée délirante, nettement pathologique.
Une autre question qui a suscité aussi de vives discussions, c'est la nature de l'idée fixe ou ol)sédante. C'est un état complexe : il est fait d'éléments intellectuels et d'éléments affectifs-moteurs. De ces deux facteurs, lequel est essentiel et prépondérant?
La théorie intellectualiste répond : le facteur primaire est ridée, qui est indépendante de toute influence affective. S'il existe des troubles du sentiment, ils sont toujours accessoires, secondaires; ils résultent de la coercition exercée par l'idée fixe et de la réaction de l'individu contre elle; c'est la thèse de Westphal, Meynert, Buccola, Tamburini, Morselli, Hack-Tuke, Magnan, etc., sous divers noms et diverses formes.
La théorie émotionnelle répond : L'idée fixe ou obsédante est le résultat logique d'une disposition affective, normale ou morbide qui est toujours le fait primitif, la cause dont l'idée fixe est l'effet. L'origine est dans la vie des sentiments et dans les troubles physiques qui l'accompagnent, tel que l'angoisse. Cette thèse paraît, actuellement, celle du plus grand nombre (Pitres et Régis, Féré, Séglas, Freud, P. Janet, etc.).
Quelque opinion que l'on adopte, il est clair que dans la passion, l'idée fixe ne vaut et n'agit que par les états affectifs et moteurs concomitants et que ceux-ci forment la plus grosse part du phénomène total. Toutefois, la question d'origine n'est que reculée sans ôtre résolue : est-ce l'élément inlellecluel qui suscite et maintient l'élat nfl'eclif-moleur? est-ce le contraire? Celle seconde hypo-
thèse me paraît plus vraisemblable et plus fréquemment vérifiée; mais j'avoue qu'il est impossible d'en donner la preuve. Il n'est pas douteux que, dans la vie, les deux cas se rencontrent ^
Cette idée fixe qui agit comme un but ou comme une fin, qui sollicite sans cesse, peut venir du dehors, sugg-érée par un événement extérieur, comme dans l'amour; ou du dedans, par la transformation d'une aspiration confuse en une conception claire, comme chez l'ambitieux. Toute passion est donc la spécialisation d'une tendance attractive ou répulsive qui se concrète en une idée et, de ce fait, atteint la pleine conscience d'elle-même. L'individu se trouve ainsi scindé en deux parts : sa passion et le reste. On sait combien le rapport de proportion est variable entre ces deux parts. Dans les esprits uaïfs et incultes, cette tyrannie de l'idée fixe se traduit par la foi en un ensorcellement, en actions magiques, etc.
En somme, l'idée fixe est le signe sinon la cause d'un surcroît d'énergie, mais avec dérivation dans un sens exclusif. Elle agit comme pouvoir moteur ou inhibiteur. Ce surcroît d'énergie, cette dérivation, effet des causes extérieures et surtout de cette disposition intérieure que nous avons assimilées à une diathèse, est localisée. On
1. Consulter pour plus de détails sur ces questions : Pitres et Régis, Séméiologie des obsessions et des idées fixes: Séglas, Leçons cliniques sur les maladies mentales; P. Janet, 0/>sessions et Pstjcltast/iénie, t. I, p. 448 et suiv., et la bibliographie abondante indiquée par ces divers auteurs. Arnaud, dans Ballet, Traité de pathologie mentale, après longue critique des deux théories, met l'origine des obsessions et des idées Gxes dans « une lésion de la volonté ».
ne peut douter que la quantité de l'influx nerveux (quelque opinion qu'on ait sur sa nature) varie d'un individu à un autre. On ne peut douter non plus qu'à un moment donné, chez un individu quelconque, la quantité disponible peut être distribuée d'une manière variable. L'influx nerveux ne se dépense pas de la même manière chez le mathématicien qui spécule et chez l'homme qui satisfait une passion physique; une forme de dépense empêche l'autre, le capital actuel ne pouvant être employé à la fois à deux fins. L'état psychophysiologique qu'on nomme passion ne se perpétue qu'au détriment des fonctions normales; il se nourrit de leur appauvrissement.
