‹ Essai sur les pensées de J. JoubertChapitre 7 sur 10 · L'ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

L'ÉCRIVAIN

Les auteurs de Pensées vivent surtout par l'excellence du style.

Leurs travaux en effet sont, de tous les ouvrages de l'esprit, ceux où l'écrivain doit témoins compter sur le fond môme des idées pour intéresser et retenir le lecteur. Ce fond est le domaine de tous, publica materies; toujours des lieux communs de philosophie, de morale ou de littérature, mine sans doute inépuisable, mais si connue, si exploitée déjà ! Il leur est donc absolument indispensable de chercher à rajeunir de quelque façon ces vieux thèmes, et ce sera par le style : en matière de pensée, la forme emporte le fond !

Proprie communia dicere, comme parle Horace, c'est-à-dire imprimer sur tout un cachet original, dissimuler l'uniformité du sujet sous le mérite et le charme du langage, renouveler en un mot la matière à ce point qu'ils paraissent tout inventer,

telle est pour eux la loi même du genre. C'est justice,après tout; car on se montre pour eux

singulièrement indulgent à bien des égards : ainsi,

on ne leur demande ni l'enchaînement régulier

— IIG —

et méthodique des pensées, ni ces transitions liabiles dont la difficulté désespérait presque Boileau. Toutefois, si l'on se relâche avec eux de certaines exigences, c'est pour avoir le droit d'être plus sévère sur les autres qualités. On veut bien ouvrir le livre au hasard et à la première page venue, mais à une condition : c'est qu'à cette page on trouvera des réflexions qui méritent d'être lues et qui puissent l'être sans ennui.

Or, un auteur ne satisfera jamais cette attente du public, s'il n'a été d'abord soigneux de ne montrer de ses pensées que les plus exquises et les plus belles, et si, ce choix fait, il n'a eu assez le sentiment et le culte de la forme pour exprimer ses conceptions dans un style irréprochable. Homère peut sommeiller parfois : un auteur de Pensées, idunsiis ! C'est à l'inimitable perfection de la langue que Pascal, La Bruyère, La Rochefoucauld, doivent une partie de leur gloire : la forme est chez eux si constamment soignée, si étudiée, si savante sous une apparence de simplicité ; ils sont si admirablement originaux dans leur langage ; ils possèdent à un si haut degré le prestige du style, qu'on se trouve, à quelque endroit qu'on les ouvre, étonné et ravi. Aussi sont-ils des modèles dans l'art de bien dire, autant au moins que des maîtres de morale : outre une grande provision de conseils pour notre conduite, ils offrent, par leurs procédés littéraires, un champ d'étude illimité à la science du langage : propriété des termes, finesse d'expressions, délica-

tesse de nuances, variété de tours, force, couleur, tout se rencontre en abondance et en perfection chez ces incomparables génies.

Auteur d'un livre de Pensées, Joubert a-t-il satisfait, pour la langue, aux conditions impérieuses du genre ? A-t-il eu pour la forme ce culte passionné, ces soins assidus qu'on est en droit d'espérer d'un artiste ? Je réponds sans hésiter : Oui.

Non pas que ses efforts aient été constamment couronnés de succès et que, là même où il est le meilleur, il rivalise avec les maîtres du grand siècle; mais, dans sa sphère plus modeste, il a toujours fait une très-grande part à la langue et l'on peut dire qu'il a employé une moitié de sa vie à chercher, pour l'expression de ses pensées, la forme la plus excellente : s'il n'a pas toujours atteint la perfection, c'est un honneur déjà que d'avoir entrepris d'y arriver.

Au reste, de cette application constante de Joubert à se soumettre aux règles de l'art, est sortie autre chose qu'une facilité pour bien écrire : esprit très-pratique,malgré les dehors d'un spéculatif,iln'a pu s'occuper, si longtemps de style, sans chercher à réduire en préceptes ses réflexions et ses expériences, travail qui rentrait dans ses habitudes et formait un des besoins de sa nature. Voilà pourquoi ses Pensées renferment, sur les qualités qui font les écrivains excellents et les ouvrages durables, tant d'observations achevées, tant de vues neuves, tant de prescriptions d'une haute sagesse : il y a comme

résumé, à propos du langage, toutes ses idées sur le vrai, le bien, le beau, ce qui fait que l'artiste et le moraliste y parlent quelquefois plus haut que l'écrivain : ce ne sont pas pourtant les pages les moins intéressantes de son livre.

11 convient donc, ce semble, avant de parler de l'écrivain lui-même , de dire quelque chose de ses théories littéraires : nous verrons mieux ensuite comment il les applique, pour son compte, et où sont ses vrais titres de gloire.

Après Boileau et tant d'Aristarques illustres qui ont recommandé aux auteurs de ne rien écrire sans y avoir mûrement pensé, Joubert vient répéter le môme avis et rappeler cet utile précepte à tous ceux qui seraient tentés de l'oublier.

L'à-propos de ce conseil est, paraît-il, de toutes les époques. Penser, en effet, est une occupation longue, ordinairement laborieuse, et qui suppose un certain amour de l'idéal : toutes choses auxquelles on ne se prête pas facilement de nos jours. On n'a plus le temps ; on craint la fatigue ; et, en quelque estime qu'on semble tenir la perfection, on en a plus encore pour le succès. Dans le but de réagir contre de semblables tendances et afin de combattre cette précipitation funeste qui multiplie les productions sans aboutir à une œuvre solide, Joubert essaie de faire entendre quelques salutaires recommandations. 11 est de ceux qui répondraient volontiers, quand on leur demande quelle est la première condition pour composer un bon livre ;

« C'est d'y penser !» — Et la seconde ? — « D'y penser encore !» — Et la troisième ? — « D'y penser toujours ! » Tant il juge importante la question du fond pour tous les ouvrages de l'esprit. « // n'y a de beaux ouvrages, dit-il, que ceux qui ont été longtemps, sinon travaillés, du moins rêvés.

