CHAPITRE IV
La vérité n'est pas moins nécessaire aux souverains qu'aux sujets. De la corruption et des vices qui résultent des préjugés des souverains.
Ce qui vient d'être dit prouve assez la fausseté des maximes de ceux qui prétendent que la vérité peut être dangereuse pour les peuples. Pour peu que les souverains voulussent y réfléchir, ils sentiraient eux-mêmes que cette vérité qu'ils redoutent, que la ilatterie leur cache toujours, dont leurs passions les rendent si souvent les ennemis et les persécuteurs, est pourtant le fondement le plus solide de leur gloire, de leur grandeur, de leur puissance, de leur sûreté. Les égaremens des princes auxquels leurs sujets sont si fréquemment sacrifiés , ne viennent que des mensonges dont on empoisonne leur enfance , des passions que l'on sème dans les cœurs , des vices que la bassesse et la flatterie font éclore et nourrissent en eux : éievés dans l'ignorance et la corruption, ils font le mal, parce qu'ils se croient intéressés a le faire : ils tyrannisent, parce qu'ils n'ont de leur honneur , de leurs droits , de leur pouvoir, que les idées trompeuses qu'une éducation criminelle s'est efforcée de leur inspirer. Us ne veulent des sujets
abrutis que parce que, trop souvent incapables de gouverner, ils ne savent qu'opprimer. Ils ne sout superstitieux , que parce qu'ils u'ont point assez de force pour être vertueux.
C'est donc surtout aux conducteurs des peuples que la vérité est nécessaire. Les erreurs d'un particulier, nuisibles pour lui-même et pour ceux qui l'entourent, n'ont que des effets bornés -, celles d'un souverain influent sur des nations entières , et détruisent leur bien-être pour des siècles entiers. C'est aux idées fausses que les princes ont de la gloire, que sont dues ces guerres continuelles qui tarissent le sang et les trésors des états: c*est aux idées fausses qu'ils se font de leurs droits , que sont dues ces vexations et ces injustices multipliées sous lesquelles leurs sujets sont forcés de gémir : c'est aux idées fausses qu'ils se font du bonheur, que sont dus ces monumens fastueux, ces plaisirs dispendieux, ces profusions inutiles dans lesquels les souverains fout si souvent contester toute leur grandeur: enfin, c'est aux idées fausses qu'ils ont de la puissance , qu'est dû ce désir effréné du pouvoir arbitraire , qui tôt ou tard se tourne contre l'insensé qui l'exerce, et qui ne manque pas de conduire l'état et le souverain luimême à la décadence et à la ruine.
Il n'y a que la vérité qui puisse désabuser les rois de ces vaines idées. Elle leur apprendra qu'ils sont des hommes et non des dieux; que leur pouvoir n'est point émané du ciel, mais emprunté
des nations, qui les ont choisis pour veiller a leurs intérêts; que la législation n'est point faite pour être l'expression des caprices d'un seul ou de l'avidité d'une cour, mais des volontés générales de la nation qui s'y soumet pour son bien -, que l'autorité est établie pour assurer le bien-être de tous, et ne peut sans crime être tournée contre eux; que les récompenses de l'état ne sont point destinées à l'inutilité titrée , à la naissance orgueilleuse, au vice intrigant, à la bassesse rampante, à l'incapacité favorisée; que ces récompenses sont faites pour encourager et payer le mérite personnel , les services réels, les talens véritables, les vertus dont la patrie recuedle les heureux fruits. En un mot, tout souverain qui voudra consulter la raison , apprendra qu'il ne peut avoir de vraie puissance, de titres assurés, de droits incontestables , s'il ne les fonde sur les volontés de ses sujets , réunis pour concourir au bien public avec lui; qu'il ne peut en être sincèrement aimé, s'il ne mérite leur amour; qu'il ne peut obtenir delà gloire, s'il ne fait des choses utiles et grandes; qu'il ne peut échapper à l'ennui qu'en s'occupant de ses devoirs. La vérité lui montrera , par des exemples sans nombre, que ce despotisme effréné, que cette puissance sans limites à laquelle tous les princes désirent de parvenir, que la flatterie leur adjuge, que la religion sanctifie et décerne au nom des dieux , que l'inertie des peuples leur laisse
souvent exercer, est un glaive à deux tranchans,
toujours prêt à blesser l'imprudent qui le manie. Ne regardons point comme impossible le projet de concilier les intérêts de la vérité avec ceux des souverains et des peuples qu'ils gouvernent. Que l'on ue traite point de cbimérique l'espoir de voir des circonstances favorables dans lesquelles la politique, éclairée par la raison, sentira l'importance d'anéantir les préjugés, qui partout s'opposent a la félicité publique. Quoi! les maîtres de la terre ne verront-ils jamais que leurs intérêts véritables ne peuvent être séparés de ceux de leurs nations , sans lesquels ils ne seraient lien? Ne se convaincront-ils point que leur bien-être propre, que leur pouvoir réel, que la solidité de leur trône, dépendent des efforts sincères d'un peuple magnanime, que sou propre bonheur intéresse à seconder leurs vues! Préféreront-ils toujours le faible avantage de commander à des esclaves ignorans et mécontens, au plaisir de commander à des citoyens fidèles, attachés, industrieux, vertueux? Ne se lasseront-ils jamais de voir leurs . tats dévastés par les fureurs religieuses, dévorés par des prêtres inutiles, déchirés par leurs querelles , soulevés par les passions des grands ambitieux, pillés par des sangsues publiques, réduits au désespoir pour enrichir des courtisans perfides ou pour charmer l'oisiveté d'une cour?
