CHAPITRE IV
UISS CAUSES EXTÉRIEURES ET INTÉRIEURES QUI INFLUENT SUR DA DÉCHARGE DE LA TORPILLE.
J’entends par causes extérieures celles qui ne détruisent pas sensiblement l’organisation du poisson : c’est l’inverse pour les causes intérieures. J’en ferai l’exposition dans deux sections séparées.
SECTION. — Causes extérieures.
La vie de la torpille se prolonge plus ou moins, suivant ; 1“ la masse d’eau de mer dans laquelle on la tient; 2° la température de cette eau; 3“ enlin, le degré de l’irritation qu’on fuit souU'rir à l’animal et par laquelle
011 l'oblige à se décharger très-souvent. J’ai réussi à prolonger la vie de la torpille jusqu’à trois jours dans ma chambre, en réunissant d’une manière favorable à l’animal les trois circonstances ci-dessus mentionnées. Il faut pourtant observer que les causes qui prolongent la vie de la torpille ne sont pas les mômes qui accroissent l’activité de sa fonction électrique. Nous verrons dans cette section, (|ue la fonction électrique et le prolongement de la vie de l’animal varient par l’effet des mômes causes agissant d’une manière opposée. Parlons d’abord de la chaleur.
Dans une masse d’eau de mer, haute de presque un mètre et contenue dans un vase de 30 centimètres de diamètre, dont la température est à-j-lS^R. , la torpille ne vit ordinairement que cinq à six heures au plus, en conservant toujours sa force électrique avec une activité plus ou moins grande. Si la température vient à s’abaisser, la fonction électrique cesse presque en môme temps. J’ai pris deux torpilles femelles, pôchées au même instant, et d’une grosseur moyenne. L’expérience a commencé trois heures après que je les avais prises. On les a mises dans des quantités d’eau de mer égales, mais de température différente, l’une étant à -|- R. , l’autre à [- 4^’ R. Au bout de cinq minutes la torpille plongée dans l’eau froide, ne donnait plus de décharges électriques (jLioiqu’on l’irritât, et ne faisait aucun mouvement; cinq minutes plus tard , on ne voyait presque plus de mouvement dans ses branchies : on l aurait crue morte. L’autre torpille était parfaitement dans son état ordinaire. J’ai retiré la première de feau et l’ai mise avec l’autre. Une dizaine de minutes s’étaient à peine écoulées qu’elle avait déjà repris sa première force , tout à fait comme l’autre J’ai répété sur le môme poisson quatre fois de suite la môme expérience, toujours avec le môme succès, si ce
n'est (ju il (Icinaïulail pour so rélalilir un It'nips d’aulant plus long qu’on l’avait plus longuement relioidi. J’ai vu une petite torpille inàle, large de six centimètres, transportée de nuit ])endant dix heures dans une trèsqietite quantité d’eau de mer à la tenqiéralure de + 8° à 10” Jl.; elle arriva engourdie et presque morte. L’état où je la voyais me la lit retirer de l’eau, et mettre sur une tahle où tombait un rayon de soleil levant. Je la vis alors se mouvoir; je la remis dans de l’eau qui était à ! IG”, et dans un instant, elle me donna la décharge électrique. Elle vécut pendant une heure. J’ai étudié l’action du réchaiiflement sur une autre torpille. C’était une torpille femelle, de dimension moyenne, et qui n’était même pas très-vivace. Je la mis dans de l’eau de mer que je pouvais échauffer à volonté. A mesure que la température s’élevait, j’avais soin de toucher l'animal. 11 ne cessa jamais de donner de fortes décharges électriques. La température était à -}- 30” R., lorsque l’animal me donna cinq à six décharges électriques plus fortes qu’auparavant, qui durèrent quelques secondes ; après quoi il mourut. J’ai prolongé le séjour d’une autre torpille dans de l’eau à -f- 26” R; elle continua de donner des décharges, mais elle ne tarda pas à y mourir. Si l’on a soin de la retirer tout de suite de l’eau chaude jusqu’à -f 24'^ ou 26” R. et de la remettre dans de l’eau à + 18° R. , on parvient à la rétablir. C’est une expérience que j’ai répétée plusieurs fois. — On peut très-bien expliquer cette action de la chaleur, sans recourir à des causes inconnues ou à des analogies trop éloignées. Les principes établis dans les grands travaux de Edwards sur la respiration , suffisent pour faire comprendre ce phénomène. îl n’y a qu’à admettre que l’activité de la fonction électrique est proportionnelle au degré d’activité de la circulation et de la respiration de l’animal. Le poisson plongé dans l’eau
froide, a la circulation presque arrêtée* à l’instant, et une petite quantité d’air suffit pour entretenir son existence engourdie. Dans l’eau chaude, la circulation et la respiration prennent une très grande rapidité ; mais le poisson doit bientôt mourir par l’effet de la diminution de l’air, dont la quantité n’est |)lus en rapport avec la nouvelle activité de ces deux fonctions.
