L'ARTISTE
« Le beau, le vrai, le juste, le saint /» — Ce cri de l'âme échappé à Joubert quinze jours avant sa mort résume admirablement ses travaux et sa vie. En étudiant chez lui le philosophe et le moraliste j'ai essayé de faire voir avec quelle persistance il s'appliqua à la recherche du vrai et du juste. Mais, quelque importance qu'il ait accordée, dans ses spéculations, à l'étude de ces deux notions primordiales, celle du Beau, je n'hésite pas à le dire, l'occupa plus encore.
Vérité, Bonté, Beauté, il ne sépare point sans doute dans ses affections ces trois filles sublimes d'un même père ; mais, dans son culte pour elles, il y a des nuances, et, lorsqu'il donne des rangs, c'est encore la Beauté qu'il place la première comme parlant à son cœur plus délicieusement que ses sœurs. S'il se montre autant épris du vrai et du bien, c'est parce qu'ils renferment une beauté suprême et qu'une fois découverts ils lui apparaissent étincelants de cette splendeur ravissante dont parle Platon.
Etudier Joubert sans rien dire de l'Artiste serait
donc négliger tout un côté de sa physionomie, peut-être le plus saillant, à coup sûr le plus attachant et le plus noble.
Qu'il pense, qu'il cause, qu'il écrive, toujours en lui vous reconnaissez l'artiste; car toujours se trahit chez Joubert, avec l'amour de l'idéal et des formes éthérées et lumineuses, cet instinct toutpuissant qui l'entraîne vers les hauteurs sans nuage où le Beau, c'est-à-dire, la beauté entrevue avec les yeux de l'âme, se montre face <à face à ses contemplateurs.
C'est ici l'occasion de montrer comment l'influence de Diderot, qui eût pu devenir préjudiciable à Joubert, lui fut au contraire utile et précieuse.
La philosophie du xvii^ siècle était demeurée presque étrangère aux recherches sur le beau et sur l'art : seul, un disciple de Malebranche, le P. André, en avait traité avec quelque étendue. Mais au siècle suivant, par un retour heureux, les esprits furent ramenés soudain vers ces hautes études si familières autrefois à Platon et à Aristote.
L'impulsion, je le reconnais, vint d'ailleurs que de France ; mais, bien qu'elle soit partie de l'école allemande et de l'école écossaise et qu'il convienne d'en faire honneur à Kant et à Reid plus qu'aux successeurs de Locke et de Condillac, il est vrai de dire cependant que Diderot eut, dans notre pays, une part réelle à cette heureuse résurrection des études esthétiques.
Soyons juste avec lui, tout en le critiquant. Esprit enthousiaste de la beauté, très-ouvert à la poésie et aux choses qui sont du domaine de l'imagination et de la sensibilité, Diderot a souvent des éclairs de génie ; et quand, faute de principes assez solides, il vient à émettre des théories contestables, ce sont plutôt chez lui folies de style que folies d'idées; pour être parfois contradictoires, parce qu'ils tiennent trop à l'impression du moment, les aperçus ingénieux fourmillent dans ses Salons et ses Pensées sur la sculpture; enfin il y a chez lui, malgré bien des vues fausses sur le but et les qualités de l'art, une âme capable de comprendre le beau et d'en éveiller l'idée dans les autres : n'hésitons donc pas à croire que Joubert lui dut, en fait d'art, sa première éducation.
Le jeune homme se prêta très-vite aux plans de réforme artistique et littéraire que l'habile causeur savait rendre éblouissants par tous les charmes du langage, et ce furent déjà autant de semences déposées dans son âme délicate ; puis, ces idées y germèrent; et, le temps et le goût les ayauL insensiblement débarrassées de ce qu'elles renfermaient d'inégal ou d'aventureux, il sortit de cette épuration une esthétique que les études spéciales et les méditations de Joubert élevèrent dans la suite à la hauteur d'une remarquable science.
Au reste, Joubert avait puissamment aidé à cette transformation : naturellement attirée par le beau, avide de le connaître, heureuse de le sentir et de
s'en pénétrer, son âme se portait avec ardeur à la recherche de l'idéal.
Mais la carrière était périlleuse, et mon auteur eût pu, en croyant trouver le beau véritable, s'élancer à la poursuite de mirages trompeurs qui n'auraient eu du beau que les apparences. Son mérite fut de remonter sans hésitation à la source unique de toute beauté, à la Beauté inflnie ellemême, à Dieu. Il comprit que rien n'csl beau, rien n'eu pénétrant que ce qui vient de Dieu, et que, pour s'élever à la contemplation du type par excellence qui est la Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, il faut partir de l'âme et du dedans.
Etablie sur ces principes, une théorie du beau présente de solides garanties contre l'erreur. Et c'est parce que ces principes forment comme le Credo de Joubert, qu'il est permis de voir en lui un véritable artiste.
