CHAPITRE III
UES l’IlÉXO.VÎÈNES DE LA DÉCnAllCE ÉLECTRIQUE DE LA TORPILLE.
Toutes les fois qu’on prend dans la main une torpille vivante, on ne tarde pas longtemps à en ressentir une forte commotion, ipii ordinairement peut se comparer à celle d’une jiile à colonne de 100 à 150 couples, chargée avec de l’eau salée. Celte force est grandement alfaiblie après un certain temps, même en conservant l’animal dans des vases d’eau salée. Ces décharges se succèdent avec
une très-ç;ran(le rapidité , lorsque l’animal est encore tout vivant , et il est alors impossible de les supporter llsuflit, pour en donner une idée, de rapporter l’observation suivante , qui est commune parmi les pécbeurs, et que j'ai vériliée moi-mème. Lorsqu’ils soulèvent les blets et renversent les poissons dans la barque, ils commencent par les laver eu y jetant dessus de grandes masses d’eau salée. Eli bien, on s’aperçoit à l’instant qu’il y a une torpille , par la secousse qu’éprouve le bras ipii verse l’eau. Si alors on la prend dans la main pour l’essuyer, les décharges qu’elle donne sont tellement fortes et si rapprochées les unes des autres, qu’il faut l’abandonner, et le bras se trouve pour un certain temps engourdi. Ensuite elle cesse d’en donner , mais on est sur d’en avoir une à l’instant où on la remet dans l’eau. Un fait qui mérite ici d’ètre rapporté, est celui de la diffusion extraordinaire dans un liquide qui est montrée par le courant électrique de la torpille. Tout près des parois d’une grande cuve large de l''',50 et plein d'eau salée , je tiens une torpille vivante avec la main. A l’extrémité opposée est suspendue dans l’eau, à peu jirès au meme niveau, une, grenouille préparée. Toutes les fois que la torpille se décharge , la grenouille se contracte fortement. Une pile d’une trèsgrande force ne produirait pas cet effet, surtout si on observe qu’une grande portion du courant circule par la main. Des mouvements à peine sensibles s’aperçoivent dans le corps de la torpille lorsqu’elle donne la décharge électrique. Je me suis assuré, par une expérience trèssimple, qu’en effet elle pent se décharger sans qu’il arrive dans son corps aucun changement de volume. J’ai introduit, lig. 3, une torpille femellede médiocre grandeur, large rle0",14, dans un bocal plein d’eau salée, et avec elle une grenouille préparée et [)oséc sur son corps. Le bocal était
fcriné exactement, et portait un tube de verre d’un diamètre très-petit. Après avoir bien luté le bouchon, j’ai fini de remplir d’eau le bocal, de manière que le liquide s’élevât dans le petit tube. La torpille donnait de temps en temps des décharges par un procédé particulier que je décrirai ensuite; la grenouille, en effet, se contractait; mais le niveau du liquide, dans le petit tube, était immobile.
Lorsque l’animal est doué d’une grande vitalité, on ressent la commotion dans quelque point de son corps qu’on le touche. Au fur et à mesure que la vitalité cesse, la région de son corps où la décharge est sensible, se réduit à celle qui correspond aux organes appelés communément électriques.
Je me suis assuré, par l’expérience, que la torpille n’a pas le pouvoir de dir'ger la décharge où elle veut et où elle est irritée. Elle se déchargé qnnud elle veut, mais non où elle veut. On avait cru qu’elle pouvait diriger sa décharge où elle veut , parce qu’on avait ressenti la commotion dans la partie du corps qui touche la torpille, et parce que le point irrité du poisson est le point où il est touché ; mais voici ce qui arrive. Si les décharges sont fortes, l’animal étant en pleine vie, elles se ressentent dans quelque point que la torpille soit touchée. Lorsqu’elle est affaiblie, et qu’on vient à l'irriter pour en avoir la décharge, ce n’est plus dans tous les points de son corps qu’on la ressent. En effet, j’ai couché jilusieurs grenouilles préparées, sur plusieurs points du corps d’une torpille un peu affaiblie : je l’ai irritée, avec un couteau, à la queue, aux nageoires, aux branchies, etc. Les grenouilles qui sautaient étaient, dans tous les cas, celles que j’avais posées sur les organes électriques.