2° Le deuxième caractère est la durée. Elle est indéterminable : une vie entière, des années, quelques mois. Si vague que ce critérium puisse paraître, il est toujours suffisant pour diff"érencier la passion de la simple émotion, qui est une manifestation passagère et instable. En comparaison, la passion même la plus courte est très longue. Toute passion est donc stable à des degrés divers, parce que la dérivation au profit d'une tendance prépondérante produit un état permanent qui s'oppose, au moins partiellement, à la loi de changement perpétuel qui est la vie normal de la conscience : tout ce qui est sans rapport avec cette tendance reste à l'état crépusculaire; notre personnalité y demeure étrangère, n'en prend pas possession.
Nous avons déjà fait cette remarque que les caractères instables ne sont pas aptes à subir de vraies passions et
que l'analyse psychologique doit rectifier sur ce point 1 opinion populaire qui confond les émotifs-impulsifs avec les passionnés. C'est pour cela que chez les enfants, en général, on ne découvre pas de passions, sauf une qui s'appuie sur les besoins nutritifs, très développés, très stables, très exigeants chez eux : la gourmandise. En dehors d'elles quelques cas sporadiques : amour et haine précoces, passion pour l'étude, les arts mécaniques; et ces cas sont exceptionnels, parce que la passion qui est une forme intellectualisée de la vie affective, suppose un degré d'intelligence que les enfants n'ont pu atteindre et exige pour vivre une certaine stabilité dont ils sont peu capables.
3° Le troisième caractère est l'intensité. Il n'est pas une marque spécifique toujours nette comme les deux autres et ne semble pas d'abord nécessairement inhérent à toute passion. Ceci requiert un éclaircissement. La dépense d'énergie est évidente dans les passions dynamiques, d'allure fougueuse et effrénée, où le désir s'affirme sans cesse sous forme d'actes et ne s'assouvit pas. Il n'eu est pas de même pour les passions statiques (haine, ambition froide, avarice); mais souvent l'intensité de l'effort n'est pas moindre. Il s'exerce sous la forme d'arrêt de mouvements; l'énergie reste à l'état de tension. Aussi beaucoup d'auteurs définissent la passion par la force, quoiqu'elle ne soit qu'un de ses éléments constitutifs ^
Ici un problème se pose analogue à celui des enfants :
1. Ainsi dans le récent bictionai-y édité par Baldwin, on trouve cemme délinilion : « Passio.n : a strong and unconlroiled emolion »;
Les peuplades sauvages, vivant en dehors de tout contact avec les civilisés, sont- elles capables de vérilablrs passions? Cette question peut surprendre, car on admet généralement que l'impétuosité irrésistible des désirs et aversions est leur marque prédominante : d'où l'on conclut au règne des passions. C'est toujours la confusion illésilime entre les impulsifs et les passionnés. Il serait paradoxal de soutenir que les sauvages ne ressentent par quelques passions simples et primitives comme la vengeance (forme aiguë de la haine), l'amour, la cupidité, l'attrait du jeu*. Cependant, quoique intenses, elles sont plutôt rares et de courte durée. Au fond, ce sont des étals mixtes, hybrides; des formes de transition entre l'émotion impulsive et la passion : les conditions intellectuelles manquent pour assurer la stabilité. A une disposition qui pourrait devenir une passion si elle pouvait devenir chronique, se substitue une série de poussées aif'uës, brusques et violentes. La passion reste enveloppée dans une gangue émotionnelle, incapable d'acquérir ses caractères propres. Inutile d'ajouter que ces
. flroiuj ami inconlrolled cmoUon, so strong as to exclude or overpower olhcr mental lendciicies ».
1. Voici un exemple emprunté à Lumholtz, dans ses explorations en Australie : • L'amour chez les Australiens peut aller jusqu'à la passion. Un noir civilisé avait enlevé la femme d'un autre noir. Comme elle aimait son ravisseur, elle ne se fit pas prier pour le suivre; mais les Blancs «lui voulaient la garder pour leur serviteur iiègrp qui dépérissait en von absence, la ramenèrent avec menace de tuer le ravisseur, s'il reparaissait. Pourtant l'amour l'emportu; l'homme revint & la charge et tenta une seconde fois d'enlever sa belle; il fut mis à mort par les Blancs •>. Voyaffe au pnr/s des C-annibalfs, p. 2"6. On rilrrait sans peine des cas analogues pour d'autres passions.
formes hybrides sont fréquentes chez les civilisés. Elles ont contribué pour une bonne part à empêcher ou à obscurcir la distinction nette entre les manifestations de l'impulsion et celles de la passion.