Rêvés I c'est-à-dire, dans la langue de Joubert, pensés longuement et médités à loisir ; car, pour lui, c'est tout un. Dans cette application lente et soutenue de l'intelligence à un objet précis, il naîtra peut-être bien des idées oiseuses, les unes extrinsèques à la matière, les autres, trop humbles pour pouvoir, suivant l'occurrence, s'adapter au sujet ; mais qu'importe le temps perdu à découvrir ces éléments inutiles, si, dans sa course indécise, l'esprit vient à rencontrer une veine heureuse ? N'est-il pas au centuple dédommagé de ses fatigues ?

Or, ces idées soudaines et lumineuses ne manquent jamais de luire à certaines heures pour les travailleurs persévérants : ce sont les meilleures, du reste, et l'on ne saurait trop les attendre. On s'évertue parfois à creuser un sujet dans un sens ; on veut à toute force poursuivre un point de vue et rien qu'un; et voici que tout à coup je ne sais quels horizons nouveaux se découvrent et resplendissent, et l'on s'aperçoit, non sans étonnement, qu'on marchait à une distance infinie de la vérité. C'est que les pensées qui nous viennent, comme dit Joubert, en distinguant avec finesse ces deux sources d'idées, valent mieux que celles c/ue nous trouvons .' celles-ci.

pour l'ordinaire, ont quelque chose qui sent l'effort; celles-là ont le charme ravissant de la spontanéité et du naturel, et, du même coup, la fraîcheur de l'inspiration, car elles naissent sous nos pas dans le chemin de la vie, comme ces sources qu'en pressant la terre le pied fait jaillir, sans qu^on y so7ige. Ce sont les «jolies choses » dont parle La Rochefoucauld (1), que « l'esprit ne cherche point et qu'il trouve toutes achevées en lui-même ; car il semble qu'elles y soient cachées, comme l'or et les diamants dans le sein de la terre » ; ou encore, ce sont ces « traits hardis » que Vauvenargues assure « ne jamais s'offrir à un esprit tendu et fatigué ».

Ajouterai-je, avec Joubert, que ces pensées seules caractérisent un écrivain, et qu'on a raison de les nommer des traits, parce qu'elles montrent, pour ainsi dire, la tête et le visage, et que le reste ne fait voir (jue les mains ? Sans doute, et la remarque est trop spirituelle pour n'y pas souscrire : chaque esprit a sa physionomie propre, qui n'est pas celle de son voisin ; on peut, entre les deux, trouver parfois comme un air de famille ; mais c'est s'abuser que de chercher une ressemblance parfaite : les différences, la plupart du temps, sont aussi nombreuses que les points de contact, et la cause de ces différences, puisqu'il faut la déterminer, n'est autre que la tournure même des pensées de ces esprits.

(1) La Rochefoucauld donoa plus tard à celte pensée une forme différente; mais on la trouve ainsi exprimée, au numéro 111 de l'édition des Maximes de 1665, la première qu'il ait publiée.

Nous voilà donc^ je suppose, en possession des matériaux d'un ouvrage : non-seulement nous avons rêvé longtemps, msd?, encore nous avons aidé au travail de l'esprit par cette érudition sans laquelle Ximagination la plus belle s'épuise et se consume, ou, pour parler la langue poétique de Joubert, a des ailes et n'a pas de pieds: enfin, nous avons soumis nos pensées à une sorte de triage, rejeté celles qui eussent été « trop faibles pour porter une expression simple (1) », et gardé seulement les excellentes.

Mais, si le livre est pensé,^ il reste cà l'écrire, et cette opération délicate réclame des soins infinis. C'est à quoi a pourvu Joubert. Ses conseils sur la forme, plus explicites que ceux qu'il a donnés sur le fond, sans leur céder en valeur, seront, il est permis de le croire, d'un précieux secours pour quiconque les voudra consulter.

Au reste, il ne sépare pas, à vrai dire, le fond de la forme, pas plus qu'on ne sépare les membres d'un même corps, sinon pour les analyser. Pensées et style concourent, à ses yeux, à la composition des bons ouvrages ; mais encore faut-il préciser l'importance de chacun des deux éléments, le rôle qu'il doit jouer et la place qui lui revient : tel est le dessein de Joubert.

Tenez, dit-il aux auteurs, tenez vos pensées audessus de vos expressions ; ce qui revient à dire : Ne

(1) Vaiiveiiai'gue?.

sacrifiez jamais le principal à l'accessoire, ni le corps au vêtement ; règle très-sage, mais dont l'application est difficile à quiconque n'a pas suffisamment médité son sujet. Alors, au lieu que le style naisse des pensées, ce sont plutôt les pensées qui naissent du style, et les rôles se trouvent intervertis au plus grand préjudice de l'art. Le style, en effet, étantsouverainement impuissant à produire aucune pensée de quelque valeur, des œuvres ainsi composées ne peuvent jamais avoir que les dehors de la vie : il n'y a pas d'àme dans ces corps ; ce sont des fantômes qui tomberont en poudre dès que vous en approcherez la main, de vaines ombres que le moindre souffle suffira à faire évanouir. Tout cela fait poche, comme dit spirituellement Joubert ; les pensées y sont peu rattachées au sujet et les paroles aux pensées : il y a entre tout cela de l'air, du vide ou trop d'espace; c'est boursouflé ou ridicule.