Avant de commencer l’étude de la respiration de la torpille sous le rapport de sa fonction électrique , j’ai dû commencer par l’analyse de l’air dissous dans do l’eau de mer. Mon appareil était le même qui a été employé par M. de Humboldt dans son célèbre travail sur la respiration des poissons. L’analyse de l’air fut faite par la potasse et par la combustion du phosphore. J’ai répété plusieurs fois cette analyse, et j’ai observé de grandes différences dans les résultats, suivant les lieux de la mer où l’eau était prise, et suivant la température à laquelle elle était exposée. Je donnerai ici la composition moyenne de l’air contenu dans l’eau de mer près de la côte de Cesenatico, prise à -j- 13" R. et à un pied au-dessous de la surface. 3500"" d’eau m’ont donné 62,5 dixièmes de pouce cube anglais, équivalents à 101"",87. La composition pour 100 de ce mélange était ; 11 d’acide carbonique, 60,5 d’azote, 29,5 d’oxygène. Cette composition a été constante relativement à l’oxygène et à l'azote ; l’acide carbonique a varié de 0,08 à 0,27. La même eau de mer prise près de mon habitation, dans un petit réservoir qui débouchait dans le canal du port, à la température de 22" R, , m’a donné la composition suivante : 3500"" donnent 45 dixièmes de pouce cube anglais, dont la composition pour 100 du mélange est de 17,8 d’acide carbonique, 24,4 d’oxygène, 57,8 d’azote. Voyons maintenant quel est le changement apporté dans cette quantité d’air et dans sa composition , par la
respiration de la torpille. J’ai fait deux expériences en choisissant deux torpilles femelles d’une vitalité presque égale et d’une grandeur très-peu diiïérenle ; l’une de ces torpilles a été plongée dans l’eau dont j’ai donné l’analyse; elle a été tranquille pendant quarante-cinq minutes à la température de 22“ R. ; l’autre torpille a été dans la même condition, si ce n’est qu’on l’obligeait continuellement à donner la décharge. Les ayant retirées de l’eau encore vivantes, j’ai passé tout de suite à l’analyse de l’air contenu dans ces deux masses séparées d’eau de mer. Voici les résultats :
Air de Veau de la torpille qui a donné les décharges.
3500“*^ ont donné 30,5 dixièmes de pouce cube anglais.
CijmposiUdii.
Acide carbonique.
Azote. ......
Oxygène., '. . . .
des traces
Air de Veau de la torpille restée tranquille.
3500“*^ ont donné 33,75 dixièmes de pouce cube ani
Composition.
Acide carbonique.
Azote .
Oxygène .
On voit donc que la torpille tourmentée a respiré plus que l’autre. L’oxygène absorbé est à l’azote absorbé, comme 100 : 59; l’oxygène absorbé à l’acide carl)onique produit, comme 100 : 37,2. Dans la seconde torpille, la première proportion est de 100 : 57,50, la seconde de 100 : 45
C’est un résultat bien singulier, que de voir la torpille (pii a |)lus d’action sur l’oxygène et Tazolc, être en même teni|)s celle (jui développe moins d’acide carbonique. Le premier résultat s’explique très-aisément par l’accélération de la respiration et de la circulation de la torpille irritée.
