‹ Essai sur les pensées de J. JoubertChapitre 8 sur 10 · LE CRITIQUE · texte numérisé non relu

LE CRITIQUE

J'en viens enfin à ce chapitre si vanté des Jugements littéraires, qu'on relit en eflfet toujours avec un nouveau plaisir et auquel certains esprits n'hésitent pas à donner la palme sur tout ce qu'a écrit Joubert, Ce nom de Jugements est bien celui qui convenait à de telles pages. Car ici ce n'est pas une histoire littéraire que Joubert nous présente; c'est moins encore une de ces nomenclatures, où l'on rencontre tous les noms des écrivains, même des moins connus, et qui, pour cela, tiennent plutôt de l'encyclopédie que des ouvrages de critique; c'est une réunion de portraits aux proportions diverses, mais peints avec amour et généralement exquis.

Comme dans les jugements établis sur les auteurs il y a plus d'opinions co?ivenues que de vérité, Joubert a cru qu'il y aurait quelque avantage à revenir sur tant de renommées bonnes ou mauvaises, afin de faire revivre ensuite, par des traits rapides mais sûrs, la physionomie de quelques-uns des grands écrivains de tous les pays et de tous les temps.

Mais, avant de nous placer en face de chacun

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d'eux, il convient de nous faire une idée exacte de ce que doit être un critique.

Le critique véritable est un homme qui possède, à un degré éminent, la sûreté du jugement et la délicatesse du tact : il a comme un sens particulier qui lui sert, si le présent est en cause, à discerner avec netteté et certitude ce qui est bon et durable de ce qui passera ; et, s'il s'agit du passé, à en interpréter les œuvres, à pénétrer en elles, en un mot, à comprendre et retrouver la vie dans l'infinie variété de ses aspects. Il a le culte de la tradition, c'est-à-dire de ce qui vit du passé dans le présent ; et, sans se laisser prendre à tous les faux dehors sous lesquels le tour d'esprit, la mode et un progrès prétendu se présentent parfois comme la vérité, il marche toujours droit à elle, sans hésiter jamais à la distinguer de l'errenr. Enfin, il devance, dans l'appréciation des contemporains, l'opinion publique; il l'éclairé, la guide, la ramène si elle s'égare, la condamne si elle persiste, et marque avec précision, sans se laisser intimider par l'opinion de la foule, la valeur réelle des ouvrages du jour : quand l'art a fait passer le vrai à l'état du beau, c'est le critique qui a mission de ramener le beau à l'état du vrai.

Mais la réunion de toutes ces qualités est fort rare et peu d'hommes ont eu tant de mérite ou tant de bonheur.

Parmi les critiques, les uns jugent de la bonté d'un ouvrage par le plaisir qu'ils en éprouvent; les

autres, soit faiblesse native, soit défiance de leurs lumières, aiment mieux s'en rapporter aux règles qu'à leurs propres impressions ; d'autres, enfin, allient dans une sage mesure Tune et l'autre méthode, mais en s'aidant d'un goût irréprochable, tantôt pour corriger les erreurs de la sensibilité, tantôt pour suppléer à l'insuffisance des préceptes. Ceux-ci sont les seuls critiques vraiment dignes de ce nom et eux seuls ont qualité pour prononcer les sentences définitives sur les œuvres de tous les temps. Les seconds manquent de l'initiative qui aborde tous les sujets ; ils ne sont pas hommes à courir les carrières périlleuses ; on les voit d'ordinaire se replier plutôt sur le passé qu'entreprendre, à leurs risques, la critique des contemporains : ils excellent à développer les jugements reçus ; mais, s'il s'agit d'en formuler de nouveaux, leur timidité est extrême. Quant aux premiers, s'ils prennent le nom de critiques, ils ne sauraient prétendre toujours à celui de maîtres. Utile sans doute pour bien juger, quand celui qui juge est instruit et homme de bien, le plaisir qu'on éprouve à la lecture d'un ouvrage est chose trop variable et trop individuelle pour servir de règle absolue dans l'appréciation des écrits ; il pourra quelquefois heureusement inspirer, mais le plus souvent il sera un conseiller funeste et entraînera dans de graves erreurs : il lui faut, pour procéder avec quelque certitude^, le concours de ces éléments supérieurs que nous avons nommés la raison et le goût.

Juubert, parmi ces critiques, se rallaclie surtout aux premiers. Il semble caractériser sa manière quand il rappelle que le hon jugement en littérature est rme faculté très-lente et qui n' atteint que fort tord le dernier point de son développement. A vrai dire, il n'eut d'abord que du tact, et, chez lui, le goût ne vint que fort tard. iMais ce tact était celui d'un esprit exceptionnellement doué et qui paraissait organisé tout exprès pour s'ouvrir aux impressions du beau. Du reste, d'excellentes études et faites aux meilleures sources, je veux dire les deux antiquités d'Athènes et de Rome, avaient contribué beaucoup à développer et fortifier ces germes heureux, en sorte que, pour Joubert, la facilité et la justesse du discernement se trouvaient fortement aidées par la connaissance raisonnée des règles et des modèles.

Toutefois Joubert eut le tort de laisser au plaisir une part trop grande dans ses jugements. Les inconvénients sans doute étaient moindres pour lui que pour tout autre, car sa nature d'artiste lui fournissait un puissant correctif contre les erreurs dans lesquelles cet appel au sentiment eût pu l'entraîner ; mais ces inconvénients ne laissaient pas d'être encore très-sérieux.

Vainement, en effet, vous sentez-vous spontanément attiré par le beau et éprouvez-vous pour le laid d'invincibles répugnances, vos appréciations traduiront toujours les innombrables modifications que l'âge et les circonstances apporteront à votre plaisir. Vous n'avez lu qu'une règle incertaine et

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sujette à mille variations ; car, il ne faut pas s'y tromper, qui dit plaisir, dit appétits et humeurs, toutes choses fantasques et pleines de bizarrerie. Vous croirez juger avec le goût : en réalité ce seront le plus souvent vos goiUs qui prononceront en dernier ressort.

C'est par cet endroit que la critique de Joubert est défectueuse et vulnérable. Le beau seul lui fait plaisir en littérature, mais il ne comprend pas tout le beau : il est des choses excellentes qui lui échappent ou qu'il ne juge du moins que d'une façon incomplète. Ou bien, par suite de cette versatilité inhérente au plaisir, il lui arrivera d'émettre, à quelques années de distance, deux avis totalement contraires sur le même auteur. Il manque, en pareil cas, de ce lointain, de cette perspective qu'il recommande tant aux critiques de se créer qua/id ils veulent juger d'un ouvrage, mais qu'il n'a pas su toujours parfaitement se faire à lui-même.

A cela près, sa critique n'est pas seulement bonne, elle est encore empreinte d'originalité et pleine d'esprit. Il juge un peu comme il moralise, c'est-à-dire, avec agrément et finesse.

C'était son principe en toutes choses, mais surtout dans les lettres : Quelque aménité doit se trouver même dans la critique : si elle en manque absolum,ent, elle n'est plus littéraire.

Qu'il distribue l'éloge ou le blâme, il conserve toujours cette dignité et cette mesure qui décèlent l'homme de bonne compagnie. Quelques critiques,

remarque-t-il, ressemblent à certaines ifens qui, lorsqu'ils veulent rire^ montrent de vilaines dents. Il ne donna jamais dans ce travers : il fut toujours ancien, c'est-à-dire ami de la grâce et de l'aménité parmi des modernes, et Athénien du temps de Périclès parmi des Français du xix^ siècle.

Il sait pourtant, dans l'occasion, faire preuve de sévérité et de rigueur. Ainsi, tout écrivain qui ne songe qu'à lui est sûr d'avance de trouver un juge sévère ; mais, si l'écrivain ne songe qu'à son lecteur, fît-il des fautes, Joubert est disposé à le pardoimer. Il se montre enfin impitoyable à l'endroit des utopistes de toutes nuances et de ceux dont les doctrines peuvent, en quelque manière, égarer les esprits ou gâter les cœurs : Voltaire, Rousseau, M""" de Staël et bien d'autres ont pu l'apprendre à leurs dépens.

Voici d'abord quelques traits sur les anciens en général. Ils cherchaient plus la grâce que la force et ï exactitude, dit Joubert ; ils avaient beaucoup moins de mouvement et plus de dignité que nous ; ils disaient qu'il y avait une muse qui présidait à la science du gouvernement ; ils apprenaient, au pied des autels de leurs dieux, en ne leur adressant que d'agréables et douces paroles, à être doux., ornés, polis dans leurs discours avec les hommes.

Passant alors aux Grecs, Joubert dit peu de chose de chacun de ces beaux écrivains, philosophes ou autres; il se contente, en citant des noms, de les accompagner chacun d'une réflexion ingénieuse ;

mais son amour pour eux ne fait pas l'ombre d'un doute : Ces Grecs mimitables, s^écrie-t-il, à qui Dieu donna la poésie, ne voulant pas leur départir la vérité, avaient un style vrai, convenable et aimable. Jugez plutôt par quelques exemples.

Homère est le prince des poètes ; il écrivit pour être chanté, et toute belle poésie ressemble à la sienne.

Hérodote, père de l'histoire, coide sans bruit; il écrivit pour être récité.

Platon écrivit avec une plume d'or.

Aristote a, dans son style, plus de formules que de tournures.