Au contraire, si, avant d'écrire, on a eu soin de penser beaucoup et d'attendre le moment propice, chaque chose vient alors en son lieu et l'on sent, avec un ordre parfait, les pensées naître de l'âme, les mots des pensées et les phrases des mots. De là à un bel ouvrage il n'y a pas loin ; car les pensées qui viennent de l'âme font les écrivains excellents (Vauvenargues et Buffon l'ont dit, ce dernier avec un peu d'emphase), et il coule avec elles dans la langue ces sentiments et ces images qui donnent au style tout son mérite.

Il ne faudrait pas croire pourtant que les livres peuvent sortir en bloc et tout d'une pièce du travail de la méditation ; l'essentiel assurément est que la pensée longtemps fécondée par le travail domine le langage, l'inspire et le prépare ; mais il ne suit pas de là que les mots viendront toujours, quoi qu'en ait prétendu Boileau, « aisément » et d'eux-mêmes, se ranger aux ordres de la pensée. Les nuances de détail, les variétés d'expressions et ce que j'appelrai les contours abondent dans toutes les langues, et c'est un immense travail pour un auteur que de choisir, dans cette mine presque inépuisable, les termes les plus propres à rendre, sans en rien sacrifier, ses idées et ses conceptions : cela demande du tact, de la patience et de l'exercice.

Or, Joubert a sur ce point une théorie à part qui rappelle çà et là, à s'y méprendre, la manière de Fénelon dans la Lettre à l'Académie : « E?i littérature, dit-il, f'I faut remonter aux sources dans chaque langue, parce qu'on oppose ainsi ïanticiuité à la mode ... La science des mots enseignant tout l'art du style, quand une langue a eu plusieurs âges comme la nôtre, les vieux livres sont do?is à lire. Avec eux on remonte à ses sources et on la contemple dans son cours : notre langue est comme la m,ine où l'or ne se trouve qu'à une certaine profondeur .. . On enrichit les langues en les fouillant. Remplir un mot ancien d'un sens nouveau dont l'usage ou la vétusté l'avait vidé, pour ainsi dire, ce n'est pas innover, c'est rajeunir. Rendre aux mots leur sens

physique et primitif, c'est les fourbir, les nettoyer, leur restituer leur clarté première ; c'est refondre cette monnaie et la remettre plus luisante dans la circulation; c'est renouveler par le type des empreintes effacées.

Ce sont, on le voit, des indications aussi ingénieuses qu'excellentes pour trouver où apprendre les origines de la langue et savoir rendre quelque jeunesse à nos idiomes vieillis. Cependant, on pourrait désirer peut-être quelques conseils plus immédiatement pratiques.

Joubert y a songé. Mais, en homme chez qui l'amour du beau domine tout le reste, il réclame avant tout, même dans le style, le laisser-aller et la grâce : « Que le mot, dit-il, n'étreigne pas trop la pe7isée ! Rien de trop juste, (jrande règle pour la grâce dans les ouvrages !

Cette recommandation suprême suffisant à l'artiste, l'écrivain reprend ses droits et, au risque de tomber quelquefois dans une sorte de métaphysique grammaticale, il poursuit avec zèle l'étude des mots. Il y en a de plusieurs sortes et d'importance diverse. Ainsi vous pouvez opter entre le mot clair, le mot choisi, le mot propre, le mot beau et même le mot vague : le mot beau, en c/ui il y a abondance et économie, son bref et sens infini, et qui dit plus qu'il n'est nécessaire, en disant pourtant avec précision ce qu'il faut; — le mot clair, toujours utile, que dis-je ? toujours indispensable , car les mots , comme les verres ,

obscurcissent tout ce qu'ils n'aident pas à mieux voir ; — le mot choisi, dont l'importance aussi est capitale, puisque , bien choisis, les mots sont des abrégés de phrases ; —le mot vague, dont il ne faut pas abuser, mais qui, employé à propos, est encore d'un très-bon effet, car il produit ces obscurités élégantes dont parle Boileau; or , il est des obscurités majestueuses, et même des nécessaires ; ce sont celles qui font imaginer à l'esprit ce cjaHl ne serait pas possible à la clarté de lui faire voir ; — le mot propre, enfm, qui engendre pour les esprits harmonie et satisfaction, parce qu'?7 apprend quelque chose et qu'il a une union nécessaire avec la pensée. Vous aurez ensuite une ressource immense dans ces petits mots dont notre langue abonde et dont presciue personne ne sait rien faire, je veux dire, dans ces idiotismes qui étant essentiellement français sont, à ce titre, fort expressifs et précieux à employer.

Mais, remarque Joubert, ni le mot clair, ni le mot propre, ni aucun de ceux qui précèdent, ne suffisent pour bien écrire. Non-seulement il faut être clair et entendu, mais encore il faut plaire, il faut séduire. Or, pour plaire et charmer, ce n'est pas assez qu'il y ait de la vérité dans le langage; il faut aussi qu'ilij ait de l'homme, en sorte que la pensée et l'émotion propres de celui qui parle se fassent sentir: c'est l'humaine chaleur et presque l'humaine substance qui prête à tout cet agrément qui nous ravit.

Ceci revient aux conseils du début : les pensées doiventjaillir de l'ùme et l'àme doit passer dans le style. Pour l'écrivain, comme pour tous les artistes, le secret du beau n'est pas ailleurs : qu'il montre l'âme par son style, et pour lui le triomphe est certain. Car, comme l'a dit encore excellemment Buffon , si « les connaissances , les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent et gagnent à être mis en œuvre par des mains plus habiles, c'est parce que ces choses sont hors de l'homme », tandis que « le style », étant « l'homme même », possède par devers lui une puissance et un charme originaux qui ne se communiquent ni ne se copient jamais. C'est alors qu'un livre resplendit de naturel, qualité incomparable qui fait qu'en l'ouvrant on trouve « un homme » au lieu « d'un auteur » .

