‹ Essai sur les passionsChapitre 7 sur 70 · Ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

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répuisemenl amoureux pourrait aboutir à rindifTércnce ou au dég-oût, c'est le cas ordinaire, mais chez les déséquilibrés, la réaction va jusqu'à l'extrême : haine ou mort. L'objet aimé a changé de valeur, de positif il est devenu négatif; et il est probable qu'en ces êtres excitables et impulsifs à l'excès, il se produit une comparaison inconsciente entre ce qu'il a paru dans le passé et ce qu'il paraît dans le présent, d'où naît une irritation qui le transforme en ennemi.

Assurément, cette forme d'amour est pathologique. On peut, si cela plaît, rappeler la férocité du rut dans certaines espèces animales et invoquer des influences anccstrales. Il est moins hypothétique de chercher la cause immédiate dans les tares de la constitution individuelle soit physique, soit psychique.

Si je n'avais résolument retranché de mon sujet la pathologie de l'amour, on pourrait aller i)hi3 loin dans cette voie et rappeler l'exaltation de la volupté parle sang-, dans l'individu isolé ou dans les masses, lorsque dans les révolutions et le sac des villes, le meurtre et le viol se mélangent.

Nous n'avons signalé que les formes principales du second stade de l'évolution de l'amour. Même en omettant le troisième stade — intellectuel — qui aurait fourni des variétés (amour platonique, aniour par vanité, etc.), (jue d'éléments homogènes, hétérogènes, contradictoires groupés en combinaisons sans nombre! Si l'on lient compte, eu outre, des dilTérences de sexe, de l'apport de

chaque amant suivant son caractère, son tempérament, sa culture et aussi les caprices de la mode, on comprendra combien de manifestations diverses se cachent sous le terme unique d'amour et comment cette passion est d'une si grande importance dans l'histoire de l'humanité.

111. Jusqu'ici nous avons vu une seule tendance, organique ou. sexuelle, se transformer en passion. L'étude qui suit est moins simple. On a signalé plus haut la tendance fondamentale de l'individu à l'expansion de son être, sa « volonté de puissance » qui se déploie sous une forme tantôt physique, tantôt psychique. Elle nous paraît la source originelle de passions très diverses. Remarquons incidemment que les hommes en qui elles manquent sont les non-passionnés {passions organiques et sexuelle mises à part). Cette « volonté de puissance » n'est- elle qu'une formule générale qui résume des tendances multiples — seule réalité — ou bien est-elle un élat inné, constitutionnel, qui, au cours de l'existence, se différencie et se manifeste par ces tendances multiples? Qu'on adopte l'opinion qui plaira, cela a peu d'importance pour notre sujet.

Assimilons la tendance originelle qui est le fond de toute passion, à une racine avec sa tige qui, quelquefois unique, n'engendre qu'une seule passion, quelquefois ramifiée, en \)rodmt plusieiirs. Autour de cette tige, des cristallisations s'amassent, s'agrègent, se consolident : ce sont les états de conscience, éléments constitutifs de

toute passion. Sur la tige ramifiée, supposons que chaque rameau se cristallise à sa manière, différemment de ses voisins : c'est l'image des passions très différentes d'apparence, malgré leur communauté d'origine, comme on en donnera plus loin des exemples. Ce sont des membres d'une même famille qui ont oublié l'ancêtre commun.

Pour dresser la généalogie des passions issues de celle tendance à l'expansion, nous les diviserons en trois catégories, suivant que cette expansion s'opère par sympathie, par conquête, par destruction. Je prie le lecteur d'accepter sans trop d'exigence cette division un peu grossière, mais commode pour notre exposition.

Il y a peu à dire sur le premier groupe : comme il dépasse rarement la zone des sentiments moyens, il est peu fécond en passions. Lorsqu'elles se produisent, elles ont leur origine première dans la sympathie, qu'on la considère soit comme une propriété générale des êtres sentants, soil comme une tendance à l'expansion sous la forme assimila trice. J'ai indiqué ailleurs {Psych. des sentiments, II' partie, ch. iv) comment le développement de la sympathie passe par plusieurs stades. D'abord organique, automati(jue, inconsciente, elle n'est guère qu'une propriété de la matière vivante. Puis, elle devient psychologique; elle crée chez deux ou plusieurs individus des dispositions affeclives analogues : si, pondant cette

période d'unisson psychologique, on pouvait lire dans l'âme de ceux qui sympathisent, on percevrait un fait affectif unique réfléchi dans plusieurs consciences. Toutefois, cet état de sympathie ne constitue pas par lui-même un lien d'affection, de tendresse entre ceux qui l'éprouvent, il ne fait qu'y préparer. Il faut l'adjonction d'un élément nouveau, l'addition d'une manifestation affective qui est a l'émotion tendre », suivant le terme consacré par plusieurs auteurs et qui se traduit par la bienveillance, la pitié, l'amitié, les sentiments familiaux, bref par les affections qui ont, à un deg-ré quelconque, le caractère altruiste.

Ce groupe fournit une grande part de ces sentiments ordinaires et quotidiens, d'intensité moyenne, que nous avons distingués des émotions et des passions. Sans doute, il se produit parfois des poussées brusques (émotions), ou des états stables et tyranniques (passions), par exemple l'amour maternel sous ses formes extrêmes ; mais, à tout prendre, ce groupe ne mérite qu'une mention très courte dans une étude sur les passions. Par nature, la tendresse et ses dérivés répugnent à l'excessif et ne peuvent l'atteindre qu'en s'adultérant.

Le deuxième groupe est d'une tout autre importance ; la tendance expansive prend une allure conquérante et engendre des passions en apparence très diverses.

Mentionnons d'abord les formes minimes, sauf à y

revenir j'iiis tard en étudiant les petites passions; les exercices du corps, les sports, la chasse, etc., qui peuvent acquérir et conserver les caractères que nous avons assignés à la passion, d'absorber l'homme tout entier. Sur le même fond, surgissent d'autres passions de plus haute envergure, parce que leur constitution psychologique est beaucoup plus riche en éléments intellectuels : c'est le goût des aventures et ses modes, réductibles à une tendance unique, celle d'oser, de risquer, de dépenser une bouillonnante énergie en défi au danger (hardiesse, audace). Passion complexe qui, autour de la tendance fondamentale, groupe des états divers : curiosité, attrait de l'inconnu, désir de la nouveauté, attente et espoir, affirmation de la force par la- recherche des obstacles à vaincre, des dangers à surmonter. Chez tous les peuples, à certaines époques de leur histoire, ce type passionnel a dominé. Tels les chevaliers de moyen âge qui dépensent leur vie en passes d'armes et en tournois perpétuels, courant tous les pays en quête de prouesses, lançant leur défi à tout venant. — Les Conquistadores des XV" et xvi* siècles sont de cette nature, mais avec un idéal plus positif: gagner de l'or et des terres. La passion des aventures est renforcée par l'ambition. — Citons encore les grands explorateurs de tous les temps. Christophe Colomb en est le type; sa biographie, qui est connue dans les plus menus détails, est un parfait exemple de la ténacité inviuciide d'une idée lixe qui règle toute une vie.

En somme, avec ses variantes, c'est la passion des natures exubérantes, des grands actifs ; aussi, comme il est naturel, elle se rapproche beaucoup du tempérament propre aux émotifs-impulsifs et ne s'en distingue que par la stabilité du but. La passion des aventures est alimentée par l'imprévu : c'est un tissu de changements et d'émotions, mais qui repose sur une trame serrée et stable*.

Outre les passions qui précèdent, la tendance à rechercher l'aventure, le risque, à tenter l'inconnu, engendre encore la passion du jeu de hasard. Il est remarquable que le jeu, au sens large de surplus d'énergie vitale, d'activité désintéressée, superflue, ou de prélude à l'exercice d'une

1. Comme exemple de ce genre de passion à enveloppe ém.otionnelle, j'emprunte aux Mémoires de Saint-Simon, la biographie de son contemporain Jean de Watteville, né à Besançon, en me limitant à une j^im.ple énumération de ses actes. Très jeune, il fait la guerre en Italie, tue en duel un dignitaire espagnol; pris de repentir, il s'enferme dans un couvent de Capucins, quitte le froc, poignarde le prieur qui s'y opposait, va en Espagne, tue en route un compagnon d'auberge, plus tard tue encore en duel un jeune espagnol, s'enfuit dans le Levant avec une religieuse qu'il avait enlevée et qui meurt à Smyrne. Il se fait musulman, sert le sultan pendant quinze ans, devient pacha de Morée, livre sa forteresse aux Yénitiens en m.ettant comme prix de sa trahison son absolution par le Pape et des bénéfices en Franche-Comté : ce qui fut fait. Puis, après avoir flotté entre la France et rE.-pagne, il passe aux Français, conquérants de son pays; comblé par eux d'argent et d'honneur, il meurt dans son abbaye de Beaune, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans-(lT02. Voilà un beau cas de psychologie qui mériterait une analyse de détails. Je me borne à l'indiquer entre des milliers d'autres qui sont inconnus pour montrer comment à la limite, il est difficile de daférencier le passionné do l'émolif-impulsif, et pour montrer aussi comment une vie pleine de violences et d'agitation est conciliable avec la fermeté du dessein. Ceci est dit à rencontre de la thèse que nous discuterons plus tard (ch. iv) qui soutient que toute passion est de nature essentiellement pathologique.

fonction, a été l'un des sujets favoris de la psychologie et même de l'esthétique contemporaines. Je rappelle seulement les deux ouvrages de Groos sur les jeux chez les animaux et chez l'homme, si intéressants et si richement documentés. Tout au contraire, le jeu comme passion est presque oublié. On découvre à peine dans ces dernières années quelques essais courts et rares'. Nous sommes pourtant en face d'une passion qui ne le cède à aucune autre par son antiquité, son universalité, sa violence et ses résultats tragiques ^ A vrai dire, les grands joueurs seuls pourraient écrire celte psychologie avec compétence, mais ils ont d'autres soucis. S'improviser joueur ^)«r curiosité est un état d'àme tout diilerent. En voici un qui, visitant Monte Carlo, joue et essaie de décrire ses sentiments : Illusion, quand il gagne, d'être habile et de montrer autant de mérite qu'en réglant un mouvement intelligent aux échecs. Autre illusion quand il perd ; il se critique lui-môme pour avoir choisi tel numéro.

