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CHAPITRE II

(première partie)

Quoiqu'on ait publié plusieurs ouvrages sous le titre de Physiologie des passions, on peut affirmer que le sujet est presque intact, au sens où nous l'entendons, c'est-àdire strictement limité à ce groupe de manifestations affectives dont on a essayé de fixer les caractères dans le précédent chapitre. Remarquons en effet qu'une connaissance générale des conditions physiologique de la vie affective serait insuffisante. La théorie de Lange-James a été discutée à satiété : elle est rejetée totalement par les unes, acceptée partiellement par d'autres. Mais cette théorie, ou l'hypothèse intellectualiste des Herbartiens, ou toute autre moins connue, fût-elle considérée comme établie et admise universellement, ce ne serait qu'un premier pas vers notre question, puisque nous demandons à connaître non les conditions communes à toutes les

formes du sentiment, mais les conditions spécifiques et nécessaires de chaque passion, son substratum biologique. Une comparaison avec la physiologie des phénomènes intellectuels qui est beaucoup plus avancée, nous fera mieux comprendre le problème posé. L'anatomie et l'histologie de l'encéphale, des nerfs sensoriels et moteurs, 'sans être épuisées, sont fixées dans leurs grandes traits. De même pour l'activité fonctionnelle du cerveau et de ses annexes. Toutefois on ne se contente pas de cela. Ce n'est que la détermination générale des conditions matérielles de l'activité pensante; elle doit être complétée par la connaissance des conditions propres à chaque cas particulier : à la perception, à l'image, aux opérations supérieures de l'esprit. — On sait combien la physiologie .des sensations dans ses rapports avec la psychologie a été fouillée et continue de l'être avec persévérance pour chaque sens (pour la vision, l'audition, le toucher, etc.). — Sur elle s'appuie la physiologie des images, beaucoup moins déterminée, quoiqu'elle ait recours, comme auxiliaires, aux faits pathologiques tels que l'halhicinalion et les aphasies. — Si l'on s'élève au jugement, à l'associalion, au concept, au raisonnement, la détermination spéciale des conditions physiologiques devient de plus en plus vague et précaire, quoique l'étude des langiitîs et autres signes analytiques fournisse quelques points d'appui matériel. En résumé, on a cherché et qiielqTiefois trouvé les conditions propres à chaque forme spéciale de l'activité intellectuelle.

Pour la physiologie des sentiments, je ne vois rien de comparable à ces travaux de détail. En admettant que l'une des théories ci-dessus mentionnées, quelle qu'elle soit, suffise à l'explication générale des conditions de la vie affective dans ses formes ordinaires, moyennes, il resterait à la compléter et à la préciser par deux groupes spéciaux : les émotions, les passions. J'omets à dessein, pour simplifier, le groupe des émotifs-impulsifs, ou déséquilibrés, qui relève plutôt de la pathologie. A la vérité, les conditions physiologiques des principales émotions (peur, colère, joie, chagrin) ont été étudiés avec soin par Lange et d'autres à sa suite : ce qui constitue un grand progrès. Mais, je le répète, pour les passions, en tant que phénomènes spéciaux et distincts des émotions, on sait peu de chose sur les parties et fonctions de l'organisme qui coopèrent à l'existence de chacune d'elles, sauf pour l'amour. Les observations et expériences sur le mécanisme de l'expression, la physionomie, la mimique, sont les seules tentatives faites en ce sens : assez nombreuses du reste, elles ont l'inconvéuient d'être limitées au dehors et de pénétrer rarement dans la physiologie intérieure.

Les passions, surtout les plus intellectuelles, étant des édifices fort complexes, des groupements d'états souvent hétérogènes, leurs conditions anatomiques et physiologiques ne peuvent être simples. Il faudrait, à mon avis, distinguer au moins deux étages correspondant l'un aux éléments inférieurs, l'autre aux éléments supérieurs de

la passion; le premier aux influences inconscientes ou subconscientes, le second aux états de conscience clairs. J'éclaircis par quelques exemples.

