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CHAPITRE V

De la vénération pour Tantiquité, ou du respect que les hommes ont pour les usages , les opinions , les institutions de leurs pères.

JLj'aktiquité donna toujours du poids et de la solidité aux opinions des hommes : des institutions, des usages, des coutumes, des systèmes qui ont duré long-temps leur paraissent inviolables et sacrés : tout ce qui remonte à un temps immémorial leur semble mériter de l'estime -, ils ont pour ce qui est ancien la même vénération que pour la vieillesse , qu'ils supposent toujours enrichie d'expérience et de lumières; ils se persuadent que leurs pères , évidemment ignorans et sauvages, étaient plus éclairés qu'eux-mêmes : ils supposent que leurs prédécesseurs ont avant eux pesé très-mûrement les choses ; que leurs institutions portent les empreintes de la sagesse et de la vérité : en un mot , ils s'imaginent que ce que leurs ancêtres ont jugé convenable ne peut être ni altéré ni anéanti sans crime et sans danger. Les hommes se regardent comme dans une minorité perpétuelle ; ils s'en rapportent aveuglément aux décisions de ceux qui sont plus âgés qu'eux»

C'est ainsi que les nations furent toujours les dupes de l'antiquité ; elles croient que leurs foudateurs ont été plus sages , plus habiles, plus vertueux que leur postérité; la paresse et l'ignorance des hommes font qu'ils consentent à se dégrader plutôt que de chercher des remèdes à leurs peines. Ce n'est que sur ces préjugés que se fonde l'opinion « que le monde va toujours en empirant; » que les mœurs dégénèrent , que nous ne de- » wons pas nous croire plus sages que nos pères; u qu'il ne faut point toucher aux usages reçus ; w que les institutions antiques sont sacrées ; qu'il » ne faut rien changer, et que toute innovation a est dangereuse. » Telles sont les maximes futiles que l'on entend répéter sans cesse , et qui se trouvent souvent dans la bouche même des personnes éclairées (1). Ces faux principes , déjà enracinés dans l'esprit du vulgaire , reçoivent des forces continuelles de la part des gouvernemens , dont les vues sont souvent trop bornées pour sentir la

(1) Cicéron a dit : Nihil movebit sapiens in sacris, scit enim mortali natures non esse possibile certi quidquam de his cognoscere. Cependant il se moquait lui-même de la superstition de son pays ; et le livre de la Divination était très-propre à révolter les dévots de Rome. Justinien dit très - gravement : Qiiem mater amictum dédit semper esse custodiendum. Les Eg) p tiens, gouvernés par des prêtres, furent ennemis de

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conséquence des préjugés invétérés, et pour en chercher les vrais remèdes , ou qui se croient intéressés à laisser subsister des abus dont ils se flattent de recueillir les fruits. Ne rien changer, ne rien innover, sont des maximes ou de la stupidité ou delà tyrannie, qui ne veut point se corriger.

Où enserions-nous, hélas! si nos ancêtres avaient eu pour les leurs l'aveugle vénération que l'on exige de nous pour les préjugés antiques ? L'homme serait encore sauvage , il errerait tout nu dans les bois, il mangerait du gland, il se nourrirait de viandes crues. Cependant l'espèce humaiue a fait des pas marqués vers la perfection ; mille erreurs ont passé ; mille autres leur ont succédé pour passer comme les premières. La nature en effet ne se règle point par nos maximes insensées ou par les intérêts de ceux qui voudraient tenir les mortels dans l'imbécillité ; elle se rit de leur folie , et finit par détruire tout ce qui n'est point conforme à la vérité.

toute innovation ; les Chinois en sont ennemis par politique ; chez eux , la vie la plus longue et la plus appliquée ne suffit pas pour apprendre à lire. Par une loi de Zaleucus , tout homme qui avait quelque innovation à proposer, devait la faire la corde au cou. -AEtodius , jurisconsulte français du seizième siècle, voudrait que la même loi fût établie en France ; mais elle y subsiste? dans le fait ainsi q\te partout ailleurs.

Il est évident que la nature a fait l'homme susceptible d'expérience , et par conséquent de plus en plus perfectible ; c'est donc une absurdité que de vouloir l'arrêter dans sa course en dépit d'une loi éternelle qui le pousse en avant. Puisque la nature de l'homme lui fait désirer le bonheur, il faut que l'homme s'éclaire ; les imposteurs et les tyrans ne sont pas plus forts que la nature universelle ; ils ne peuvent pour toujours le tenir dans sa stupidité. C'est cette loi de la nature qui entraîna l'enfant du premier homme , s'il y eut un premier homme ; c'est la même loi qui a successivement entraîné tous les mortels, qui nous entraîne nousmêmes, et qui entraînera nos descendans. Pour empêcher les hommes de s'éclairer, il faudrait que le tyran et le prêtre trouvassent le mojen de changer l'organisation humaine. En vain font-ils la guerre la plus cruelle à la science ; en vain , dans la vue d'assurer leur empire, entourent-ils les têtes humaines , dès l'enfance , des bandelettes sacrées de l'opinion , l'homme cherchera toujours h se rendre heureux ; le désir du bien-être ne s'é. touffera jamais dans son cœur; à force de circuler d'erreurs en erreurs, il rencontrera la vérité; plus forte que toutes les digues qu'on lui oppose , elle renversera tous les projets iniques , toutes les institutions extravagantes, tous les mensonges follement révérés des mortels.