Je décrirai encore une expérience qui conlirme le principe déjà établi, c’est-à-dire (juc l’activité de la fonction électrique est proportionnelle à l’activité de la circulation et de la respiration de l’animal. J’ai pris une torpille male très-petite, qui était très-affaiblie : à peine de temps en temps la voyait-on opérer le mouvement respiratoire , et bien difficilement on en obtenait une décharge. J'ai introduit cette torpille sous une cloche pleine de gaz oxygène. A l’instant même l’animal s’agita, il ouvrit la bouche plusieurs fois, il fit de fortes contractions, et dans le môme temps il me donna cinq à six fortes décharges électriques , puis il mourut.
Pour achever l’ expositon de mes recherches sur les causes extérieures qui infiuent sur la décharge électrique de la torpille, j’ai encore à parler de l’action des poisons. J’ai pris trois grains de strichnine , et j’y ai ajouté quelques gouttes d’acide muriatique. J’ai introduit le muriate dans la bouche et l’estomac d’une grosse torpille très-vivante, large de vingt-cinq centimètres et longue de trente-deux. Au bout de quelques secondes , il y eut de fortes contractions à la moelle épinière ; ensuite , avec ces contractions, il se fit quelques rares décharges très-fortes ; dix minutes après, les décharges devinrent plus faibles , mais plus rapprochées rune de l’autre ; enfin les décharges cessèrent, et l’animal mourut dans de fortes contractions. Sa vie ne se prolongea certainement pas plus de dix à douze minutes. J’ai encore j)réparé, avec trois grains de morphine et des gouttes d’acide muriatique , le muriate de morphine. La
torpille que j’ai cniploy(''e dans celte cxpt'M’ience (Mail cncoiv pins ijrosse que l’aiitrc, mais elle (Mail moins forte; Iniil à dix minutes a|)r(‘s rintrodiiclion du |H)ison , cllc^ oommen(;a à donner par elIc-miMne , sans ('tre irritcM^ (>1 sans la moindre contraction, des décharii;es extraordinairement fortes; raiguille du galvanomètre (Mail dans une agitation continuelle. Dans dix minutes, elle ne donna certainement pas moins d'une soixantaine de ces fortes décharges. Après ce temps, les décharges spontanées cessèrent, et il fallait alors, pour les ol)tenir, irriter l’animal dans la houchc et dans les hranchies ; il vécut ainsi tranquillement j)lus de quarante minutes, en donnant toujours des décharges plus ou moins fortes.
Parmi les causes extérieures qui influent sur la décharge électricjue de la torpille, il faut mettre encore l’irritation qu’on produit en elle en la comprimant dans les différentes parties de son corps. Le frottement sur les hranchies est une des manières les |)lus sûres d’avoir la décharge, comme l’est encore la compression de l’organe dans le point (jui correspond au passage des uerfs. La décharge a presque toujours lieu encore lorsqu’on plie le poisson, de manière que le has-ventre devienne concave. Enfin la compression des yeux et de la cavité qui est placée au-dessus du cerveau ne manque jamais de donner lieu à de fortes décharges électri(iues. Si les nerfs qui s’introduisent dans cette ca\ité et qui traversent les muscles de l’œil sont liés ou coupés, cette compression ne produit plus la décharge.
Le courant électrique doit encore être placé parmi les causes extérieures qui déterminent la décharge de la torpille. Un courant de trente couples zinc et cuivre, larges de 5 centimètres, chargés avec une solution nitro-sulfurique, donne lieu à de fortes décharges de la torpille, chaque fois (lu’on le fait passer de la bouche aux hranchies,
à la peau ou dans l’intérieur de l’organe. J’ai prolongé la durée du passage du courant , pour voir quel effet était produit lorsqu’il cessait de circuler. Je n’ai rien aperçu dans ce cas. L’application extérieure du courant, telle que je l’ai décrite, soit directement, soit inversement, produit le même effet.
Il" SECTION. — Causes intérieures.