Sophocle écrivit pour être déclamé.

Thucydide écrivit aveciinstyletdairaiyi; il semble qu'il écrivit tard et rarement.

Xénophon écrivit avec une plume de cygne., et pour être lu.

Quanta Plutarque enfin, PlutarquedontMontaigne « ne pouvait guère se passer », Joubert est un peu plus prolixe : Plutarque, dit-il, est dans se^ Morales l'Hérodote de la philosophie ; sa pensée s'y teint delà pourpre de tous les autres livres ; il y dit ce qu'Usait plutôt que ce qu'il pense. Et il ajoute : Je regarde les Vies des hommes illustres comme un des plus précieux monuments c/ue l'antiquité tious ait légués. Ce qui a paru de plus grand dans l'espèce humairie s'y rencontre à nos yeux, et ce que les hommes ont fait de meilleur nous y sert d'exemple. La sagesse antique est là tout entière... Avec im excellent jugement, Plutarque a pourtant une singulière frivolité d'esprit.

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Tout ce qui l'amuse, l'attire et l'occupe : c'est un maître écolier dans la force de ses études. Je ne dis rien de sa crédulité. Il ne faut pas blâmer, à cet éfjard, ceux qui écrivent les faits dont le philosophe doit se servir pour composer l'histoire. Il est scholiaste non de mots, ynais dépensées. Eu d'autres termes, Plutarque est, au yeux de Joubert, un scholiaste de génie.

Les Latins, poursuit-il, s' écoutaient parler et aspiraient au nombre, à la pompe, à la dignité et à l'éloquence. Ces fiers Romains avaient une oreille dure et qu'il fallait caresser longtemps pour la disposer à écouter les belles choses ; de là ce style oratoire qu'on trouve même daris leurs plus sages historiem.

Je rencontre d'abord Térence : // était Africain, dit Joubert, et cependant il semble avoir été nourri par les grâces athéniemies. Le miel attiqiie est sur ses lèvres ; on croirait aisément qu'il tiarjuit sur le mont Hymette.

Cicéron, je le regrette inflniment pour Joubert, n'est pas apprécié avec assez d'exactitude. Je tombe d'accord (bien que l'assertion paraisse d'abord paradoxale) (\\i'aucun écrivain n'eut plus que lui de témérité dans l expression ; que, malgré les apparences contraires, jamais langue ne fut moins circonspecte et moins timide que la sienne ; enfin que son éloquence est claire.

Mais j'avoue ne rien saisir de cette remarque : Cicéron, dans son érudition, montre plus de goût et de discernement que de véritable critique. Il me semble que, la critique devenant rm^ffô/e en pro-

portion du dhcerm-ment et du ^ozî^ qu'on y apporte, il est impossible, sans se contredire étrangement, d'accorder l'un à Cicéron et de lui refuser l'autre.

Encore moins puis-je accepter cette singulière appréciation de ses Lettres : // se trouve très-peu d'agréments dans la correspondance de Cicéron : il lui eût été aussi difficile d'écinre une lettre comme Voltaire, qu'à Voltaire de faire un discours comme Cicéron.

Ce sont là propos si malséants, qu'on se demande en vérité si Joubert a jamais lu la correspondance du grand orateur. Les lettres à TuUia, à Brutus, à Atticus, à Quintus et aux autres, ne sont pas seulement la plus parfaite expression de cette urbanité enjouée qui était comme l'atticisme des Romains, mais encore un monument magnifique et un modèle du genre épistolaire. L'homme y perce à chaque ligne : ici, père affectueux ; là, ami dévoué ; plus loin, conseiller discret ou homme d'Etat entendu au gouvernement de la chose publique ; toujours, causeur incomparable, c'est-à-dire plein de cet esprit à la fois aimable, léger et charmant dont M.-J. Chénier a pu dire :

Esprit, raison qui linement s'exprime.

Il n'y a que de mâles et saines beautés dans ces pages ingénues ; l'intelligence et le cœur y parlent sans apprêt; la grâce même y est simple et dépouillée d'ornements ; rien enfin n'y est |iour la montre.

Aussi, sans vouloir contester à Voltaire le |)lus littéraire peut-être de ses titres, je prétends que Cicéron fut un grand maître dans l'art de causer avec ses amis absents, un maître qu'on égale, mais qu'on ne surpasse point.

En revanche , voici sur Catulle un jugement achevé : On trouve dans Catulle deux choses dont la réunion est ce qu'il y a de pire au monde : la mignardise et la grossièreté. Eîi général cependant l'idée principale de chacune de ses petites pièces est d'une tournure heureuse et naïve; ses airs sont jolis, mais son instrument est baroque. Tel est bien le Catulle que nous connaissons tous et dont nous aimerions mieux encore les grâces, si elles étaient plus vêtues, segniores nodum. solvere ; le Catulle dont Kacine — qui s\ entendait — citait les vers avec charme ; le Catulle enfin dont le souple génie formait avec un rien les plus/o/Zs poëmes.

Le chantre du pieux Enée, cette belle àme

Qualeni neqiie candidioretn

Terra tulit,

et avec laquelle Joubert eut sans doute plus d'une mystérieuse sympathie, l'a très-bien inspiré. Virgile avait, en trois mots, sunt lacrymse rerum, donné la formule de la destinée humaine ; et, dans son poème, où se reflète si admirablement le génie d'une race et la splendeur d'une civilisation, il avait mis ces trois mots comme note fondamentale. C'est ce qui explique les préférences de Joubert

pour cette poésie dont les plus beaux vers ressemblent à d'harmonieux soupirs. Aussi, en mettant Virgile au-dessus d'Horace, explique-t-il, à sa manière, comment il se fait que l'auteur de l'Enéide soit le seul écrivain de la Rome d'Auguste dont la popularité ne se soit jamais démentie depuis dixhuit siècles : Virgile, dit-il, satisfait autant le goût que la réflexion : il eut le plus doux et le plus exquis enthousiasme qui fut jamais ; le souvenir de ses vers est aussi délicieux que leur lecture.

Par contre, le jugement sur Horace ne m'agrée qu'à demi. C'est encore ici cette déplorable théorie du plaisir qui gâte tout. Jugeant de la valeur d'un ouvrage par le plaisir qu'il lui procure, Joubert ne pouvait trouver Horace entièrement à son goût. Il n'est pas de ceux dont Horace est le poète, Horace le poète du sourire, l'ami des heureux, le philosophe des insouciants, le plus honnête des épicuriens et le moins haïssable des égoïstes, l'enchanteur le plus aimable de tous les âges de la vie, mais à la condition que vous n'ayez jamais ni éprouvé les fortes passions, ni connu l'adversité, ni sérieusement pensé aux choses d'en haut. On sent qu'il fallait à Joubert des accents plus émus et une lyre moins badine. Horace, dit-il, avec une sorte d'embarras qui contribue à rendre sa pensée peu claire, Horace contente l'esprit, mais il ne rend pas le goût heureux. Joubert ne peut refuser son suffrage aux beautés de la forme, au bon sens et à l'imagination qui se trahissent à toutes les pages de l'œuvre, mais

le fond lui répugne ou du moins n'a pas dans son Ame un complet écho.

Sénèque, Pline et Tacite lui suggèrent quelques réflexions moins discutables.

Ce sont les symétries du style de Sénèque qui le font citer, dit-il. Ce sont elles, en effet, qui le faisaient goûter si fort de Montaigne, car elles ne contribuent pas médiocrement à rendre la pensée alerte et saisissante, et, comme parle l'auteur des Essais, à « donner la première charge dans le fort du doute M.

Pline le Jeune soignait ses inots, mais il ne soignait pas ses pensée?,; il donnait trop aux uns et pas assez aux autres ; il lui manquait le ynodus in rébus.

Quant à Tacite, dont le livre est comme un monument éternel, j'-t^jj-a eîç aeî, à la honte des tyrans de l'univers, Tacite dont les sentences brèves jaillissent des événements comme le cri des choses, Tacite qui excella aux sujets sombres et à qui il suffit, pour venger Rome, de raconter les crimes des monstres qui la gouvernaient, Joubert en a fait une peinture des plus heureuses : Le style de Tacite, dit-il, était propre à peindre lésâmes noires et les temps désastreux. Une faut pas seulement chercher dans Tacite l'orateur et l écrivain, mais le peintre, peintre de faits et de pensées, inimitable. Dans ses 7iarrations, il y a un intérêt de récit qui ne pe?'met pas de peu lire, et une profondeur, une grandeur d'expression, qui ne permettent pas de lire beaucoup. L'esprit, comme partagé entre la curiosité qui l'en-

traîne et Valtention qui le retient, éprouve quelque fatigue; C écrivain s'empare en effet du lecteur jusqu'à le violenter.

Avec Tacite se terminent les jugements de Joubert sur les anciens. Nous avons maintenant à l'entendre parler des modernes et surtout des Français.

11 entreprend là une étude minutieuse et fort intéressante du xvii^ et du xviii^ siècles ; il s'arrête longuement sur ces deux époques, l'une, âge d'or, où toujours un écrivain se trouve à propos pour venir exprimer et rendre claire, dans une langue accomplie, quelque portion des vérités générales ; l'autre qui donne à la littérature les quelques acquisitions secondaires qui lui manquaient encore, mais qui n'a plus déjà ni le goût irréprochable, ni l'amour exclusif et passionné du vrai, ni l'abondance de génies qu'on rencontrait dans l'âge précédent.