Joubert y revient avec insistance : Le natiœel ! il faut que l'art le mette en œuvre, qu'il file et tisse cette soie. Et plus loin : L'essentiel est cVêtre naturel pour soi ; on le paraît bientôt aux autres : que chacun garde donc avec soi les sinrjularités qui lui so?it propres, s'il en a de telles. J'en crois aisément Joubert, car j'ai pour garants de sa parole ces Grecs inimitables dont le mérite est tout entier dans l'alliance d'un goût exquis et d'une simplicité ravissante avec le plus parfait naturel. Mais ce mérite est fort rare, et l'on est d'autant plus exposé à le perdre, qu'on cherche à en faire parade. Le mot de La Rochefoucauld est, en ce point, d'une

exactitude rigoureuse : « Rien n'empêche tant d'être naturel que l'envie de le paraître ».

Toutefois, à l'originalité du style il est encore requis, si l'on veut plaire, de joindre la pureté et l'élégance. Ces qualités précieuses s'acquièrent surtout par le développement du goût, l'habitude d'écrire et l'étude des bons modèles, je veux dire ceux qui comptent par leur valeur intrinsèque et non pas seulement ceux qui plaisentj; car il est impossible de devenir très-instruit, si on ne lit que ce qui plaît.

A ce propos, et avant de parler du goût, j'ai à faire une réserve.

Je relève dans Joubert une pensée où il assure i\m,pour bien écrire le français, il faudrait entendre le gaulois. Cela, pour ne rien dire de plus, me paraît fort hasardé. Joubert, tout le premier, peut m'en servir de preuve. Il n'avait pas, que je sache, étudié jamais le gaulois ; et pourtant, avec quel art n'écrit-il pas sa langue ! Mais il y a une autre preuve plus générale à faire valoir. Si notre langue était pauvre de chefs-d'œuvre, les vieux monuments littéraires (encore sont-ils rares) pourraient offrir pour l'étude une ressource et une compensation. Mais l'âge moderne nous a dotés d'incomparables trésors. Il y a donc apparence qu'il suffira à un auteur, pour apprendre sa langue et l'écrire avec une solide élégance, de venir s'abreuver à cet immense courant qui part de Rabelais pour arriver, presque sans interruption, jusqu'à nous, en passant

par Amyot, Montaigne, Montluc, Calvin, l'Hospital, la Boëtie, Charron, les auteurs de la Ménippée, d'Aubigné, saint François de Sales et les maîtres du dix-septième et du dix-huitième siècles. Que les érudits fouillent la langue primitive, comme un champ qui, au mérite de la fécondité, joint le charme et les souvenirs d'un héritage paternel, rien de mieux : mais voir dans ces œuvres antiques un modèle du beau style! Personnen'y a jamais songé sérieusement.

Cette observation faite, revenons à notre sujet. Le goût, très-bien défini d'abord par Joubert lorsqu'il l'appelle la conscience littéraire de Vaine, semble ensuite déchoir à ses yeux de son importance, lorsqu'il le réduit à n'être plus qwhin sentiment qui sert plus souvent de mesure au plaisir que de disceriiement de ce qui est bien.

Cela nous rapproche étrangement soit de la définition que donnait Montesquieu, en 1726, quand il écrivait : « Le goût n'est que l'avantage de découvrir avec finesse et avec promptitude la mesure du plaisir qu'une chose doit donner aux hommes » ; soit des autres théories du dix-huitième siècle en général sur cette matière. Je vois bien qu'il est là question du plaisir ; mais, où se trouve le vrai, ce (( vrai seul aimable » qu'ont si justement recommandé Boileau et son époque ? Il n'y en n'a pas trace !

Voilà pourquoi .Toubert me paraît donner une esquisse incomplète du goût, en le réduisant au

rôle secondaire d'ww sentiment qui sert de mesure au plaisir. Combien je préfère la définition du bon Rollin, disant dans son Traité des Etudes: (< Le goût est un discernement délicat, vif, net et précis de toute la beauté, la vérité et la justesse des expressions et des pensées qui entrent dans un discours». Je trouve ici une définition parfaite. Il y a, en effet, deux espèces de goût bien distinctes, fondées, l'une sur le jugement de l'esprit, l'autre sur le sentiment du cœur, et dont la réunion peut seule composer le goût parfait. Celui-ci est inspiré par la nature ; il a été plus ou moins départi aux hommes, mais tous le possèdent en quelque proportion. Celui-Là est intelligence et s'éclaire par l'étude : mais, comme il n'est pas utile à tous, Dieu ne l'a donné qu'à un petitnombre; il se corrige, s'épure, se perfectionne avec le temps, et le poëte qui a dit:

J'étais pour Ovide Ji vingt ans.

Je suis pour Virgile k quarante,

a marqué en deux vers l'histoire des variations de ce jugement. En résumé, le goût parfait naît de l'assemblage d'un bon esprit et d'un bon cœur : Rollin ne l'entend pas autrement dans sa définition, qui est autant d'un moraliste que d'un habile écrivain.

Mais Joubert s'égare avec cette idée fâcheuse de sentiment iàià.Q plaisir. Que ne s'est-il contenté de ce qu'il dit dans un autre endroit, à savoir que le bon goût s'acquiert et procède avec mesure? . . . C'eût été

trop concis peut-être, mais du moins irréprochable de vérité.