Une sensation générale de malaise ou de soufl"rance partout répandue est due à une insuffisance de nutrition de l'organisme : telle est la base physiologique de la faim. Elle est accompagnée d'une sensation spéciale, localisée ordinairement dans l'épigastre et l'abdomen, quelquefois plus envahissante. Mais en fait la faim est l'expression d'un état du corps tout entier, elle est totius substantiœ : cette sensation interne est la résultante d'une multiplicité de sensations partielles, vagues, obscures, mal définies qui surgissent des diverses parties de l'organisme. Pour que ce besoin qui sous sa forme normale est l'appétit et sous sa forme morbide le délire famélique, devienne une passion, pour qu'il monte du premier au second étage, il doit susciter et organiser autour de l'idée dominante et stable, — le plaisir de manger affirmé comme souverain bien — un groupe d'états psychiques d'ailleurs fort restreint, puisqu'il se réduit à des sensations ou représentations visuelles, gustatives et olfactives. Cette psychologie si chétive qu'elle soit suppose nécessairement un ; physiologie correspondante, suffisamment connue dans son ensemble et même quant à sa localisation cérébrale.

On peut répéter ce qui précède pour la passion du buveur. Elle a aussi sa physiologie générale et sa physiologie spéciale. La soif exprime un étal de l'économie tout

entière produit par une déperdition des liquides nécessaires à la vie. C'est l'appel à une réparation urgente, Elle est aussi lotius siibstanliae, quoiqu'elle semble se localiser principalement dans la région buccale et pharyngienne. Sur ce besoin physique se greffe une passion dont la psychologie est encore plus pauvre et plus restreinte que la précédente, quoique l'idée maîtresse paraisse plus obsédante. Les conditions physiologiques de cette deuxième phase — passage du besoin subconscient au désir stable et répété avec pleine conscience — sont imparfaitement connues.

La passion de l'amour occupe une position privilégiée; car, d'une part, elle a les bases physiologiques des passions animales (nutritives), et, d'autre part, elle peut marcher quelquefois de pair avec les passions les plus intellectualisées, les plus hautes. Les processus de la fécondation étant une modalité de ceux de la nutrition ; le besoin sexuel est l'analogue du besoin nutritif; d'où quelques auteurs concluent que la physiologie qui correspond aux éléments inconscients ou subconscients de l'amour sexuel est la répétition des conditions générales précédemment décrites pour les passions nutritives. Ils soutiennent que, comme la faim et la soif, le besoin sexuel a sa source dans tout notre organisme, qu'il est lui aussi totius substantisG et que l'on peut dire sans métaphore « que nous aimons avec tout notre corps' ». La physio-

1. On trouvera un exposé complet de cette thèse dans le livre du D' Roux, L'Inatincl d'amow (190i). Proal, oiiv. cil. (p. 27 cl suiv.), a RiBOT. — Passions. 4

logie de ce premier stade a été amplement décrite dans les traités spéciaux : conduction dans la moelle épinière et l'encéphale sans filets nerveux spécialisés, localisation supposée dans la zone de sensibilité générale (circonvolution centrale rolandique, pied des trois frontales, lobule pariétal supérieur et inférieur). — Mais le propre du deuxième stade, c'est que la physiologie de l'amour peut suivre une marche ascendante, une évolution toujours grandissante en complexité. En bas, l'amoureux est à peine au-dessus de l'ivrogne ou du gourmand ; en haut, il peut atteindre un intellectualisme subtil et raffiné. Alors apparaissent ces multiples opérations énumérées plus haut (association, dissociation, jugements de valeurs, raisonnements et le reste) qui toutes supposent un équivalent physiologique et forment ensemble un groupement physiologique spécial; mais tout manque comme indications précises, dès qu'on dépasse cette affirmation générale.

Si de ces trois passions en connexion étroite avec la vie nutritive, organique, on passe aux autres qui s'en éloignent ou du moins ne sont pas aussi profondément enracinées en elle, le problème physiologique devient plus embarrassant et à peine éclairci.

On peut cependant mettre à part quelques passions qui, si différentes qu'elles soient dans leur allure et leur but,

IroMvc dans divers documents de procédure criminelle la même aflirmalion sous uoe Tonoe vulgaire • Je l'ai dans le sang; je J'ai dans la peau ».