J’ai déjà dit que, par causes intérieures, j’entends celles qui modifient l’organisation. J’en partagerai l’étude entre trois parties du corps de la torpille.
1“ La substance propre de l’organe et les parties museulaïres , earlilagineuses , etc., gui le reeouvrent et l'environnent. — Je rappelle ici ce que j’ai dit plus haut, que pour mieux étudier ces phénomènes, j’ai toujours eu soin de détruire la fonction de l’un des organes ; j’indiquerai bientôt de quelle manière on peut y parvenir.
On peut enlever toute la peau de l’organe , celle du dos ou celle du bas-ventre , sans que la décharge électrique souffre de diminution dans l’intensité. J’ai coupé l’organe à la moitié, soit horizontalement, soit verticalement, j’ai introduit une lame de verre pour séparer les deux tranches coupées , et la décharge électrique continuait encore à se faire. J’ai coupé l’organe de manière à en laisser une moitié attachée à l’autre par une petite tranche : la décharge arrivait encore de l’une à l’autre , pourvu qu’elles comuniquassent encore entre elles par une branche nerveuse intacte. J’ai vu une petite torpille mâle, très-vivace, large de 12 centimètres , dont je suis parvenu à couper en plusieurs fois les trois quarts de l’organe : eh bien! chaque fois qu’on recommençait de couper, les décharges arrivaient avec une intensité toujours croissante.
O n’ost quo pnr deux moyens que je suis parvenu h (léiruiro la fonction électricjue, en agissant sur la seiiU; substance de l’organe. Ces doux moyens sont : le contact des acides minéraux concentrés et la chaleur de l’eau bouillante. Après avoir enlevé la peau su[)éricure de l’organe, j’ai mouillé la substance interne avec de l’acide sulfurique, et à l’instant j’ai obtenu de fortes décharges. Au bout de quelques minutes, la substance de l’organe est devenue blanche et coagulée. Alors il m’a été impossible d’en tirer de nouvelles décharges. Ce mémo effet est produit par l’acide muriatique. Si l’on plonge dans de l’eau bouillante une torpille à laquelle la peau dorsale de l’un dos organes a été enlevée, on a, à la première impression de la chaleur, des décharges très--/brtes. Mais si on prolonge cette immersion pendant quelques secondes seulement, la décharge cesse , et la substance de l’organe est encore coagulée. Il faut faire cette expérience de manière que la torpille ne plonge dans l’eau bouillante ejue par l’organe qu’on a écorché. C’est ainsi qu’on parvient à la sauver. — Opérant de cette manière , il m’est arrivé de faire une observation curieuse que je crois utile de rapporter. Une des torpilles qui avait perdu la fonction électrique dans l’un de ses organes, après avoir été tenue plongée pendant quelques secondes dans l’eau bouillante, fut remise dans de l’eau de mer, où elle vécut presque deux heures. La substance de l’organe n’était plus ni hlanche ni coagulée, elle avait repris ses propriétés ordinaires , sans être pourtant devenue capable de donner la décharge.
J’ajoute, enfin, que j’ai coupé en deux ou trois points l’arc cartilagineux qui environne l’organe, les tubes sécrétoires qui se réunissent en faisceaux, l’arc cartilagineux qui est sur les branchies, que j’ai détruit complètement la cavité, pleine d’une substance analogue à celle de l’or-
ganc, qui est au-dessus du cerveau, sans avoir obtenu le nioindre affaiblissement dans la force de la décharge électrique. J’ai obtenu le même résultat en coupant tous les muscles et les tendons qui environnent l’organe.
2*^ Lc< net fs (jni SC reiificnl dans l'organe. — C’est un fait que Galvani et Spallanzani avaient déjà observé depuis longtemps,, qu’en coupant les nerfs de l’un dos organes, la décharge cesse de ce côté , tandis qu’elle continue du côté opposé. J’avais encore établi , dans mes recberebes de l’année dernière, qu’il ne suffisait pas de couper un, deux, trois de ces nerfs pour détruire entièrement la décharge, qu’il fallait pour cela les couper tous les quatre.
