A PAS DE PEUPLE AU MONDE QUI FASSE LE MAL AVEC
AUSSI PEU DE DIGNITÉ QUE NOUS. A^o^re cupidité n'a que de Vétourderie, et nos apprêts de ruse ne sont qu'une fanfaronnade ; dès que nous nous écartons de la droiture et de la générosité, nous sommes ridicules et déplaisants. La vertu seule nous sied bien : nous l'exerçons avec grâce et presque en nous jouant; nous faisons les plus nobles actions et les plus hauts sacrifices avec aisance, simplicité, grandeur, mais il faut que nous soyons abandonnés à notre instinct ; si V on veut nous faire agir par des voies étrangères à notre naturel, nous devenons mesqimis, intrigants sans succès, jouets de tous et dignes de mépris. Voici encore quelques traits d'une vérité saisissante : Mettez la poésie d'Homère ou l'éloquence de Démosthène à la mode, les Français en feront et même ils y excelleront. — // faut ménager le vent aux têtes françaises et le choisir, car tous les veîits les font tourner.
Passons aux Anglais. Ils sont, dit Joubert, geiis de bien pour leur propre compte et gens sans foi pour le compte de leur pays. C'est un peuple tranquille à qui son caractère tient lieu de police. Il est d'une humeur posée, qui donne aux passions le temps de s'amasser lentement et de croître ; aussi ses sentiments sont-ils forts. Mais c'est iin peuple qui croit ne pouvoir acheter ses richesses à trop haut
prix. Otez'lui soti commerce ; il trouvera 'demain ses anxiétés politiques insupportables et ne voudra plus les souffrir : une vie toute paisible lui rendrait sa constitution odieuse. Son gouvernement est poitr lui un sujet d'inquiétude et de défiance, non d! amour, de repos et de sécurité. Cette constitution est trèsagréablement décrite par Joubert. En Angleterre, dit-il, \ç, parlement est roi, et le roi ministre, mais ministre héréditaire , perpétuel, inviolable ; c'est un monarque mutilé, borgne, boiteux et manchot, mais honoré.
Le trait caractéristique des Espagnols est également bien mis en relief : Leur caractère dominant, c'est l'orgueil. Jusque dans la passion de ce peuple pour l'or, il y a plus d'orgueil que de cupidité. C'est l'éclat de ce métal, sa pureté, sa grandeur et pour ainsi dire sa gloire., qui le lui rendent si cher. Il le regarde comme le roi des métaux et se croit, comme la nation la plus noble de la terre, seul digne de le posséder. . . Les Espagnols ont, dans leu?'S seiitiments, l'enflure qu'on trouve dans leurs livides, enflure d'autant plus déplorable qu'elle couvre une force de caractère et une grandeur réelles.
Les Kusses sont aussi énergiquement dépeints : La politesse dans les manières et la barbarie dans les mœurs ; la faiblesse par l'ignorance et la présomptionpar les succès ; l'imperfection par nature et l'excellence par empmnt ; des vices qui ont mille ans et seront éternels parce qu'ils sont de race, d'habitude et de climat ; des vertus qui n'ont qu'un
jour et dureront peu, parce qu'elles sont de culture et non d'essence ; un peuple enfin dont on a fait ce qu'il ne peut pas être et qui est condanvné à devenir ce qu'il était : tels sont les Russes.
Enfin, le parallèle suivant n'est-il pas tout à fait heureux ? Voici, dit Joubert, comînent on pourrait diviser le commerce des nations d'après leur caractère : l'Espagnol, joaillier, orfèvre, lapidaire ; l'Anglais, manufacturier; l'Allemand, marchand de papier ; le Hollandais, marchand de vivres et le Français, marchand de modes. Dans lanavigation le premier est courageux, le second habile , le troisième savant, le quatrième industrieux et le cinquième hasardeux. Il faut donner à un vaisseau un capitaine espagnol, \m pilote anglais, un contremaître allemand et des matelots hollandais ; le
Français ne marche que pour son compte Le
premier veut de grands voyages, le second des voyages importants, le troisième des voyages utiles, le quatrième des voyages lucratifs et le cinquième des voyages rapides. Le premier s'embarque pour aller, le second pour agir, le troisième pour voir, le quatrième pour gagner et le cinquième pour arriver. La mer enfin est pour l'Espagnol un chemin, pour l'Anglais un lieu, pour l'Allemand un cabinet d'étude, pour le Hollandais une voie de transport, et pour le Français une chaise de poste.
Qu'ajouterai-je ici ? Que Joubert est le plus aimable des moralistes et n'ignore rien du cœur humain ? Mais ses maximes en font foi, et il suffit
de les lire pour s'en convaincre. Essaierai-je alors de le rapprocher de ses immortels devanciers, pour le comparer à eux ? Mais pourquoi viendrais-je mêler à cet exposé des querelles de rang ? Joubert — et c'est son mérite — a son caractère distinctif ; il constitue une personnalité à part.
Plein d'indulgence pour nos défauts, mais pas au point d'éveiller la justice ; observateur du cœur humain^ mais pour en venir à la pratique et non pour s'arrêter au stérile plaisir de banales spéculations ; ami de l'homme à tous les âges, parce que son âme généreuse s'est éprise de l'humanité, Joubert me semble mériter le titre de 7noraliste.
Comme tous les vrais moralistes, il voit en nous plus clair que nous, discernant les principes de nos actions, nous en découvrant des motifs que nous ignorons ou que nous n'avouons qu'à demi, et saisissant derrière nos actes les mobiles cachés qui nous dirigent.
Cependant, ce qui domine tout chez Joubert, c'est encore, si je ne me trompe, le puissant intérêt, la profonde sympathie qu'il porte à ses semblables. Si quelquefois l'esprit se montre et se fait voir, presque toujours le cœur s'épanche et se trahit. On sent que le cœur de Joubert a battu constamment pour les misères de la vie et que la pitié a souvent mouillé ses yeux de larmes.
En vrai spiritualiste, il prêche les idées graves, mais afin de préserver des idées sombres. Sentant, en effet, qu'il est difficile de rien ôter à l'homme
de son fardeau, il veut, sinon lui enlever la tristesse , au moins empêcher cette tristesse d'aboutir au découragement ou au désespoir ; et ses paroles graves et douces affermissent l'âme, sans la dessécher, sans l'amollir.
Aussi, quand on le voit s'étudier sans cesse à nous rendre meilleurs, quand on l'entend mettre le bonheur dans le bien-être de l'âme et placer, dans la beauté de l'âme, la bonté, fait-on plus que reconnaître à Joubert le mérite du moraliste, plus que l'admirer ; on a vécu avec lui et on le comprend !