‹ Essai sur les passionsChapitre 4 sur 70 · Le passioni, 1906, p · texte numérisé non relu

Le passioni, 1906, p

Voilà un long développement pour constater un desideratum. On l'excusera, si l'on veut bien remarquer qu'une connaissance solide des facteurs biologiques ne serait pas un faible appui pour comprendre la nature intime des passions. Ce qui explique peul-èire cette lacune c'est que, depuis que la psychologie physiologique s'est constituée, les passions ayant été totalement omises, oubliées comme manifestations spéciales, non fixées dans leurs caractères, le sujet ne pouvait guère attirer l'attention des physiologistes.

Maintenant, je voudrais essayer, non une classification — œuvre à peu près impossible, comme on le dira à la fin de ce chapitre — mais une généalogie des passions. Étant une formation secondaire ou même tertiaire, toute passion doit, en principe, pouvoir être ramenée à un état élémentaire, à une tendance dont, suivant la définition classique, elle n'est que l'exagération. La seule tentative raisonnable est donc : 1° de déterminer la source originelle de chacune d'elles; 2" de montrer par quels procédés les passions se forment, c'est-à-dire par agrégat d'éléments homogènes, par agrégat d'éléments hétérogènes, par agrégat d'éléments à la fois hétérogènes et contraires, ('es trois modes de combinaison se rencontrent.

Notre tâche serait très simplifiée, si nous pouvions prendre comme point de déj)art une classification bien

LA GÉNÉALOGIE DES PASSIONS o5

établie des tendances primitives (besoins, appétits, inclinations) chez l'homme. Nous avons vu que ces tendances ou instincts sont l'expression fonctionnelle de Torganisation physique et psychique : l'homme les possède parce qu'il est homme. On peut chercher leur origine (et on l'a fait) dans l'utilité vitale, l'adaptation, l'hérédité; mais il n'est pas indispensable pour le psychologue de soulever cette question, il se contente d'accepter les faits.

Jusqu'ici tout le monde s'accorde ; mais s'il s'agit de fixer avec précision ces tendances primitives, les uns se bornent à une simple énumération complète ou incomplète, comme W. James {Psychoiogy, II, p. 383 et suiv.), d'autres ont recours à des procédés plus rigoureux, comme Paulhan {Les caractères, p. 116 et suiv.). En définitive, aucune classification ne s'est imposée comme adéquate et irréductible. L'essentiel est de rappeler encore une fois que l'origine de la passion est dans un mouvement ou arrêt de mouvement. La tendance est la possibilité, qui devient une réalité, d'agir dans un sens et vers un but déterminé. Les sensations internes et externes qui la sollicitent à passer de la virtualité à l'acte ne sont que des causes occasionnelles ; le phénomène fondamental est et reste moteur, c'est-à-dire appétition, tension, attraction, répulsion.

Si l'on prend l'instinct dans son sens particulier, restreint, désignant des formes d'activité connues de tout le monde, qui atteignent leur plénitude dans certaines espèces animales, on ne peut nier qu'entre lui et les

passions fortes, il y a une ressemblance si frappante que l'observation vulgaire l'a constatée dans le langage : instinct amoureux, instinct du jeu, etc. Sans entamer une digression, qui serait très déplacée ici, sur la nature des instincts animaux, je ferai remarquer qu'en dehors des hypothèses théologiques, métaphysiques, transcendantes, on a cherché l'explication dans deux voies : la connaissance, le mouvement : F. Guvier et d'autres à sa suite admettaient que les animaux « ont dans leur sensorium des images ou sensations innées et constantes qui les déterminent à agir comme les sensations ordinaires déterminent à agir communément. C'est une sorte de rêve, de vision qui les poursuit toujours». Ce mécanisme est expliqué par la connaissance. — Plus tard, on a placé le caractère propre de l'instinct ailleurs : il est la réaction motrice, innée, à une excitation externe ou interne. Trois éléments concourent à le former : les sensations, perceptions ou images, qui sont la cause occasionnelle ; les mouvements liés à l'organisation; le rapport entre les réprésentations et les mouvements. Ce qui est inné c'est ce rapport, dépendant des conditions anatomiques et physiologiques. Ici le mécanisme est expliqué par des adaptations motrices'.

1. Svlon celle conception, l'instincl est un réflexe composé et supérieur. Elle a été exposée par divers auteurs, spécialement par Schneider dans son livre Uer Ifiierische W'illc, Y. p. 411, dont le passage suivant est extrait : • Les actes instinctifs ne résultent pas de représentations innées. Sans doute, il faut admettre des phénomènes de connaissance. Si l'animal ne sentait pas in faim ou ne percevait pas sa nourriture, aucun instinct ne s'éveillerait en lui. Mais ce qui est

Dans toute grande passion, il y un but clair et unique qui entraîne l'activité entière de l'individu avec une force irrésistible. Or, si l'abeille qui construit son alvéole avait — elle l'a peut-être — la conscience du but qu'elle poursuit et de l'impossibilité de s'y soustraire; son état se rapprocherait beaucoup de celui du passionné, sauf l'absence d'un concomitant affectif; dans les deux cas, un entraînement mécanique, inexorable comme celui d'un engrenage. La grande passion ressemble donc à un instinct; elle est un automatisme acquis et temporaire; tant qu'elle dure, elle réagit avec une constance inébranlable. Mais toutes nos tendances n'engendrent pas de grandes passions, elles n'en possèdent pas l'étoffe. Beaucoup ne produisent que des passionnettes; d'autres, peu nombreuses, sont totalement infécondes. Si on avait dressé une liste complète, on pourrait préciser, indiquer les exceptions : elles seraient rares, sauf parmi les tendances purement organiques. Pourtant, il me paraît douteux que les tendances défensives, par exemple l'instinct de la pudeur, engendrent des passions au sens rigoureux. Cette question sera reprise plus loin.