Joubert donne d'abord, en passant, quelques éloges à Amyot, l'un des pères de notre langue et l'un des auteurs dont on doit, au témoignage de Fénelon, le plus regretter le vieux style. La traduction d' Amyot, dit-il, qui modifia toute l'ancienne prose française, est devenue un ouvrage original dont on aime à citer le texte. La preuve de roriginalité de l'ouvrage, c'est qu'après trois siècles on lit encore avec charme les Vies des hommes illustres.

Avec Balzac nous entrons en plein dans le grand siècle. Balzac, dit Joubert, un de 7ios plus grands écrivains, est utile à lire, à méditer, et excellent à

admirer : il est ér/(demc?H pro}we à instnrh'c et à former par ses défauts et ses qualités. Souvent il dépasse le but ; mais il y conduit : il ne tient qu'au lecteur de s'y arrêter, quoique l'auteur aille au delà. Mais, à une pareille école, il faut bien du tact. Toutefois la lecture de Balzac aura toujours cela de profitable qu'il est plein de beaux mots, de belles pensées et de belles raisons. S'il avait su varier son style et se préserver davantage de la recherche, on l'eût cité comme un parfait écrivain. Mais Une sait pas assez se jouer dans ces grands mots : ce qui lui a manqué c'est de savoir mêler les petits mots avec les grands. Tout, dans son style, est construit en blocs ; mais tout y est de marbre^ d'un marbre lié, poli, éclatant. Quand il ne songe pas au public et qu'il discute sérieusement quelque sujet où il va de sa personne, il est beau et intéressant ; c'est l'homme qui paraît. Mais dès qu'il pose, et qu'il parle, non plus pour se faire entendre, mais pour attirer l'attention du public, ses allures deviennent embarassées et pénibles, en raison même de la gravité qu'il leur prête : il veut être grand, et il n'est qu'emphatique; il vise à faire le gracieux, mais il ne sait pas rire.

Joubert aussi a bien jugé Voiture, cet homme dont l'esprit faisait tout passer, mais qui, pour réussir à charmer ses spirituelles correspondantes, dès qu'il « n'avait avec elles ni affaires, ni amour », dut s'ingénier à ménager des surprises et à faire de l'inattendu : tout est frivole dès lors dans^sa correspondance, tout y est factice et rien n'y part de

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l'âme. Aussi son iiitlucnco fut-elle bien inférieure à celle de Balzac qui du moins avait parfois trouve l'éloquence et su montrer à ses contemporains où elle réside. Les lettres de Voiture, dit Joubert d'une façon aussi juste qu'agréable, ont cet inconvénient qu'il y montre plutôt son inasque que son visage, ce quiles rend plus divertissantes d'abord, mais beaucoup moins longtemps intéressantes. Très-agréable et très -ingénieux, il ressemble cependant iin peu à ces portraits qui rient éternellement.

•le ne nommerai ici ni Descartes, ni Pascal, ces sublimes contemplateurs l'un de la vérité abstraite, l'autre de la vérité en tant que réduite à la pratique, c'est-cà-dire, de la vérité religieuse et morale : j'en ai parlé déjà, en traitant des philosophes.

Sur La Bruyère, je ne trouve qu'un tout petit mot écrit à M"''' de Beaumont; mais ce mot, si la fin en était vraie, serait charmant : «Vous faites fort bien», lui mande-t-il, « d'aimer La Bruyère : il y a d'aussi « beaux et de plus beaux livres que le sien; mais il « n'y en a point d'aussi absolument parfait».

Bossuet et Fénelon, les deux écrivains du xvii" siècle que Joubertpratiquait le plus volontiers, sont appréciés, le premier surtout, avec une sagacité remarquable : Bossuet(écrit-il à M. Mole), qui est pour lui un Pascal, mais « Pascal orateur, Pascal évoque, « Pascal docteur, Pascal homme et homme d'État, « homme de cour, homme du monde, homme « d'Église , Pascal savant dans toutes sortes de « sciences et ayant toutes les vertus aussi bien que

fous les talents » ; qui cmploip tous nos idiome!-!, comme Homère employait tous les dialectes : le lanf/arje des rois, des politiques et des querriers ; celui du i)eiiple et du savant, du villaçje et de l école, du sanctuaire et du barreau, le vieux et le nouveau ; le trivial et le pompeux, le sourd et le sonore ; à qui tout sei't et qui de tout cela fait un style simple, grave et majestueux ; dont les idées sont, comme les mots, variées, communes et sublimes ; à qui tous les temps et toutes les doctrines étaient sans cesse présents , comme toutes les choses et tous les mots ; qui enfin était moins 2m homme qu'une nature humaine avec la tempérance cVun saint, la justice d'un évèque, la prudence d'un docteur et la force dhmqr and esprit; — Fénelon, philosophe presque divin et théologien presque ignorant, sachant prirr, mais ne sachant pas instruire ; rempli de cet heureux genre d'esprit, de talent, de caractère, qui donne infailliblement de soi à tout le monde l'idée de quelque chose de meilleur que ce qu'on est.

L'un, potJipeux et sublime, populaire et presque naif , et dans le style de qui la franchise et la bonhomie gauloises se font sentir avec grandeur ; l'autre usant de pensées traînantes, mais aussi coulantes, n'ayant rien d'assez moulé et laissant plus souvent tomber sa pensée qu'il ne la termine; — celui-là toujours grand, soit qu'il écrive une simple lettre de direction, soit qu'il défende le Clergé de France, soit qu'en réalité il se trouve, comme dans les Oraiso)is funèbres, sollicité par son sujet même

aux grands moiivenicnls; celui-ci, toujours aimable, cherchant à le paraître et n'ayant rien plus volontiers que ce mot à la bouche.— Le premier, enfin, champion infatigable de la tradition et du sens commun, très-liberal sous les dehors les plus autoritaires, passionné pour la vérité, au point de tout rompre plutôt que d'en sacrifierla moindre parcelle, si riche enfin de raison que jamais on ne trouve ses jugementsen défaut; — le second, défenseur du sens individuel et de la raison privée, avouant ses torts sans se rendre jamais entièrement, jaloux de tout réglementer et porté cependant bien des fois, par son naturel même, au chimérique. Mais laissons parler Joubert qui a pris l'homme sur le vif :

Féndoneut h jiel de la colombe, dont ses reproc/ies les plus aigres imitaient les (j émissements ; et, parce que Bossuet parlait plus liant, on le croyait phis emporté. Uun avait plus d'amis et, pour ainsi dire, plus d'adorateurs que l'autre, parce qu'il avait jAus d'artifices. Il n'y a point d'ensorcellement sans art et sans habileté. L'esprit de Fénelon avait (juelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient (jue la patience. Un ton de voix toujours égal et une douce contenance toujours grave et polie ont l'air de la simplicité, mais n'en sont pas. Les plis, les replis et l'adresse quil mit dans ses discussions pénétrèrent dans sa conduite. Cette multiplicité cV explications, cette rapidité soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement ; ces ruses innocentes, cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir et pour saisir

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les occasions, me rappellent, malgré moi , la simplicité du serpent, tel qiCil était dans le premier àfje du monde, lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de t innocence : simplicité insinuante , 7ion insidieuse cependant ; Sfms perfidie, mais non sans tortuosité.

Tel est bien, si je ne me trompe, le Fénelon du Quiétisme, celui qui restait maître des imaginations alors que Bossuet l'avait emporté dans les intelligences. Mais Fénelon n'est pas la tout entier, et je regrette que Joubert ne me fasse pas goûter aussi quelque peu ce sens exquis de l'archevêque de Cambrai, ces talents, ces grâces et ces vertus qui élèvent notre Ame en la charmant. Admirons l'évèque de Meaux, mais pas au point de ne voir dans son rival qu'un novateur téméraire : réconcilions-les plutôt et disons de l'un et de l'autre :

Ce sont deux puissants dieux !

Voici maintenant les autres princes de la chaire, Bourdaloue, Massillon et Fléchier : le premier s'adressant au raisonnement et voulant surtout convaincre ; le second à l'âme et voulant toucher ; le troisième à l'esprit et voulant plaire : l'un préoccupé avant tout du dogme, l'autre faisant plus volontiers sa part de la morale, le dernier enfin n'empruntant de l'un et de l'autre que ce qui se pouvait prêter à recevoir les ornements d'un langage pompeux et fleuri. Toîit est pratic/ue, dit Joubert, dans les idées du judicieux liourdaloue.

Quant à Massillon, il gazouille du ciel je ne sais quoi qui est ravissant; mais, comme sans le dogme et beaucoup de dogme la morale n'est que maximes et que sentences, il paraît à Joubert que les plans de ses sermons sont mesc/uins : c'est en vain que l'Oratorien déploie tout son art à construire de superbes bas-reliefs ; son œuvre est, pour le fond, de qualité inférieure ; il lui manque ce qui fera vivre toujours Bossuet et Bourdaloue, la plénitude de la doctrine. Dans Fléchier, enfin, il faut admirer cette élégance où le sublime s' est caché ; cet éclat tempéré à dessein; cette beauté qui s'est voilée ; cette hauteur qui se réduit au niveau du commun des hommes; ces formes vastes et c/ui occupent si peu d'espace ; ces phrases qui, dans leur brièveté, ont tant de sens ; cet art enfin où la nature est tout entière : mais on voudrait plus de franchise, un plus haut vol. On voit cependant que Fléchier ne déplaisait pas trop à Joubert; c'est que l'amour du maniéré, la recherche du délicat et la prétention k la grâce les fait un peu de la même famille.