J’ai observé que la décharge de la torpille , lorsqu’on lui a coupé deux ou trois de cos nerfs des organes, se limite aux points dans lesquels se trouve ramifié le nerf qu’on a laissé intact. Lorsqu’on a soin d’essuyer parfaitement la peau de la torpille, on voit très-bien avec le galvanomètre cette limitation de la décharge.
La torpille peut vivre longtem])S, môme après que les nerfs de l’organe ont été coupés. En effet, j’ai coupé trois nerfs de l’organe droit à une torpille femelle très-petite et très-vivace. Après l’opération , la peau fut réunie et cousue, elle poisson, lié par la queue, fut mis dans le canal de Cesenatico : c’était le 27 juillet, à trois heures après midi. L’animal mourut dans la soirée du 28, après environ trente heures de vie. Le changement apporté dans la substance de l’organe était grand dans la partie où se ramifient les trois nerfs coupés : elle y était tellement amincie et atrophiée, qu’il était impossible de la reconnaître; la substance des troncs nerveux était devenue pulpacée, le reste de l’organe était intact.
11 n’est point nécessaire de couper les nerfs pour détruire la décharge électrique, il suffit de les lier; avec un
|)(*u (riial)itu(le on y réussit Irès-aiséincnt. Le même phé nonicno (|ue nous avons vu en coupant les nerfs, s’ol)servc si on se borne à les lier.
Lorsque les nerfs ont été coupés, et que par là toute fonction électricpie a été détruite, si on tire avec une pince un de ces troncs nerveux qui sont attachés à l’organe, on obtient encore quelques décharges électriques. Il faut, pour que cette expérience réussisse, que la torpille employée soit très-vivace. Dans ce cas le phénomène ne manque pas d’avoir lieu. Des observations plus précises ont fait découvrir un phénomène singulier. Sur une torpille très-vivace, si on sépare un des organes avec ses quatre nerfs attachés, et si, une fois la peau bien essuyée, on pose plusieurs grenouilles préparées sur la surface de l’organe ; on voit alors, en irritant tantôt un des nerfs, tantôt un autre , une certaine grenouille sauter et les autres rester tranquilles. On ne tarde j)as à découvrir qu’on a de cette manière une décharge partielle de l’organe; celle de la portion de l’organe dans laquelle est distribué le nef irrité.
En mouillant avec une solution très-concentrée de potasse les troncs nerveux de l’organe mis à découvert, la décharge disparaît sans que la substance nerveuse soit altérée, du moins en apparence.
3° En[\n le cerveau. — Avec la lame d’un rasoir peu aiguisé je découvre très vite le cerveau d’une torpille. Si l’aninal est encore très-vivant , on observe ce qui suit: toutes les fois qu’on touche avec une plume, une pince, un tube de verre, etc., le cerveau de la torpille, la décharge électrique ne manque pas d’avoir lieu. On ne tarde pas à apercevoir quels sont les véritables points de cet organe dont l’irritation produit la décharge. Il vaut mieux, pour cette étude, que lu torpille soit un peu affaiblie. Los pre-
inicrs lobes ( cérébraux ) peuvent être irrités, coupés, détruits tout à fait, sans que la décharge cesse d’avoir lieu. Les lobes qui suivent les premiers donnent lieu, lorsqu’on les louche ou qu’on les blesse, à de fortes contractions musculaires, et quelquefois même , si l’animal est très-vivant, à des décharges électriques : pourtant on peut les couper sans que cela détruise la décharge. Le troisième lobe peut être irrité, blessé, enlevé tout à fait, sans contraction et sans que la décharge électrique cesse encore.
Le dernier lobe du cerveau, que je regarde comme un rennement de la moelle allongée , de laquelle partent les nerfs qui vont à l’organe, est la seule partie du cerveau qu’on ne puisse toucher sans avoir de très-fortes décharges électriques. Celle-là détruite , toute décharge électrique devient impossible, quand même on laisserait le reste du cerveau intact. J’ai coupé sur une autre torpille, la moelle allongée au point où elle sort du cerveau, c’est-à-dire après qu’elle a donné les nerfs aux organes. Do fortes décharges et contractions musculaires ont Heu lorsqu’on fait cette opération , mais la décharge électrique continue toujours lorsqu’on touche le dernier lobe , que j’appellerai désormais le lobe électrique. La décharge électrique conserve une grande force , mémo après qu’on a coupé un gros faisceau nerveux formé [)ar les premiers nerfs de la moelle épinière, et qui, partagé en deux branches, entoure l’organe en passant au-dessus et au-dessous de l’arc cartilagineux.