1. Clemcns France, The Gambling Im[)ulse, dans VAmerican Journal of Psjfchology, juillet 1902, t. Xlll. Arlicle fait en partie d'après la méthode des questionnaires, florissante en Amérique. — D. Harlenbcrg, Les émotions de Bourse, Revue pliilosophigue, août 1904.

2. L'amour violent des jeux de hasard n'est pas rare chez les peuples primilifs. On trouve dans les Védas un Hymne du Joueur, considéré peiil-ôtre comme un charme magique : il respire l'ivresse du gain ou la détresse de la défaite; les dés sont • vivants, ils palpitent, ils enfonccnfleurs crocs brillants dans le cœur du joueur ». Plus loin, ils se transforment en aigles ravisseurs. Dans le Mnhdliârata, l'aiiié des cinq Pandavas perd tour h tour ses trésor;*, son palais merveilleux, son royaume, ses frères, leur commune épouse et sa propre personne. Remis en liberté, il recommence, perd encore et est condamné à treize ans d'exil. — La passion du jeu, quoique permanente, parait avoir sévi particulièrement pendant certaines époques de l'hisloire.

(Cf. France, art. cité.) Mais ceci n'est pas une passion. On ne s'inocule pas l'amour du jeu à volonté. Que dirait-on d'un insensible se proposant jo«r curiosité de devenir passionnément amoureux, et des résultats de sa tentative?

Pour étudier cette passion dans sa véritable nature, il faut d'abord éliminer les formes apparentes, les simulacres;

Le jeu par habitude, par passe-temps, accompagné d'une excitation très modérée, ayant plutôt des vertus sédatives ;

Les joueurs qu'on a appelés systématiques : maîtres d'eux-mêmes, calculateurs ayant le gain pour but unique. C'est une profession qui, comme tout autre, s'exerce quelquefois avec ardeur et àpreté ;

Le jeu passion est une combinaison psychologique très différente. Essayons d'en fixer les principaux éléments.

l°Le désir du gain. Il est étrange que quelques auteurs l'aient nié — erreur qui s'expliquera dans la suite — car comment comprendre la passion du jeu si elle n'a pour moteur principal, non unique, le violent désir de l'acquisition sans peine et d'un seul coup? Si le doute était possible, que l'on considère cette passion chez les peuples primitifs ; la simplicité de leur état mental laisse transparaître sa nature. Or, elle a pour but immédiat le gain facile et rapide des valeurs de possession ou d'échange : armes, bétail, esclaves et autres richesses en nature, la monnaie n'existant pas.

2° La tendance au risque, à l'aventure, qui au lieu de

se dépenser en sports, en expéditions guerrières, en exitloralions, suit une autre voie. On connaît la lièvre (les grands joueurs, llarro fait observer « que le jeu tient dans le champ de l'activité psychomotrice la même place que l'alcool dans l'alimentation ; il donne l'illusion de la richesse comme le vin donne l'illusion de la force. Aussi la manie du jeu se produit dans les mêmes conditions que la dipsoraanie et l'érotomanie ». Par suite de cet état de fièvre, un phénomène se produit qui n'est pas rare dans la vie affective. Le besoin invincible de tenter le hasard devient l'état prédominant, la préoccupation du gain tombe au second plan ; en sorte que la passion du jeu prend une apparence désintéressée, semble ne s'exercer que pour elle-même, pour le seul plaisir de se satisfaire : ce qui, à notre avis, a suggéré l'erreur signalée plus haut que le grand joueur n'est pas mû par l'appât du gain. Mais, en fait, le gain est l'idéal, conscient ou non, qui maintient et sollicite sans cesse la tendance au risque. Sans lui, elle ne serait qu'une activité vide, sans caractère spécifique.

Telles sont les deux conditions fondamentales sur lesquelles cette passion repose. Au fond, homogènes et convergentes, elle ne font qu'un, quoique l'analyse puisse les séparer, parce qu'elle uê sont pas nécessairement coexistantes. Le jeu est une chasse dont le gibier est l'or.

3° Comme les jeux de hasard impliquent l'espoir d'un profit matériel ou pécuniaire, ou simplement l'honneur

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d'avoir triomphé, il y a les émotions de la lutte contre les adversaires présents ou contre cet inconnu qui est le hasard : plaisir de la victoire, douleur de la défaite suivie d'une réaction vers la revanche, exaltations et dépressions. Tout cela constitue cet état de perpétuelle alerte qu'on nomme la fièvre du jeu. C'est Vattente concentrée et exaspérée qui, d'ailleurs, se rencontre dans d'autres passions. Remarquons qu'elle n'est qu'une attitude de l'esprit, — dynamique par la tension aiguë qui la caractérise, — formelle, au sens des logiciens, c'est-à-dire vide par elle-même de tout contenu. Elle a pour substratum ordinaire une construction Imaginative de l'avenir, un ensemble de représentations qui sont projetées dans le futur, localisées au delà du présent par progression, au rebours de ce qui se passe pour la mémoire. Ce travail imaginatif de l'attente est quelquefois très riche (ex : un rendez-vous amoureux). Ici au contraire le contenu de l'état d'attente est très simple : gain ou perte, victoire ou défaite. Tout l'effort de l'individu est, comme dans l'attention, limité, localisé en un point unique; et, comme dans l'attention, les états moteurs prédominent. 4° Enfin, il y a un élément mystérieux qui est une foi inconsciente ou irraisonnée dans la puissance de l'inconnu, du hasard, d'un Fatum. Rien n'est plus notoire que les superstitions des joueurs, optimistes ou pessimistes : pressentiments, songes, bons et mauvais jours, mauvaises places, mauvais voisins, présages, rencontres, etc.; quelques-uns dissimulent des amulettes. Cette

état de croyance me semble reposer sur un postulat inconscient qu'on peut formuler ainsi : Dans un cas donné, lorsque, entre plusieurs possibles, un événement se produit sans cause déterminable, il est l'effet d'un pouvoir supérieur. On pourrait produire à profusion des preuves de fait de cette croyance implicite en une puissance mystérieuse qui se manifeste par le sort considéré comme un jugement de Dieu, un arrêt du Destin '. Assurément, de nos jours, la plupart des joueurs n'ont pas cette croyance naïve. Il n'est pas nécessaire non plus d'invoquer l'atavisme, les influences ancestrales ; il suffit de prendre la nature humaine telle qu'elle est en moyenne. C'est un cas de la logique propre à la croyance, au désir, à la crainte, qui ne résiste pas un instant à la critique rationnelle, mais que l'exaspération passionnelle tend à renforcer.

En somme, le jeu, malgré le peu d'études psychologiques qu'il a suscitées, doit être [iosé comme une des formes types de la passion dynamique. Sur ce point, il n'est inférieur à aucune autre, même l'amour.

En apparence, le joueur est de la catégorie des émotifsimpulsifs par l'impulsion violente, irrésistible, traversée

1. On trouvera dans Tylor, Primitive culture, cil. ii, des documents abondants sur ce sujot dans ses rapports avec les jeux de hasard : oracles par le sort, tirage au sort des champions, ordalier au moyen àgc. Cet auteur rapporte qu'un ministre puriliiin très connu publia en lôi'J un traité sur la nature des jeux de hasard où il est dit • que le sort étant certainement de sa nature une œuvre immédiate cl spéciale de la Providence, un oracle sacré, un jugement de Dieu, s'en servir pour un usage frivole, comme dans le jeu, est un péché. »

de crises aiguës ; — par l'expression physiologique ; tantôt un visage volontairement impassible qui masque l'agitation intérieure ; tantôt les contorsions, les palpitations, la rage qui enfonce inconsciemment les ongles dans la chair vive — par la fréquence des suicides et des crimes.

