‹ Essai sur les passionsChapitre 5 sur 70 · Médecine des passions, p · texte numérisé non relu

Médecine des passions, p

fermées en lai sans puissance d'expansion communicative, sans rayonnement au dehors par attraction ou par répulsion. Pour Robinson Crusoë, solitaire dans son île, je vois beaucoup d'émotions possibles; je ne vois de passions possibles que celles-ci. A titre de correction, on pourrait invoquer les festins en commun, inventés dès la plus haute antiquité; mais ceci est la recherche d'un autre plaisir qui est étranger à la passion et en dehors.

Jusqu'ici nos deux passions organiques ont été étudiées conjointement; une disjonction s'impose s'il s'agit de l'ordre de leur apparition chronologique. La gourmandise est très précoce; la passion de l'ivresse ne l'est pas et — ce qu'on pourrait oublier par irréflexion — elle est susceptible d'un développement beaucoup plus complexe qui agrandit singulièrement sa psychologie : c'est lorsqu'elle devient une source de consolation ou d'inspiration. Alors, elle subit une métamorphose. Cette passion organique qui n'a d'habitude pour matière que des sensations impérieuses, se transforme et devient la recherche d'une vie d'imagination et de rêve. Le vin, les alcools, l'éther, la morphine, l'opium, le haschich et le reste, en sus de leur propre attrait, satisfont un désir stable et intense : celui d'avoir un accès facile dans un monde d'imprévu et d'inconnu. Ainsi, cette passion, en dépit de ses origines, conduit au seuil de la passion esthétique.

Ayant renoncé à toute monographie, je passe rapidement et sans commentaire sur cette transformation pour

revenir à notre point de départ : la gourmandise, passion primitive. Le fait est incontesté et d'observation banale pour les enfants; de même pour les peuplades sauvages. Par suite, on est amené à se demander si ceci n'est pas un cas particulier de la loi de « récapitulation » admise par les biologistes et appliquée quelquefois à la psychologie : « L'ontogenèse est la répétition de la phylogenèse; le développement de l'individu répète, en raccourci, celui de l'espèce. » Cette prépondérance des passions nutritives au début de la vie individuelle et spécifique ne serait-elle pas le premier stade d'une évolution dont il serait curieux de suivre la marche, en notant l'ordre chronologique de l'apparition de chaque passion? Cette question posée ici à propos d'un cas particulier est trop complexe et trop générale pour être traitée en ce moment. Après lavoir seulement indiquée, il est préférable de l'ajourner à la Conclusion de ce travail ; elle y sera mieux à sa place.

IL Entre toutes les passions, l'amour est celle dont la littérature est de beaucoup la plus abondante; c'est une raison majeure pour être très bref. Au reste, selon notre plan, deux points seulement sont à traiter : sa généalogie, sa composition comme tout psychologique.

1° Rien de plus simple à fixer que son origine : un instinct existant dans la série animale tout entière. Quelques biologistes sont môme allés plus loin et sans s'inquiéter de l'absence totale de système nerveux n'ont

pas craint d'attribuer cet instinct aux micro-organismes animaux et végétaux; ils soutiennent « que rélément spermatique en se dirigeant vers l'ovule qu'il doit féconder est animé du même instinct sexuel qui dirige l'être complet vers sa femelle ». Il est vrai que d'autres rejettent cette psychologie qu'ils qualifient d'anthropomorphisme et soutiennent que des actions chimiques suffisent à tout expliquer ^ Quoi qu'il en soit, purement mécanique, subconsciente ou consciente, cette attraction violente d'un individu vers un autre est la base physique sur laquelle la passion s'édifiera plus tard. Elle n'est pas encore née, car l'instinct sexuel tant seul, dans sa simplicité, diffère grandement de cette construction complexe qui est la j)assion amoureuse au sens exact. En effet, l'amour est une manifestation de la vie affective, à évolution complète, où l'on peut distinguer trois périodes principales : instinctive, émotionnelle, intellectualisée. La passion n'est conciliable qu'avec les deux dernières formes, surtout la seconde qui répond au type complet de l'amour; car dans la troisième période, celle de l'amour pur, platonique, mystique, une rupture d'équilibre se produit aux dépens des éléments physiologiques et de l'instinct qui s'effacent graduellement devant un idéal qui s'intellectualise de plus en plus.

2° C'est à ce moment, intermédiaire entre la domina-

1. Pour une étude détaillée sur cette question de l'instinct sexuel en général, nous renvoyons à notre Psychologie des sentiments, 2* partie, eh. VI.

6i ESSAI SUR LES PASSIONS

tion de l'instinct et celle de l'idée, qu'on rencontre les principales formes de combinaison constituant l'amour.

Il y a d'abord celle qui est considérée à bon droit comme l'idéal complet, faite toute entière d'éléments homogènes. Dans un passage très connu, Herbert Spencer, après avoir remarqué « qu'ordinairement, on parle de la passion, de la passion qui unit les sexes, comme d'un sentiment simple, tandis qu'en réalité, c'est le plus composé et par conséquent le plus puissant de tous », essaie une énumération de ces éléments que je résume : état purement physique, impression produite par la beauté ou le charme, affection-tendresse (qui peut exister en dehors de l'amour) sympathie, admiration impliquant un certain respect, amour-propre satisfait de se voir choisi et préféré, plaisir de la possession réciproque, liberté d'action parce que dans l'amour le libre usage de l'individualité d'un autre nous est concédé, « et comme chacun de ces sentiments est en lui-même très complexe, parce qu'il réunit une grande quantité d'états de conscience, nous pouvons dire que cette passion fond en un agrégat immense presque toutes les excitations élémentaires dont nous sommes capables et que de là résulte son pouvoir irrésistible' ».

Ainsi la forme normale est une synthèse de tendances homogènes, c'est-à-dire orientées dans le sens de l'attraction et accompagnées d'états agréables : ce qui lui donne

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