Ayant achevé notre énumération des caractères spécifiques, revenons à l'idée fixe, pour la suivre dans son travail. Elle constitue la passion par la coopération étroite de l'association et de la dissociation, de Timag-ination créatrice, des facultés logiques qui sont à ses ordres. Après ce qui a été dit, il est à peine besoin de répéter que ce travail est, au fond, l'œuvre de la tendance attractive ou répulsive, cause première de toute passion, qui maintient l'idée fixe. Celle-ci est le but conscient et la lumière; rien de plus. Elle agit comme état complexe — intellectuel et affectif — qu'on pourrait nommer aussi bien une émotion fixe.
I. L'association et la dissociation doivent être prises au sens complet, c'est-à-dire appliquées aux états intellectuels, aux sentiments, aux mouvements.
L'association systématique de la passion est si connue et a été tant de fois décrite que je me borne à la rappeler '. Toute idée dominante est un centre de prolifé-
1. Voir Bain : Emotions, ch. i, § 20. Pour l'étude générale des seatimenls dans leurs rapports avec l'association, nous renvoyons à notre Psychologie des sentiments, partie V, ch. xn (F. Alcan).
ration d'imagres, appropriées à sa nature. Sa puissance d'attraction s'exerce non seulement sur les états de conscience en rapport immédiat avec la passion, mais par extension ou transfert elle se prolonge bien au delà, absorbant en elle les personnes et les choses par voie indirecte. On a remarqué que les sentiments à forme déprimante, comme la tristesse et l'émotion tendre, produisent un ralentissement du processus associatif et une augmentation du temps nécessaire pour qu'il se produise; c'est le type de la rêverie sentimentale. Cette affirmation est-elle applicable aux passions statiques^ les autres par leur nature étant hors de cause? C'est une hypothèse peu vraisemblable, puisque foute passion exige une augmentation d'énergie virtuelle et actuelle. A la rigueur, on peut admettre que les associations qui les constituent se font en des limites plus restreintes et seulement par des rapports directs avec l'idée maîtresse : aussi leurs constructions imaginatives sont plutôt réfléchies qu'exubérantes.
Le travail de dissociation, quoique évident, a été moins remarqué. Toute passion contient une vertu éliminalrice. Son apparition est celle d'un principe d'arrôt, d'isolement impérieux d'un état de conscience entre tous les autres, de désagrégation des séries anciennes. Elle a besoin de ruines pour bâtir; comme un être vivant, elle ne puise dans son milieu que ce qui peut la nourrir. La passion non seulement exclut du champ de la conscience tout ce qui lui est étranger, mais elle élimine de son objet,
aimé, haï, convoité, tout ce qui contredit cette affirmalion implicite qui est au fond d'elle-même : mon but est le suprême désirable.
Finalement, autour de l'idée maîtresse, centre d'attracion et de répulsion, par ce double procédé, associatif et éliminatoire, se construit un édifice solide, afîermi contre les assauts, qui souvent ne croule qu'avec l'individu.
IL Ce stade préliminaire suffit peut-être à des passions très simples et aux gens d'imagination pauvre ; mais c'est une erreur de supposer que l'association et la dissociation, à elles seules, expliquent le mécanisme intellectuel des passions. Elles préparent la voie à une autre fonction de l'esprit qui est l'imagination.
On a beaucoup écrit sur son influence, surtout les moralistes. Tous les imaginatifs, dit-on, sont passionnés : mais cette affirmation, outre qu'elle est vague, a le défaut de disposer à croire que l'imagination est toujours la cause, et la passion l'effet; or la thèse inverse paraît, pour la plupart des cas, beaucoup plus vraisemblable, comme on le montrera plus loin. En tout cas, la question est complexe, et il est nécessaire de la diviser pour la traiter avec précision.
Le mot « Imagination » a plusieurs sens, et déjà par lui-même prêle à l'équivoque. Il y a d'abord la forme inférieure — reproductrice — simple répétition des expériences passées. Spontané ou provoqué, ce processus mental ne dépasse pas le niveau de l'association, n'inlro-
(luit pas un élément nouveau. Toutefois, sous ses formes vives, les représentations ayant la netteté et le relief de la perception, se rapprochant même de l'hallucination, sont-elles indifférentes à la genèse des passions ? Non, mais sous la condition de la présence et de l'efficacité d'un élément affectif qui sera mentionné ci-après. A tout prendre, sous cette forme non organisée, l'imagination, même intense, paraît plutôt en rapport avec le tempérament émotif-impulsif. Je crois qu'on pourrait en donner des preuves théoriques et de fait; mais cette digression sortirait de mon sujet.