C'est sans doute au respect déraisonnable que les hommes accordent à l'antiquité, que sont dus

ces préjugés qui font par tout pays attacher une haute idée à la naissance : opinion fatale , qui influe évidemment de la façon la plus nuisible sur toutes les sociétés. Par une suite de ce préju°é ridicule . pour estimer un homme , on ne demande jamais ni ce qu'il est, ni les talens qu'il possède , ni les vertus dont il est orné ; on se borne à demander le nom de ses ancêtres. En conséquence de cette idée , dont souvent ou est la dupe, même lorsqu'on en sent le ridicule , le mérite obscur est oublié; les talens sont mis au rebut, quand ils n'ont point un nom ou des titres à présenter ; la naissance est une tache qui étouffe toutes les vertus ; l'homme que la nature a doué du génie le plus vaste , des connaissances les plus rares , de la plus grande capacité, ne peut songer à se placer sur la même ligne qu'un stupide distingué par ses aïeux, mais qui n'est rien par lui-même. Que dis-je ! le grand homme ne peut se tirer de l'abjection qu'en rampant en esclave aux pieds de l'ignorance hautaine. Lorsqu'un heureux hasard élevé aux grandes places un homme obscur capable de les remplir, le public s'indigne ; et, complice d'un préjugé déshonorant qui l'avilit luimême, il trouve très-étrange qu'au préjudice d'une noblesse trop fière pour s'instruire, le choix soit tombé sur un mortel que sa naissance semblait exclure du droit de servir son pays (1).

(1) Sous le roi Jean, la noblesse de France vit avec

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Dans la plupart des nations eu ropéennes , un homme n'est considéré qu'en vertu de sa race ; Ja naissance seule donne le droit de prétendre à tout ; les services réels ou prétendus des pères , tiennent lieu de mérite et de vertu aux descendais ; il résulte de là que ceux qui sortent d'un sang que l'opinion révère, assurés d'avance des places et des récompenses , ne se donnent aucune peine pour acquérir les qualités nécessaires au bien-être de la société : il leur suffit d'être nés

la plus grande douleur le peuple affranchi de la servitude , former, sous le nom de tiers-état , un corps qui eut le droit de parler dans une nation dont il faisait la partie la plus nombreuse. Il n'est rien de plus avilissant pour les nations que les préjugés de la noblesse. Dans plusieurs pays , le gros des citoyens n'est regardé que comme un troupeau de bêtes de somme. La noblesse , d'où se tirent les courtisans et les grands, forme dans presque toutes les sociétés une aristocratie réelle, aussi nuisible au souverain qu'onéreuse à son peuple. Le prince n'est souvent forcé de fouler ses peuples que pour satisfaire l'avidité d'une noblesse qui ne l'entoure que pour mendier sans cesse , parce qu'elle juge indigne d'elle de travailler utilement. Le préjugé de la noblesse nuit à la noblesse elle-même , qu'il empêche de faire sa fortune par des voies utiles à l'état. L'orgueil que donne la noblesse fait partout des nobles malheureux. Sont-ils dans l'indigence, vous les voyez ou trop heis ou trop peu instruits poui s'en tuer.

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pour parvenir aux honneurs , h la cousidératiou , au crédit , à la faveur, et pour devenir les arbitres du sort des nations. C'est à la naissance seule qu'appartient le droit d'approcher de la personne des princes, de leur douner des conseils , de régler le destin des empires , de commander les armées . de juger les citoyens. C'est à la naissance seule que sout accordés les privilèges , les distinctions , les dignités, les richesse- . qui, pour le bien de l'état, ne devraient être accordés qu'à ceux dont l'état a éprouvé les service;. C'est au rang seul que la justice est rendue; c'est au rang qu'appartient le droit d'être injuste et d'opprimer impunément. En un mot , les nations ne sembleut faites que pour travailler , afin dt mettre dans l'abondance et le luxe des hommes qui , depuis des siècles , n'ont pour eux que les mérites fictifs de leurs premiers ancêtres (1).