Au fond, il est un vrai et grand passionné par l'idée obsédante qui le tient tout entier et dont la ténacité est presque invincible. Un Hambourgeois, dit Kant, qui avait perdu au jeu une grosse fortune, se consolait en voyant les autres jouer et en pensant que s'il la recouvrait « il ne saurait en faire un usage plus agréable que de recommencer ». Un détenu politique dans la prison du Mont- Saint-Michel jouait, quoique malade, sa maigre ration de bouillon et de vin; il mourut d'inanition (Descuret). Combien d'autres agissent de même!

Telle est la force de cette passion que, nous l'avons vu, elle peut subir une transformation platonique où elle n'est plus que l'attrait du risque et de l'inconnu, un analogue de la guerre, un défi au destin, l'or n'étant qu'un soutien et une amorce. Aussi on a pu dire avec raison à propos du jeu « qu'il y a dans toute passion réellement complète, une poésie, un je ne sais quoi de tragique et nresque de grandiose ».

Ainsi, prenant pour point de départ une propriété biologique très générale — la tendance naturelle de

RiBOT — Passions. w

l'être vivant et sentant à son expansion — nous l'avons vu d'abord prendre une forme déterminée : l'impulsion au risque, à l'aventure. Puis trois directions correspondant chacune à une combinaison psychologique différente. La première, pauvre en éléments intellectuels et sans partie. La seconde, franchement agressive, en lutte ouverte contre les hommes et les choses, retentissant dan» l€ monde par son rayonnement social. La troisième, non moins violente, mais enfermée dans le cercle étToit de l'individu et de &es proches.

Mais la tendance de la suraetivité physique et psychique à l'expansion, la «■ volonté de puissance », peut prendre encore d'autres directions, poursuivre unbut précis,, déterminé. L'amour du risque n'est plus qulun moyen subordonné, ou môme il disparaîttotaleraenL De cette tendance naissent deux passions dont la physionomie et la composition psycholiogique sont, malgi'é leur origine commune, entièrement dissemblables : l'ambition et l'avaii'icc.

lu ambition est un désir violent et Gontinucl de s'élever au-dessus des autres. Dans cette détînition, les deux épithètes soulignées sont nécessaires; car le simple désir de s'élever est naturel à la plupart des hommes. Il y a diverses catégories d'ambitieux — suivant le but : domination, honneurs, renommée; — suivant les procédés : les fougueux, les réfléchis, les composites. Une monographie de cette passion appartient au moraliste autant (|u'au psychologue. Elle est si connue dans ses grands traits, (ju'à moins de l'étudier à fond, on ne peut sortir des

banalités. Ses éléments psychologiques sont : l'* un égoïsme absolu, une hypertrophie du moi qu'aucune passion n'ég-ale, même l'amour, et d«nt le délire des grandeurs est la caric iture. Les conquérants sont le cas extrême, quoiqu'ils essaient de persuader aux autres et quelquefois à euxmêmes que leur ambition s€rt l'intérêt général'. 2° Par la réflexion et la richesse d'invention qu'elle exige, elle serait la plus intellectuelle de toutes les passions, si l'avarice n'existait pas. 3° Les grandes ambitions impliquent la tendance au risque, mais comme procédé auxiliaire, comme moyen, oaipar plaisir et curiosité. L'ambition; de moindre allure, calculée et persévérante, l'exclut autant quelle peut.

Posséder est une autre forme de la puissance. La propriété sous toutes ses formes est de la force condensée, (le l'énergie à l'état potentiel. Les uns les dépensent selon leurs besoins ou leurs caprices, les autres thésaurisent. De là, dfeux variétés.

Celui' qui travaille beaucoup pour acquérir beaucoup et dépenser beaucoup (type américain), glisse facilement dans la prodigalité. Est-ce une passion? Non. On ne peut la qualifier telle que par un abus de langage. Elle est l'eff'et du tempérament, du caractère, d'une disposition quelquefois généreuse, quelquefois vaniteuse; c'est une

1. Quelques historiens ont calculé que, de 180i à 1815, Napoléon a fait tuer plus de 1700 000 Français; peut-être 2000000 ont péri à litre d'alliés ou d'ennemis.

habitude, mais non la tyrannie "d'une idée dominalrico.

L'autre variété est Vavaj^ice, type achevé de la passion sous sa forme statique *. Sa psychologie est plutôt nésrative, hormis la tendance fondamentale qui reste inébranlable. Absence d'imagination et de sympathie, à l'encontre du prodigue. Jugement borné, intelligence rétrécie et sans horizons, horreur du risque, peu d'effort. Seule, la volonté est tenace, ne faisant qu'un avec la passion. L'avare est maître de lui-même et des autres; il ne connaît ni les impulsions ni les fantaisies. En somme, il est heureux, sauf quelques accès de peur.

Pourtant, il y a dans cette passion un élément idéaliste, noté déjà par les anciens psychologues et qu'il serait très regrettable d'oublier. « Leibniz, écrit Dugas, a fait remarquer que l'avarice atteste les ressources incroyables dont notre imagination dispose pour vaincre les passions voluptueuses et brutales et maîtriser les instincts les plus impérieux. Plus simplement, elle est l'exemple typique de la passion se suffisant à elle-môme, comme le Sase antique, ne goûtant plus et ne recherchant plus de. satisfaction d'aucune sorte, contente d'être et de subsister seulement et gardant une vitalité intense dans une vie réduite. C'est là ce qu'on peut appeler le sentiment à ïétal abstrait, c'est-à-dire simplifié, subsistant en dehors doses manifestations obligées et normales. » — « Quelque

I . Le D' Rogues de Fursac a publié dans la Reuue philosophique do janvier et février 1900, une monographie très étudiée de l'avarice, & laquelle je fais de nombreux emprunts.

paradoxale que cela puisse paraître, l'amour de l'avare pour l'argent est désintéressé. Il s'attache à la propriété pour elle-même, sans aucune intention de la faire servir à son Lien-être matériel ou à son perfectionnement moral. Cet amour de la propriété en soi et pour soi présente chez l'avare un caractère à la fois matériel et mystique.

« Son caractère matériel apparaît dans le sentiment de plaisir intense de l'avare toutes les fois qu'il est en présence des espèces représentant la richesse. Il préfère toujours celles qui ont une valeur intrinsèque, l'or surtout. Beaucoup aiment à contempler, à entasser, à palper, à remuer des pièces d'or. Nous avons vu que le plaisir favori de l'un de nos sujets était d'en couvrir la surface entière de sa table et de rester là de longues heures abîmé dans une sorte d'extase.

« Le côté mystique de l'avare pour sa propriété est tout aussi évident. Le propre du mysticisme est l'oubli de soi-même en face de l'objet aimé, ou plutôt une sorte de fusion qui se manifeste par un état de conscience à la fois intense et exclusif, dont la réalisation la plus complète est l'extase. Or cet état existe parfaitement chez l'avare en face de la richesse, surtout symbolisée par l'or. » (Fursac, loc. cit., p. 180.)

C'est pourquoi l'avarice a ses héros : Inutile d'énumérer des faits connus de tout le monde. Pour sa passion, l'avare va jusqu'à la mort par l'inanition, le froid, le refus de soins ou de remèdes. « Une femme d'une avarice classique disait, peu avant d'entrer en agonie : Je voudrais

Sô ESSAI SUR LES PASSIONS

faire foaôre loule ma fortune et l'avaler avant de mourir »

(////«/., ip. d-69.).

Le troisième ei dernier groupe des passions est issu de la tendance à l'expansion sous une forme esscntieiloment — non accidentellement — destructrice. Le point de départ est dans une disposition très générale, un peu vague que, par opposition au premier groupe, doat il est l'antithèse complète, on peut appeler antipathie.

Tandis que, depuis Adam Smith, la sympathie a été étudiée sous ses multiples aspects par les psychologues et les médecins, je ne vois pas que l'antipathie ait suscité le môme zèle. Cependant, il me semble qu'en aj^pliquant la même méthode à son étude, on pourrait retracer son évolution et marquer des stades à complexité croissante comme pour la sympathie.

Le premier stade est organique, tout au plus subconscient. Exemples : L'antipathie des gens actifs, remuants, à mouvements rapides, pour les gens inertes, apaUiiques, qui remuent à peine; — d'un èlrc chélif et souflVeteux pour un individu solide et bien bùli ; — sou^Mînt aussi les hommes sains et vigoureux ont une répulsion spontanée pour les malades et leurs langueurs. Tout cela ne dépasse guère le niv-eau de la physiologie, sauf une conscience vague de celte répulsion.

Le second stade est l'antipathie instinctive ou intuitive, ayant une marque psychologique, mais à l'étal

d'enveioppement, sans uiae conscience claire, c'est-à-dire analytique des causes qui la suscitent. Les romanciers l'ont souvent décrite : deux inconnus qui, à première vue. sentent qu'une rivalité d'amour, d'ambition, etc., doit surgir entre eux. C'est le pnessentiment d'une hostilité possible, probable.

Le troisième stade est l'antipathie de caractère, nettement tranchée, pleinement consciente. Ex. : celle de l'homme expansif pour le concentré ; plus solide encore, celle qui naît d'une différence d'éducation, de caste, de classe, de religion, etc.