L'imagination créatrice ou constructive — organisation d'images — est un élément nouveau et un ferment introduit dans la vie des sentiments. Faite d'éléuienls divers qui convergent vers une même fin comme la passion, elle est un principe d'unité, non de dispersion et chez le passionné, elle se met au service de l'idée dominatrice.
Imagination créatrice est un terme général qui se résout en des espèces assez nombreuses n'ayant entre elles qu'un point commun, l'invention. Il est inutile de les énumérer ' ; nous pouvons les réduire à deux types principaux :
L'imagination à libre essor qui prévaut dans la littérature, les beaux-arts, et dans la vie ordinaire sous la forme romanes(|uc.
L'imagination qui est soumise à un déterminisme plus
I. Pour l'élude dclaillée, nous renvoyons à noire Essai sur l'inuigination créatrice, 3* partie.
qu'est-ce qu'une passion ? . 31
ou moins strict, qui pour réussir exige l'intervention incessante de la réflexion, du raisonnement, du calcul : comme dans les sciences, les arts mécaniques, le commerce, la politique, l'art militaire.
Au premier abord, on serait tenté de croire que l'imagination des passionnés est toute entière afTérente à la forme libre. Il n'en est rien. Les passions dynamiques sont pour la plupart apparentées au premier type; les passions statiques au second. Le rapport varie selon la nature des phénomènes et est imposé par elle. 11 y a, en outre, des formes mixtes qui participent de l'un et de l'autre. Chez les passionnés doués d'une intelligence puissante, les deux types coexistent. Ainsi Taine montre que Napoléon « avait au plus haut degré l'imagination constructive », non pas seulement celle d'un grand général et d'un ambitieux; mais il « rêvait de faire de Paris le centre de l'Europe, résidence du Pape, avec quatre millions d'habitants ; les rois subordonnés y ayant leurs palais, etc. » Rappelons aussi sa passion pour les poésies attribuées à Ossian.
Entre le développement de la passion et celui de l'imagination, il y a une influence réciproque. Gela est évident; mais on peut poser la question : lequel est la cause, lequel est l'efîet? Est-ce l'éclosion passionnelle qui éveille l'imagination? est-ce le travail Imaginatif qui suscite la passion. La réponse varie selon les cas. Il serait oiseux d'insister et de recommencer à ce propos une discussion qui répéterait celle sur l'idée fixe. Ce qui est
plus important, c'est de déterminer le caractère propre à l'imagination des vrais, des grands passionnés. On ne me paraît pas l'avoir signalé. 11 consiste en ceci, que leur imagination est surtout affective.
Je ne veux pas, même en passant, disserter sur la question de la mémoire afîective que j 'ai étudiée longuement {Psychologie des sentiments, I. ch. xi), ni répondre aux objections de ceux qui la nient, probablement parce qu'ils ne l'ont pas. Je tiens pour établi qu'elle existe chez beaucoup d'hommes, sinon chez tous. Ce mode d'imagination affective est nécessaire aux passionnés (comme aussi aux émotifs-impulsifs). Les images d'origine objective — visuelles, auditives, tactiles, motrices, — représentations internes du monde externe, ne sont pas, en eux, de simples états intellectuels; mais elles sont accompagnées d'un état affectif éprouvé dans le passé, ressuscité dans le présent, qui est Vêlement principal de leur état d'àme total; les images sensorielles ne sont que leur condition, leur support et leur véhicule dans la conscience'. Pour l'amant qui entend intérieurement la voix de sa maîtresse ouïe poète le son des cloches qui ont charmé son enfance, le sentiment ravivé est presque tout, la représentation intérieure n'est presque rien. L'avare du type classique qui en imagination voit et palpe son or et ses billets serrés dans son coffre-fort, n'a
1. Je ferai remarquer incidemment que les images olfactives cl gustatives que beaucoup de gens sont capables d'évoquer à volonté, sont en connexion étroite avec les passions nées de besoins nutrilifs el sexuels.
pas seulement des représentations visuelles et tactiles , mais en même temps des souvenirs affectifs : sans eux nulle passion. C'est avec des imag-es de cette espèce que sont construites les passions réelles. Que l'on compare une même passion, telle que l'amour, chez un homme dénué d'imagination, ou d'imagination moyenne, ou de grande imagination surtout intellectuelle, faite d'images sensorielles (V. Hugo), ou d'imagination surtout sentimentale, riche en images affectives (J.-J. Rousseau) : sans commentaire, la forme propre à l'imagination du vrai passionné apparaîtra nettement.