Le nom de M"'" de Sévigné, laquelle n'avait pas d'occupation plus agréable que d' « aller en Bourdaloue », se placera ici à propos. Joubert assure avec finesse que jamais une Romaine, Véturie,mère de Coriolan, par exemple, ne fût parvenue à contrefaire un billet de M"^" de Sévigné. Pourtant, ajoute-t-il, peut-être une bouquetière d'Athènes y aurait-elle réussi. Cette opposition d'une bouquetière à une matrone est assurément bien flatteuse pour

les Grecs, mais elle s'explique : il les aimait tant ! Et puis, c'est en \)ar\3Lnl de Sévir/né, quilui est toutes c/îose^/ On peut, dans des conditions pareilles, se mettre en frais de coquetterie.

Fort laconique à l'endroit de Molière et de Regnard, Joubert fait de l'un et de l'autre moins un portrait qu'un croquis ; mais ce croquis est fin et l'on y reconnaît la touche du maître. Molière, dit-il, est comique de sang-froid ; il fait rire et ne rit pas — il s'en faut qu'il rie ! — : c'est là ce qui constitue son excellence.

Joubert avait beaucoup réfléchi sur cet art difficile. Il était convaincu que, le comique ^laissant du sérieux du personnage, celui qui fait rire doit oublier qu'il estrisible, et qu'il n'y a point de comique sans gravité. Et il ajoutait : Le plaisir propre de la comédie est da7is le rv^e ; mais il faut, pour l'honneur du poëte, que le rire qu'il excite soit agréable. Le vrai comique doit exciter non pas seulement de la gaieté, mais de la joie.

Aussi Molière lui agréait-il souverainement. Persuadé toutefois que la comédie doit s'abstenir de montrer ce qui est odieux, il n'aimait pas Tartuffe et l'eût fait volontiers disparaître du tiiéàtre. Molière, s'écrie-t-il, s'est joué dans Tartuffe de la forme des affections 7'eligieuses et c'est là, sans doute, un grand mal.

Cette appréciation, qu'on serait, au premier abord, tenté de discuter, est marquée cependant au coin d'une grande sagesse.

Je ne sais au juste quelles étaient les secrètes intentions de Molière lorsqu'il comi)osa sa pièce, ni si lui-môme se rendait bien compte de la portée qu'elle allait avoir; mais pouvait-il vraiment se faire, en ce dernier point, quelque illusion?

Sans doute, un investigateur sévère ne relèvera pas dans le caractère de Tartuffe la plus légère trace de ridicule. Cet homme ne provoque et n'a jamais provoqué le rire ; on le déteste ; on se détourne; on jouit de penser qu'Elmire va bientôt lui arracher le masque : mais ce n'est pas lui qui amuse, car il est odieux. Le ridicule — il en faut de façon ou d'autre dans toute comédie — se déverse tout entier sur ses dupes : c'est le bonhomme Orgon, c'est aP Pernelle, qui nous égaient.

Mais, si Tartuffe nous apprend à quels signes il est permis désormais de reconnaître , de toutes les perversités, la plus haïssable, ne faut-il pas aussi convenir que la double caricature d'une dévotion sincère chez Orgon, d'une dévotion menteuse chez l'hypocrite, prête à de fcàcheuses assimilations?. . .

11 me semble donc qu'offrir aux adversaires de ses convictions l'occasion d'une confusion trop facile entre ce qu'elles ont de respectable chez les uns, de comique ou d'odieux chez les autres, c'est, en realité, 5^^ jouer de la forme des affections religieuses.

Je ne prétends pas que Molière ait voulu tourner en ridicule les choses saintes, ni que quelque idée hostile à la Religion ait présidé à la composition de

son chef-d'œuvre ; mais j'estime que, en fait, sa pièce atteint plus que les hypocrites, et je ne m'étonne pas que Bossuet, Bourdaloue, ettant d'autres aussi peu suspects de ressembler à Tartuffe, se soient scandalisés de cette immortelle, mais dangereuse peinture de Thypocrisie.

Comparant ensuite Regnard à son devancier, Joubert établit en ces termes leur valeur respective : Regnard est plaisant comme le valet, et Molière est comique comme le maître. C'est vraiment dit avec beaucoup de finesse , soit qu'on interprète la pensée en disant que Regnard est à Molière ce que le calet est au maître ; soit que, sans tant raffiner, on veuille voir simplement, dans celui-là, l'amateur de la franche gaieté, l'homme qui veut rire et faire rire à tout prix, l'auteur dont toute l'ambition est satisfaite s'il réussit à èire plaisa?ît et à passer pour joyeux compère; dans celui-ci, un artiste que ni le soin de faire vivre sa troupe, ni le temps qu'exigent les ouvrages travaillés, ni l'incurable légèreté du public à qui il faut \e fagotier pour faire supporter le AHsa)ith7'ope, n'em^^èchent (\e se surpasser; un « contemplateur », comme l'appelait Boileau, c'està-dire un observateur de génie ; un philosophe qui moralise sans tenir école de morale ; enfin un défenseur-né de l'honnêteté, du bon goût et du bon sens et, en même temps, un adversaire déclaré de tous les travers de l'esprit et du caractère ; mais chez lequel, comme chez toutes les grandes intelligences qui regardent d'en haut et avec profondeur

la nature liiimaiiie, la tristesse est voisine du rire et l'indignation de la raillerie.

Un autre railleur tout aussi caustique sous les dehors de la bonhomie, et dont toutes les œuvres renferment une leçon, c'est La Fontaine. Comme Molière, il s'occupe surtout de représenter les mœurs et les caractères des hommes, et de reproduire l'image de la vie humaine. Mais il y arrive par des procédés différents et, afin de ménager notre susceptibilité, il se sert d'animaux pour nous instruire. Toutefois, il j)eint avec tant de soin le masque et la figure qu'il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup de perspicacité pour se reconnaître sous les traits du lion, du renard ou du loup et voir dans leurs colères, nos colères ; dans leurs ruses, nos ruses; dans leur méchanceté, notre méchanceté personnelle. Ensuite, et ce n'est pas le moindre charme de ces petits drames, le poète se montre à découvert, sans draperie, sans prétention, avec ce naturel ingénu qui aime à répandre ses sentiments tels qu'ils naissent, et cette grâce exquise qu'il jugeait, lui.

Plus belle encor que la beauté.

Aussi Joubert, qui est de la même famille, r « aime-t-iléperdûment » et va-t-il jusqu'à déclarer qu'il y a chez lui ime plénitude de poésie qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Il le venge enfin, et sans peine, de ceux qui s'acharnent à voir dans le mot du bonhomme :

Notre eiiuemi, c'est notre maitre.

une critique de Louis XIV et un procès politique. La Fontaine, dit-il, fut de tous les hommes de son temps le ?7ioifîs enclin à tout attentat même indirect contre la majesté royale. Incapable de cet orgueil qui se repaît de sa propre audace et se sert à lui-même de spectacle, et de ce courarje, qui n'est que la peur surmontée d'un danger créé à plaisir, il ne songeait qu'à exprimer futile et V agréable, sans aucune application directe. La Fontaine, il est vrai, n'eut jamais le don d'agréer à Louis XIV. Son genre demi-païen ; ses vers tout dépourvus de pompe et d'apprêt ; toutes les originalités de sa personne et, il faut le dire, son dévouement aveugle à Fouquet, étaient des causes suffisantes pour détourner de lui l'attention du grand roi. Mais sur quoi s'appuie-t-on pour dire que La Fontaine ait cherché à se dédommager de ce dédain ? De quel acte s'autorise-t-on pour prêter un sens si perfide à un mot abusif et malsonnant i)eut-ètre, mais qui constate uniquement un fait, à savoir, que l'homme est assez enclin, par nature, à voir un ennemi-né dans la personne de son maître ? La Fontaine était bien innocent de vouloir blesser la majesté royale. Il ne soufTrait point d'être éloigné de la cour et il n'avait pas à se venger de n'y être pas admis. Il lui fallait des réunions plus libre? et plus affranchies de l'étiquette ; les petites cours des ducs de Vendôme, du Maine et de Bouillon, ou il pouvait garder son

langage et ses libres allures, étaient bien autrement son fait, et j'estime qu'il ne les eût point changées contre Versailles ou Saint-Germain.

Si j'ajoute à cette liste Racine, et Boileau, et Corneille, j'en aurai fini avec toutes celles des grandes figures du xvii" siècle qui occupent quelque place dans les Jugements de Joubert. Ces noms, sans doute, ne viennent guère ici en leur temps ; mais Joubert s'est montré si sévère à l'endroit du premier, et un peu aussi du second, que j'ai dû, pour ne pas trop interrompre mon récit, renvoyer à la fin mes observations et mes critiques.

Sur Corneille, le poète des spectacles délicats et sublimes, qui sut, dans ses « vers transportants (1) », faire de l'admiration la plus magique des puissances, Joubert est assez sobre de détails, mais ses paroles du moins sont justes et sans amertume : On reproche à Corneille, dit-il, ses grands mots et ses grands sentiments ; mais, pour nous élever et ne pas être saisis par les bassesses de la terre, il nous faut en tout des échasses. Puis il ajoute : Beaucoup plus parfait que Corneille et moins grand. Racine doit être moins révéré.