Au moyen de la grenouille seule, j’ai pu établir quelle
était, dans la décharge, la distribution de l’élccfricité sur le cor|)s do la torpille, i’our (|uo la grenouille, ou un corps quelconque, soient traversés par le courant électriijue de la torpille qui se décharge, il faut toujours qu’ils en soient touchés en deuv j)oinls dilVérents. Si , par exeinphî, on prend une grenouille à la(|uelle on a laissé un seul lilet nerveux crural, et qu’ensuite on touche la torpille avec la seule extrémité de ce nerf, en tenant la grenouille isolée, on ne voit jamais celle-ci SC contracter, tandis que d’autres grenouilles posées sur le poisson souffrent de très-grandes contractions. Pour voir la grenouille isolée se contracter parla décharge de la tor|)iile, il suflit qu’elle la touclie par deux filets nerveux, ou |)ar un nerf et un muscle, enlin, eue deux points de la grenouille touchent deux points de la torpille. Si la grenouille n’est pas soutenue par un corps isolant, mais qu’au contraire elle communique avec la terre, on la voit alors se contracter, quand même elle ne loucherait la tori)ille que par la seule extrémité d’un lilet nerveux.
Avec le galvanomètre, la distribution de l’électricité est très-aisément déterminée. Il suflit de promener les lames de platine du galvanomèirc sur les différents points de l'organe électri(iue. Lors(îu’on veut des résultats comparables et exacts, il vaut mieux détruire l’un des organes, ce qu’on fait en le cou|)ant tout-entier ou seulement les nerfs. On fait alors l’expérience sur l’organe laissé intact, sans avoir à craindre (pic la décharge de l’autre vienne à troubler celui qu’on étudie. Voici cpielles sont les lois générales (le cette distribution :
1° Tous les points de la partie dorsale de l’organe sont positifs relativement h tous les points de la partie ventrale.
2' Les i)oiuts de l’organe sur la face dorsale, qui sont au-dessus des nerfs qui pénètnîut dans cet organe, sont
positifs relativement aux autres points de la môme face dorsale.
3° Los points de l’organe sur la face ventrale, (|ui correspondent à ceux qui sont positifs sur la face dorsale , sont négatifs relativement aux autres points de la môme face ventrale.
Ces trois lois, qui sont établies sur un très-grand nombre d’expériences, expliquent très-bien tous les cas du courant, qu’on fait naître en touchant ou une seule face de l’organe dans deux points différents, ou bien les deux organes à la fois sur la môme face , [)Ourvu que les points touchés ne soient point symétri(]ues.
J’ai encore déterminé de quelle manière le courant se meut dans l’acte de la décharge de la peau extérieure à rintéricur de l’organe. Pour ces expériences, j’ai couvert de vernis mes lames de platine, de manière à en laisser à découvert seulement une bande très-étroite. On coupe l’organe horizontalement, on sépare avec une lame de verre les deux faces intérieures; ou bien on le coupe verticalement, et l’on y introduit plus ou moins profondément les lames de platine. On varie de toutes manières ces dispositions, et le résultat général est toujours le suivant : la lame positive du galvanomètre est toujours celle qui touche la peau dorsale, ou qui est le plus près de cette partie , relativement à la lame qui touche la peau ventrale, ou la partie intérieure de l’organe qui est le plus près de cette peau.
Il était important de bien connaître si, dans l’acte de la décharge, une portion du courant électrique est transmise par les nerfs qui vont à l’organe, et dans quelles conditions cela se fait. L’ex|)érience était très-diflicile. J’ai pour cela isolé le plus possible, sur une torpille très-mince, les quatre nerfs de l’organe, en enlevant toutes les parties
imisculaiit's ol cartilaginouscs ijui les cMiv(‘l()|)|)ont; j’ai ti\('lié d'on iU'couvrir do f^randos portions. I.a torpille; ' donnait oncoro de très-fortes déeliarges sur l’orgaiK! préparé. J’ai eidili' un de ces nerfs a\ec deuv laiiK's de itlatine; pointues : il faut epie les Ic.nies ne louclu'nt (jue le* seul nerf et epi’elles le lonclienl à la |)lus t^i ande elislance peessihle entre elles. Sur une torpille un pe'u i;rosse, on réussit à le tenir à '2 ou 3 centiinètresele elistance. On rattache ces eleu\ lames aux extrémités élu lil el’im gaUaneemèlre trèsse'iisihle. L’exitérience ainsi dis|)Osée, on irrite l’organe de la torpille, et on no tarde jeas à en obtenir la décharge. Le* galvanemiètre ne eleenne jamais aucun signe de courant. (.)n con(“oit que* si le nerf était traversé par un courant dans l’acte de la décharge, une portion en serait absorbée jear les deux lames. C’est là un fait ejue j’ai plusieurs fois constaté et t|ue nous verrons être d’une grande importance par la suite.