En effet, si nous analysons ses prétendus services, à quoi se réduiront-ils? Hélas! nous trouverons que ce grand chargé d'un nom pompeux , que les nations s'efforcent de récompenser des services de ses pères , descend ou de quelque guer»

(1) La noblesse devrait être personnelle, et jainai.. héréditaire. Selon la remarque d'un homme desprit, / église romaine enseigne que l on peut appliquer Us mérites des vif ans aux trépassés , mais la noblesse prétend qu'on doit appliquer aux vivans les mérites des trépassés.

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rierséditiéhx, turbulent, sanguinaire, ou de quelque esclave intrigant du pouvoir tyrannique , qui prêta son secours pour subjuguer , pour désoler , pour massacrer ses concitoyens. En un mot , nous trouverons très-souvent que ce n'est qu'en vue des forfaits des pères, que la nation respecte et considère les enfans inutiles , incapables et méchans (1). L'on nous dira peut-être que les états ont besoin de pépinières qui leur fournissent des hommes que leur naissance destine à les défendre. Nous répoudrons que tout citoyen est appelé à la défense de l'état; que celui qui n'est que soldat, finira tôt ou tard par oublier qu'il doit être citoyen; il ne sera plus que l'instrument merce-

(1) Dans quelques gouvernemens militaires , on fait une très-grande distinction entre la noblesse militaire et la noblesse de robe. Celle-ci est dégradée par le souverain lui-mêrne ; il n'accorde point à ceux qui rendent la justice en son nom les mêmes distinctions qu'aux gens de guerre ; comme si la fonction de rendre la justice était moins honorable que celle de tuer des hommes souvent injustement ! Il est évident que ce préjugé défavorable aux ministres des lois, est fondé sur les notions barbares et féroces d'un peuple conquérant, qui faisait un grand cas de la force et peu de cas de l'équité. Le guerrier est communément peu sensible à la justice. Comme Achille,

Jura negat sibi nata, nihil non arrogat armis. Horat. de arte poetic vers. 122.

naire du maître qui le paie ; il asservira la patrie au lieu de la défendre ; et son orgueil le rendra souvent aussi incommode à son souverain luimême qu'à son pays.

Ainsi la vérité met au néant des titres si peu fondés. L'utilité publique exige que les récompenses de l'état soient proposées à l'émulation de tous les citoyens, et justement réservées pour ceux qui servent utilement l'état. L'intérêt permanent des nations et de leurs chefs veut que tout homme qui a des lumières et des vertus soit préféré à celui qui n'aura que des aïeux. L'expérience ne nous prouve t-elle pas que c'est pour l'ordinaire dans le sein de l'obscurité que la nature fait naître les âmes les plus fortes, les génies les plus vastes, les talens les plus utiles à la société?

Mais les vérités les plus claires paraissent des folies à des yeux prévenus ; elles éprouvent toujours les plus fortes contradictions de la part même de ceux qui souffrent des préjugés que ces vérités combattent. Tous ceux qui combattirent des erreurs anciennes passèrent pour des insensés, et furent traités en ennemis. Les découvertes les plus avantageuses dans les sciences et les arts, trouvèrent, pour l'ordinaire, des contradicteurs acharnés , ou furent rejetées avec dédain : leurs auteurs furent souvent couverts de ridicule , décriés, persécutés. Tout homme qui proposa des changemens fut regardé comme un fou, un furieux, un perturbateur du repos public, un pré-

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somptueux, un arrogant, par ceux mêmes à qui ces cbangemens étaient le plus avantageux. La postérité recueille seule les fruits des travaux du génie (1). Quels furent les clameurs contre ceux qui osèrent attaquer ces préjugés antiques et sacrés , depuis long-temps les objets de la vénération des peuples ! Aussitôt les puissances s'armèrent contre la vérité; en défendant l'erreur, elles crurent défendre le palladium , le gage de la sûreté publique.

Les préjugés, qui, dans les nations modernes , devenues cependant plus policées et plus douces, adjugent pourtant encore de si grands avantages à la profession des armes, sont des preuves de

(i) Les hommes semblent souvent s'offenser des secours qu'on leur présente. Indépendamment de l'intérêt, la vanité et l'envie sont deux grands obstacles qui s'opposent à la vérité. Tout homme qui dogmatise déplaît ; tout homme qui s'annonce par quelque grande découverte , fait craindre sa supériorité : adopter ses idées , ce serait déférer à ses lumières , et reconnaître la grandeur de son génie , aveu toujours humiliant pour la vanité. Lorsque Harvey eut découvert la circulation du sang , il n'y eut en Europe qu'un seul médecin qui fût de son avis, encore était-il étranger. En adoptant sa découverte , ses confrères eussent avoué leur infériorité et leur ignorance. Les Athéniens punirent celui qui voulait ajouter une nouvelle corde à la lyre; le parlement de Paris a proscrit l'usage de l'antimoine, etc., etc.

leur vénération déraisonnable pour l'antiquité, et des restes d'une ancienne barbarie , qui faisait regarder la violence , la rapine , le meurtre comme des actions louables , et ceux qui les exerçaient comme des personnages distingués. Eu effet, si nous voulons chercher la source d'une foule d'opinions fausses et d'usages impertiueus auxquels nous trouvons encore nos concitoyeus trèsfortement attachés , nous serons forcés de remonter à ce qui se pratiquait chez des Scythes, des Celtes, des Gaulois, des Germains, des Surmates, des Vandales , des Gofhs, etc ; en un mot, chez des sauvages dont les princes et les grands ont soigneusement conserve les folies.