Absolument nécessaire à l'écrivain, le goût préside au travail du style, comme il a servi au choix de la pensée. Si un ouvrage n'est digne de voir le jour qu'après avoir été «vingt fois remis sur le métier, poli et repoli sans cesse », c'est le goût qui indiquera le degré de correction oii un auteur doit amener sa matière. Le poli et le fini, dit .Joubert, sont au style ce que le vernis est au tableau; ils le conservent, le font durer, Véternisent. Lui qui visa toujours à mettre de ce vernis sur ses moindres œuvres, recommande la correction comme lui degré de vérité de plus dans les écrits. // faut, ajoutet-il, songer, en écrivant, que les lettrés sont là, c'esià-dire, prendre garde de rien hasarder d'inégal ou de peu châtié, comme on y veillerait si l'on se trouvait en présence d'un public difficile et exigeant.

C'est le goût encore qui suggérera aux écrivains cette concision ornée, unique beauté du style, par laquelle ils moulent leur pensée; c'est lui qui les rendra sévères à eux-mêmes et leur apprendra, comme autrefois Boileau à Racine, à « faire difficilement des vers faciles ». Rien n'égare, en effet, comme cette facilité qui porte à croire toujours qu'on a plus de talent qu'on n'en a, et qui est opposée au sublime. C'est le goût enfin qui les guidera lorsqu'ils s'essaieront à revêtir la pensée de toutes ses couleurs, en sorte qu'o?? n'entende pas seulement ce qu'ils disent, mais encore qu'on le voie,

car alors ils sont peintres et leur art se complique de nouvelles difficultés.

Au reste, chaque sorte d'écrits, comme chaque poëme, a son style à part, qui contribue aie rendre « brillant de sa propre beauté ». Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, le genre académique n'admet pas les mêmes procédés que le genre épistolaire : l'un se recommande par une urbanité sérieuse, et convient seul à un homme de lettres parlant à des hommes de lettres; l'autre n'a que faire du sérieux de Yurbanité, et réclame d'abord Yenjouement. Soyez civil, c'est parfait; mais par-dessus tout soyez enjoué ; n^écrivez pas, causez ; et, à la manière de cette femme illustre dont le talent, en ce genre, marque la perfection, laissez « trotter votre plume la bride sur le cou», et ne donnez à vos amis que (' le dessus de tous les paniers » : le « reste », je vous le prédis, ira toujours non pas « comme il pourra», mais très-bien.

Puis, quand vous aurez fini un ouvrage, n'oubliez pas, à quelque genre qu'il se rattache, de mettre à la surface un air de plaisir qui cache et épargne au lecteur toute la peine c/ue vous aurez prise.

C'est là, j'en conviens^ une chose bien difficile à faire, mais vous ne serez goûté qu'à ce prix. A ce prix seulement votre litrava sera achevé. Il aura du charme pour le lecteur, parce que Vesprit n'y sera pas séparé de l'cime ; et, comme inen n'est plus beau qu'un beau livre, il s'implantera et vivra dans la

mémoire des hommes : celle-ci, en eflet, n'aimant que ce qui est excellent, les livres beaux et excellents ont seuls la chance de durer toujours. Joubert en fournit la preuve dans une judicieuse réflexion : Quand on se souvient d'un beau vers, d'un beau mot, d'une belle phrase, on les voit devant soi et les yeux semblent les suivre. Un passage vulgaire, au contraire, ne se détache point du livre où, on Va lu; tandis que, s'il est beau, c'est là que la mémoire le voit d'abord c^uand on le cite.

Il semble presque, en lisant ces observations et ces conseils, qu'on entende encore le moraliste : il n'est pas loin à coup sur. Mais le voici maintenant qui perce tout à fait : ISe pensez rien, dit Joubert, n'écrivez rien, dont vous ne puissiez croire que cela est vrai devant Dieu !

Aussi, ne trouve-t-il pas assez d'éloquence pour détourner les jeunes âmes de la lecture de ces livres que leurs auteurs n'ont pu croire tels. Il les flétrit tous en masse ; mais il se montre particulièrement impitoyable à l'endroit de ces productions malsaines qui marquent la fin dune littérature et prouvent la corruption d'un peuple. Il faut, dit-il, pour plaire aux peuples corrompus, leur peindre des passions désordonnées comme eux ; ces âmes à qui leur désordre a rendu les grandes émotions nécessaires sont avides d'excès dans leur implacable faim.

C'est en vain qu'avec ces romans qui font pleurer , l'àme se soulève par instants et s'écrie : Vous me

faites mal ! Lu voie est si glissante, qu'une fois engagé sur cette pente fatale, on ne s'y retient plus guère.

Cette sage critique terminera convenablement l'exposé des théories littéraires de l'auteur. A part quelques lacunes sur la notion du goût, on a pu juger si tout est de choix dans ces conseils où nonseulement les vues sont excellentes, mais encore où le caractère de l'homme autorise et confirme les principes de l'écrivain.

Je n'oserai pourtant pas, comme on l'a fait avec un peu d'exagération , comparer ce chapitre de Joubert à celui de La Bruyère sur les Ouvrages de }'es}yrit; mais je crois que, sans atteindre à tant de hauteur , il fournira bon nombre d'idées ingénieuses et de prescriptions salutaires aux auteurs qui le voudront méditer.

Passons donc,, sans tarder davantage , de la théorie à la pratique et voyons la valeur de l'écrivain lui-même.

Pour le pouvoir louer ensuite plus à mon aise, je commencerai par relever tous ses défauts. Or, son plus grand travers est, à mon sens, de ne pas se montrer toujours parfaitement naturel.

