Pnnciples of Psycholoff'j, S
unité et stabilité. Toutes les autres formes en diffèrent. La plus commune est l'amour jaloux, composé hétérogène et contradictoire. On soutiendrait à tort qu'il s'ag-it seulement de deux passions coexistantes, car l'amour et la jalousie sont emmêlés et impliqués étroitement l'un dans l'autre. Même dans les c«ls où la jalousie n'éclate que par accès, étant ainsi plus proche de l'émotion que de la passion, elle substitue à la cohérence de l'amour normal une perpétuelle menace de dissolution. La jalousie, comme on le dira plus loin, étant une combinaison d'états disparates et divergents, faite d'attraction et de répulsion, le conflit est inévitable entre tant d'éléments discordants qui affirment et nient, attirent et repoussent, en sorte qu'une telle passion maintenue seulement par l'idée fixe (l'objet aimé) est la stabilité dans la tempête.
Moins fréquent mais beaucoup plus simple dans sa composition est l'amour qui s'accompag-ne de méjjris, à un plus faible degré de manque d'estime. Cette forme de passion a ce caractère propre qu'elle ne s'explique pas par les seuls éléments psychiques, elle implique en sus un élément moral; car le mépris est non un jugement de fait, mais un jugement de valeur, comme tous les jugements moraux. Quoique le mépris soit une attitude de l'esprit que chacun connaît par expérience, on en comprendra mieux la nature en le rapprochant d'un état plus grossier, plus net, le dégoût physique, qui est dans son fond une tendance défensive de l'organisme, un instinct
RiDûT. — Passions. 5
de protection, el finalement une modalité de l'inslinct de conservation personnelle. Le mépris en est la forme intellectualisée; il est au dégoût organique ce que la peur consciente est à la peur organique. — A son degré le plus simple, le mépris dans l'amour consiste à s'éloigner de l'objet de la passion qui, perçu ou représenté, évoque un senliment pénible. C'est une position défensive qui paraît se réduire à une inhibition. — A un degré plus élevé, le dégoût ou le mépris d'abord plutôt passif s'accompagnent d'un sentiment d'irritation plutôt actif. 11 y a passage de l'attitude défensive à l'attitude offensive : c'est le commencement d'une disposition qui en croissant deviendra la haine. iVIantegazza a montré en détail le passage de la simple répugnance au dégoût et à la haine dans l'expression de la physionnomie et de l'ensemble du corps qui repousse ou menace '.
Pour le moment, restons-en à cette position instable, malgré tout durable chez quelques-uns, où l'amour et le mépris coexistent. Les causes de cette combinaison hétérogène et en apparence contradictoire sont faciles à déterminer; c'est l'instinct de la conservation de l'espèce qui maintient l'amour, et l'instinct de la conservation individuelle qui maintient le mépris. Il y a à la fois cohabitation et zizanie entre la nature physique et la nature morale. Quoi qu'on puisse penser du « Génie de l'espèce » et de la métaphysique de l'amour de Schopenhauer, elle
\. Ln physionomie et l'e.r pression des sentiments, chap. xiii (Paris, F. Alcan).
exprime un fait positif : l'action d'une force naturelle inexorable. D'autre pai't, l'individu, non plus en tant que fragment infinitésimal de l'espèce, mais en tant que personnalité consciente, comprend sa diminution, l'amoindrissement de valeur que lui inflige cet amour, parce qu'il a mal choisi, et il essaie de réagir.