D'où viennent ct s armoiries si bizarrement ornées dont parmi nous la noblesse paraît encore si jalouse et si fière? l'on y voit des animaux et des figures que de* sauvages tout nus s* traçaient d'abord sur la peau pour se rendre plus terribles , qui, lorsqu'ils eurent appris à se vêtir, furent portés grossièrement sur des écus ou boucliers , et firent ensuite entourés des peaux des l>etes qu'ils avaient tuées à la chasse. Telle est la véritable origine de cet art puérile connu sou? le nom d'Héraldique , qui servit de basse à la science non moins futile des généalogies, rnVen • tée pour repaître la vanité de quelques h tînmes très-curieux de prouver a l'univers qu'ils descendaient en dioite ligne de quelque ancien sauvage féroce et vagabond. Ces colliers, ces chaînes

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dont les souverains se servent encore pour décorer Jeurs favoris, et pour exciter les désirs des grands qui les entourent , étaient déjà des distinctions pour les mêmes brigands dans une antiquité très-reculée (1).

C'est encore à ces brigands farouebes et ombrageux que les Européens modernes sont redevables de leurs idées si cruelles et si fausses sur le point d'honneur, et de ces combats singuliers ou duels, par lesquels des citoyens croient leur honneur engagé à répandre leur propre sang, ou celui de leurs concitoyens pour l'offense la plus légère : préjugé tellement enraciné , que , non content de braver l'humanité, il a jusqu'ici résisté et à la religion et aux lois î par une suite de cet affreux préjugé, les habitans des contrées policées , aussi féroces que les Celtes leurs pères, même au sein des villes , même au sein de la paix, se montrent armés d'un glaive qui annonce qu'ils sont toujours prêts à détruire leur semblable , et à se venger eux-mêmes.

C'est à la barbarie altère de la noblesse celtique que la noblesse moderne doit encore le mé-

(i) Le romain Manlius fut surnommé Torquatus pour avoir enlevé le collier à un Gaulois qu'il avait vaincu. Tous les ordres de chevalerie ont des colliers pour marque distinctive. L'opinion et le préjugé viennent à bout de faire passer pour une décoration les signes les plus puériles et les plus ridicules.

pris qu'elle montre pour les sciences et les arts.

.Nos grands, comme leurs ancêtres sauvages, se font gloire de tout ignorer, et ne font cas que de l'art odieux de piller, de ravager, de tuer. Le militaire , dans le grade le plus infime , le plus dépourvu de lumières, se croit fort au-dessus du magistrat le plus élevé, du génie le plus sublime, du citoyen le plus utile et le plus industrieux ; tandk qu'aux jeux de la raison l'artisan le plus dédaigné est souvent préférable à ces hommes de saog et à ces grands qui de race en race ne se sont souvent illustrés que par des bassesses et des inhumanités.

Par une suite du mépris que les grands ont conservé pour la science, les princes la méprisent, et ne sont que rarement instruits; ceux qui voudraient former et leur cœur et leur esprit, essuieraient, de la part des courtisans , les mêmes reproches qu'Amalasonte , à qui les seigneurs Goths représentèrent que les études qu'elle faisait faire à so?i fils nuiraient au courage dont sa nation féroce avait besoin, c'est-à-dire ne s'accommoderaient pas à l'humeur turbulente et sanguinaire d'une noblesse qui ne demande qu'à sacrifier les nations à sa rapacité ou à sa vanité (1).