Parmi les matériaux que la passion emploie pour construire son idéal, le modifier, le renouveler, il faut d >nc mettre la mémoire affective au premier rang. La passion, en raison de sa durée, vit non seulement dans le présent, comme l'émotion; mais dans le passé et l'avenir ; elle se nourrit de reviviscences, de souvenirs qui ne peuvent être des représentations sèches, tout intellectuelles, comme celle de l'ingénieur qui construit un pont, ou de l'employé de chemin de fer qui combine un horaire des trains. Ces états de conscience doivent être affectifs, remémorés comme tels ou anticipés comme tels, avec les déformations et métamorphoses que subit fatalement toute image, et l'image affective plus qu'une autre. Assurément, le souvenir affectif ainsi ravivé n'a pas dans la conscience une existence indépendante et isolée ; il est toujours accollé à quelque état intellectuel qui l'a accompagné antérieurement. Par la nature des choses, il ne peut
Ri BOT. — Passions.
en être autrement et les adversaires de la mémoire ou de l'imagination propres des sentiments ont paru tirer une objection contre elles de ce fait. Ils demandent l'impossible, le contradictoire. La vie affective pure, sans aucun état intellectuel qui la fixe, est si vague et si exceptionnelle, qu'elle ne compte guère pour l'imagination reproductrice. Mais ne se rencontre-t-il pas des cas oii une sensation, une image si fugitive que sa durée est de quelques millièmes de seconde, évoque brusquement en nous des sentiments de notre passé, si copieux, si débordants que l'état intellectuel est submergé et englouti? Le coefficient affectif a atteint sa valeur extrême.
Nécessairement, l'imagination exerce une influence sur le développement de la passion. Chez les imaginatifs, même modestes, il se construit un idéal d'amour, de lucre, de puissance, de vengeance et le reste, que l'individu s'efîorce à poursuivre et à réaliser, avec des variations incessantes sur ce thème. Mais si l'on a compris l'importance du coefficient affectif, on voit la différence fondamentale qui doit se produire entre la passion-sentimeut et la passion intellectuelle, celle du cœur et celle de la tète, la profonde et la superficielle, la vraie et la fausse.
Chez les intellectuels, le travail de l'imagination fait illusion, donne l'apparence de solidité à une passion sans attaches, qui n'est souvent qu'un fantôme ou un exercice de dilettantisme.
Chez ceux en qui l'élément affectif des représentations est le «rincipal, rinin;j:ination crée ou entretient des
passions vraies qui possèdent tout l'individu et ne se prêtent pas à ses caprices.
Finalement, on arrive à cette conclusion un peu paradoxale ; c'est que l'imagination créatrice — au sens ordinaire — c'est-à-dire la faculté de construire un monde irréel avec des imag-es sensorielles, est plus apte à engendrer des passions factices que des passions réelles et que, sous cette forme, son influence sur la vie passionnelle est plus faible qu'on ne le croit.
Au contraire, avec l'effacement relatif des images sensorielles et le renforcement de leur coefficient affectif, l'imagination est au fond même de la passion ; elle est moins une influence qu'une participation essentielle, et comme les états de conscience complexes agissent en raison de leur complexité, l'énergie de la tendance — fond de toute passion — s'augmente de ce que la construction imaginaire y ajoute.
m. Avec les opérations logiques, nous montons d'un degré. Ici, une antithèse se pose : la passion ne raisonne pas, c'est l'opinion générale; la passion raisonne, c'est l'opinion de quelques psychologues. Les deux thèses ne sont pas inconciliables. Pour la comprendre, il faut pénétrer dans la complexité de l'état passionnel et montrer qu'il contient : d'une part, une fonction logique intrinsèque, intérieure, inhérente à toute passion, partout et toujours, et relevant de la logique des sentiments; d'autre part, des opérations logiques extrinsèques, surajoutées,
qui relèvent de la logique rationnelle et se produisent sous deux formes : le raisonnement de construction et le raisonnement de justification. Nous avons donc trois opéralions de l'esprit à examiner.