, Quel est le mécanisme physiologique et psychologique de cette disposition affective ? Celui de la sympathie est simple puisqu'il se réduit à une infiltration lente, à une propagation de mouvements ou à une invasion brusque, en suite desquelles, chez deux ou plusieurs individus, un même état affectif se produit. Kous aT\-ons dit plus haut que si, à ce moment d'unisson psychologique, on pouvait lire dans l'àme de ceux qui sympathisent, on percevrait un fait affectif unique, réfléchi dans plusieurs consciences. Au contraire, dans l'antipathie, le mécanisme psychologique est beaucoup plus complexe. Le sujet inducteur, loin de pouvoir faire pénétrer ses sentiments et ses tendances dans le sujet induit, éveille une résistance, une réaction due à la différence de nature affective : de là un antagonisme irréductible. On sait que la psychologie de flerbart repose tout entière sur l'hypothèse d'un conflit, d'une lutte entre les représentations (étals de conscience)

assimilées à des forces). Elle pourrait servir à comprendre les cas d'antipathie et en fournir une explication suffisante.

Quoi qu'il en soit de celte hypothèse, l'antipathie exprime une opposition partielle ou totale de nature affective entre deux individus, et lorsqu'elle est parvenue à son troisième stade, elle est prèle à engendrer une passion, !a haine. Lorsque, réellement ou en imagination, on est ou se croit lésé, humilié, méprisé, persécuté, l'antipathie s'affirme, ayant un objet précis et des raisons justificatives; elle s'attache à une personne, se renforce par accumulation, devient stable, obsédante ; elle a acquis tous les caractères de la passion.

Souvent on hait ceux qu'on a blessés même dans un simple accès de colère, même quand on a des présomptions sérieuses que l'offensé a oublié ou pardonné. Cette position psychologique est paradoxale et renverse l'ordre logique : elle s'explique pourtant. D'abord, par un fait de sympathie (au sens étymologique) ou, si l'on préfère, par une construction imaginalive, l'offenseur ressent en luimême l'élat que son attaque a dû produire hors de lui, chez l'offensé; il le lui attribue, il se met spontanément à sa place. Ensuite, cet état malveillant, par un mécanisme naturel, fait naître en lui l'antipathie qui devrait exister hors de lui; en sorte qu'il ne peut se soustraire à cette croyance qu'elle existe en fait chez l'offensé : C'est un cas assez complexe de dynami(|ue à la fois représentative et affective.

La haine est une combinaison psycholog'ique homogène, car elle est faite de tendances statiques à la répulsion — étatpermanent ; etde tendances dynamiques à la destruction — état intermittent. Ces deux états, dont le second n'est qu'un degré de l'autre, sont accompagnés d'un sentiment pénible et sont dirigés vers le même but. Mantegazza, [ouv. cité, ch. xni), dans un tableau synoptique, aénuméré les mouvements et les modes d'expression qui caractérisent la haine. En dehors des phénomènes sympathiques et vaso-moleurs, il les range en deux groupes : 1° les mouvements élémentaires d'éloignement et de répulsion ; 2" les menaces en puissance et en actes : ce qui correspond exactement aux groupes d'états de conscience signalés ci-dessus.

Vue d'en dehors, cette passion, qui couve longtemps, quelquefois toujours, est assez monotone, sauf deux événements qui la dramatisent : les accès de colère qui sont des crises, la vengeance qui est une fin.

La colère du haineux est un retour passager à la forme aiguë, émotionnelle; elle éclate au hasard des circonstances ; l'énergie accumulée se décharge momentanément. Certains caractères n'ont même pas ces poussées violentes ; leur haine est « froide » , c'est-à-dire que la force de tension ne devient jamais force vive et que le désir de la vengeance, qui est toujours le but conscient ou inconscient de la haine, ne s'actualise pas. Bain {Emotions, I, ch. ix) a prétendu que la colère est un genre dont la haine est une espèce. Cette assertion étrange ne peut s'expliquer

fjue parce que rauteur n'a pas suivi la méthode généalogique. Id'ailleurs nous discutcroiiis en détail (ch. m) cette assertion à propos d'une •queslji(0(ii plus générale : Une émotion peut-aile engendrer 'Uiie passion?

La \-engeaiice est île dénouement logique de la iiaine; •elle:n'est pas une pa&sion, mais le dernier moment d'une pasBiooa, son tennwe, sa fin. Elle est à la haine ce que la poseeseion est à l'amour : une satisfaction. Elle varie suivant les temps, les lieux, les caraclères, les sexes; ces détails n'importent pas ici. Dans la colère, la vengeance est immédiate. Ba-ns la haine, elle est longuement préparée, préméditée, calculée, et n'aboutit souvent qu'après beaucoup d'hésitation'. Celte explosion Irnaîle, comme toutes les impulsions réalisées, est suivie d'un état de dôtenlte 'et deicontentcment; jl'acte vindicatif a libéré de l'obsession et la haine est morte n'ayant plus d'objet.

Faut-il considérer la haine comme un genre dont la jalousie serait une espèce ou une variété? Sont-elles deux ipassions à type distinct, indépendantes quant à leur origiae? J'incline vers la seconde hypothèse. Mais une discussion sur ce problème me païait peu désirable, parce

1. On trouvera dom; Proal (ouv. vite, p. 1127 et suiv.) le curieux journal d'une femme abandonaéc par sonamunl, nulanl mois par mois, pendartl un an, les progrès cl les reculs de ton projet de vengeance, lantùl, poussée par sa haine, lanlôl retenue par sa foi religieuse et par un reste d'amour, pour aboutir à trois coups de revolver sans •résultat.

que dans le monde flottaat du sentiment et des passions, les ternies genre, espèces, variétés perdent leur valeur scientifique et pourraient ,n'ètre qu'un leurre.

Le caractère pr<î)pr^ d« la jalousie c'est qu'elle a pour base l'instinct ou amour de la 'propriété qui n'est lui-même qu'un prolongement de l'amour de soi, une forme de la tendance à l'expansion. La jalousie des amoureux en fournit les plus beaux exemples : celui qui enrage en pensant que sa maîtresse a été admirée ou simplement regardée par un autre. La cause qui suscite la jalousie est l'opinion vraie ou fausse d'une dépossession ou de la privation d'un bien convoité.

Ensuite nait un sentiment de liaine contre l'auteur de la dépossession ou privation : le cas de la dépossession est le pire parce qu'il y a une diminution réelle et perpétuellement sentie. La haine ainsi produite n'est donc pas primitive, étant un effet de la situation, et elle cesse si l'idée fixe du vol disparaît.

En somme, la jalousie est une passion à éléments hétérogènes ou divergents.il y a: 1° La représentation d'un bien possédé ou désiré, élément de plaisir qui agit dans le sens de l'attraction et de l'excitation. 2° L'idée do la dépossession (l'amant trahi) ou delà privation (l'homme frustré d'une succession attendue), élément de chagrin qui agit dans le sens de la dépression. 3° L'idée de la cause vraie ou imaginaire de cette dépossession ou privation; elle éveille à des degrés variables les tendances agressives ou destructrices. Dans les formes passives,

inertes, de la jalousie, ce troisième élément est très

faible.

La jalousie est donc plus complexe que la haine et pour cette raison plus personnelle. x\ussi elle n'atteint pas ce caractère général, presque impersonnel, qui se rencontre dans les haines de peuple à peuple, ou entre des groupes : sectes religieuses, partis politiques, classes sociales.

La jalousie a ses variétés. On est jaloux par amour, par ambition, par vanité, par rivalité professionnelle, etc.

La jalousie amoureuse est dans la langue courante la jalousie tout court, par excellence, étant peut-être la plus fréquente, certainement la plus dramatique. En tout cas, psychologiquement une différence doit être établie entre elle et les autres formes. D'abord elle se développe en partie double; elle vise celui qui trahit et celui qui aide à trahir, elle exige trois acteurs : le dépossédant, le dépossédé, le transfuge. Elle est faite d'amour et de haine, elle passe incessamment d'un extrême à l'autre. Elle varie selon qu'elle provient des sens, du cœur ou de la tète (jalousie par amour-propre, par vanité). Elle diffère chez l'homme et chez la femme '.

Les autres formes de la jalousie naissent pliilùt d'une privation; le bien désiré a passé à un autre : une place convoitée, une distinction honorifique, une i)rillanle clientèle, le succès mondain, etc. Ces cas sont plus proches

l. Pour cJaulrcs ilélnils et pour les rapports de la jalousie avec le délire des perscculions, voir noire Logique des sentiinenls, cliap. m, scct. I.

de la haiue pure et simple. S'il fallait leur donner une dénomination particulière, le terme envie serait le plus convenable.

Une question finale se pose qu'aucune des passions précédentes n'a soulevée. On parle souvent de la « jalousie » des animaux et des jeunes enfants. Ceci est en contradiction avec notre thèse que la passion est de formation secondaire, tardive, et qu'elle exige le développement de l'intellig-ence.

Pour les animaux, on trouve dans les ouvrag'es de psychologie comparée beaucoup de faits rangés sous ce litre. Descuret en relate aussi d'assez curieux. En dehors des rivalitées suscitées par l'amour sexuel, les animaux domestiques semblent se jalouser entre eux pour la nourriture, pour les caresses; ils s'irritent quelquefois des soins donnés aux enfants de la maison. — Il en est ainsi pour les enfants, entre frères ou sœurs, ou à l'égard de leurs congénères étrangers si, en paroles ou en actes, on marque pour ceux-ci une préférence. Ce sentiment paraît très précoce; dès la première année d'après Ferez.