Les dieux et les cultes que l'on présente aux

(1) V. Procop., Hist. Goth., lib. I, cap. 2; et Peloutier, Hist. des Celtes , tom. I , liv. II , chap. 7 et 8.

peuples actuels sont aussi peu sensés que ceux de Jeurs pères. Les prêtres modernes , ainsi que les druides des Celtes, entretiennent et les grands et les peuples dans l'ignorance et le mépris de la science, afin de régner sur eux. Us ont la même politique que les Scythes, qui crevaient les yeux de leurs esclaves , pour que rien ne les détournât des travaux auxquels ils les voulaient employer. D'uù l'on voit que nous sommes , grâces à nos préjugés antiques, encore des Scythes, des Celtes, des sauvages. Les nations modernes se gouvernent encore par les mêmes maximes que les hordes de leurs encê très, dont la guerre et les crimes étaient l'unique élément. Notre noblesse regarde la paix comme un état violent : cette paix la plonge dans une honteuse oisiveté, parce qu'un préjugé ridicule lui persuade qu'il faut ou tuer, ou ne rien faire; et qu'il serait indigne d'elle de se livrer à des occupations utiles. En conséquence, nous voyons en Europe des milliers de soldats pendant la paix demeurer les bras croisés , tandis que par des travaux publics et nécessaires , ils pourraient alors, au moins, dédommager la patrie des maux que lui font toujours les guerres les plus heureuses. Si les chefs, qui commandent ces troupes si souvent inutiles , se croyaient déshonorés eu faisant travailler pour le bien de l'état qui les paie et les nourrit, on leur dira que les Romains, qui ont conquis la terre, ne dédaiguaieut pas, durant la paix , d'employer leurs mains victorieuses à faire

des aqueducs, des chemins, des canaux, en un mot , des travaux utiles , dont les ruines mêmes sont encore imposantes pour les modernes énervés et si vains.

Ce sont visiblement les préjugés transmis par nos ancêtres qui corrompent encore pour nous les idées de la politique : c'est par eux que nous confondons sans cesse la violence avec le droit. Combien de jurisconsultes modernes ne regardentils pas la conquête comme conférant un droit légitime de maltraiter et d'asservir un peuple vaincu (i)î Plusieurs savans célèbres n'ont-ils pas de l'équité des idées aussi fausses que ces Gaulois qui disaient aux Romains qu'ils portaient leurs droits à la pointe de leur épée, et que tout appartenait aux guerriers courageux? Les souveraius actuels ne se prétendent-ils pas en droit de régner despotiquement sur leurs nations , parce que ces nations

(1) Grotius, Puftendorf, etc. Toutes les absurdités

qui ont été débitées sur le droit politique , viennent de

ce qu'on a cru que les princes et les peuples n'étaient

pas soumis aux mêmes devoirs que les particuliers. De

même toutes les absurdités religieuses sont fondées

sur ce qu'on a cru que les dieux n'étaient point soumis

aux lois de la nature et de la raison , pouvaient acîr

arbitrairement, avaient une justice différente de la

nôtre : d'où l'on voit à quel point les principes politiques et théologiques sont propre^ à corrompre la morale.

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furent autrefois conquises par des brigands, aux droits desquels les princes ne rougissent point de succéder? N'est-ce pas en vertu de ces prétendus droits que ta ut de monarques se rendent souvent également incommodes à leurs propres sujets, qu'ils traitent en ennemis, et aux sujets des autres qu'ils voudraient envahir?

Par une suite de ces notions absurdes, la tyrannie se trouve justifiée; la violence, la rapine et la fraude semblent donner des droits réels : les chefs des nations appellent gloire ce qui devrait les couvrir d'ignominie, et ce qu'ils punissent eux-mêmes du dernier supplice dans un citoyen obscur qui voudrait les imiter en petit. Les nations, imbues des mêmes idées, sont assez stupides pour se glorifier, lorsqu'elles ont à leur tète des maîtres turbulens, qui, pour répandre la terreur chez leurs voisins , les conduisent elles-mêmes à la boucherie et les réduisent à la misère. Les excès les plus abominables des princes trouvent des admirateurs et des panégyristes dans des peuples tout tiers d'être les instrumens et les victimes des bourreaux qui les immolent à leurs fausses idées de gloire.

Ainsi des préjugés sauvages perpétués dans l'esprit des souverains des peuples , font encore aujourd'hui la base de la politique tant intérieure qu'extérieure des états : ils sont presque toujours eu guerre : sous prétexte de ces guerres, qui n'ont que très 'rarement la défense ou les intérêts véri-

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tables de la pairie pour objet, les nations ont sans cesse sur pied des armées innombrables , à l'aide desquelles les princes les enchaînent , les ruinent . et finissent par s'affaiblir eux-mêmes et par tomber dans la misère.

Tels sont les effets des idées fausses de grandeur et de gloire que les peuples modernes ont héritées des Scythes leurs ancêtres. Elles ont banni la justice de la terre; elles ont fait pour les princes une morale à part , dont la force et la ruse sont les uniques bases. Cette morale, sous le prétexte spécieux du bien des nations et de la raison d'état, les autorise à violer sans remords les devoirs les plus saints de la nature , non-seulement à l'égard de leurs prétendus ennemis , mais encore à l'égard de leurs propres sujets. C'est à des préjugés si nuisibles que la liberté, la propriété , la tranquillité, le bonheur et la vie des peuples sont partout in dignement sacrifiés.