En examinant l’intensité du e ourant avec le galvanomètre, on trouve qu’elle varie avec l’étendue des lames qui touchent les deux faces de l’organe.
J’ai vordu examiner encore quelle était la nature du courant de la torpille lorsqu'on la fait passer pendant plus ou moins de temps par une couche d’eau salée, ou par cette même couche séparée j»ar un diaphragme métallique. Le principe général que j’ai découvert est le suivant : lorsque la torpille est douée d’une grande vitalité, au moment où on vientde la tirer delà mer, le courant qu’elle donnepeut se comparer à celui d’une pile d’un grand nombre de couples, et chargée avec un liquide actif et bon conducteur. A mesure (juc la vitalité s’afl'aiblit, le courant de la torpille se rapproche toujours plus de celui d’une pile faible et d’un nombre de couples toujours moindre. Pour m'airéter à une déviation du galvanomètre (jui put être com-
parable, j’ai procédé de la manière suivante. Je pose la torpille, à peine tiré(! de l’eau et essuyée, sur un plat métallique qui est isolé, lig. V. C’est le plat de l’appareil que je décrirai plus loin, et qui me sert à produire l’étincelle. Un autre plat métallique qui a un manche de verre, est posé sur la torpille. Des fds de cuivre sont soudés à ces plats , et vont se réunir où l’on veut. Pour avoir une déviation fixe, j’irrite la torpille, disposée comme nous l’avons dit, de manière qu’elle donne huit à dix décharges successives, et je prends la déviation finale à la moitié de l’oscillation. J’ôte ensuite la torpille, je la replonge dans l’eau de mer , et au bout de six à huit minutes, je la soumets de nouveau à l’expérience et ainsi de suite. Sur une torpille femelle très-vivace, large de 0“,18, j’ai fait l’expérience suivante. En établissant un circuit tout métallique j’ai eu une déviation de 80°. Ce même courant passant ensuite par une couche d’eau salée, longue de 0“,40, très-large et très-profonde, introduit par des électrodes de platine de 6 centimètres carrés, était à peine affaibli : la même torpille, après quelque temps, m’a donné 50° avec le circuit tout métallique, et 12° avec l’addition de la couche d’eau salée. Le courant d’une autre torpille déjà faible, me donnait 30° en passant par le fil métallique, et 6° en passant par la couche d’eau salée, longue de O"* ,20, large et profonde de 0“',02, à la moitié de laquelle se trouvait un diaphragme do platine. Cette même torpille encore plus afiàiblic m’a donné 12° dans le premier cas, et à peine des (races d’électricité dans le second cas.
Les phénomènes de décomposition électro-chimique, déjà obtenus par John Davy ont été peu étudiés par moi. J’exposerai seulement une manière très-simple de les produire. Elle consiste à fermer le circuit entre les deux
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facLS do l’organe avec une hande de itapier imhilx'c d'une solution Irès-saturée d'iodure de potassium. Deux lames do |)laline sont interposées entre les surfaces de l’organe et les bords du papier. A|>rès »|uel(pics décharges, les indices de la décomposilion ap|>araissent.
L’étincelle électrique s’obtient très-aisément avec l’appareil que j’ai décrit. Des feuilles d’or sont appliquées, avec de la gomme, sur les deux boules métalliques. On tient ces deux feuilles à la distance d’un demi-millimètre, et, en mouvant légèrement le plat métallique supérieur, on irrite l’animal ; dans le même moment les feuilles se meuvent, se rapprochent et s’éloignent presque simultanément. On ne manque pas de voir des étincelles trèsbrillantes éclater entre les feuilles d’or.
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