Ici commence notre dissentiment, et il sera long. Donnant, en effet, la main à Lessing, àSchlegel et à Alfieri, Joubert ne saisit pas plus qu'eux la valeur intrinsèque des œuvres de notre grand

(i) Mot de Mms de Sévigné.

tragique. Mais je veux produire d'abord toutes les pièces du procès.

Racino, dit-il, eut le fjoûtet la rahon ('minemment ; il eut son génie en goiit comme les anciens. Son élégance est parfaite, mais elle n'est pas sup?'ême : il est le Virgile des ignoî'ants. C'est l'homme du monde qui s'entend le mieux à filer les mots, les sentiments, les pensées, les actions, les événements; et chez lui les événements, les actions, les pensées, les sentiments et les paroles, tout est de soie : mais il ne faisait que brouiller .... Ceux à qui Racitie suffit sont de pauvres âmes et de pauvres esprits ; ce sont des âmes et des esprits restés béj aunes et pensionnaires de couvent. Admirable sans doute pour avoir rendu poétiques les se7itiments les plus bourgeois et les passions les plus médiocres, il ne tient lieti que de lui-même. C'est im écrivain supérieur, et, en littérature, c'est tout dire ; mais ce n'est point un écrivain inimitable. Pradoji lui-même a fait beaucoup de vers pareils aux siens. Tibiis acta ludis megalensibus, il me semble que je lis ces mots à la tète de toutes les tragédies de Racine.

Quant à Boileau, c'est un grand poète, mais dans la demi-poésie. Un écrivain qui voudrait faire des vers comme Boileau aurait raison, quoiqu'il ne soit pas Boileau, parce qu'il ne s'agit là que de prendre un masque : on joue un rôle plutôt qu'on n'est un personnage.

Enfin, Racine et Boileau ne sont pas des eaux de source : un beau choix dans limitation fait leur

mente. Ce. sont leurs liiu-es qui imitent des livres, et non leurs âmes qui imitent des âmes.

Il faut pourtanl s'expliquer sur tant d'assertions impertinentes et voir ce qu'il y a de fondé dans cette prétendue mise en scène des sentiments les plus bourgeois et des passions les plus médiocres.

Que veut dire Joubert? Sont-ce les hommes, sont-ce les femmes qu'il critique dans les tragédies de Racine ? Est-ce la fable dramatique ou la forme • elle-même qu'il lui coûte tant d'admirer?

Sans doute, Racine n'a point le génie puissant de Corneille; il ne s'entend pas à parler comme lui, sans les avoir apprises, de guerre et de politique ; lorsqu'il peint des hommes, il lui faut les récits de l'Ecriture sainte ou les tableaux de Tacite pour s'élever à quelque hauteur. Mais, si quelques personnages qu'il met en scène, se trouvent inférieurs aux héros de son devancier, sont-ils donc encore si dépourvus de traits recommandables ? Est-ce qu'Oreste, Acomat, Achille, Titus, Mithridate, etc., ne sont pas de vrais hommes, des personnages tragiques d'une noblesse achevée et d'un parfait naturel?

Et, s'il s'agit des femmes, que manque-t-il aussi à leur perfection ?

Qu'entend Joubert par ces passions médiocres et ces sentiments bourgeois ? C'est en vain que j'examine l'une après l'autre toutes les créations de Racine : je n'y puis rien découvrir que à'hwnain. Toutes se reconnaissent à un trait commun, toutes sont ani-

inécs (riinc passion unique, l'amour. Cost l'amour (]ui transporte Phèdre ; c'est l'amour, mais l'amour sous sa forme la plus pure et la plus touchante, qui remplit Clylemnestre ; c'est l'amour encore, mais l'amour de soi porté jusqu'au délire, qui aveugle Agrippine et entraîne Athalie. En vérité, qu'y a-t-il là de boinr/eois et de médiocre ?

J'en appelle d'ailleurs, contre Jouhert, au témoignage de Jouhert lui-même. Si le plaisir propre de la tragédie est dans les larmes, s'il faut, pour l'hofi- ?ieur du poëte, que (es lai^jnes soient belles, cela me suffit : Racine est jugé.

Jamais, en effet, poëte tragique ne fit verser des larmes j)lus belles et plus sincères. Que j'entende la veuve d'Hector gémir de ce qu'on la sépare d'Astyanax, et se plaindre de ce qu'elle

... ne Ta ijoint encore embi-assé d'aujourd'hui :

OU que Josaheth rappelle comment Joas fut arraché au fer des bourreaux, quand, dit-elle,

Je le pris tout sanglant ; en baignant son visage, Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage ; Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser, De ses bras innocents je me sentis presser !

ce cri maternel, ces « bras innocents » qui « pressent » Josaheth, sont autant de traits qui remuent jusqu'au fond de l'àme.

Mais, je l'avoue, il faut avoir du cœur et beaucoup de cœur pour être accessible à ce genre

d'émotions, car c'est avec le cœur seulement qu'on peut bien entendre Racine : il faut, en outre, avoir ou beaucoup vécu, ou beaucoup pensé, et pouvoir suppléer ainsi par l'étude de son propre fonds aux expériences de la vie ; enfin il faut s'être fait une idée juste de ce qu'est un caractère au théâtre. Alors seulement on peut aborder avec l'ouverture d'esprit convenable ces pages immortelles où tout est vrai et humain, depuis les tendresses touchantes d'Andromaque et de Monime , jusqu'aux adieux émouvants de Bérénice et de Junie ; depuis les remords affreux de Phèdre, jusqu'aux fureurs sanglantes de Roxane.

Dans cet ordre de choses, si l'observation avait beaucoup à faire, l'imagination n'avait pas moins à créer : l'esprit avait besoin du cœur, et l'intelligence devait être aidée par la sensibilité. Racine seul, avec son génie profond et son àme tendre, pouvait accomplir et a réellement accompli ce miracle.

Aussi, proposerais-je une correction à la phrase de Joubert. Je dirais : Ceux-là seuls sont de pauvres âmes et de pauvres esprits, des âmes et des esprits restés bé jaunes, à qui Racine NE suffit PAS (1). Ils ne l'ont pas compris, et il faut le soustraire à leurs profanes regards.

Que cherchent-ils en effet dans Racine? Des

(1) « P,iiiez-moi de liacine »,s'écpiail Rachel ; « celui-là, je l'adore. Tout ce qu'il dit est si beau, si vrai, si noble!» (29 mai 1839. Cf. A. DE Musset, Un souper chez Mlle Rachel.)

paroles de soie, fie l'élégance, de l'harmonie et antres qnalités d'un écrivavi supérieur !

Belle oceupalion \rainienl, et digne d'un froid rhéteur! Ils oublient que le don de bien dire fut, pour les grands esprits du wn" siècle, comme un trésor de famille que tous se partagèrent; et que décerner à Racine la palme du style, c'est ne rien ajouter à sa gloire. Si encore ils y mettaient quelque bonne grâce et en convenaient franchement! Mais ce sont des restrictions inimaginables : ici, c'est Pradon qui fit beaucoup de vers pareils à ceux de Hacine ; là, c'est une élégance qui ri est pas suprême, comme celle de Virgile, en sorte que Racine, devenu le Viir/ile des ignorants, est tout juste bon à èlre produit sur les tréteaux de la place publique, tibiis acta ludis megalensibus ; et je ne sais quelles autres aménités !

Ignorants! tant qu'il plaira à Joubert, mais c'est une ignorance dont se piquent beaucoup à'esprits délicats — car il pousse l'inconséquence jusqu'à dire, quelque part, que Racine fait les délices des délicats ! — 11 est vrai que jamais ceux-ci ne se sont doutés que /*r«f/o^i ait beaucoup de vers pareils à ceux de l'auteur iVAthalie; jamais on ne les vit disposés à cabaler pour sa Phèdre contre celle de Racine ; jamais ils ne se sont crus quittes envers ce dernier en le qualifiant de poète « doux et harmonieux ». Toujours, au contraire, ils ont tenu Racine pour un écrivain inimitable, parce que, n'en déplaise à Joubert qui eût pu dire la chose sans

tant (le prétention, c'est une âme qui imite des âmes , et que la perfection de la langue est intimement liée chez lui à la perfection des sentiments et du goût ; toujours, pour opposer encore Joubert à luimême, ils ont trouvé et recomiu lauteiir dans ses ouvrages; toujours, enfin, ils ont été prêts à souscrire au mot si connu et si vrai de Voltaire : « Exquis, pathétique, sublime ! » le seul juste quand on parle d'un écrivain qui travailla pour le parterre idéal où siègent les Homère et les Sophocle, les Virgile et les Tacite (1).

Que me fait, en vérité, ce mérite, qu'on me vante, d'im àeau choix dans l'imitation ? Est-ce que tout le siècle de Racine n'a pas choisi, et pourrait-on me dire en quoi il est plus imitateur que Corneille ou Molière? Toutes ces belles intelligences prenaient chacune leur bien où elles le trouvaient, mais elles ne prenaient rien à autrui, et Racine, autant que personne, sans l'embellir, le renouveler et le rendre comme une eau de source : ce sont des imitateurs de génie, ce qui est synonyme de créateurs.