Un gouvernement militaire sera toujours féroce, violent, turbulent : les lois ne pourront s'y faire entendre*, les mœurs y seront nécessairement corrompues, la justice sera proscrite; et les peuples ne parviendront pas à se civiliser parfaitement. Sous un tel gouvernement, le prince, s'il est le maître de la noblesse et des soldats , se liguera avec eux pour accabler sa nation désarmée ; ils auront des intérêts séparés de tous ceux des autres citoyens. Pour que les peuples soient heureux , il faut qu'ils soient libres; pour être libres, il faut

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qu'ils n'aient à craindre que la loi. Les militaires ne sont utiles à la patrie que lorsque, citoyens et libres eux-mêmes , ils sont soumis aux lois , et non aux caprices d'une cour qui , sans raison , prodiguera leur sang, et s'immolera la félicité publique. Pour nous désabuser Je l'opinion favorable que nous avons trop communément pour les institutions anciennes , il suflit de voir ce qui se passe sous nos yeux. Puisque nos contemporains examinent si peu les choses les plus importantes pour eux, avons-nous lieu de croire que celles qui nous ont été transmises par nos pères aient été mieux examinées l. Nos religions, nos gouvernemeus , nos lois , nos coutumes, nos opinions datent communément des temps d'ignorance et de barbarie. Ce sont nos ancêtres qui nous ont fait passer des usages, des abus, des préjugés que le temps a rendus sacrés ; de race ea race l'éducation , l'habitude, l'exemple, l'autorité ont propagé et maintenu les notions les plus insensées, les usages les plus ridicules , les institutions les plus contraires au bien public, enfin tant d'opinons absurdes dont la raison gémit. Les superstitions modernes n'ont d'autres fondemens que des merveilles annoncées a des nations imbécilles , séduites par des enthousiastes ou des imposteurs qui ont visiblement abusé de leur simplicité. C'est au témoignage de nos crédules aïeux et de leurs guides religieux , que le sacerdoce en appelle encore aujourd'hui pour constater ses titres hautains , son indépendance .

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ses prérogatives sublimes-, c'est eux qu'ils ont le front d'attester pour nous convaincre des miracles, des dogmes , des mystères qu'ils nous disent de croire eu dépit de la raison.

Les souverains exerceut-ils un pouvoir arbitaire, tyrannisent -ils impunément, et prétendent -ils avoir le droit héréditaire d'opprimer leurs sujets actuels 2. ils se fondent une possession immémoriale ■, ils s'arrogent un droit imprescriptible de mal faire, parce que des nations, subjuguées par la violence ou séduites par la ruse , ont oublié de limiter leur pouvoir, et de les soumettre à l'équité. Les grands , les nobles ne montrent tant de mépris pour leurs concitoyens, et ceux-ci ne continuent à se mépriser eux-mêmes et à trembler devant eux , que parce qu'ils ne sont point encore rassurés de la terreur que causèrent à leurs ancêtres des brigands sortis du nord pour usurper leurs possessions (1). En un mot, nos lois, nos opinions, nos coutumes ne sont si extravagantes, si onéreuses pour les peuples, si contraires à leurs besoins présens , que parce que toutes ces choses sont les ouvrages informes de l'inexpérience, du

(i) Dans ls plupart des royaumes de l'Europe. Ici souverains ont détruit le gouvernement, uu plutôt 1 anarcbie féodale ; cependant les institutions féodales , si onéreuses pour les peuples , subsistent encore partout. Bien plus , les lois romaines sont encore en vigueur dans un grand nombre d^ pays dont le gouvernement

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peu de prévoyance , des besoins passagers , de la barbarie , du délire de nos pères grossiers et de leurs souverains déraisonnables.

C'est pourtant aux lumières de ces hommes dépourvus de science et de raison que l'on a perpétuellement recours lorsqu'il s'agit des opinions religieuses, des gouvernemens, des lois et du sort des nations. On prétend qu'il faut remonter aux sources primitives ; on ue voit point que c'est remonter à des temps de ténèbres, de stupidité, de trouble et de violence. S'en rapporter à l'antiquité, n'est-ce pas en effet se soumettre aux décisions absurdes d'une multitude féroce et grossière , qui , privée d'expérience et de vues, fonda tumultuairement des empires , dont depuis les circonstances se sont altérées , dont les besoins ont changé ; qui ont acquis plus de lumières, et qui se perfectionneraient sans doute , s'ils ne continuaient à être gouvernés d'après les systèmes absurdes de l'antiquité? C'est la religion des Juifs , modifiée à quelques égards, qui est aujourd'hui l'objet de la vénération de l'Occident. Les superstitions du peuple le

n'a rien Je commun avec celui des Romains. La jurisprudence romaine elle-même , que le préjugé fait passer pour la sagesse écrite, n'est qu'un amas confus de lois peu d'accord , compilées par les ordres du despote Justinien, et rédigées par un vil esclave de ce prince. A proprement parler, les peuples n'ont nulle part un corp3 de lois vraiment conforme à leurs besoins.