C'est de la meilleure foi du monde qu'il tombe dans le genre affecté et spécieux ; que dis-je? c'est à force de vouloir être naturel qu'il cesse de l'être : mais à quelque cause que tienne ce défaut, il existe et je ne dois point le dissimuler.

Joubert est un esprit si enthousiaste du beau, si

amoureux de la pureté et de la transparence dans la forme que jamais, à son gré, l'idée n'arrive à être exprimée d'une façon assez parfaite. Ce n'est pas pour être fimpïe (ju'il se travaille, mais pour être exquis. 11 sent le charme de l'ingénuité, et l'importance du naturel, mais il sacrifie parfois l'un et l'autre au désir d'être neuf ; il veut enfin |)artout la clarté, l'ornement et la grâce, mais il arrête trop souvent Télan qui les produit. Je conviens avec lui qu'une imaginalion ornée est un mérite du style, mais je nie qu'elle soit le seul. Je le nie d'autant plus, que de cette théorie incomplète proviennent la plupart des taches du style dans Joubert. 11 avait Vimagination d'un poète et d'un artiste : Pourquoi nous l'avoir cachée tant de fois, elle si charmante et si belle dans sa simplicité toute nue ? Pourquoi nous l'avoir gâtée sous des ornements d'emprunt? pourquoi ce fard, ces festons, tout ce mensonger attirail ? Je crois lire une pensée profonde et voici que cette pensée, vraie à première vue, devient équivoque ou fausse dès que j'y appuie : l'écrivain est sincère, je le sais ; mais il a usé de procédés trompeurs : dès lors, en maint endroit, il produit, si l'on veut, une sorte de mirage, mais il n'instruit plus.

Qu'est-ce, par exemple, que cet espace qu'il nomme la stature de Dieu? Qui se flattera de voir quelque chose dans ces 7iuits artificielles que se créent quelques écrivains pour donner plus d'éclat à leurs faibles clartés? Que signifie ce jargon pré-

deux : L'affectatmi de l'excellent est la pire, sans contredit; mais V excellent est le meilleur ?

Je veux bien que Joiibert s'efforce d'égaler ses expressions à sa pensée ; mais encore faudrait-il plus de simplicité, moins de gêne, moins de tourment. Je ne puis lire certaines de ses réflexions sans imaginer de suite ce pinceme?it auquel il fait allusion quelque part, en caractérisant le genre maniéré , cette gesticulation menue et ce mouvement peu franc ou peu partagé par la totalité de rhomme.

En vérité est-ce donc si malaisé de s'énoncer simplement et comme tout le monde? La correction n'est pas la recherche : ni Pascal, qui raturait à l'infini; ni la Bruyère, qui travailla et retoucha jusqu'à neuf fois ses Caractères ; ni Vauvenargues même n'ont pris tant de façons pour nous entretenir.

Mais en voilà assez. J'ai blâmé Joubert à mon aise : je veux avoir maintenant le plaisir de le louer sans restriction.

Au risque de m'exposer une seconde fois à être taxé d'inconséquence , je dirai d'abord que son affectation même n'est pas quelquefois exempte de charme. Sous ces mots qui s'étonnent presque d'être rapprochés, sous cette diction pénible et laborieuse, on devine une intelligence qui se donne des peines infinies pour s'exprimer avec plénitude. On voit un homme qui, dévoré de l'ambition de mettre sa phrase dans un mot, lutte énergiquement

contre les difficultés de la langue et s'évertue a unir ensemble la clarté et la concision, deux éléments presque incompatibles ; et ce spectacle inspire pour Fauteur une certaine indulgence.

Du reste, tant de fatigues ne sont pas souvent stériles : pour l'ordinaire, l'expression jaillit précise, lumineuse, égale à l'idée et riche de couleur : on n'éprouve plus alors que de l'admiration.

Joubert s'est excusé quelque part d'avoir donné en général à ses pensées un tour étudié et antithétique : Ce tour, dit-il, est indispensable au raccourci dont on est obligé d'user quand on veut faire tenir sa pensée, son humeur ou son sentiment dans un espace trop borné de paroles. Ce tour est alors naturel et sa nécessité en fait l'excuse et le mérite. A un mot près, cela est exact ; mais indispensable est de trop. Sans doute le tour antithétique favorise singulièrement la vivacité de la pensée et sa mise en lumière ; mais un auteur, surtout un auteur de Pensées, ne doit pas être à ce degré dépourvu d'autres moyens, que le tour recherché lui soit indispensable pour atteindre au raccourci.

Aussi bien, Joubert y est arrivé de mainte autre façon. Sa pensée s'exprime tantôt sous forme de simple apophthegme : La sagesse est le commencement du beau; tantôt sous forme de recommandation pressante : Kusez que de pièces d'or et d'argent dans le commerce de la parole. Tantôt enfin, c'est un cri de l'àme, sans apprêt d'aucune sorte, mais pénétrant et incisif : Liberté l Liberté! en

toutes choses Justice , et ce sera assez de liberté !

Ce n'est donc pas la variété qui fait défaut dans la manière de l'auteur. Ce ne sont pas non plus, je l'ai remarqué déjà, les couleurs : il se sert, pour les broyer, de ces phrases inutiles qui viennent en foule dans la tête de tout homme qui pense, et son heureuse palette sait tout animer. Il excelle à jeter dans le style ces demi-jours, ces nuances légères, ce?, incertitudes qui plaisent tant , quîinà elles sont ménagées avec art.