Mais c'est assez. Joubert n'a |)as compris Racine: c'est la plus éclatante punition que pouvait recevoir son goût incomplet qui voulait juger des œuvres uniquement par le plaisir.

Je n'ajouterai qu'un mot sur Boileau. 11 y a moins à redire, d'ailleurs, au jugement qu'en a porté Joubert; mais pourtant il faut relever cette

■ (1) Première préface de Britanniais.

qualification de poëte dans la demi-poésie (ju'il lui applique.

Trois facultés concourent à faire le grand poëte et la grande poésie : l'imagination, la sensibilité et la raison : l'une qui crée les événements, l'autre qui sait faire parler les passions, la dernière enfin qui est la faculté souveraine pour bien juger des choses de l'intelligence et des affaires de la vie.

Or, Boileau a possédé, à des degrés divers, ces trois qualités. Sans doute il n'imagine guère que dans les détails; il n'a pas ce souffle fécond de l'invention qui crée en se jouant, et à qui un beau mot ou une noble action suffit pour construire un chef-d'œuvre. Mais qui oserait lui refuser la sensibilité? Non peut-être cette sensibilité intime qui sent ce que le poëte antique nomme les larmes des choses et qui connaît tous les secrets des passions ; mais cette autre sensibilité qui ne se desintéresse jamais de l'homme et qui, soit qu'elle s'indigne contre un sot livre, soit qu'elle raille avec enjouement les projets de Pyrrhus ou l'avarice du fat qui fait les frais du Repas ridicule, soit qu'elle pleure Molière, ou qu'évoquant devant les yeux de l'auteur de Phèdre l'image de « l'équitable avenir » elle l'encourage à mépriser les censeurs, ne se montre jamais médiocrement émue. Quant à la raison, elle est si fort le bien propre de Boileau, qu'après en avoir comme façonné ses ouvrages il lui en reste encore assez pour diriger et instruire les plus nobles esprits dé son siècle,

Molière et Rncino. Qu'on cesse donc de marchander à Boileau le titre de poëte dans la grande poésie. Presque tout V Art poétique, la septième épîire, cette admirable épitaphe 6?Mn2«wM et tant d'autres pages excellentes sont vraiment d'un grand pocte : qu'importe après tout quelque infériorité dans l'imagination et le don d'inventer, si Boileau est grand par le sentiment de la vérité et de la justice, si, à force d'âme et de bon sens, à force de passion pour le beau et l'honnête, il trouve la note juste, le mot vrai, le vers pathétique ?... Du reste, Boileau connaissait à fond les secrets de son art, ce qui n'est pas déjà un mérite si commun, et, il savait, ce qui est plus rare encore, bien écrire en vers !

Les auteurs du xviii" siècle, à qui Joubert a consacré de nombreuses pages, nous retiendront moins longtemps toutefois que ceux du grand siècle, soit que nous ayons déjà parlé assez longuement ailleurs des deux principaux, Rousseau et Voltaire, soit qu'en réalité le sujet offre moins d'intérêt et moins de richesses.

Joubert, qui ne s'est pas montré indulgent envers Rousseau, comme envers l'ancêtre de tous les esprits chimériques de son temps et du nôtre, et qui a fait bon marché des utopies de VEmile et du Contrat social, a très-justement aussi caractérisé son style : J-J. Rousseau avait l'esprit volupteux : dans ses écrits rame est toujours mêlée avec le corps et ne s'en sépare jamais. Aucun homme na faitmieux sentir que lui rinipression de la chair qui touche

— IHO —

r^spr/t cl les déliccfi de leur liijmen. Il donna des entrailles à tous les mots et y rêpanditun tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes queUjue chose d'assez semblable à ces voluptés défendues cjui nous oient le goût et enivrent notre raison. Wn'ç.'ii que trop vrai qu'avec Rousseau il y a risque de gagner peu et de perdre beaucoup ; le sophisme s'étale tellement en maître dans ses œuvres; les passions, bien (ju'étant des passions à froid et toutes de tête, s'y montrent sous des couleurs si séduisantes, qu'on sort de cette lecture toujours agité etrarement meilleur (1). Nous connaissons Voltaire philosophe : il nous reste à voir Voltaire poète et prosateur. Joubert n'a pas de peine à |)rouver que le poëte fut assez souvent déclamateur, froid et apprêté. Voltaire, dit-il d'une façon ingénieuse, entre souvent dans la poésie, mais il en sort aussitôt ; cet esprit impatient et remuant ne saurait s'y fixer même pour un instant. Ses vers passent devant Vattentioii rapidement et ne peuvent s'y arrêter par limpulsion de vitesse que l'esprit du poëte leur imprima, en les jetant sur le papier. Mais il s'incline et à bon droit devant son talent épistolaire : soit qu'il corresponde en prose,

(1) Voici sur Voltaire, Rousseau et Montesquieu, l'appréciatiou d'un juge peu suspect : « Voltaire», dit M. Edgar Quinet, «avait gouverné le Xviii' siècle; Montesquieu régna dans la Constituante, .Rousseau dans la Législative et la Convention. . . Rousseau est l'Esdras de la Révolution française ; il rapporte de l'exil le livre de la loi. A mesure que la Révolution se développe, elle semble une incarnation de Jean- Jacques ». (E. OuiNET, la Révolution.)

soit qu'il revête ses lettres des charmes de la poésie, c'est là que Voltaire est incontestablement luimême avec son grand bon sens, sa légèreté, sa facilité et son naturel. Joubert recommmandait à \lme ^Q Beaumont, la lecture des Lettres ; car, disait-il, (l est impossible que Voltaire 71' y plaise pas ; il a l'art du style familier auquel il donna toutes les formes, tout Vaqrément, toute la beauté même dont il est susceptible.

Mais, pour l'historien, et pour l'écrivain en général, Joubert affiche une sévérité extrême : Mépriser et décrier, comme Voltai?'e, les temps dont 07i parle, c'est ôter tout intérêt à r histoire qu'on écrit. Voltaire, dcms ses écrits, ?i'est jamais seul avec lui-même. Gazetier perpétuel, il entretenait chaque jour le public des événements de la veille. Son humeur lui a plus servi pour écrire que sa raison ou son savoir. Quelque haine ou quelque mépris lui a fait faire tous ces ouvrages : ses tragédies mêmes ne sont que la satire de quelque opinion,.. Il est des défauts difficiles à apercevoir, qui n'ont pas été classés, déterminés, et qui n'ont pas de nom : Voltaire en est plein. Du reste Joubert décrit avec tînesse son caractère et ses tendances : Voltaire conserva toute sa vie, dans le monde et dans les affairées, une très-forte impression de l'esprit de ses premiers maîtres. Personne n'a observé plus soigneusement, mais avec plus d'art et de mesure, la fameuse maxime dont il s'est tantmocpué: Se faire tout à tous. // avait le besoin de plaire plus encore ciue celui de dominer, et trouvait plus déplaisir

à mettre en jeu ses séductions que sa force. Il mit surtout u?i grand soin à ménager les gens de lettres, et ne traita jamais en ennemis que les esprits qu'il n'avait pu gagner. A cette excellente remarque il ne manque qu'une conclusion ; la voici : Voltaire a, par son influence et le laps du temps, ôté aux hommes la sévérité de la raison. Il a corrompu Vair de son siècle, dofiné son goût à ses ennetnis mêmes et ses jugements à ses critiques. Ses œuvres le peignent et, dans le ciel, je pense, elles lui seront comptées, mais à sa charge (I).

On voit que Voltaire n'était rien moins que

(1) Je cile, pour la curiosité du rapprocbemeat, rappréciatioii du talent de Voltaire par Frérou, un autre contemporain. Celte page, si légère d'allure, fut publiée en 1752, à l'heure uième où le dieu était eu possession de toute sa gloire. On sait qu'il se vengea dans VEcossnise (26 juillet 1760) des critiques dont il venait d'être l'objet: mais Fréron, qui ue manquait pas d'esprit, le lui rendit, quelques jours après, avec usuie, dans sa Relation cFune grande bataille. Quoi qu'il eu soit, voici le portrait qui ouvre le tome VI des Lettres sur quelques écrits de ce temps (l'article est consacré par Fréron aux Mémoires sur la vie de Mlle de Lenclos) :

« S'il y avait parmi nous, Monsieur, un auteur qui aimât passionnément la gloire, et qui se trompât souvent sur les moyens de l'acquérir; sublime dans quelques-uns de ses écrits, rampant dans toutes ses démarches; quelquefois heureux à peindre les graiides passions, toujours occupé de petites; qui, sans cesse recommandât l'union et l'égalité entre les gens de lettres, et qui, ambitionnant la souveraineté du Parnasse, ue souffrit pas plus que le Turc qu'aucuu de ses frères partageât son trône ; dont la plume ne respirât que la candeur et la probilé, et qui sans cesse tendit des pièges à la bonne foi; qui changeât de dogme selou les temps et les lieux, indépendant à Londres, catholique à Paris, dévot en Austrasie, tolérant en Allemagne : si, dis-je, la jmtrie avait produit un écrivain de ce caractère, je suis persuadé qu'eu faveur de ses talents on ferait grâce aux travers de son esprit et aux vices de son cœur ».

l'homme de notre critique. Cette antipathie profonde le porta même à formuler parfois des jugements inexacts : témoin le suivant snr Rollin et Cre\ier. Pour le seul plaisir de s'inscrire en faux contre Voltaire qui a dit :

Le lourd Crevier crut remplacer Rollin,

il prend contre celui-ci le parti de celui-là et mande sans hésitation à M. Mole : « L'histoire des « empereurs de Crevier est la meilleure qu'on ait « faite; ce qu'il a écrit de l'histoire romaine est « très-supérieur comme peinture à ce qu'a fait Rol- « lin lui-même ». De pareilles assertions ne se discutent pas; il suffit de les énoncer pour en faire justice.