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me paraissent sortir d'une tendance fondamentale : celle de l'individu à l'expansion, à l'affirmation de sa personnalité, qu'on peut résumer en la formule de Nietzsche, la volonté de puissance. Elle est au fond de toute passion qui aime le risque, l'aventure par plaisir — ■ sous une forme plus intellectuelle, dans la recherche ardente du pouvoir, de l'argent — dans quelques passions moins fréquentes qui seront mentionnées ci-après. La base physiologique de ce groupe passionnel est le besoin spontané d'activité, l'ardeur irrésistible à dépenser de l'énergie accumulée. Non satisfait, il s'exprime par un état d'inquiétude générale, d'excitation nerveuse que l'exercice seul peut calmer. Cette disposition que l'état d'apathie innée ou acquise par l'effet de la maladie, de la vieillesse, fait ressortir par contraste, a été décrite par les physiologistes ' sous divers noms. Elle agit tantôt sous une forme plutôt physique (passion de la chasse, des sports), tantôt sous une forme plus intellectuelle. A mon avis, c'est aussi de cette source que découlent tous les fanatismes, qui sont pourtant des manifestations passionnelles assez complexes. Beaunis fait une remarque analogue : « C'est ce besoin d'activité psychique, quand il est poussé très loin, qui fait les collectionneurs, les chercheurs, les inventeurs, les brasseurs d'affaires, les spéculateurs, les hommes à projets, les missionnaires ou les apôtres d'une religion ou d'une idée, écrivains, artistes, financiers,

1. Voir en particulier Beaunis, Les sensations internes, ch. ii (F. Alcan).

hommes politiques, dont la vie est une fièvre perpétuelle, et dont le cerveau est toujours en ébullition » [Ouv. cité, p. 20). Nous reviendrons dans la suite sur cette question.

Très différentes sont les passions statiques dont l'avarice est le type. (Notons aussi la haine concentrée qui n'aboutit pas à la vengeance, certains modes de jalousie, etc.) Quelle base organique peut-on lui assigner? Par son manque de sympathie, son égoïsme étroit, sa placidité, l'avarice est en opposition complète avec le précédent groupe et semble faite surtout d'actions inhibitoires. L'état de tension déterminé par l'idée fixe ressemble à un tétanos mental. Malgré son cercle restreint et sa pauvreté imaginative, l'avarice est une passion très intellectualiste et sa physiologie serait surtout celle des opérations intellectuelles. D'ailleurs, elle donne peu de prises à des recherches en ce sens. La seule issue possible serait peut-être de s'orienter vers l'étude du caractère et finalement du tempérament*.

En somme, si l'on met à part les éléments organiques

1. Les auteurs qui, pendant la première moitié du xix" siècle, ont cfCeuré la physiologie des passions, suivant la théorie et avec les ressources de leur époque, ont essayé de les rattacher à un organe particulier ou à ses fonctions. Ainsi Dcscurcl note dans la passion amoureuse des affections chroniques du cœur cl des poumons; dans l'ambition, des inflammations aiguës ou clironi<iiics des organes digestifs, des cancers de l'estomac et du foie; dans l'envie cl la jalousie des dilatations des vaisseaux sanguins, l'hyperlropliie du foio, une fièvre lente symplomatiquc, etc. Sans nous arrêter à celle objection possible : que la prétendue cause des passions pourrait en être l'etTel, on doil remarquer que ces explications portent la manjue de la doctrine soiidisle alors régnante. Aclucllcment, il est probable im'on inclinerait davantage vers des explications humorales.

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qui sont à la base de toutes les passions et auxquels la biologie s'est sérieusement appliquée, il reste les éléments intellectuels dont les conditions physiologiques sont très insuffisamment établies. D'une part, les plus généraux tels que l'association, la dissociation, les opérations logiques. D'autre part, l'idée fixe, maîtresse ou simplement dominante, qui est capitale dans la genèse et le maintien de la passion. Elle a donné lieu, nous l'avons dit, à de nombreuses études, mais presque exclusivement pathologiques. Or, il ne faut pas oublier que l'idée fixe, absorbante, se rencontre aussi chez l'inventeur, le chercheur, à un degré plus faible dans les préoccupations de la vie ordinaire, et que ces cas eux-mêmes sont difîérents de celui du passionné.

On peut donc dire avec Renda : « Il n'existe pas d'anatomo-physiologie des passions. Les observations faites jusqu'ici concernent aussi les processus émotifs avec qui on les confondait. Nous ne doutons pas que l'altération passionnelle de la personnalité s'appuie sur une série de phénomènes physiologiques et peut-être même anatomiques qui ont leurs caractères propres. Mais comme nous échappaient (pour le moment, on commence à en soupçonner quelques-uns) les caractères physiologiques des psychopathies qu'on appelait des maladies fonctionnelles, ainsi nous échappent ceuxdes passions dont la complexité psychique fait soupçonner une complexité correspondante d'altérations anatomiques et physiologiques' ».

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