1° Tout état de passion, pour se constituer, se maintenir et s'accroître a besoin d'éléments. Ils lui sont fournis, comme nous l'avons vu, par l'association aidée de la dissociation. Toutefois cela n'est pas une explication; car cette attraction (ou répulsion) exercée par la tendance prépondérante et l'idée fixe en qui elle s'incarne, n'est guère qu'une métaphore qui exprime seulement la portion claire et saisissable du mécanisme, sans montrer le ressort qui meurt et qui est dans le fond même de la personne. C'est là qu'il faut chercher l'origine de la structure logique qui, à un degré quelconque, forme la charpente intellectuelle d'une passion.
Lorsqu'une tendance a dépassé le niveau de l'instinct pur pour atteindre la pleine conscience de son but (et elle n'est une passion qu'à ce prix), il se crée dans l'individu une attitude exclusive, unilatérale, en vertu de laquelle tous ses jugements ne donnent une valeur aux personnes et aux choses qu'autant qu'elles convergent vers ce but et le favorisent; tout ce qui est étranger ou antagoniste est jugé une non-valeur. L'opération logique qui est au fond de toute passion, qu'elle se forme ou se maintienne, est donc le jugement de valeur. J'ai insisté ailleurs {Logique des sentiments, p. 32 et suiv.)sur la nature de ces jugements qu'on peut nommer aussi des jugements
QU'EST-CE qu'une PASSION? 37
affectifs. A l'encontre du jugement ou concept purement rationne], il contient deux éléments : l'un intellectuel, l'autre émotionnel, dont le rapport varie en degré et en importance suivant les cas. Il est clair que chez l'homme passionné l'élément émotionnel est prépondérant et il tire sa valeur et sa non-valeur de son accord ou de son désaccord avec le but de la passion.
Ce jugement affectif s'exerce sur les perceptions propres à susciter ou augmenter l'amour, la haine, l'ambition, etc., — sur les images sensorielles propres à causer le même effet — sur ces états de conscience que j'ai proposé d'appeler des « abstraits émotionnels », images qui se réduisent à quelques qualités ou attributs des choses tenant lieu de la totalité et qui sont choisis ou éliminés pour des raisons diverses, mais toujours d'origine affective, en d'autres termes, parce qu'il nous plaisent ou nous déplaisent. L'action de ce jugement de valeur est donc de renforcer l'élément affectif dans les états de conscience évoqués par les circonstances et d'entraîner dans un même courant ceux qui sont aptes au but indiqué par l'idée fixe. Ce jugement de valeur est la seule opération logique, très simple, très élémentaire qui existe dans toutes les passions.
Peut-on aller plus loin et admettre un véritable raisonnement, une opération médiate plus ou moins longue, achevée par une conclusion ; supposer qu'en suite de jugements de valeur, positifs et négatifs, on conclut qu'une personne doit être aimée, haïe, un but poursuivi, aban-
donné? Gela semble se produire dans le stade préliminaire à la constitution de certaines passions, dans la période de làlonnements et d'indécision, mais quand l'éclosion est rapide ou que la passion est formée — c'est-à-dire dans la majorité des cas — cette hypothèse est bien hasardée : La conclusion paraît plutôt un résultat de la réflexion appliquée à la passion toute faite qu'un élément contribuant à la former : parce que dans la logique des sentiments, qui procède au rebours de la logique rationnelle, la conclusion (la fin) est donnée d'avance; elle détermine la valeur des jugements au lieu d'être déterminée par eux.
Pourtant on peut produire, comme l'a fait G. Dumas', des cas de vrais raisonnements.. [Je parle uniquement de ceux qui sont inhérents à la passion elle-même, intrinsèques; plus loin, ou s'occupera des autres.] Je ne suis pas ?ùr que deux cas cités par lui nécessitent le syllogisme qu'il suppose : un Français s'éprend d'une jeune Anglaise parce qu'elle parle le français comme font les enfants ; une femme devient amoureuse peu à peu d'un ami de son père, parce qu'il le lui rappelle vivement. Selon moi. un simple transfert de sentiment par ressemblance suffi! à expliquer les deux passions. Mais l'auteur produit des faits plus probants : une femme jalouse d'une Espagnole rencontre son mari fumant un cigare espagnol et le maUraile incontinent dans la rue. Ici le raisonnement