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plus misérable de Px\sie sont respectées par toute l'Europe, qui se croit éclairée et devenue raisonnable. Des fables débitées par un prêtre égyptien fourbe et cruel aune poignée d'esclaves, décident encore maintenan du sort des empires ; c'est dans ses livres sacrés, c'est ''ans des recueils d'absurdités mal digérées, que le sacerdoce va cbercher la décision de ses querelles ; il s'en sert pour fermer la boucbe au bon sens et à là vérité.

Les Francs , les Golbs . les Visigotbs régnent encore sur nous; leurs lois brutales fixent notre jurisprudence, et décident du juste et de l'injuste pour nous ; leurs usages surannés règlent Je sort des états, qui depuis se sont policés, qui ont acquis des arts, de l'industrie, du commerce, des manufactures et des sciences inconnues de ces farouches conquérans (1).

(1) Il n'v a pas moins d'extravagance à vouloir se donner la torture pour justifier l'antiquité de ses folies religieuses et politiques. En matière de religion , les hommes n'ont jamais raisonné. Bien des gens ne peuvent se persuader que les païens aient adoré le bois , la pierre, des animaux, des oignons, etc. Ne voyons nous pas de nos jours adorer du pain, et manger le dieu qu'on adore? Il v eut sans doute des incrédules en tout temps , mais en tout temps la multitude fut crédule. Chez les Grecs, Euhemère, en décriant les dieux, ne fit que ce qu'Adrien Baillet a fait plus doucement , et Bayle plus décidément , chez les Européens.

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Tels sont ics effets malheureux de cette vénération stupide que les hommes ont partout pour d'antiques préjugés, dont ils sont si souvent les dupes et les victimes. Quoi ! de ce qu'un abus a subsisté pendant des milliers d'années, en est -il moins un abus! De ce que nos pères imbécilles ont aveuglément adopté les fables des fourbes et des ambitieux qui voulaient les séduire et les gouverner, s'ensuit-il que leur postérité doive continuer à respecter des systèmes et des usages qui répugnent à leur raison, et qui nuisent à leur bienêtre? De ce qu'une longue possession a mis des souverains à portée de faire plier les peuples sous leurs caprices dangereux, faut-il en conclure que les nations ne sont pins en droit d'en appeler de la négligence de leurs ancêtres, et de ramener leurs chefs à l'équité? Des pères imprudens onf-ils donc eu le pouvoir de stipuler que leur postérité serait obligée pour toujours de vivre dans l'indigence , dans l'infortune et dans les larmes, afin de fournir au luxe , aux prodigalités , aux extravagances meurtrières d'une cour effrénée? De ce que des luis incommodes ont l'antiquité pour elles, faudrat-il on conclure qu'elles doivent être éternelles, et qu'il n'est point permis ni de les changer ni de les abroger? Enfin de ce que les hommes languissent depuis des siècles dans des maladies cruelles et invétérées , faut-il en conclure que l'on ne peut sans crime en rechercher les causes et leur appliquer <\es remèdes?

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Quoique les préjugés àes peuples , ainsi que ceux de l'ignorante tyrannie, aient opposé en tout temps des obstacles continuels aux progrès de la raison , on ne peut s'empêcher d'apercevoir îles changemeus très -marqués dans la façon de penser des nations. Que dis -je! les intérêts et les passions des rois se sont quelquefois accordés avec ceux de la vérité , et peu à-peu leurs sujets eut eu des occasions, sinon de s'éclairer tout-à-fait, du moins de se détromper de quelques-unes de leurs chimères.

C'est ainsi que les préjugés de la religion se sont affaiblis en plusieurs contrées -, l'imposture y a perdu une partie de son crédit; et s'il lui est toujours resté un pouvoir très-grand , la douceur des mœurs et les intérêts de l'état opposent souvent des barrières à ses entreprises insolentes et à ses fureurs divines. En effet, quel est l'homme , parmi nous , assez prévenu en faveur de l'antiquité , pour ne pas voir avec douleur et mépris les extravagances religieuses, et la pieuse barbarie de nos pères? Quel est le citoyen assez peu éclairé pour admirer encore ou pour approuver le zèle insensé qui fit entreprendre les croisades? Qui est-ce qui ne lit point avec liorreur l'histoire des guerres cruelles du sacerdoce et de l'empire, et les effets meurtriers des prétentions de ces pontifes romains, qui commandaient insolemment à des souverains dégradés par la superstition? Qui est-ce qui n'est point indigné de ce fanatisme destructeur qui ,