A l'amour et au sentiment du beau, qui sont des qualités indispensables, Joubert joint donc la connaissance approfondie de la source du beau et des moyens de l'étudier; en sorte que tout ce qui se trouve avoir quelque beauté, soit dans l'homme, soit dans la nature, n'est tel à ses yeux et n'a pour lui du prix, que parce qu'il y voit comme un reflet, comme une manifestation plus ou moins parfaite de la Beauté suprême et de l'idéal qui en est la règle.
Joubert n'est pas de ces artistes qui, le beau une
fois entrevu et senti , sont pris d'un impérieux besoin de reproduire, sous une forme quelconque, ce qu'ils ont éprouvé. Cet essai de la puissance artistique, quand il aboutit à quelque œuvre éminente, a, dans notre langue, un nom à part; on Tappelle/o^'cp, et l'artiste qu'anime ce souffle divin, cette mystérieuse vertu, s'appelle un homme de çiénic ; c'est Phidias, Raphaël, Corneille ou Mozart.
Mais, à côté de ces natures olympiennes, il y a place pour des esprits aussi distingués peut-être, mais moins vigoureux et plus capables de contempler que d'agir : il fait si bon pour eux sur les hauteurs, ils s'y épanouissent avec tant de charme, qu'ils ne songent plus à en redescendre, ou, du moins, s'ils quittent un instant pour la vie réelle leurs spéculations , il reste encore comme une moitié d'eux-mêmes qui médite et qui songe. Ces natures aussi sont des natures d'artistes, et Joubert est l'un des types les plus achevés du genre.
N'attendez pas d'eux des œuvres extraordinaires, mais soyez convaincu que tout ce qu'ils toucheront sera embelli. Ils n'émettront pas une vue, ils n'auront pas une conception qui ne révèle chez eux des horizons immenses et tout différents de ceux du vulgaire ; ils ne laisseront pas tomber de leurs lèvres une parole ni sortir de leurs âmes un sentiment qui ne soient empreints d'une grâce extrême : partout la grâce, cette fidèle compagne de la beauté ; toujours un je ne sais quoi de noble et de délicat qui trahit leurs contemplations.
Je prends au hasard quelques exemples dans Joubert : Des yeux levés au ciel, dil-il, en exceptant, je n'en doute pas, dans sa pensée, ceux des hypocrites et des scélérats, des yeux levés au ciel sojit toujours beaux. — Et ailleurs : Qu'a donné Dieu au roitelet ? Il l'a rendu content. — Ou bien : Comme on donne un piédestal à une statue, il en faut donner un aux temples. — Examine-t-il les fleurs de nos jardins ? La tulipe est une fleur sans âme, mais il semble que la rose et le lis en aient une. — Parlet-il des papillons ? Leurs ailes sont des feuilles colorées dont l'éclat le dispute aux fleurs!
Ce sont là, n'est-il pas vrai, paroles d'artiste. Un artiste seul sent et décrit de cette manière. Un paysage, une sym[)honie, une parole éloquente ; moins que cela, un rayon de lumière, le vol d'un insecte,pourvu qu'il s'y trouve quelque beauté, le jette dans un ravissement ; et, s'il vient à parler de ces choses, c'est en des termes que nous n'eussions jamais rencontrés, nous autres profanes, tant ils sont pleins d'originalité, de fraîcheur et de poésie.
Mais, à mon sens, Joubert n'est pas seulement artiste parce qu'?7 aime à voyager dans des espaces ouverts et à se jouer dans ces flots de lumière où il est pénétré de joie et de clarté, ni même parce qu'il est habile à communiquera ses moindres pensées cette grâce et cette distinction qui sont le secret des esprits de son espèce ; il l'est encore, je dirais presque, il l'est surtout, parce qu'il s'est admirablement exprimé en matière d'art.
Sa théorie, qui part de principes incontestés et repose sur une profonde analyse des éléments du beau, est de tous points la véritable. Si, après avoir contemplé la Beauté suprême sur les sommets du Sinaï, il n'est point venu la faire resplendir dans quelque œuvre immortelle, il a, en compensation, décrit avec une grande sûreté de coup d'oeil, les règles qui président à la création des chefs-d'œuvre : moins brillant, son rôle a encore été utile.
Nous allons exposer quelques-unes de ses vues et toucher, avec lui, à la question, si souvent débattue depuis Aristote, de savoir comment il faut, dans l'art, imiter la nature.
Ouvrage du divin Artiste;, la nature est pleine de magnificence, et partout s'y montre quelque rayon de sa beauté. Chercher à imiter la nature, c'est donc choisir à priori un modèle admirable, par cela seul qu'il est sorti des mains de Dieu ; c'est, pour qui saura comprendre son langage, se mettre à l'école du plus éloquent, du plus excellent maître.