Il est très difficile à l'adulte de pénétrer dans le vrai fond de ces âmes confuses et enveloppées. Il interprète d'après les apparences — bouderie, colère — et juge d'après sa nature d'homme fait. L'explication me paraît plus simple : il suffit d'admettre une antipathie à sa période initiale qui, en présence de son objet, fait éruption. Mais ceci est loin de la passion véritable, tenace, obsédante, ayant conscience d'elle-même, — de la jalousie

(}ui, pour vivre, n'a pas besoin de la perception de l'objet haï, qui a acquis une existence indépendante et permanente, sans laquelle l'obsession n'est pas possible. En somme, la « jalousie » de ces êtres inférieurs me paraît réductible à des émotions discontinues dans leur répétition. Mais la terrainolog'ie mal fixée, équivoque, de la psychologie aCfective favorise la confusion. Il faut pourtant reconnaître que dans cette antipathie instinctive, il y a la notion confuse de la dépossession. Elle est la marque d'un caractère qui s'ébauche, car ni tous les animaux ni tous les enfants ne sont jaloux. C'est l'embryon de la jalousie, et ces faits forcent à admettre que, parmi les passions, celle-ci est l'une des plus précoces.

(DEflXlÈME PARTIE)

Jusqu'ici nous avons essayé d'esquisser la généalogie des passions universelles. Je désigne par cette épilhète le»^ plHis> répandues, les plus communes, celles qui sont de tous les temps et de tous lieux, qui existent dans l'humanité primitive comme dans les extrêmes civilisations. Ce sont les passions-types. A elles se limitent la plupart des auteurs qui ont traité ce sujet. Cependant, il y en a d'autres qu'ils oublient ou ne mentionnent qu'&n passant et qu'il' convient de soumettre à la même étude. Elles sont moins répandues, plus rares : comparativement elles ne sont ressenties que par un petit nombre d'hommes. Sauf ce caractère un peu vague, rien ne les distingue spécialement des précédentes. On pourrait dire qu'elles sont plbs complexes; mais souvent l'ambition et l'amour le sont autant. Elles ont pour la plupart un caractère collectif et n'atteignent leur complet développement que comme manifestations sociales; mais cette

remarque n'est pas ri|^oureusemènt applicable à toutes. On peut dire encore qu'elles sont moins égoïstes et plus impersonnelles. Mais, tout cela réuni ne permet pas de les séparer des autres par une ligne de démarcation. Ce chapitre, malgré quelques différences, sera donc la continuation du précédent. Nous étudierons principalement l'état passionnel sous la forme esthétique, religieuse, politique; puis quelques types aberrants, qu'en raison de l'exiguïté de leur objet, j'appelle les petites passions.

Si l'étude des passions n'avait pas été toujours concentrée sur un petit nombre, surtout l'amour, la. passion esthétique aurait mérité l'honneur d'un examen approfondi qui, suivant le plan que j'ai adopte et indiqué précédemment, ne peut être tenté ici : car le sujet est très complexe, si on veut en dégager les caractères généraux à travers les variétés qui se produisent suivant les arts, les tempéraments, les formes de civilisation. Il faudrait se garder de faire cette étude uniquement d'après les contemporains.

Je rappelle sommairement que sur l'origine du sentiment esthétique, il existe un accord assez rare parmi les auteurs. Sa source est dans un superflu de vie, dans une activité de luxe, désintéressée : l'art est une forme du jeu. Récemment, Groos a substitué à la thèse d'une surabondance d'énergie, celle d'un instinct primitif dont

■e jeu, sous toutes les formes, serait l'expression — l'activité esthétique étant « un jeu d'imitation intérieure ». Sa raison d'être téléologique est dans l'utilité de la dépense de forces accumulées, mais surtout dans le plaisir de se sentir libre de tout but, — dans le plaisir du sentiment de liberté comme tel. »

ot Dans la vie ordinaire, dit Groos, avec ses instincts qui se poussent et se bousculent, l'apparence des choses {der Schein) n'est jamais qu'un moyen pour s'élever de l'impression sensorielle à l'intelligence et à la volonté. On ne se sert de ces apparences que pour connaître, parce que c'est la seule façon d'agir par rapport aux choses, en les évitant quand elles peuvent nous nuire, en les utilisant le plus promptement possible, quand elles semblent désirables. Dominé comme il l'est par la multitude des intérêts réels, l'homme n'a pas le temps de s'arrêter avec amour dans la contemplation de l'apparence.

a II en est tout autrement, quand il permet à l'imagination de se jouer librement en lui. Quel changement se produit alors ! Aucune image ne saurait la rendre mieux que celle-ci : l'état d'âme d'un jour de travail est remplacé par celui d'un jour de fête... Ce n'est pas un simple hasard qui a toujours fait identifier la béatitude céleste avec la contemplalion de Dieu et de sa magnificence; car aucun état de la conscience humaine ne met à larrière-

1. Groos, /Eslhetisc/ie Genus, Giessen, 1902, et Einleilung in die Msthelik, lôicl., 1902.

RmoT. — Passions. 7

plan tout intérêt égoïste autant que le fait la pure contemplation.

« La difTérence entre l'apparence en ercnéral et l'apparence esthétique est en effet une différence intensive : la première sert, la seconde gouverne; l'une est fugitive, l'autre nous retient captifs. Tous les fois que la seule apparence des choses occupe longuement le point culminant de la conscience, se produit en nous le phénomène esthétique. »

Ces citations ne sont pas un hors-d'œuvre. Elles font comprendre ce qu'est la vie esthétique et comment elle peut se condenser en une grande passion ; mais cette passion est rare et inacessible à la majorité des hommes.

Le sentiment esthétique a ses degrés : sous la forme active, celle du créateur, et sous la forme contemplative, celle de l'amateur. Remarquons que ces deux cas, si distants qu'ils paraissent l'un de l'autre, ont nécessairement un fond commun. L'amateur doit refaire dans la mesure de ses forces le travail du créateur. Sans une analogie de nature avec lui, si faible qu'elle soit, il ne sentira rien, ne comprendra rien ; il faut qu'il vive sa vie et joue son jeu, incapable de produire par lui-même, mais capable et contraint d'être un écho : et même il n'est pas paradoxal de soutenir que la passion esthétique est plutôt propre au dilettante. En tout cas, chez lui elle se rencontre à l'état pur, dégagée des opérations nécessaires an travail de la création, mais étrangères à la passion.

Au plus bas degré, le besoin esthétique n'apparail chez

l'homme qu'en lueurs fugitives et à titre accessoire, quoiqu'il soit contemporain des premiers âges de l'humanité, comme le montrent les recherches sur les débuts de l'art : les dessins de l'époque préhistorique, la danse, la musique et la poésie rudimentaires des peuples sauvages.

Plus haut, la consécration à l'art devient un état permanent : les aèdes, rapsodes, jongleurs, troubadours ou trouvères, beaucoup d'architectes du moyen âge et de peintres ou sculpteurs au seuil de la Renaissance. Mais chez eux, il convient de faire une large part au zèle professionnel ; le goût de l'art se renforce de l'amour du gain. Ils exercèrent leur métier, sans se croire, à cause de leur art, supérieurs à la moyenne de l'humanité. — On peut placer au même niveau les amateurs qui ont un besoin fréquent de satisfaction esthétique, qui en sentent l'absence, qui la cherchent au lieu de l'attendre du hasardât des circonstances : le goût des spectacles de la nature, des arts industriels, de la poésie et de la littérature d'imagination, la fréquentation des théâtres, des musées, des concerts.

Jusqu'ici nous ne découvrons rien qui ressemble à une passion. Faut-il l'attrihueràces grands créateurs qui produisent leurs œuvres par don inné, aussi naturellement qu'un arbre se couvre de fruits? Tel Shakespeare ou Lope de Vega, Dante ou Molière, Raphaël ou Rubens, Mozart ou Rossini. La question est embarrassante, parce qu'on ne peut appliquer une réponse unique à toutes ces

personnalités. Cependant, puisque la passion consiste à être possédé par une idée maîtresse, dirigeante et tenace, on doit accorder à tous la passion de leur art, avec celte réserve qu'elle n'atteint pas chez tous le moment extrême, la forme achevée, la plénitude de toute grande passion. A titre d'éclaircissement, comparons les degrés de la vie esthétique à ceux de la vie religieuse, plus communs, plus saisissables, mieux connus. Il y a les croyants sincères, constants dans leur foi, réguliers dans leurs pratiques, mais sans idéalité. Il y a au-dessus la foi ardente, supérieure, de ceux qui s'adonnent à la vie religieuse avec ferveur, mais qui sont en garde contre tout excès (passion moyenne). Au-dessus encore la foi enflammée qui, sous la forme de l'ascétisme, du mysticisme ou du fanatisme, consume l'homme tout entier. La passion esthétique a sa phase correspondante. Voyons les caractères qui lui sont propres,

La passion esthétique commence quand l'art est posé comme bien absolu, suprême désirable, objet d'un amour sans bornes, sans restrictions, égal aux formes extrêmes de l'amour humain ou de l'amour divin. Le créateur ou le dilettante attribuent à l'art un caractère sacré; c'est une religion dont ils sont les prêtres. Cette apothéose de l'art qui est la substance de leur passion parait dériver d'une double source.