1. L'association des idées dans les passions, Revue philosoiiJu'jur, 1891, tome I, p. 4f3 et suivantes.
est évident ; il y a une conclusion : c'est un cadeau de cette femme qu'elle croit sa rivale. A Tordinaire, ces formes de raisonnement, inductives ou déductives, propres à la passion, sont incorrectes, sans valeur probante, classées depuis long-temps parmi les sophismes*. Mais, dans la psychologie des sentiments, il faut se méfier de l'illusion intellectualiste qui consiste à sop^wser de la raison en tout et partout. Assurément, il est possible, avec un peu de dextérité, de ramener le mécanisme d'une passion à une série de déductions, d'inductions et même de le transformer en syllogismes. Ceci répond à un besoin subjectif de la comprendre, et on ne s'aperçoit pas que l'affubler de ce travestissement rationnel, c'est l'altérer, la dénaturer. Il faut, autant qu'on le peut, étudier la passion objectivement, telle qu'elle est, c'est-à-dire étrangère à la raison par nature, rationnelle par accident.
Passons de la logique intérieure, la seule nécessaire et dont la passion ne peut pas se dispenser, à la logique extérieure, qui n'est qu'un appareil de perfectionnement.
2° Le raisonnement constructifnesl évidemment qu'un auxiliaire. Il est propre à la faculté créatrice, non à la passion elle-même ; il est un raisonnement Imaginatif, non un raisonnement passionnel. Remarquons en paissant qu'il ne convient pas de parler de raisonnement en général ; car l'opération logique diffère suivant la nature
1. J'ai étudié dans La Logique des sentiments, ch. m, section I, le raisonnement passionnel comme forme particulière de cette logique, en montrant par des analyses qu'il est l'interprétation rapide d'indices saisis par intuition, sans aucun souci de la preuve.
des passions : elle ne peut pas être la même chez l'amoureux et chez l'avare, chez un fanatique et chez un joueur. Ce qu'il y a de commun à toutes les passions, dès qu'elles ont dépassé l'animalité, c'est une construction imaginaire, ample ou bornée, riche ou pauvre, stable ou mobile, selon la nature des esprits. Cette construction, née d'un désir ou d'une répulsion et qui les entretient à son tour, exige à divers degrés un soutien logique.
Pour simplifier, il me paraît conforme à l'expérience de répartir les passionnés en deux grandes classes : les violents, les réfléchis ou calculateurs.
Prenons comme exemple du premier type l'amoureux fou, la jalousie féroce, le joueur effréné, le Corse ou le Napolitain altéré de vengeance, le fanatisme religeux ou politique. Par leurs caractères, ces états rapprochent de l'instinct dont ils ne ditïèrent que par une complexité plus grande et la claire conscience du but. Ils sont des impulsions plutôt que des passions — ou mieux des moments impulsifs, crises fréquentes d'un état passionné permanent. L'élément logique, par la nature des choses, tient une place exiguë et ne peut être que d'un emploi intermittent.
Reste l'autre groupe : l'amoureux qui combine les procédés propres à favoriser sa passion, la haine qui ourdit sourdement sa trame, l'ambitieux qui dresse son plan et comme un général habile le modifie au gré des circonstances. Ici le raisonnement rationnel entre en scène pour jouer quelquefois un rôle très important. iMais qu'on
qu'est-ce qu'une passion? 41
y prenne garde, le raisonnement est extérieur à la passion ; il est à ses ordres, au service du désir qui en est élément essentiel ; il est un facteur auxiliaire, non intégrant, de l'état passionnel. C'est une superstructure.
3° Bien plus extérieur encore est le raisonnement de justification qui, comme nous l'avons montré ailleurs, est une manifestation partielle de l'instinct de la conservation. Appliqué à une passion ou à une croyance quelle qu'elle soit, il est un effort de l'individu pour maintenir son état et le défendre contre tous les chocs. On peut le comparer à un ensemble de forts avancés que la passion dispose autour d'elle pour assurer sa sécurité. Au reste, il est tellement accessoire que l'homme passionné dédaigne souvent de s^en servir envers lui-même ou envers les autres.