Il invente peu, je l'ai dit encore ; mais il rajeunit fréquemment par l'expression et par le tour. Ces éternels lieux communs, qui constituent le fond de la vie humaine et que nous savons tous, pour les avoir rencontrés à chaque détour du chemin, prennent sous sa plume une face nouvelle et s'animent d'un intérêt inconnu. C'est qu'une pensée tantôt puissante, tantôt ingénieuse, jamais médiocrement émue, a pénétré cette matière uniforme et presque banale : elle a recueilli ces éléments antiques, elle a coordonné à sa guise les formes et les couleurs primitives ; elle y a imprimé un cachet individuel et, jetant là-dessus le riche vêtement d'un style de poète, il est sorti de ce travail je ne sais quelle composition ingénue qui se rapproche,pour le fond, de celle de tous les penseurs, mais qui, par la forme, diffère de toute œuvre analogue et ne ressemble qu'à elle-même.

Pour ce motif, Joubert est bien venu à nous entretenir des accidents de sa pensée : son moi a

fjiicl(jue raison pour se dépeindre et se raconter devant le public. C'est un homme qui a vraiment quelque chose à dire, puisqu'il sait donner un tour personnel et particulier aux sentiments de tout le monde. Car Joubert n'est pas seulement habile à renouveler des lieux communs : il sait encore faire penser. Cest, ici, une remarque ; là, une interrogation ; plus loin, un mot saisissant ou une exclamation : mais cela suffit pour ouvrir à votre esprit des horizons nouveaux ou éveiller dans votre âme des sentiments que vous n'y soupçonniez pas : de là son influence.

11 l'a dit lui-même : Le>i écrivains qui ont de l'influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent , et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore.

C'est par l'originalité de la manière de voir que .Joubert y arrive ; mais c'est aussi par la propriété de l'expression et le pittoresque du tour. Son style abonde en finesse. Joubert la cherche et semble s'y complaire ; il croit même déchoir si cette qualité vient à lui faire défaut : Il n'y a point de beau et bon style, dit-il, qui ne soit rempli de finesses, mais de finesses délicates ; la délicatesse et la finesse sont seules les véritables indices du talent.

Vauvenargues a observé que « les auteurs qui se distinguent principalement par le tour et la délicatesse sont plus tôt usés que les autres ». Là est peut-être une des causes qui font qu'en effet Joubert

répugne, après deux ou trois lectures, à quelquesuns de ceux qui ont ouvert son livre. L'amour de la délicatesse, poussé par lui jusqu'à dire que sans délicatesse il n'y a point de littérature, se révèle partout si manifestement, que cette délicatesse finit quelquefois par lasser. On éprouve alors cette impression qu'indique Pascal en parlant de la continuité des mêmes choses ; cette délicatesse continue est comme une atmosphère de chaleur qui vous assoupit ; et, s'il est permis de pousser jusqu'au bout la comparaison, l'on voudrait par moment avoir froid, car « le froid » du moins « est agréable pour se chauffer » .

Mais cette monotonie n'est bien sensible qu'à celui qui veut lire Joubert tout d'une suite.

Or, c'est assurément s'y prendre mal avec un méditatif. Ces sortes d'auteurs demandent à être lus avec mesure et par petite quantité à la fois ; on ne court pas avec eux, on marche ; on ne cause pas, on pense et on réfléchit ; on ne les dévore pas, comme on dévore une Nouvelle, on les déguste. Il en est d'eux enfin comme de ces vins généreux qui, pris à petite dose, réjouissent et récréent, mais qui, absorbés d'une façon indiscrète, fatiguent et deviennent dangereux.

L'homme, au contraire, qui lit chaque jour, mais avec mesure, quelques pages de Joubert, ne tarde pas à se sentir réconforté par les conseils d'un ami aussi sage : bientôt il s'attache à lui pour sa grâce et l'aime pour l'excellence de sa doctrine, et, au

lieu d'un écrivain et d'un Jecteur, il n'y a plus qu'un maître et qu'un disciple.

Comme tous les spéculatifs pour qui une demi-vue équivaut souventà une vue claire et parfaite, Joubert a rempli sa diction des images les plus variées ; car, à ses yeux, le mot imagé l'emporte encore sur le mot propre : Tun est plein de précision et de vigueur, mais l'autre a peut-être plus de délicatesse et plus de grâce ; l'un définit, l'autre peint ; l'un enfin ne parle qu'à l'esprit, l'autre s'adresse à l'imagination et au cœur ; aussi Joubert n'hésite-t-il jamais : Les images et les comparaisons, dit-il, sont nécessaires afin de rendre double l'impression des idées sur l'esprit.

11 n'est pas une page de ses Pensées qui ne présente quelque comparaison charmante : les objets inanimés, la nature^ l'homme, le monde supérieur et le monde intelligible lui fournissent tour à tour le texte des plus heureux rapprochements; il n'y a plus à douter que sa pensée et ses paroles ont des rt/Ze^; il en offre des preuves indéniables. Depuis l'art de regarder ses amis de profil quand ils sont borgnes jusqu'à celui de donner du ciel à la inorale comme de Vair à un tableau, partout se montre quelque allusion ingénieuse ou délicate. Qu'est-ce autre chose en effet qui donne du charme à ces pensées : Les fleurs portent leurs parfums comme les arbres leurs fmits; et ailleurs : l'esprit conçoit avec douleur, mais il enfante avec délices; ou bien : les savants fabriqués sont comme les eaux de

Barèges faites à Tivoli : tout y est, sauf le naturel ?