L'arlisle, surtout le poète, est un inspiré, un révélateur, un prophète, un voyant qui dépasse de beaucoup le niveau moyen de l'humanité. Cette croyance se rencontre

dès l'antiquité, même chez les philosophes (le ïspov 6 7:ot.Tir^,ç de Platon.)

L'artiste vit éternellement dans la mémoire des hommes et la suite des âges ; il peut même conférer à d'autres l'immortalité.

Nous voici montés à un ton très haut, à cet état d'ivresse qui convient à toute grande passion. L'apothéose de l'art dans sa plénitude et sans réticences a été affirmée par l'école de Schelling et le romantisme allemand de cette époque (Novalis, Jean Paul, F. Schlegel, etc.) ; et cette affirmation n'est pas morte avec eux; elle persiste chez leurs épigones contemporains, sous d'autres formes et formules. Issue de l'idéalisme philosophique, elle a quelquefois l'apparence et même la réalité d'une passion métaphysique*.

Historiquement, cette passion de l'art — aveugle, sans limites et presque intolérante — est d'éclosion récente et on n'en trouve guère d'exemples avant le xix* siècle. Pourquoi? D'abord, parce que l'art est devenu pour beaucoup un substitut de la religion défaillante, la forme préférée d'un idéal qui console de la vulgarité journalière. Ensuite, parce que la tendance de ces « esthètes » est de s'isoler complètement de la vie active et de se

1. La théorie de Solger, entre beaucoup d'autres, montre ce tte affi nité. L'art doit parcourir deux stades. Il faut sortir du chaos des réalités particulières, sans quoi on ne produit rien de fécond ni de vivant. A son tour l'idéal devient un danger, il représente un absolu néf/atif, il est pris au sérieux comme l'autre réalité. Il faut qu'il s'empare de l'àme seulement pour l'exalter, i! faut que l'artiste soit au-dessus do son œuvre, il l'achève pour la sacrifier à l'Idée.

plonger dans le monde de l'imagination pour créer ou simplement pour jouer comme dilettante. A titre de contraste, qu'on leur compare les grands littérateurs et artistes de l'Espagne à sa belle époque, presque tous grands seigneurs, ayant fait vingt campagnes, traversé des aventures surprenantes pour mourir le plus souvent sous le froc d'un moine; en sorte que leur vie esthétique si ample qu'elle soit n'est qu'une partie d'eux-mêmes.

Est-il nécessaire de montrer qu'on ne peut refuser à la passion esthétique les caractères classiques de toute grande passion?

L'idée iixe qui s'appelle ici l'idéal, centre d'attraction unique, organise la vie suivant son type propre, agissant comme dans l'amour avec des alternances de ferveur et de sécheresse. Aussi exclusive que toute autre de ce qui ne convient pas à sa nature ou ne lui foui-nit pas d aliments, elle s'enferme dans un cercle mimique infranchissable. Elle ne voit les hommes et le-^ choses que sous son aspect particulier. Par la logique iiatnrelle de sa passion, l'esthète admire une « belle catastrophe », « un beau crime » : ce que le moraliste ne peut admettre ni même comprendre, parce que pour lui la valeur esthétique du fait est nulle comparée à sa valeur sociale.

Puis, il y a la durée, la stabilité. Le besoin permanent et obsédant de vivre dans un monde auire se révèle surtout chez les amateurs et les dilettantes pour les raisons indiquées plus haut. L'art n'est pas un amusement, un dilasscmcnt; cette opinion est un sacrilège. Il est une

LA GÉNÉALOGIE DES PASSIONS i03

nécessité d'être en communion avec l'idéal ; il est la recherche du plaisir de la possession qui, satisfaite, recommence, parce que le but poursuivi n'est pas une abstraction, mais un objet d'amour que ses manifestations multiples n'épuisent pas*.

Cependant, le besoin esthétique à la fois exaspéré et intarissable, c'est-à-dire le besoin de vivre toujours dans le monde de la création Imaginative ; le désir sans cesse renaissant d'être l'amour vainqueur et de posséder son idéal, n'épuise pas la psychologie de cette passion. Il y a un revers : l'orgueil ou la vanité (suivant les caractères) qui tient à la nature de cette tendance, forme particulière de la a volonté de puissance ». L'activité esthétique — on l'a répété à satiété — a sa fin elle-même; elle réclame la liberté absolue, « im bon plaisir qui ne souffre aucune loi au-dessus d'elle », ce qui n'est guère moins que la toute-puissance. C'est pourquoi les passionnés de l'art posent comme un postulat indiscutable que l'activité esthétique est supérieure à toutes les autres. Ce que l'histoire nous apprend sur la folie du pouvoir, l'ivresse de la puissance. — « J'ai couché dans le lit des rois, disait Napoléon, et j'y ai gagné une maladie terrible » — peut, toutes proportions gardées, s'appliquer ici. De là, à l'égard des autres, le mépris, parce qu'on se juge supé-

d. Comme documents, consulter les articles de Vernon Lee (Miss Paget), L'individu devant l'œuvre d'art, dans la Revue philosophùjice, janvier et février 190u. — Comme exemple de la vie esthétique, J. Ruskin avec son horreur de l'industrialisme, des chemins de fer, etc.

lOi ESSAI SUR LES PASSIONS

rieur, la haine si on se juge simplement mésestimé. Aussi on sait combien facilement la passion esthétique glisse dans la pathologie. Je n'ai rien à en dire, ayant renoncé à toute étude morbide dans cet ouvrage et l'ayant ébauché ailleurs {Psych. des sentiments, 2* partie, ch. x, § 5), en faisant remarquer que la pathologie du sentiment esthétique n'existe pas par elle-même; qu'elle n'est que l'expression, entre beaucoup d'autres, d'une prédisposition qui ne peut se développer que chez le petit nombre, chez ceux qui ont la puissance de l'imagination créatrice.

J'omets à dessein la passion de la science, qui n'apporterait aucun élément nouveau dans notre étude. Elle n'est qu'un cas particulier de l'état affectif qui accompagne toute forme d'activité dirigée vers un but comportant des succès et des échecs. Elle ne diffère de la passion du chasseur, de l'explorateur et même du conquérant que par son objet, sa matière, non pas sa nature : c'est la vérité qui est le gibier ou le butin.

Elle se greffe sur un besoin jwimordial, celui de connaître, sans lequel nul animal ne peut subsister, puisque la connaissance de son milieu lui est indispensable pour a;zir et se défendre; c'est un instrument et une arme. La passion exige en sus une orientation exclusive et stable dans le sens de la recherche.

Par nature, cette passion est plutôt statique; mais elle

prend la forme dynamique chez les batailleurs, résolus à démolir les erreurs traditionnelles, les préjugés accrédités par les religions dominantes ou par l'enseignement officiel.

Elle ne comporte pas d'autres éléments à Vétat pur. J'ai fait remarquer qu'il n'est pas facile de citer beaucoup de cas de ce genre, parce qu'elle est souvent alimentée et soutenue par des mobiles étrangers; désir du succès, de l'influence, de la richesse, de la renommée; bref l'ambition sous ses multiples aspects. Ayant déjà traité ce sujet en détail {Psych. des sentiments, 2^ partie, ch. xi) le lecteur me pardonnera d'éviier des redites.

Le sentiment religieux — état affectif composé, comme on le sait — a ses degrés et atteint son point culminant dans la passion religieuse qui a quatre formes principales : contemplative et à caractère individuel, elle se manifeste par le mysticisme ou par l'ascétisme ; active et à caractère social, elle agit soit par la persuasion, soit par la force.

I. Le mysticisme a été beaucoup étudié dans sa psychologie, sa physiologie, sa pathologie. Il est si connu dans ses principaux traits qu'il serait contraire à notre plan d'insister; je me borne à marquer sa place. On s'accorde généralement à admettre son équivalence avec l'amour

humain; les moments d'extase correspondraient à la possession. On l'a comparé surtout à l'amour platonique. Ces deux formes aiTcctives n'existent pas chez les noncivilisés, Leuba les regarde « comme une réponse de l'organisation psycho-physiologique à des besoins nouveaux, comme un moyen inventé par lui pour obtenir ses tins, comme un cas d'adaptation interne ».