Une forme encore plus aiguë dans sa contradiction c'est le mélange d'amour et de haine que les romanciers et auteurs dramatiques ont souvent dépeinte. Elle diffère de l'amour jaloux parce que, dans la jalousie, il y a la croyance vraie ou fausse de la dépossession au profit d'un autre; elle suppose trois facteurs. Le cas de haine e&t plus simple, étant limité aux deux amants. Au premier abord, cette monstrueuse combinaison déconcerte et paraît inexplicable. L'obscurité se dissipe si l'on remarque que l'amour au sens restreint — attrait d'un sexe pour l'autre — est tout à fait distinct de la sympathie, de la tendresse et de leurs dérivés. L'opinion commune les identifie à tort, et cette erreur a été partagée par beaucoup de philosophes qui ont soutenu que la tendance sexuelle est l'origine des sentiments altruistes. En fait, l'amour sexuel est foncièrement égoïste; il serait facile d'en donner des preuves \ En fait aussi, le plus souvent, il
1. « Posez cette question à un amant : Accepteriez-vous de laisser la place à un rival, si le bonheur de votre maîtresse dépendait de cette abnégation ? La réponse n'est pas douteuse. Bien plus, dites à cet amant : Si vous le voulez, à votre amour répondra un amour semblable, mais votre maitresse risque sa situation, sa tranquillité, peut être sa vie. Presque toujours il passera outre; sa maîtresse d'ailleurs serait désolée qu'il n'en fût pas ainsi; elle croirait à juste titre qu'elle n'est
se combine avec les sentiments attractifs énumérés par Spencer ; mais la combinaison n'est pas indissoluble. Une association analogue existe entre le sentiment religieux et le sentiment moral, qui n'est ni originelle (l'histoire le prouve), ni essentielle, qui souvent manque et choque l'opinion commune qui ne comprend pas cette dissociation.
Ceci posé, la question s'éclaircit. Dans l'amour, outre l'instinct sexuel, caractère spécifique, il y a le caractère individuel, égoïste chez les uns, affectueux et expansif chez les autres. Laissons ceux-ci qui sont le type normal. La coexistence de l'amour et de la haine n'est possible que chez ceux où il y a addition de deux égoïsmes : les tendances sympathiques, très faibles, sont facilement arrêtées ou annihilées par la tendance destructive qui est le fond de la haine. En d'autres termes, de l'inslinct sexuel part le mouvement initial qui, par irradiation naturelle, physiologique, suscite chez l'homme normal les tendances sympathiques; chez l'égoïste ou le déséquilibré, les tendances malveillantes ou destructrices.
Mais cette division établie entre les deux catégories d'amoureux n est pas une réponse complète à la question: comment peut-on passer brusquement de l'amour à la haine sans raisons tangibles? Pourtant, que de cas de ce
pas aimée. • Roux, ouvr. cilé, p. 237. — Il y a des exceptions, mais les hommes qui se lucnl pour faire le bonlieurde la personne qu'ils aiment et qui ne les aime pas, sont en petit nombre. - Aimer c'est vouloir le bonheur de la personne aimée, mais à condition de le partager, d'en être l'auteur; c'est vouloir son propre bonheur par la possession de l'objet aimé ». Proal, ouv. cité, p. 93.
genre. Rappelons la tragique liaison d'Alfred de Musset et de George Sand « qui s'aiment à la folie et se haïssent avec fureur, qui se quittent avec des cris de rage et se reprennent avec des élans de tendresse pour se torturer de nouveau, qui sortent de ce duel d'amour comme des combattants meurtris de coups, pleurant, criant, le cœur
brisé La vie que ces deux amants ont menée ensemble
a été si douloureuse que George Sand après la rupture écrivait à Sainte-Beuve qu'elle aimerait mieux se brûler la cervelle que de recommencer la même vie* ». Combien d'inconnus ont, comme ces auteurs célèbres, traversé de pareils orages! « Dans plusieurs affaires criminelles, j'ai constaté, dit Proal ^ que l'amant avait tué ou voulu tuer sa maîtresse quelques instants après avoir eu avec elle des relations intimes. Ce sont les amours les plus violents qui sont suivis des haines les plus féroces. » A mon avis, la réponse à ce problème psychologique est celle-ci : Les amants — l'un d'eux au moins — ne sont pas des passionnés vrais, mais des émotifs-impulsifs. La passion profonde est faite de stabilité sous la pression incessante d'un idéal exclusif. La passion de Musset et de ses congénères en amour est faite de besoins brusques, de poussées impétueuses, d'émotions violentes : ce n'est pas la passion, état chronique, mais son simulacre, composé d'une succession d'états aigus, de crises : c'est le retour à l'état de disposition émotionnelle. Sans doute