Les organes de la fonction électrique se réduisent donc au dernier lobe du cerveau, à ses nerfs et à l'organe proprement dit. L’action de ce dernier lobe sur la fonction électrique est directe. C’est ainsi que, si on louche la partie droite du lobe électrique , c’est l’organe droit qui
Cfi
donne la décharge. Le contraire arrive, si c’est la partie gauche qu’on louche.
Je passe à la description des expériences que j’ai faites sur la torpille morte. J’appelle morte, la torpille, lorsque ses branchies ne font plus de mouvements, et que , irritée, blessée et comprimée, extérieurement et intérieurement, hors certains points du cerveau, elle ne donne plus de décharges électriques. Je ferai remarquer en passant que la torpille n’est pas assez morte , au moins selon la définition qui précède, môme quand on a coupé ses gros vaisseaux sanguins, et détruit ainsi la circulation. Dans ce dernier cas , on obtient encore quelques décharges électriques en irritant l’animal. — Qu’on prenne donc une torpille morte, comme je l’ai dit, et qu’on en découvre le cerveau. La première expérience que je rapporterai était connue depuis mon travail de l’année dernière. Si l’on touche le lobe électrique, les décharges apparaissent, et bien plus fortes que celles que l’animal donnait étant vivant. Les autres parties du cerveau , quoique irritées, ne produisent aucune décharge. L’action du lobe électrique est directe , et le courant de la décharge est dirigé comme à l’ordinaire, du dos au bas- ventre. Un certain temps étant écoulé , on fait cesser les décharges , simplement en touchant le lobe électrique; mais les décharges apparaissent encore si ce lobe vient <à être blessé. Ce qui est encore plus extraordinaire , c’est que les décharges que j’ai obtenues par la blessure du lobe électrique sont hulifjéremment dirigées du dos au bas-ventre , ou du bas-ventre au dos. J’en ai observé plusieurs, l’une à la suite de l’autre , dirigées dans ce dernier sens. Les décharges que j’obtiens par la blessure du lobe électrique ne sont qu’au nombre de quatre ou cinq; après cela , tout phénomène électrique est à jamais détruit. J’avais donc raison de conclure que la
direction do la dccliargc de la torpille dépend du cerveau.
11 me reste maintenant à exposer quelle est l’action du courant électrique ap|)liqué sur le cerveau et sur les nerfs de l'organe de la torpille. C’est Uà la partie que je reganle comme la plus importante de ces recherches. La pile que j’ai emj)loyée était h colonne, dont les couj)les, zinc et cuivre, avaient 4 centimètres de surface. Le li([uide de la pile était de l’eau de mer avec un dixième d’acide nitrosulfurique. C’est toujours une pile de vingt coui)les (jue j’ai employée.
J’ai découvert le cerveau d’une gros’se torpille qui , quoi(juc aflaihlie, était encore vivante. J’ai introduit le réophore négatif de platine dans l’organe, sur la partie dorsale et près du bord extérieur. La torpille était couverte de grenouilles préparées, et deux galvanomètres étaient déposés , comme à l’ordinaire, sur les deux organes. Je commence par toucher légèrement , avec une pince , le lohe électrique; j’ohtitms plusieurs décharges; mais dans peu de secondes elles cessent, même en le touchant. Alors je porte le réophore positif sur la partie droite du lohe électrique , c’est-à-dire du même côté où se trouvent le réophore négatif. A l’instant il y a décharge de l’organe. — Je crois important d’assurer dès l’abord le lecteur, que cette décharge , démontrée par les convulsions des grenouilles et par le galvanomètre , n’est pas due à une [)ortion du courant de la jnle qui parcourt les grenouilles et le galvanomètre. En effet, j’ai acquis, par d’autres expériences, la certitude que le même courant, qu’on fait passer dans d’autres parties du corps de la torpille, hors de l’organe et dans les mêmes conditions, ne donne aucun signe, ni aux grenouilles, ni au galvanomètre. J’ai coupé une torpille au milieu de son corps, de manière qu’il ne restât aucune partie des organes électriques attachée au côté inférieur.