L'ascétisme est intimement lié au mysticisme et l'accompagne le plus souvent. Il est surtout un moyen d'entraînement (àc-xslv); mais dans cette fougue d'austérités et de macérations qui, non rarement, confine à la folie, on rencontre chez quelques ascètes un désir passionné dont le but est intellectuel et qu'on me paraît avoir méconnu. C'est que l'on n'a étudié l'ascétisme que d'après les Chrétiens. Or, le christianisme pose en principe que la nature humaine est, dès son origine, viciée et corrompue, que nous pouvons toutefois y remédier par un traitement héroïque, par le sacrifice et la soufl'rance acceptés volontairement, même recherchés et désirés. L'ascétisme est un onseml»l« de procédés thérapeutiques tendant à la purification morale'. La mortification n'est pas seulement physique, elle ne consiste pas seulement à traiter le corps comme une source de tentations, de dépravation et d'obstacles à la sainteté; l'esprit lui aussi doit être rapetissé, humilié, dompté, dépouillé de la plus

1. Brenier de Montmorand, Ascétisme et mysticisme, dans la lievue philosophique, mars 1904.

grande masse de ses désirs et de sa volonté. Remarquons en outre que plusieurs religions admettent que la souffrance humaine est agréable à la Divinité. En somme, l'ascétisme chrétien est à la fois physique et mental. Considéré seul, il paraît essentiellement un entraînement moral vers la possession de Dieu,

Si l'on sort de l'ascétisme chrétien pour en étudier d'autres, on trouve des faits et des opinions qui au premier abord nous déconcertent. Tranportons-nous dans l'Inde, la terre classique du monachisme exalté. Les livres sains et les grands poèmes nous parlent fréquemment d'ascètes dont les macérations folles font peur aux Dieux, qui, tremblant d'être détrônés, inventent des tentations et des stratagèmes pour vaincre ces exaltés. On y trouve aussi des croyances extraordinaires comme celle-ci (que l'histoire des religions enregistre sans s'y arrêter) : le dieu Siva, le créateur et destructeur suprême du monde, se livrant à des macérations « effrayantes ». Nos idées occidentales sont déroutées. A quoi bon ces tortures, puisqu'il n'a ni faute à expier, ni dieu à qui complaire par ses souffrances?

A mon avis, cet ascétisme forcené et sans fin s'explique par des raisons intellectuelles. Il repose sur cette idée que les sens et tout ce qui vient du corps limitent notre faculté de connaître et que par cet anéantissement physique, on peut atteindre l'état de pensée pure et de vision béatifique. Les procédés de l'ascète sont un auxiliaire pour avancer dans la voie de la méditation et s'acheminer

vers la contemplation des vérités supérieures. Cette position intellectuelle du mysticisme religieux en Orient me paraît aussi celle des romantiques allemands, mentionnés plus haut, lorsqu'ils prêchaient le suicide philosophique. « L'acte vraiment philosophique, écrit Novalis, c'est le suicide. Seul, cet acte répond à toutes les conditions d'une activité transmondaine. En frappant d'ostracisme la partie essentielle de lui-même, par une concentration énergique de tout son être, l'homme découvre un point de vue nouveau, transcendant, de l'autre côlé de la vie. Il sent s'opérer une adaptation nouvelle; des facultés inexplorées de vision et de spéculation se développent en lui. Cet entraînement est le suicide philosophique '. » A la réflexion, on est disposé à admettre que cette forme du sentiment religieux pourrait s'ajouter à la liste des passions intellectuelles. Elle est certainement plus près de l'amor intelleclnalis de Spinoza — qui est contemplation, absorption dans l'infini — que des effusions affectives des mystiques purs, comme sainte Thérèse.

II. La passion religieuse sous sa forme active, sociale, se manifeste de deux manières : l'une plutôt positive, assimilatrice ou conquérante par persuasion ; l'autre plutôt négative, conservatrice, agissant par persécution. Dans les deux cas, elle est une combinaison psychologique plus complexe que le mysticisme contemplatif.

1. Voir Spenlc, Essai sur l'idéalisme romantique en Allemagne, 1903, p. 83 el suiv.

LA GÉNÉALOGIE DES PASSIONS i09

4° La forme active est la manifestation la plus complexe et la plus vigoureuse du sentiment religieux. Elle se résume dans l'apostolat, le besoin de convertir; aussi vivante et insatiable que l'amour, cette passion n'est arrêtée ni par les obstacles, ni par les dangers, ni par la certitude de la mort : même elle les recherche. Outre l'élément religieux qui lui donne sa marque propre, elle exige : 1° Une tendance altruiste, une sympathie ardente pour les infidèles ou les mécréants qu'il faut instruire et sauver, 2° Un superflu de vie extérieure et un besoin d'expansion conquérante. 3° Chez quelques-uns le désir ardent des voyages, des aventures, de l'inconnu qui fait les explorateurs.

Voici donc une passion très composée. Aussi n'apparaît-elle qu'avec les religions dites universelles (bouddhisme, christianisme, islamisme); ce moment marque l'émancipation du sentiment religieux qui se détache de la nation, se croyant adapté à tous les temps et à tous les lieux.

La passion de l'apostolat est si connue par les biographies qu'il est inutile d'y faire ressortir l'idée fixe, la durée, la stabilité inébranlable, bref, tous les caractères des grands passionnés. Un seul exemple suftîra; saint François Xavier, qu'un historien protestant appelle l'Alexandre des missionnaires et qui est tout entier dans sa devise conquérante : a amplius ». Avant de partir, il ne voulut pas même revoir une dernière fois le château paternel; au Mozambique, ignorant la langue, il évan-

no ESSAI SUR LES PASSIONS

gélise par gestes; de Goa où il réforme les mœurs, il se transporte sur la côte de Coromandel dans des régions brûlantes, à peine tolérables même pour les indigènes, et rongé de fièvre il poursuit ses prédications. De là à Malacca, aux Moluques, au Japon où il réussit d'abord, puis fut expulsé; puis en Chine où il meurt à Canton, âgé de 46 ans. Les premières régions du Japon qu'il évangélisa se convertirent rapidement : « il partit, dit un biographe; pour le missionnaire, ce peuple était trop docile aux inspirations de la grâce ; il avait besoin de luttes plus animées. »

2" La passion religieuse qui se manifeste par la persécution ne naît que par contre-coup. Dans un corps social, sans mécréants ni dissidents, elle n'existerait pas. Elle est de nature négative. Aussi la combinaison psychologique dont elle résulte est tout autre que dans la forme positive. Outre le sentiment religieux, élément commun aux deux, elle comprend : d'abord une tendance antipathique — non plus sympathique — envers les incroyants; attitude défensive qui est le premier moment : puis une tendance à les traiter en rebelles, attitude offensive qui est le second moment. Elle tend aussi à conquérir, non plus par assimilation, mais par coercition. 11 ne semble pas d'ailleurs que la passion religieuse soit plus forte dans un cas que dans l'autre. Sa direction dépend du caractère individuel qui est sympathique et expansif ou autoritaire et borné (ex. : Calvin) et du milieu où la passion se développe. Au moyen Age, la passion religieuse qui divisait

Espagnols et Arabes était en même temps une lutte nationale; les guerres de religion sont toujours doublées de haines politiques.

Ainsi l'analyse psychologique de ces quatre formes montre que la passion religieuse prend des aspects très dissemblables suivant l'adjonction ou la disjonction d'éléments secondaires, — l'élément principal restant le même — intériorité pure, rayonnement au dehors, extension illimitée par sympathie, tyrannie aveugle et cruauté, jugées légitimes et nécessaires.

Une remarque finale. Plus d'un lecteur peut se dire : la passion religieuse est- elle autre chose qu'une foi ardente ? Assurément non : mais ici nous ne voyons cette foi que par son côté affectif. Il y a dans toute croyance deux éléments : sa matière qui est acceptée comme une connaissance sans objectivité démontrable ; puis l'attitude subjective de l'esprit, l'adhésion, l'affirmation qui est au fond une préférence, un choix ou une attraction. Cette tendance attractive a tous les degrés : la passion religieuse est une affirmation que rien ne peut ébranler : la force de la passion donne la mesure de celle de la croyance. « La foi, dit justement Leuba, est une centralisation de l'activité psychophysiologique et elle s'oppose comme telle à la durée dans la conscience des idées et des sentiments qui ne la favorisent pas. » N'est-ce pas le caractère de toute passion?

112 ESSAI SUR LES PASSlOiNS

La passion politique a son origine dans une tendance très simple, puisqu'elle se rencontre même chez beaucoup d'animaux : l'instinct social ou la tendance à vivre en groupe. C'est la passion de l'homme, en tant qu'il est par nature un 7ioAbt.xov ^wov. Mais cette tendance sociale, émergeant de sa simplicité primitive, doit subir bien des additions et transformations avant de devenir la passion politique , état complexe ayant ses caractères propres qui la distinguent de deux passions qui se confondent souvent avec elle : l'une personnelle, l'ambition, l'autre collective, le patriotisme, forme sociale de l'instinct de la conservation.

Je n'ai pas à suivre le développement de l'instinct social depuis le moment où il est confiné dans un petit groupe tel que le clan où tous se connaissent et sont en contact, jusqu'aux formes compréhensives qui existent dans les grandes civilisations et les grands Etats où la solidarité est représentée, pensée, non perçue. La passion polili(jue est d'apparition tardive dans l'histoire de l'individu et dans celle de l'humanité. Prenons-la toute constituée pour en rechercher d'abord les éléments, ensuite les formes.