pendant des siècles, arma les peuples pour leur propre ruiue? Qui est-ce qui ne lit point avec colère l'affreuse histoire des massacres ordonnés par des prêtres et des rois qui commandaient de sangfroid aux uatious de s'égorger pour de vaines opinions ? Quel homme sensé ne gémit point aujourd'hui à la vue des excès de ces peuples religieux et sans mœurs qui s'entre-détruisaient pour des systèmes que jamais ils ne comprirent? Est -il quelqu'un qui ne rie de la simplicité de ces crédules fondateurs de monastères, qui, dans l'idée de plaire à leur Dieu, ont doté richement l'inutilité et la paresse de tant de cénohites qui dévorent l'état? Enfin , parmi ces souverains si ennemis de la vérité, si vigilans pour empêcher que leurs sujets ne s'éclairent, en est-il quelqu'un aujourd'hui qui vît avec plaisir ses peuples encore assez aveugles pour servir les fureurs du fanatisme si souvent fatales aux rois, et les prétentions sacrées de ces pontifes romains qui ont si long - temps disposé des couronnes et du repos des états (1)?

On voit donc que la vérité a des avantages réels

(i) Il est évident que les papes, que la plus nombreuse des sectes chrétiennes regarde comme les vicaires de son Dieu, ont voulu rétablir le gouvernement théocratique sur la terre. L.'ambition des rois les rendit inconséquens à leurs principes religieux. En effet, si la religion est la plus importante des choses , il est clair qu'un chrétien doit obéir en tout à son chef spirituel

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pour ces souverains qui presque toujours lui déclarent la guerre*, ils sont quelquefois obligés d'y recourir pour arrêter les effets de l'ignorance des peuples que leurs préjugés out rendus frénétiques.

Ces réflexions nous prouvent encore que l'expérience et la vérité ont du pouvoir sur les peuples, et parviennent peu- à -peu à les guérir de leur démence. Sous un monarque détrompé, le sujet ne tarde point à l'être; l'erreur sacrée elle-même serait bientôt étouffée , ou du moins elle serait incapable de produire aucun ravage, si les rois n'en étaient pas eux-mêmes infectés. Les idées et les opinions des peuples dépendent de celles de leurs souverains; la grandeur suprême en impose, sou exemple entraine , sou pouvoir se fait respecter, ses récompenses séduisent , et le vulgaire croit toujours que ses maîtres sont plus éclairés que lui.

Si à ces notions profondément gravées dans l'esprit des peuples, les princes joignaient une bouté véritable , un désir marqué de faire le bonheur de leurs sujets, des bienfaits réels, des soins vigilans et des lumières . il n'est point d'opinions et de

et que l'autorité ecclésiastique doit l'emporter toujours sur l'autorité civile. Si les prêtres ont le droit d'excommunier un prince ou de le bannir de l'Eglise , ils ont le droit de le rendre odieux à ses sujets; et, dès qu'il leur est odieux , il n'est plus en sûreté : d'où l'on peut conclure que les prêtres sont les maîtres du sort des jourerains dans une nation superstitieuse.

préjugés qui pussent résister aux attaques de la puissance souveraine. Un monarque vertueux est plus fort que le mensonge; les avantages réels qu'il procure sont faits pour triompher tôt ou tard des chimères. Le fanatisme , l'ignorance et l'imposture n'ont de force que sous des tyrans. Les peuples sont alors obligés de chercher dans le ciel des consolateurs du mal qu'ils éprouvent ici -bas.

C'est donc, je le répète, aux souverains que la sagesse doit surtout adresser ses leçons ; ce sont eux qui sont destinés à penser, à faire des expériences pour les peuples; ceux-ci profitent rarement de celles qu'ils ont faites; trop souvent ils sont forcés de les interrompre; les races se succèdent, et les expériences des pères sont communément perdues pour les cufans. Il est néanmoins des secousses qui font une impression durable sur les esprits des peuples , et qui les forcent quelquefois à changer le cours de leurs idées : ils sont heureux lorsque ceux qui les guident sont assez habiles pour profiter alors des dispositions générales, et pour les tourner à l'avantage de la société. Les nations seraient depuis long -temps dégagées de superstition, si leurs gouveruemeus avaient su mettre à profit les crises qu'elle a produites chez elles pour les désabuser. Mais , hélas ! les princes , souvent aveuglés par leurs passions, privés de lumières et quelquefois trop timides , n'ont eu pour l'ordinaire ni le courage ni les talens, *li les ver-

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tus nécessaires pour se détromper eux mêmes, et pour détruire les erreurs des peuples; contens de qu.lques avantages momentanés, ils composèrent avec le mensonge; ils eu laissèrent communément subsister la racine , qui tôt ou tard reproduisit des fruiis pernicieux.

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