Mais n'y a-t-il rien au delà de ce modèle, ou du moins n'y a-t-il pas, en dehors de lui, quelque idéal à reproduire? En d'autres termes, la nature est-elle le thème, le cadre exclusif de toute imitation? — Non, répond Joubert : car la nature, après tout, n'est qu'un modèle, et il y a quelque chose de supérieur au modèle, c'est l'idée de la perfection.
Idée de la perfection! ^ous voilà, par ce seul
— iOi —
mot, amenés à la contemplation de l'idéal, j'entends, de cette règle intérieure que l'artiste se forme en élevant son âme jusqu'à la vue de la souveraine Beauté, et qui lui doit servir de point de départ pour créer à son tour. La nature exprime cette beauté à sa manière ; mais Thomme aussi en est l'interprète : ce sont deux fleuves magnifiques, jaillissant d'une même montagne, en témoignant, chacun à sa façon, de l'excellence de la source commune.
L'artiste doit donc être créateur avant d'être imitateur, ou, plus exactement encore, interprète : bien plus, l'imitation n'est point pour lui le but de l'art, mais seulement un moyen ; car, si l'art s'appuie sur la nature, c'est seulement pour monter plus haut. Le verbe intérieur que l'artiste porte en son âme, la conception du beau qui réside en son intelligence le saura guider pour former, à l'aide des matériaux que lui offre la nature, des œuvres originales. Son mérite alors est de s'entendre à combiner et assortir les éléments divers que la nature fournit à l'art, à manifester et faire rayonner le beau par un signe, en transformant et symbolisant le beau naturel. Et, quand il a réussi à donner à ces éléments la pensée et la vie, on voit apparaître ces créations puissantes|quine correspondent pourtant, dans la nature, à aucun modèle absolument identique. Raphaël aura sous les yeux des types admirables de femmes, mais aucune n'approchera, même de loin, de ses madones, parce qu'il aura
trouvé ailleurs que dans les beautés italiennes, je veux dire, dans les secrets de son idéal, un ensemble de formes supérieures à toutes les réalités.
Au reste, à proprement parler, la nature est inimitable. Vouloir en être le copiste servile et prétendre en reproduire tous les détails, c'est tenter l'impossible; car la nature a pour elle la vie, et cet unique avantage lui suffira toujours à convaincre d'impuissance quiconque se flatterait témérairement de réussir.
Mais, si l'artiste est, en ce point, dominé par la nature, il trouve en elle un précieux auxiliaire par les matériaux qu'elle lui offre avec abondance, et les images variées qu'elle lui fournit : s'il est vraiment animé du souffle qui fait les grands hommes, il saura lui dérober l'idée de l'imiter avec art.
Prendre au réel ce qu'il a d'excellent (car tout n'est pas également à copier dans la nature), corriger à l'aide du goût ce qui s'y montre défectueux par quelque côté, grouper ces idées éparses, les compléter avec les idées écloses dans la méditation, tel est donc, en quelques mots, le travail de l'artiste : travail d'imagination, de sentimentetd'intelligence, que suit le travail d'exécution.
C'est à cette condition, c'est en s'attachant au beau idéal et planant librement au-dessus des beautés contingentes, qu'il sera inspiré et original.
Ses œuvres seront belles alors, parce qu'elles seront l'expression d'une idée et que, sous la beauté
risihic cl les roiiiicb qui caplivenl, se fera sentir une heauté cachôc : ce sera^ en quelque sorte, l'infini fait avec le fini.
Joubert appuie fortement sur ce point : Le beau, dit-il, a toujours à In fois quelque beauté visible et quelque beauté cachée. La conformité, à un degré plus ou moins parfait mais réel, de l'œuvre avec Tidéal, c'est-à-dire, avec cette beauté cachée que démêle l'œil de l'âme sous la beauté visible, cette conformité, dis-je, lui semble le plus grand secret de l'art.
Le mot de symétrie, dont il se sert pour exprimer ce rapport, n'est peut-être pas parfaitement choisi ; mais le sens de sa pensée ne laisse aucun doute. Dans une œuvre d'art, quelle qu'elle soit, dit-il, la symétrie apparente ou cachée est le fondement visible ou secret du plaisir que nous éprouvons.
Si l'artiste est fidèle a reproduire ses impressions et qu'aucune défaillance ne vienne trahir son désir de bien faire, il atteint le naturel qui n'est, dit mon auteur, que la sincérité dans les arts; puis, du même coup il arrive à la grâce, car la grâce est le vêtement naturel de la beauté. Mais cela est rare et difficile, parce que cela suppose une élévation d'âme peu ordinaire, et une contemplation de l'idéal à laquelle peu d'hommes ont le don ou la force de s'élever.