Joubert est mieux inspiré avec Jean-Baptiste Rousseau, Montesquieu etBuffon.

Le premier, artisan harmonieux de strophes lyriques, mais chez qui la tête semble parler au lieu du cœur, chante juste, mais non pas divineinent. L'oreille est satisfaite avec lui, mais l'àme n'est pas émue ; ces vers sont trop pensés; leur harmonie est plus exacte cpC agréable . Bref , la connaissance des esprits étant le charme de la criticpie, Jean-Baptiste R.ousseau prête peu à cette connaissance, et fournit encore moins de ce charme.

Le second agrée fort à Joubert comme écrivain : Montesquieu avait les formes propres à s'exprimer en peu de mots; il savait faire dire aux petites phrases de grandes choses. Sa phrase vive a été

loïKjtcmps méditée : ses mots lé(jers comme des ailes portent des réflexions graves. Il y a en lui des élans comme pour sortir d'une profondeur. iMais Joubert fait ses réserves sur les idées et les théories : il lui reproche aussi de n'avoir point mis assez son âme dans ses œuvres, mais trop son esprit et son humeur : Montescpdeu fut une belle tête sans prudence ; ou bien il le reprend de ce qu'il manque de pro-: fondeur et de ce qu'il approche parfois de l'utopie, en mettant à la place des faits ses idées personnelles : // sort perpétuellement de T esprit de Montesquieu des étincelles qid éblouissent, qui réjouissent, qui échauffent même, mais qui éclairent peu. C'est u?i esprit plein de prestiges : il en aveugle ses lecteurs. On apprend plus à être roi dans une page du Prince, que dans les cpiatre volumes de /'Esprit des lois. Montesquieu, en effet, ne fut pas assez convaincu de cette vérité importante qu'avait si bien comprise Machiavel, que les hommes ne changent guère et que, certaines occasions se reproduisant, ils sont presque absolument les mêmes. U se fait fort illusion sur ce point, en sorte que, très-habile à ordonner le passé, il serait, si on voulait le croire sur parole, un assez mauvais guide pour l'avenir. Joubert continue son étude en ces termes : Dans Montesquieu il y a des idées (1), 7nais il n'y a pa.s de

(1) C'est pour les idées que Catherine II estimait cet ouvrage et l'appelait, dans une lettre à M™" GeofTrin (vers ITtJo), » le bréviaire des souveiains, \M)\n |ieu qu'ils aient le seus couiitinu ». Ces ronsidéro- (ions, dont parle Joubert, révèlent toutes d'aiHeurs uu esf*4it modéré.

se?itiments politiques : tous ses ouvrages ne sont que des considérations. C'est par les sentiments politiques cependant que les Etats ont une âme et de la vie. Hors de là, les empires n'ont qu'un mouvement dont le ressort n'est pas en eux... Il semble enseiçjner fart de faire des empires : on croit l'apprendre en réco?(tant, et toutes les fois qu'on le lit, on est tenté d'en construire un.

Si l'Esprit des Lois prouva les aptitudes politiques de notre langue, les Epoques de la nature et VHistoire naturelle de Buffon constatèrent plus tard ses aptitudes descriptives. Buffon, dit Joubert, remplit l'esprit d'emphase et l'on se croit savant quand on l'a lu. Il est vrai, Buffon prête quelque peu le flanc à ce reproche ; mais c'est oublier ses qualités, pour ne mentionner que ses défauts, en les exagérant : la critique de Joubert devient trop facilement négative et manque ainsi de justesse et de profondeur.

Il me faut citer encore Fontenelle, ombre d'homme qui n avait qu'ime ombre de voix: on 7w l'entendait plus, mais on l' écoutait avec soin; il ressemblait au vieux Tithon quand il fut changé en cigale; — Lesage, antipathique à Joubert par cela même que l'un préférait le délicat au naturel, et l'autre le naturel à tout, même au délicat : Ses romans, ditil avec humeur, ont l'air d'avoir été écrits dans un

dans la véritable acception du mot, c'esl-à-diie un esprit qui possède le seiitimenl de la mesure et du juste. A ce titre, Moulesqiiieu est bien l'un de nos ancêtres; nous vivons de sa pensée.

café par un joueur de dominos, en sortant de la comédie. J'en conviendrais peut-èlre, s'il s'agissait de la Valise trouvée ou du Mélange amusant ; mais tout le monde protestera avec moi, s'il s'agit de Gil Blas ou du Diable boiteux; — Piron, poëte qui jouait bien de sa guimbarde ; — l'abbé Barthélémy dont l'ouvrage, si en faveur jadis, parce que la mode et l'esprit du siècle y tenaient une part considérable, est finement critiqué : Uabbé Barthélémy fait minauder son esprit : son érudition est fausse et ment pour trop vouloir être agréable; — Kivarol,qui avait plus d'urbanité que Voltaire et, en littérature, plus de volupté que d'ambition : Tun pensait au public, tandis que l'autre ne pensait qu'aux délicats. Rivarol caresse les surfaces de la vé?'ité, mais il ne pénètre pas plus avant. Dans son discours préliminaire il brode les obscurités, et couvre de ses ftligranes la simplicité des questions qu'il soulève : en admettant comme solides les abstractions de Condillac, il a pris un brouillard pour une terre ; — Condorcet, enfin, qui ne dit que des choses communes, mais qui a ïair de ne les dire qu'après y avoir bien pensé : c'est parfaitement juste; ce « cachet de réfléchi dans le commun », comme dit Sainte- Beuve, est eflectivement « ce qui le distingue ».

Nous voici arrivés aux contemporains deJoubert et c'est maintenant surtout qu'il nous sera permis de juger de la valeur de sa critique. « La vraie pierre de touche des esprits », disait la fille adoplive de Montaigne, Mlle de Gournay, « c'est l'exa-

men d'un nouvel auteur : celui qui le lit se met à l'épreuve plus qu'il ne l'y met ». Comment Joubert se tira-t-il de cette éprouve délicate? C'est ce (|u'il nous faut voir.

Il est difficile d'abord de mieux juger Delille, et en moins de mots : L'abbé Delille n'a dans la tête que des sons et des couleurs : mais voyez Vnsage qu'il en fait! Delille moule assez fortement les vers, mais il île les anime pas : ses Géorgiques me semblent être les Géorgiques d'Ovide. Tel est bien le grand versificateur que nous connaissons tous, celui dont la plume fut plus poétique que la tête, qui excella à donner à sa langue le brillant et le poli, mais chez qui les grandes pensées naissaient de l'intelligence plutôt que de l'âme, sans compter qu'à chaque instant le banal lieu commun vient ternir les passages les [)lus heureux et gâter les beautés les plus vraies. La Harpe, lui aussi, n'est-il pas à merveille dans ce portrait ? Les règles ont une raison qui est la règle des règles et qui en détermine à la fois les limites et rétendue. Les exceptions viennent de la raison des règles. Qui connaît le métier connaît les règles ; qui connaît l'art connaît la raison de ces règles, ou la sent et ij obéit. C'est là ce qui fait les modèles. La Harpe savait le métier, mais il ne savait rien de l'art. La facilité et l'abondance avec lesquelles il parle le langage de la critique lui dorment l'air habile, mais il l'est peu. Cet élégant petit esprit n'était habitué qu'à juger des mots. On voit qu'il est dépaysé quand il s'agit des choses ; il chancelle et, quelque bonne mine

(jii'il fasse, on sent qu'il n'est plus là sur son terrain ; (uissi cherche-t-il à se raccrocher proniptement n quelque passage de livre.