En définitive, nous pensons que l'analyse précédente justifie l'assertion que la seule opération logique qui soit le proprium quid de la passion, c'est ce jugement de valeur, sans cesse répété, qui affirme ou nie, choisit ou élimine, selon la règle invariable de la logique des sentiments qui est gouvernée par le principe de finalité. Tout le reste est utile, mais surajouté. Sans doute, la part de la logique rationnelle reste encore assez belle dans beaucoup de cas. Comment s'en étonner, puisque, entre toutes formes énergiques de la vie affective, la passion est la plus intellectualisée? C'est à des éléments extra-sentimentaux qu'elle doit sa fermeté de contours, sa stabilité, sa durée; c'est par eux qu'elle dépasse les manifestations
éphémères de l'impulsion et de l'émotion. Mais pour elle, les procédés de la lo|?ique rationnelle n'en restent pas moins un moyen, un secours, un instrument dont elle use, sans qu'il fassent partie d'elle-même.
D'après cette analyse, la passion vue synlhéùquemenl est donc un solide faisceau de forces coopérantes : au centre, une tendance énergiquement poussée vers un but fixe ; entraînant dans son tourbillon des perceptions, des imag-es et des idées; ajoutant au réel le travail de l'imagination; enfin soutenue par une logique rationnelle et extra-rationnelle. Ainsi s'explique sa puissance irrésistible et l'anéantissement de la volonté qui en est la suite.
Beaucoup d'auteurs ont traité des rapports entre la passion et la volonté. Ils ont décrit la période de lutte entre la passion naissante et l'activité volontaire qui, à l'état normal, choisit, change, modifie suivant les circonstances et maintenant se heurte contre un obstacle inattendu. Puis, la fin de la lutte : la passion à l'état de systématisation complète, invincible, absorbant tout l'individu ; l'action par entraînement, non par consentement; la dis])arition totale du pouvoir volontaire. Inutile de revenir sur dos faits si connus et si souvent décrits. Mais il convient d'ajouter quelques remarques finales sur l'activité motrice et sur son rôle variable selon la nature des passions.
qu'est-ce qu'une passion ? 43
Quoique l'opinion vulgaire traduite par les langues ne paraisse voir dans les passions qu'un état de souffrance {pati), la subjugation de l'individu par une force extérieure à lui, vue sous un autre aspect, la passion est au contraire une des formes les plus manifestes de notre activité. Physiologiquement, elle modifie l'innervation centrifuge, efférente, par suite la circulation, le tonus vaso-moteur, la respiration, les sécrétions, bref toute la vie organique et en sus les mouvements. Gomme les passions ne sont pas immanentes mais en acte, les manifestations motrices en sont l'émanation directe et font partie intégrante d'elles. Mais l'activité motrice n'est pas identique dans toutes les passions — plus exactement chez tous les passionnés. On peut distinguer deux types : l'un d'impulsion, l'autre d'arrêt.
Le premier type est celui des passions dites dynamiques qui conservent, nous l'avons vu, une affinité de nature arec les instincts, impulsions et émotions. La passion semble s'élancer du fond de l'individu, elle passe tout entière dans ses instruments, s'en empare, les possède, s'y condense. Les mouvements acquièrent une soudaineté, une brutalité, une énergie qui souvent défient tout frein. L'homme déploie sans ménagement tout ce qu'il a de puissance; son être passe en entier dans son action : les plus faibles peuvent accomplir des prodiges. Ses caractères peuvent se résumer ainsi : l'élément moteur est le plus fort, l'élément intellectuel est le plus faible.
Le second type est celui des passions statiques, plutôt apparentées à la réflexion qui, de sa nature, est inhibitrice. Ce n'est plus la force seule, mais d'autres qualités de l'action : finesse, adresse, subtilité, union calculée de violence et de patience, d'emportement et de circonspection ; arrêt des mouvements, des gestes expressifs, des paroles. Ses caractères peuvent se résumer ainsi : l'élément intellectuel est le plus fort, l'élément moteur est le plus faible.
Je ne dis rien des formes intermédiaires, probablement plus fréquentes que les types purs. Je ne donne non plus aucun exemple concret, parce que la passion étant individuelle varie selon le tempéramment et le caractère. Ainsi, l'amour est par nature plutôt du premier type; mais quelquefois il prend la forme du second. L'ambition appartient en droit au second type, mais se rapproche souvent du premier. Mon seul but était de rappeler que dans toutes les passions, même les plus calmes en apparence, il y a toujours des éléments moteurs virtuels ou actuels et que, en ce point, la difl'érence entre les deux types est moins de fond que de forme.