Au préahilde, il est bon de remarcjuer que nous éliminons délibérément — comme nous l'avons toujours fait jusqu'ici — les émotifs-impulsifs, distincts de la caté-

gorie des passionnés. Les premiers sont des excités, des agités, ayant les caractères propres à leur espèce. Ils sont nombreux ; l'influence attractive de la politique sur ces prédisposés est si évidente qu'il serait oiseux d'insister. Quel milieu plus favorable à l'éclosion et au développement des entraînements instinctifs et des impulsions irrésistibles? Le gouvernement d'un peuple, à certains moments de son histoire, est aux mains de demi-fous. D'ailleurs, il faut reconnaître que, dans la pratique, il n'est pas toujours facile de faire le départ entre les agités et les passionnés, surtout dans les entraînements collectifs. Ainsi l'enthousiasme, si brillamment décrit par Michelet et Carlyle, des Français avant la fête de la Fédération, oii tous, jeunes et vieux, humbles et grands, travaillaient jour et nuit aux préparatifs, fut-il un mouvement de grande passion? n'était-il pas plutôt une épidémie d'émotions et d'impulsions?

Quoiqu'il en soit, les passionnés, les fanatiques au sens propre ne manquent pas et l'histoire fournit des exemples assez nombreux et assez nets pour qu'on puisse distinguer deux types principaux : les réalistes, les idéalistes.

\° Le type réaliste est de beaucoup le plus fréquent. Voyons les éléments qui constituent sa psychologie. Seul, l'instinct social ne suffirait pas à engendrer la passion politique. Il n'est qu'une matière première qui doit être doublée d'une autre tendance — la volonté de puissance qui dans le cas actuel est le désir ardent de gouverner pour conserver ou innover, pour défendre un

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idéal ou pour l'imposer. En fait, chez les réalistes, la passion politique et l'amLilion personnelle se confondent^ bien qu'ils soutiennent et quelquefois pensent sincèrement qu'en poursuivant raccroissement de leur puissance, ils travaillent surtout pour le bien général. La grande passion politique entraîne l'ambitieux vers un but impersonnel coïncidant avec le but personnel (ex : Gromwell, Robespierre, etc.). Le fanatisme ainsi constitué peut exister dans un seul individu ou dans un parti, sans changer de caractère. — Ajoutons une haine implacable contre les adversaires, identique en nature à celle du fanatisme religieux, ci-dessus décrite. — J'omets quelques facteurs moindres : l'orgueil ou la vanité (plus fréquente chez les impulsifs.) — Tout cela forme un faisceau d'éléments solides, vigoureux dans l'action, et il est inutile d'y relever les marques de la grande passion : idée fixe obsédante, ténacité invisible, énergie.

2° La croyance aveugle, résistant à tous les assauts, qui est le fond du fanatisme politique coname du fanatisme religieux, est commune aux deux formes ; mais chez les idéalistes, elle se montre à nu et confine au mysticisme.

Parmi les éléments de la passion réaliste, nous venons d'énumcrer la haine contre les dissidents, le sentiment de la solidarité sociale, l'affirmation de la volonté de puissance sous la forme d'un idéal à réaliser, l'ambition, l'orgueil, ajoutons l'hypocrisie et la ruse. Simplilions cette combinaisoa psychologique, réduisons-la à ses deux

premiers facteurs et nous avons la forme idéaliste. Dépouillée des desseins égoïstes, elle tend à devenir im-personnelle et le passionné s'apparaît à lui-même comme l'instrument d'une puissance supérieure à qui il s'offre en sacrifice. Le fanatique idéaliste qui souvent vit comme un ascète est prêt à tout pour le dévouement absolu à la cause, pour le triomphe de son idéal. A ce degré, la passion ressemble à un impératif, elle n'est pas seulement une force irrésistible de la nature, mais aussi un commandement ; elle prend un aspect moral et religieux. Nous avons vu que, dans l'amour, l'instinct sexuel et les affections tendres sont si fréquemment unies que l'opinion vulgaire les tient pour inséparables. De même pour la passion politique et l'ambition personnelle qui semblent aussi toujours associées : le type idéaliste montre leur indépendance par une dissociation.

Finalement, dans les deux types, même implacabilité. L'idéaliste tue parce que, ayant la vérité absolue, il a le droit de l'imposer et la mort lui paraît une pénalité commandée par la justice. Le réaliste tue parce qu'il lui faut le pouvoir et que le plus sûr moyen de vaincre ses adversaires, c'est de les supprimer, a Nous ferons de la France un cimetière, disait Carrier, plutôt que de ne pas la régénérer. »

Après les éléments constitutifs de la passion politique, notons ses principaux caractères spécifiques.

Le premier, c'est qu'elle est nécessairement collective ; elle ne s'entretient que par la communion avec d'autres

possédés ; elle ne peut vivre isolée comme l'amour, l'avarice, l'ambition pure, etc. ; elle est propagandiste par nature. Dans la plupart des sociétés, tous les citoyens, par instinct ou par réflexion, se soucient des événements politiques et sociaux, croyant avoir quelque intérêt direct ou indirect avec les variations ou le changement des institutions. Seul celui qui est convaincu qu'il n'a rien à gagner ou à perdre, reste indifférent, comme chez quelques peuples de l'Orient. Cette passion, qui tire du dehors une bonne partie de sa force, s'alimente donc facilement.

Un autre caractère plus spécial, c'est qu'elle suit un mouvement accéléré, va toujours en augmentant jusqu'au moment où elle meurt de son propre excès : ce qui est une sorte de suicide. Ce point a été souvent noté. Les initiateurs sont absorbés et supprimés par ceux qui leur succèdent. « La vie de l'homme, dit Macaulay, court avec une extrême rapidité dans les temps de révolution. On acquiert en quelques heures l'expérience d'un grand nombre d'années. Les habitudes invétérées sont brisées visiblement et les nouveautés qui à première vue inspiraient crainte et répugnance deviennent rapidement familières et attrayantes. » Il y a des hommes qui ont la fièvre pendant vingt-quatre heures; moi je l'ai eue pendant dix ans, disait le conventionnel Baudot.

Les révolutions étant des évolutions à marche extrêmement rapide, ce mouvement accéléré serait, d'après Lombroso, un cas de la loi d'inertie', dont l'expression

1. Lombroso et Laschi, Le Crime politique, 1. 1, p. 178 cl siiiv. (P. Alrant.

dans le monde psychique et social est le a misonéisme » dans la religion, la morale et les mœurs, les sciences, les lettres, les arts, la mode, la politique. Or, toute révolution est nécessairement le contraire, c'est-à-dire « philonéisme », amour de l'innovation. Cette explication générale me paraît peu claire. Ne serait-ce pas plutôt l'analogue de ce qui se passe dans les passions à conquête (ambition, jeu, avarice, etc.) où le profit paraissant susceptible d'un accroissement indéfini, chaque conquête en appelle une autre? L'idéal de la première heure reste au fond le même, mais à chaque nouvelle étape, il apparaît fascinant, croissant en perfection, sollicitant de nouveaux efforts ; il tend de plus en plus vers son absolu : cas de psychologie bien connu où l'imaginatif objective incessament son propre rêve. Puis, chez le fanatique, l'état de fièvre perpétuellement entretenu par son milieu, en suite d'actions et de réactions réciproques, le maintient en un état de haute tension pour lequel il n'y a plus d'obstacles ni de limites entre le possible et l'impossible*.

L'instinct social est aussi l'origine d'un sentiment complexe transformable en une grande passion qui

i. L'analogie du fanatisme politique et du fanatisme religieux est de toute évidence. Exemples : sous la forme froide, Calvin et Robespierre : même pureté de mœurs, même vie austère, tous deux voulant pétrir l'esprit humain à leur manière el fonder un monde. Sous la forme fougueuse : Cromwell « sectaire et révolutionnaire, également prompt et ardent à prier et à combattre, mystique et pratique, li'une imagination illimitée ». Deux ou trois fois par semaine, il était pris par l'inspiration el se mettait à prêcher dans sa maison.

entraîne au dévouement absolu, à la mort : c'est le patriotisme. Quelques remarques suffiront.

L'histoire constate que l'idée de patrie et par suite le patriotisme n'apparaît qu'au terme d'une évolution politique et sociale qui est assez long-ue; certains peuples ne l'atteignent pas. Mais cette passion a ses antécédents. La tribu sauvage, la petite cité grecque (7:6).iç), la commune italienne du moyen âge n'ont vécu que parce que leurs membres avaient un sentiment de solidarité, un désir de conservation et d'extension. Or, n'est-ce pas le fond même de l'amour de patrie? Sans doute, au-dessus de ces formes politiques, restreintes et fermées, est la nation, organisme beaucoup plus complexe, puisqu'il englobe et dépasse les différences de races, de religions, de langues, de mœurs, de culture. La conscience de la vie nationale se résume en l'idée de patrie qui donne au sentiment de solidarité sociale la cohésion et la clarté — idée abstraite qui est née de la condensation d'états et de rapports multiples et, comme telle, n'est accessible qu'à un certain développement de l'intelligence. Ce degré de compréhension atteint, la loi du transfert (que nous avons étudiée ailleurs'), qui est pour les sentiments le grand agent de passage du particulier à l'universel, a permis l'extension de la sympathie individuelle à des groupes de plus en plus distants. Mais il n'est pas exagéré de soutenir que à travers les formes embryonnaires, frustes, incomplètes

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