J'en dirai autant de Bernardin de Saint-Pierre. Joubert fait une critique judicieuse de la dogmatique incomplète à l'aide de laquelle il prétendit, dans ses Etudes de la nature \)YO\x\er\?L Providence : Le système de Bernardin de Saint-Pierre nest qu'un épicurisme extatique, une morale gravement anacréontique. Ceux qui partagentce système ne ramènent pas tout à Dieu dans leurs mouvements religieux les plus vifs ; mais ils ramènent Dieu à eux, sorte d^égoisme moral par lequel, au lieu de se conformer à larègle, on ajuste la règle à 5o/. Mais, à ce morceau, je préfère encore le suivant qui me paraît achevé : Il y a dans le style de Bernardin de Saint-Pierre un prisme qui lasse les yeux. Quand on ta lu longtemps., on est charmé de voir la verdure et les arbres jnoins colorés, dans la campagne, qu'ils ne le sont dans ses écrits. Ses harmonies ?wus font aimer les dissonnances qu'ail bannissait du monde et quon y trouve à charpie pas. La nature a bien sa musique, mais elle est rare heureusement. Si la réalité offrait les mélodies cpie ces messieurs trouvent partout, o?i vivrait dans une langueur extatique, etVon mourrait cV assoupissement. iM""' de Staël nous ménage une preuve nouvelle de l'inconstance du goût, c'est-à-dire du sentiment, chez Joubert. En 1795, il écrit à M""' de Beaumont : « De toutes les femmes (juiont imprimé, " je n'aime que Sévigné et M""= de Staël ». Vingt

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îins j>liis tard, il fait confidonce à M'"- do Viiitimillo que « son cœur vit tout entier pour elle et, peut- « être aussi pour M""" de Staël qu'il n'a jamais vue, « qu'il a mille fois évitée, et qui lui paraît un être « fatal et funeste ». Le ton s'est déjà étrangement modifié. Enfin, dans les Jugements littéraires, le changement est définitif : M""" de Staël , femme d'une âme vaste et d'un esprit supérieur^ était née pour exceller dans la morale ; mais son imagination a. été séduite par guelgue chose qui est plus brillant que les vrais biens : V éclat de la flamme et des feux Va égarée. Elle a pris les fièvres de rame pour ses facultés, l'ivresse pour une puissance et nos écarts pour un progrès. Les passions sont devenues à ses yeux une espèce de dignité et de gloire. Elle a voulu les peindre comme ce qu'il y a de plus beau, et, prenant leur énormité pour leur grandeur, elle a fait un roman difforme : il y a dans Corinne ^m besoin de philosopher qui gâte tout. Joubert a raison de blàmei" cette philosophie dangereuse qui amène insensiblement à déclarer la passion légitime et sainte, et à l'exalter comme le principe de tout enthousiasme, de toute générosité et de toute grandeur : je reconnais facilement sur la toile de Joubert « l'impertinente femmelette « qui donnait sur les nerfs à J. de Maistre ; mais j'aurais voulu que Joubert devinât plus tôt les tendances de M""" de Staël et ne passât point partantd'opinions indécises, avant de fixer son jugement.

Il me semble, en retour, plus heureux avec

Cliateaubriand,soitque.(Jémèlant par unerare sûreté de coup d'oeil ses qualités et ses défauts, il note les beautés durables de ses livres et indique les grâces de détail qui pourront s'amoindrir avec le temps; soit qu'il caractérise sa langue pleine de jeunesse et si voisine delà poésie. Parlant du Génie du Christianisme : Ily a dans cet ouvrage, dit Joubert, une circulation qui anime tout : on voit le sang et la vie partout; ily a de l'harmonie de pensée et de l" harmonie pour l'oreille. Si le vers n'arrivait pas tout fait sous la plume de Chateaubriand comme sous celle d'Ovide, du moins tout ce qu'il a écrit est-il d'un poète. Mais voici des traits plus généraux. « Il « est certain», écrit JoubertàM. Mole," il est certain « que Chateaubriand a blessé dans son ouvrage des « convenances importantes et que même il s'en « soucie fort peu, car il croit que son talent s'est « encore mieux déployé dans ses écarts. 11 est cer- « tain qu'il aime mieux les erreurs que les vérités « dont son livre est rempli, parce que ses erreurs « sont plus siennes ; il en est plus l'auteur. 11 man- « que à cet égard d'une sincérité qu'on n'a et qu'on «ne peut avoir que lorsqu'on vit beaucoup avec « soi-même, qu'on se consulte, qu'on s'écoute, et « que le sens intime est devenu très-vif par l'exer- « cice qu'on lui donne et l'usage que l'on en fait. « 11 a, pour ainsi dire, toutes ses facultés en dehors, « et ne les tourne point en dedans. 11 ne se parle « point, il ne s'écoute guère, il ne s'interroge ja- « mais à moins que ce ne soit pour savoir si la

« partie extérieure de son àme, je veux dire son «goût et son imagination sont contents, si sa « pensée est arrondie, si ses phrases sont bien son- « nantes, si ses images sont bien peintes, etc., ob- (( servant peu si tout cela est bon : c'est le moindre « de ses soucis. Il parle aux autres : c'est pour eux « seuls et non pas pour lui qu'il écrit; aussi, c'est « leur suffrage plus que le sien qu'il ambitionne, et « de là vient que son talent ne le rendra jamais « heureux; car le fondement de la satisfaction qu'il « pourrait en recevoir est hors de lui, loin de lui, « varié, mobile et inconnu. Sa vie est autre chose : « il la compose ou, pour mieux dire, il la laisse « s'arranger d'une tout autre manière. Il n'écrit que « pour les autres et ne vit que pour lui.... Un fonds « d'ennui qui semble avoir pour réservoir l'espace « immense qui est vacant entre lui-même et ses « pensées exige perpétuellement de lui des distrac- « tions qu'aucune occupation, aucune société ne lui « fourniront jamais à son gré, et auxquelles aucune « fortune ne pourrait suffire, s'il ne devenait tôt ou « tard sage et réglé : tel est en lui ce qu'on pourrait « appeler l'homme natif. Voici celui de l'éducation : « il paraît qu'il se proposa ou qu'on lui proposa de «■ bonne heure, pour dernier terme d'ambition, « l'honneur d'être un homme de cour. Si vous y « prenez garde, la seule qualité acquise qui ait été « imprimée en lui avec force et qu'il ait invariable- « ment retenue, est celle qui rendrait propre à ce « métier, une grande circonspection. Tout transpa-

ront qu'il pst par natiiro, il csl Ixjdtomic par système, il ne contredit point, il fait très-volontiers des mystères de tout. Avec une âme ouverte, il garde non-seulement les secrets d'autrui (ce que tout le monde doit faire), mais les siens : je crois que, de sa vie, il ne les a dits à personne. Tout entre en lui et rien n'en sort. Il pousse les ménagements et la pratique de la discrétion, jusqu'à laisser immoler à ses yeux la vérité et peut-êtrp quelquefois la vertu sans les défendre. Il prêterait volontiers sa plume, mais non sa langue à la plus belle cause du monde. Enfin,, dans les épanclicments et l'abandon même de la société intime, il ne contrarie ses amis qu'avec une répugnance où l'on sent la résistance à l'habitude : voilà le Chateaubriand social ».

Tout Chateaubriand est dans ces lignes, écrites pourtant en 1803; il est tel du moins que nous le jugeons aujourd'hui, à une distance bien autrement favorable pour l'équité des appréciations.

Ici finirait ma tâche, si Joubert n'avait crayonné çà et là quelques portraits de poètes étrangers, et si je n'avais à cœur de le féliciter de son enthousiasme pour Shakspeare. Dans un temps où Voltaire venait de parler de l'auteur de Macbeth comme d' « un grand fou qui ressemble plus souvent à Gilles qu'à Corneille », et où l'on n'avait de Shakspeare que des traductions assez défectueuses, c'est un honneur pour Joubert que d'avoir eu le culte de ce grand génie. Sa passion, d'ailleurs, il la communi-

qufiit : c'est Joiibert qui initiait Fontanes aux richesses de la littérature anglaise et c'est lui encore qui, plus tard, encourageait Chateaubriand à donner une traduction de Milton vraiment originale.

Le nom de Pétrarque, qui s'est vu, il y a trois ans, entouré de tant de gloire, fait chez Joubert une très-honorable figure : Pétrarque, dit-il excellemment, adora pendant trente ans non pas la personne, mais V image de Laure; tant il est plus facile de conserver ses sentiments et ses idées que ses sensations I C'est ce qui faisait la fidélité des anciens chevaliers.

Quant au Tasse, Joubert ne lui mesure ni les éloges, ni la célébrité. Le Tasse était sur son art un penseur profond, et ce serait un service à rendre aux lettres que d' examiner ses ouvrages en prose et ses principes littéraires. Ce caractère de penseur, au surplus, se montre même dan% ses vers; ils ont la forme qui conviendrait à des sentences. Lepoëte,par les tournures de son style, ne ressemble pas aux poètes anciens, mais il ressemble aux anciens sages.

Enfin, voici Cervantes et Florian, l'auteur et le traducteur, mis chacun en leur lieu avec un tact exquis : Cervantes a dans son livre une bonhomie bourgeoise et familière à laquelle l'élégaiice de Florian est antipathique. En traduisant Don Quichotte, Florian a changé le mouvement de Vair, la clef de la musique de l'auteur original. Il a appliqué aux épanchements d'une veine abondante et riche les sautillements et les murmures d'un ruisseau ; petits

bruits, petits mouvements, très-agréables sans doute quand il s'agit d'un filet d'eau resserré qui coule sur des cailloux, mais allure insupportable et fausse quand on Tattribue à une eau large qui coule à plein canal sur wi sable très- fin.

Et maintenant qu'arrêtés devant chaque toile nous avons pu l'observer à loisir, n'est-il pas vrai que Joubert est un peintre de grand mérite ? Et faut-il, quand la touche est ordinairement si sûre, le dessin si délicat, les couleurs si vraies, faut-il s'arrêter à quelques imperfections de détail ? Faut-il même reprocher très-fort à Joubert son hérésie sur Racine ? N'est-ce pas pour lui, comme je l'ai dit déjà, une punition suffisante de n'avoir pas compris le chantre divin de la plus humaine des passions ?

Des taches partielles ne sauraient déteindre sur l'ensemble de l'œuvre. Enlevât-on toutes les peintures dont la ressemblance laisse à désirer, il resterait encore assez de toiles magistrales pour suffire à la réputation du critique et prouver que, dans les choses de l'esprit, Joubert fut à la fois un penseur solide et un juge à peu près excellent.

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