T.c palvanoinètro ot les grouoiiilles j)r6paréos ('•taiont disposés sur coU(* dorniére parlio du corps do la forpillo. I.c courant de la niôinc pile a passé do la moelle é|iinièro aux muscles de la queue , sans exciter aucune contraction dans les grenouilles , ni donner aucun signe au galvanomètre. Cette moitié de la torpille était, au contraire, fortement agitée à chaque passage du courant. Je reprends maintenant la première expérience. — Si , au lieu de loucher avec le pèle positif la partie droite du lobe électrique , on louche la gauche , c’est l’organe gauche qui se décharge, et c’est là une nouvelle preuve que ces décharges sont effectivement de la torpille. En effet , les grenouilles et le galvanomètre de l’organe gauche ne sont même pas compris dans le circuit de la pile. Si le réophore positif touche tout entier le lobe électrique , les deux organes se déchargent à la fois. Qu’on vienne maintenant à changer la direction du courant, c’est-à-dire, que le pôle positif soit introduit dans 1 organe , et que le négatif touche le lobe électrique : il y a alors de fortes contractions musculaires, et funni de décharge des organes. Le galvanomètre et les grenouilles ne se meuvent pas, et c’est encore une preuve que les décharges obtenues précédemment sont véritablement propres à la torpille. J’ai renouvelé encore l’action directe du courant électrique, et quoique l’animal fût beaucoup affaibli, les mêmes phénomènes se sont reproduits, c’est-à-dire, il y avait décharge de l’organe à chaque passage du courant électrique. Il faut bien observer que si la torpille est douée d’une grande vitalité , les décharges s’observent encore pendant un certain temps, lorsque le courant est inverse, c’està-dire qu’il va de l’organe au cerveau.
J’ai voulu étudier encore quel était l’effet de la ligature des nerfs de l’organe. Dans cette expérience, j’ai lié les quatre nerfs de l’organe droit d’une autre torpille , grosse
et très-vivace ; j’ai découvert le cerveau, et j’ai répété l’expérience précédente. Lorsque le courant marchait directement, il n’y avait aucune décharge de l’organe; quand il marchait en sens inverse , je n’ai observé que de trèsfaibles contractions, et c’est là encore une preuve de la véritable nature des décharges dont j’ai parlé. J’ai répété ces expériences sur quinze individus, toujours avec le même résultat, en laissant les nerfs intacts, quelquefois en les coupant ou les liant , et en ayant toujours soin de commencer le passage du courant , après m’être assuré que le contact du réophore de platine, sans qu’il fût attaché à la pile , ne donnait lieu à aucune décharge de l’organe. Il est bien juste d’observer que ces décharges produites par le courant n’ont pas la force de celles que l’animal donne lorsqu’il est vivant; mais elles ne diffèrent certainement pas des dernières décharges qu’on tire de la torpille morte, en touchant légèrement son lobe électrique. En effet , les déviations du galvanomètre sont, dans ce cas comme dans l’autre , de 5 à 6 degrés ; mais elles suffisent pour montrer clairement la déviation dans son sens ordinaire, c’est à-dire, du dos au bas-ventre. Enfin, j’observerai encore que jamais on n’a les indices de la décharge de l’organe en touchant avec le pôle positif des muscles, la peau, le liquide du cerveau , etc., tous points qui ne diffèrent pas du lohe électrique par leur position et leur conductibilité, ce qui est encore une preuve de la véritable nature des décharges précédentes.