La plupart négligent le principal pour l'accessoire et semblent oublier que, dans toutes les sortes d'ouvrages de goût et de génie, la forme est la
partie essentielle. D'autres se noient dans les détails et n'arrivent jamais à imprimer à leurs œuvres ce cachet d'unité qui plaît souverainement, parce que l'infini est iin,e\ que les œuvres qui ^oniîines nous en font clairement et fortement sentir la révélation : ils sont dessinateurs, mais ils ne sont pas architectes, alors que, pour faire un bon ouvrage, il faut être décorateur dans les détails et architecte dans l'ensemble. Les autres enfin ne songent jamais à s'élever au delà de la nature, tandis que Joubert répète à qui veut l'entendre : Sans un modèle idéal, nul ne peut bien faire !
Honneur donc à ceux qui ne laissent pas s'éteindre dans leur âme l'étincelle d'en haut; honneur aux artistes dont le 7nens divinior se révèle par des œuvres où resplendit l'éternelle beauté ! Sous leur main puissante, le marbre s'anime, la toile parle, l'instrument éclate en harmonies, et, avant même que nous ayons pu raisonner nos impressions, nous voilà arrachés à ce monde vulgaire et emportés vers des régions inconnues où l'âme monte, par le chemin du beau et du sublime, jusqu'à rinfini.
A ce moment, l'âme est tout, le corps n'est plus rien, et l'art a obtenu son plus noble triomple.
Tous les arts, ne l'oublions pas, partent de l'âme et s'adressent à l'âme : c'est par le corps, il est vrai, qu'ils vont à elle, mais Tâme est leur unique objectif, et notre misérable enveloppe n'intervient qu'à titre d'intermédiaire.
Dès lors, une œuvre d'art ou prétendue telle n'éveille-t-ellc en vous aucun sentiment du beau? Ne vous arraclie-t-elle aucun cri d'admiration ? Elle est bien près d'être jugée.
C'est qu'ici, en effet, il ne s'agit pas d'une sensation banale : le même objet peut vous faire èj)rouver une sensation agréable et produire sur moi ou sur mon voisin une impression tout opposée; cependant ni vous, ni moi, ni personne, n'en serons surpris, parce que nous savons tous que la sensibilité est sujette à des impressions diverses, et que disputer des sensations revient à disputer des couleurs et des goûts, ce qui est ridicule. Mais, si, d'une sensation, phénomène individuel et qui varie avec la sensibilité de chacun, nous passons à un ordre d'idées où les phénomènes relèvent de la raison, toute divergence d'appréciation devient impossible, parce que la raison est incapable de dicter des arrêts contraires.
Le jugement du beau étant un jugement de cette sorte, c'est-à-dire un jugement absolu, l'àme, quand elle se trouvera en face d'une œuvre artistique d'un mérite incontestable, ne pourra en nier la beauté sans contredire à l'opinion de tout le reste des hommes : elle aura plus ou moins de disposition à sentir cette beauté, plus ou moins d'aptitude à s'en rendre compte et à l'analyser; mais là où le beau réside, elle devra dire : « C'est beau ! » parce que, quand une àme |)arle à d'autres ànies, elle ne le fait jamais en vain.
Voulez-vous donc, peintres, statuaires, artistes de toute sorte, voulez-vous produire des œuvres qui soient vraiment belles? Suivez le conseil de Joubert : Mo7itrez ckms toutes vos figures l' immatérialité et l'immortalité de l'âme. Souvenez-vous, que rien ne nous plaît dans la matière que ce qu'elle a de presque spirituel; que ce qui a l'air d'une impression qu'ij laissa quelque intelligence, comme les festons qui la brodent ou les dessins qui la découpent; ciue ce qui semble en elle être sorti d'une pensée.
Et, pour le poëte, la loi sera-t-elle d'une autre espèce que celle qui préside aux compositions du musicien ou du sculpteur? Assurément non. Le principe est le même, et la règle uniforme et absolue : en poésie, comme ailleurs, rien n'est beau ciue ce c/ui sort de l'âme.
S'il y a une diflerence, c'est que la poésie, expression la plus sublime du beau, exigera de l'artiste une identification plus étroite encore avec la beauté, une contemplation plus assidue et plus parfaite de l'idéal : Lesprit n'a point de part à la véritable poésie ; elle est un don du ciel qui Va mise en ?wus ; elle sort de l'âme seule et lui vient dans la rêverie.
Poètes, transportez donc votre âme dans les régions de l'idéal : là seulement vous trouverez ces mots qui sont chauds du souffle de l'âme, et vous enfanterez ces beaux vers qui s'exhalent coînme des sons ou des parfums.
Et Joubert ajoute : La perfection ?ie laisse rien à