hérité [inné] c'est le rapport d'un état de conscience parfaitement déterminé à un sentiment ou instinct déterminé; et ce rapport psychologique se ramène à un rapport physiologique, c'est-à-dire à un processus nerveux qui est nécessairement conditionné par la nature du système nerveux kii-mème. Ni psychiquement, ni morphologiquement, il ne se transmet des phénomènes tout faits (ferlifje), mais simplement les propriétés du processus vital qui permet le développement de ces phénomènes. Les instincts sont possibles, parce que certains rapports entre certaines sensations ou perceptions et certaines impulsions sont transmises par hérédité ». — Sur ce sujet, voir aussi Groos, Die Spiele der Thiere, cli. ii.

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Au reste, l'important n'est pas cette détermination négative. En l'absence d'une classification indiscutée, nous adopterons une division sans prétention scientifique mais adaptée à notre sujet et commode pour la recherche généalogique. La voici :

1° Tendances ayant pour but la conservation individuelle.

2" Tendances propres à la conservation de l'espèce.

3° Tendances qui contribuent à l'expansion de l'individu, à l'affirmation de sa volonté de puissance.

Ces trois groupes produisent les passions les plus fréquentes, les plus répandues, par conséquent celles qui correspondent aux besoins profonds et stables de la nature humaine.

4° Dans un dernier groupe, je place les besoins plus rares, moins exigeants chez la plupart des hommes, par conséquent moins aptes à devenir prépondérant ou tyranniques. Aux passions d'un caractère universel que l'humanité a manifestées dans tous les temps et dans tous les lieux, elles s'opposent comme des variétés' individuelles (passion esthétique, scientifique, religieuse, i)olitique, morale).

Ici un programme de ce; chapitre est nécessaire. Le lecteur n'y trouvera pas une monographie de chaque passion, travail qui exigerait plusieurs volumes; l'amour en réclamerait un pour lui seul. On s»^ limitera à la recherche généalogique et à des remarques sur le mode de composition de chaque passion. Toutefois, comme

les anciens psychologues ont étudié surtout les passions les plus communes, et comme les contemporains se sont généralement abstenus, il me semble nécessaire d'insister sur les passions du quatrième groupe, trop souvent oubliées, ou mentionnées en passant. Le développement sur chaque passion sera donc en rapport, non avec son importance, mais avec la rareté des études sur ce sujet. Quoique ce procédé prête à la critique, il m'a paru préférable, ne fût-ce que pour inviter d'autres à des monographies complètes.

I. Quoique les besoins liés à la conservation physique de l'individu soient nombreux, — nutrition, respiration, locomotion, vocalisation, tendance naturelle de chaque sens à exercer sa fonction, etc., — nous avons vu que ce groupe ne produit que deux passions issues de la faim et de la soif, à moins qu'on ne soit disposé à admettre une passion des odeurs et des parfums.

Ces deux passions, la gourmandise et l'ivrognerie, sont de composition simple et homogène ; elles ne comportent aucun élément disparate, en désaccord avec le plaisir recherché. Nous avons noté plus haut la pauvreté de leur psychologie, sans en indiquer suffisamment les causes. Il y en a deux principales : l'exiguïté de la construction imaginative, leur caractère d'individualisme étroit.

Sans imagination, point de passion. Un besoin organique — la respiration — s'accompagne souvent d'un vif plaisir, lorsqu'on sort d'un lieu confiné ou qu'on

aspire l'air à pleins poumons sur les montagnes. Néanmoins, il ne devient pas une passion, parce qu'il ne renferme pas en lui-même assez d'éléments psychiques (sensations, images), pour former un tout cohérent, stable, qui s'impose àla conscience et y dure; que par conséquent les conditions fondamentales de la passion font défaut. Je rappelle que la matière psychique de la gourmandise et de l'ivrognerie est assez mince, puisqu'elle se réduit à un groupe de sensations ou représentations atîectives, gustatives ei subsidiairement visuelles. Pourtant, il faut constater qu'au cours des âges, elles ont subi une évolution, de la gloutonnerie des sauvages aux orgies de Rome, aux grandes ripailles du moyen âge et aux raffinements du xvin'' siècle. Sous l'influence de la civilisation, elles ont pris dans leur ensemble une apparence plus intellectuelle ; mais, comme toute passion, sans perdre leur caractère exigeant jusqu'à l'obsession, incarnée dans une idée fixe. Descuret, qui, d'après l'expérience, ne craint pas d'affirmer « qu'il y a des individus qui naissent gourmands comme d'autres naissent aveugles », a rapporté en détail des cas d'envahissement progressif et total de l'esprit par la passion culinaire et de raffinements de toute sorte, fruits de longues réflexions et d'essais pratiques'.

L'individualisme étroit qui est propre à ces deux passions ne se rencontre dans aucune autre, sauf peutêtre l'avarice. Elles n'existent que dans l'individu, ren-

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