L’action du courant électrique sur les nerfs de l’organe est encore importante , et mérite d’être décrite avec le plus grand soin. J’ai séparé, fig. IV, un dos organes d’une torpille qui était encore vivante : c’était une torpille femelle très-grosse, la plus grosse de toutes les 116 torpilles que j’ai eues; elle pesait 6 livres (3 kil.). L'organe a été séparé
sans (lélachcr la peau. Je n’ai fait que couper les nerfs et les branchies , en tranchant circulairement toutes les |)artics qui environnent l’organe du cAté de la tAte. Il me restait ainsi l’organe avec ses quatre nerfs, qui, un peu tirés en dehors, en ressortaient de 2 ou 3 centimètres. Tout cela a été mis sur une lame de verre. Alors, après avoir déposé le galvanomètre et les grenouilles sur l’organe , comme à l’ordinaire, j’ai introduit le réophore négatif dans la substance de l’organe , près du bord extérieur, et avec le réophore positif j’ai touché l’un des quatre nerfs qui étaient étendus sur la lame de verre. A l’instant, il y a eu déviation de 4 degrés dans le galvanomètre, dans le sens du courant ordinaire de la torpille, et de fortes contractions dans les grenouilles. En touchant les autres nerfs, les mêmes phénomènes ont lieu. Je touche la substance de l’organe qui est entre les nerfs, et cela en plusieurs points , tels que la peau ou quelques morceaux de muscles attachés, et aucun phénomène n’a lieu J’ai réuni les quatre nerfs sur une lame de platine, et c’est en touchant cette lame que les phénomènes précédents, qui indiquent la décharge de l’organe, se sont reproduits avec le plus d’intensité. Je suis parvenu encore à couper la ramification de l’un des nerfs avec la substance dans l’intérieur de l’organe, en laissant intact le tronc nerveux extérieur. Si ce tronc vient à être touché par le pôle positif, les indices de la décharge manquent. J’ai lié les nerfs, et les décharges ont manqué encore quand le courant passait. En répétant plusieurs fois ces expériences , et sur plusieurs individus, il m’est arrivé quelquefois de voir le phénomène de la décharge, en touchant avec le pôle positif la substance de l’organe; mais une légère attention m’a montré chaque fois qu’il y avait toujours contact du pôle avec quelquesuns des filets nerveux répandus dans l’organe. La différence
qu’il y a entre l’aclion du courant électrique sur les nerfs seulement, et son action sur le cerveau, réuni par les nerfs «à l’organe, mérite d’étrc remarquée. Nous avons vu que, dans ce second cas, le courant inverse n’excitait ancune décharge. Le contraire arrive lorsque les nerfs et la substance de l’organe sont seuls parcourus [lar le courant électrique. Il y a décharge de l’organe quand le courant va des nerfs à l’organe, et il y a encore décharge lorsque la marche du courant est contraire. Le galvanomètre dévie toujours - dans le même sens, et cela établit encore mieux que c’est la décharge propre de la torpille qui se produit. Si les torpilles sont mortes depuis quelque |>eu de temps, l’action du courant électrique que nous avons décrite, sur les nerfs et l’organe, et sur le cerveau réuni à l’organe, est entièrement détruite, et on tâcherait inutilement de la reproduire par un plus grand nombre de couples. Ce résultat, qui arrive après un certain temps, et qui dépend du degré de vitalité de l’animal et du traitement variah’e qu’on lui a fait subir, peut, au besoin , servir encore à prouver l’exactitude de mon assertion. Telle est, suivant moi, l’importance des faits que j’ai rapportés, que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour dissiper tous les doutes qu’on aurait pu conserver sur la nature des décharges obtenues par le passage du courant électrique. Voici de quelle manière j’obtiens ce résultat : une torpille bien vivante a été préparée en enlevant avec un rasoir la peau et les muscles qui couvrent les quatre nerfs qui vont à l’organe. On peut alors les isoler assez exactement. Des grenouilles sont disposées sur l’organe, et les doux lames de platine unies au galvanomètre. Maintenant, au lieu de faire passer le courant électrique des nerfs à l’organe, je ne touche plus qu’un seul de ces nerfs. Je tiens les deux pôles de la pile, parfaitement isolée de la torpille, à deux ou trois centimètres