Si j'ajoute à cela un certain amour du parallélisme, une certaine recherche des conlrastes, j'en aurai fini à peu près avec le style de Joubert, Cette habitude de faire figurer au second membre d'une phrase, mais avec une légère variété de nuance, les mots qui figurent au premier, est un trait assez commun aux moralistes : c'est une façon habile d'imprimer aux idées quelque relief et, du même coup, de captiver l'attention du lecteur. La Rochefoucauld en a usé souvent : « Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce que l'on peut pour y paraître établi»; — et Vauvenargues plus souvent encore. Je cite au hasard : « Lorsque les plaisirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les plaisirs » ; ou bien : « Un auteur n'est jamais si faible que lorsqu'il traite faiblement les grands sujets » ; ou encore : « Qu'il est difficile de faire un métier d'intérêt sans intérêt ! » — Après eux, mon auteur s'est largement donné carrière : JJn goût sûr est celui qui sait séparer les vices de la forme de r excellence du fond, et les vices du fond de F excellence de la forme ; et ailleurs : Quand on applique la sévérité où il ne faut pas, on ne sait plus ïappliciuer où il faut; ou encore: Les premiers poètes et les premiers auteurs rendaient sages les hommes fous ; les auteurs modernes cherchent à rendre fous les hommes sages.

Cependant il y a chez Joubert quelque chose qui

lui est plus propre que ses images, ses comparaisons et ses contrastes, quelque chose qui lui est plus propre même que son style, c'est le tour. Le tour, on l'a dit bien souvent, est la physionomie de l'écrivain. Chez Joubert, c'est, dans une grande solidité de principes, l'allure légère d'un esprit délicat qui ne veut pas peser ; c'est, sans parler d'un savoir exact et toujours employé à propos, l'air d'un penseur qui aspire uniquement à faire profiter les autres de son expérience et non à régenter personne ; ce sont ces retours soudains et toujours charmants sur lui-même ; le don du trait ; ces mots délicieux qu'on s'accuse presque de n'avoir pas su trouver, et qui sont excellents, parce qu'ils sont vrais ; l'inattendu du moi, de ce moi dont je parlais plus haut, et qui, loin d'avoir rien de « haïssable », est rempli, au contraire, d'intérêt et d'agrément; enfin cette persuasion intime qui déborde de chacune de ses lignes et qui vous fait comme une douce violence.

C'est à .loubert tout le premier qu'il convient d'appliquer sa maxime : Tout ce que nous disons doit an quelque sorte être teint de nous et de notre âme ; cette opération est longue, mais elle immortalise tout. Elle fut longue en effet V opération, puisque la vie de Joubert s'acheva sans qu'il ait eu le loisir de mettre la dernière main à son œuvre ; mais, dans ses écrits, il avait comme glissé son âme; il avait teint de lui, c'est-à-dire marqué d'un cachet original, la moindre de ses pensées et il a

suffi d'une main pieuse pour finir de mettre on lumière tant de pages exquises.

Voilà quel fut l'écrivain, chez Joubert. A une époque de désorganisation littéraire comme celle du Directoire et même des dernières années du dixhuitième siècle ; en un temps où le genre licencieux levait audacieusement la tête, où les auteurs affichaient dans leurs œuvres un cynisme de langage auquel la bonne littérature d'alors, favorisée par M'"" de Staël, ne faisait nullement contre-poids, Joubert resta pur, noble, distingué de style comme de pensée. Elevée à l'école des deux antiquités et fidèle aux traditions de notre grand siècle, sa langue n'abdiqua jamais : jamais on ne la vit courir après les succès éphémères de la littérature facile : elle fut toujours digne, sévère et chaste.

Malgré cela, Joubert ne peut évidemment entrer en comparaison ni avec Pascal, ni avec La Rochefoucauld, ni avec La" Bruyère : Vauvenargues, avec qui on lui trouverait, sans beaucoup de peine, tant de rapports d'idées^ est en même temps celui dont il se rapproche le plus comme écrivain ; mais, en somme il demeure au-dessous de ces Maîtres.

Tout entier à l'idée qui le domine, tout occupé, comme le veut Joubert, de te^iir ses pensées au-dessus des expressions, entraîné enfin par la conviction qu'il veut faire passer en vous et ne se souciant jamais de vous plaire, Pascal écrit avec la naïveté

puissante d'un esprit transporté par une passion immense : toujours homme, jamais homme de lettres ; toujours admirahh^, mais défiant toute imitation. La Rochefoucauld et La Bruyère sont l'un et l'autre des artistes en style, artistes inspirés, artistes de génie, mais artistes enfin : le premier, étincelant de traits, mais formulant ses maximes à la façon dont Tacite burinait ses jugements et Rembrandt peignait ses toiles ; le second, artiste avant tout, c'est-à-dire mettant (car ces choses sont unes pour les maîtres) la forme au même rang que le fond, construisant sa phrase avec une science consommée et employant à la parer toutes les richesses de l'imagination la plus heureuse, toutes les couleurs du plus habile pinceau. Vauvenargues enfin, en qui l'on trouve par moments du Pascal, Vauvenargues, si plein d'àme, si sympathique, mais dont la phrase manque de relief et de couleur, rachète, par l'importance des sujets qu'il traite et l'intérêt sérieux qu'il met à les approfondir, Tinfériorité relative de la forme.

Joubert, là où il est excellent, égale Vauvenargues : quelquefois il trouve un mot à la façon de Pascal ou de La Bruyère; mais ce n'est qu'un mot, qu'un éclair. La plupart du temps, quelque pur et correct que soit son style, quelque distinction qu'il ait dans sa phrase, quelque élégance qu'il mette dans la forme dont il revêt ses délicates analyses du creur humain, il ne rappelle qu'assez faiblement les hommes de génie d'il y a deux siècles. Il

est de leur famille ; il a recueilli quelque chose de leur vaste héritage; mais il n'est pas leur fils et jamais il ne portera leur nom.

Page 1