Pour peu que l'on ouvre les yeux, on sentira que c'est à l'ambition des princes et aux divisions insensées des prêtres que sont dus ces tristes pré
jugés qui rendent quelquefois des nations ennemies pendant une longue suite de siècles. Des peuples détestent ou méprisent d'autres peuples, et sont toujours disposés à les combattre et a les dé truire , soit parce que les intérêts futiles de leurs souverains ou les intrigues de leurs ministres mettent la discorde entre des nations toujours intéressées à la paix, soit parce que des prêtres leur inspirent de l'aversion pour tous ceux qui ne pensent point comme eux sur des matières totalement inintelligibles (1).
Faut-il donc avoir toujours devant les jeux l'affreuse perspective des nations sans cesse gémissantes des plaies cruelles qu'elles se font sans cause 1 Faut-il ne regarder ce globe et tous les peuples qui l'habitent que comme les jouets éternels de quelques mécbans , intéressés à les aveugler pour les agacer les uns contre les autres? Faut-il ne voir la terre entière que comme une sombre prison destinée à renfermer des captifs , gardés par des geôliers inquiers , souvent plus misérables qu'eux? Les rois ne renonceront-ils jamais a ce pouvoir destructeur qui répand partout la désolation, le découragement, l'inquiétude, et
(1) Il est évident que ce sont uniquement les intérêts des princes et des prêtres qui font naître ces aversions nationales qui mettent à chaque instant tout lunivei? en feu.
qui leur fait des ennemis cachés de chacun de leurs sujets? Ne liront-ils point dans cette Asie, malgré les bienfaits de la nature , dépeuplée , changée en solitude par le despotisme et la guerre , le sort futur de leurs empires y qu'ils détruisent par les mêmes folies? Enfin, ne rêcounaîtront-ils jamais les ouvrages de la tyrannie politique , de la frénésie religieuse , de la férocité des peuples , impatientés d'un joug cruel , dans ces révolutions terribles, dans ces trônes renversés, dans ces despotes égorgés, que l'histoire leur montre à chaque page? O Solojiy Solonl s'écrie Crésusprêt à périr. Solon avait osé lui montrer la vérité.
Ce sont les délires des mauvais rois qui causent les délires , les vices et les malheurs des peuples ; c'est du trône que découlent toutes les folies des nations; c'est donc cette source qu'il est important de tarir; c'est aux souverains que la vérité doit surtout se faire entendre. Si la puissance suprême , par une fatalité constante, n'est que trop communément livrée à des mains peu capables ou indignes de l'exercer, il est pourtant quelquefois des momeus favorables où le sort permet aux nations de respirer. Le destin a placé des Titus, des Trajan, des Antouiu sur le trône de ces mêmes Césars qui si souvent ont fait gémir la nature humaine de leurs honteux excès. Pourquoi douterions-nous de voir encore la sagesse couronnée? Pourquoi renoncerions-nous à l'espérance de trouver des cœurs droits revêtus du pouvoir, écouter
la vérité , dessiller les yeux des peuples et bannir ces vains préjugés qui depuis tant de siècles ont infecté les nations? La vérité, armée de la puissance souveraine, a des forces invincibles-, il n'est point d'erreur qui puisse résister aux coups d'un monarque équitable, magnanime, bienfaisant, dont les soins ont acquis des droits sur tous les cœurs. Malgré le prestige de l'opinion, la superstition elle-même sera forcée de plier devant un prince que ses vertus réelles rendront cher à ses peuples.
Si le mensonge , aidé de la puissance souveraine, a inondé tant de pays, quels fruits ne pourrait-on pas se promettre de la vérité appuyée des mêmes secours ! Cependant les chefs des nations se proposeraient en vain d'anéantir tout d'un coup les préjugés de leurs sujets; pour opérer la guérison de leur esprit, ils doivent donc commencer par s'attirer leur confiance; et pour la mériter, il faut qu'ils leur montrent des talens, des vertus. Pourquoi un prince qui veut affaiblir l'empire de l'opinion n'userait -il pas contre elle du même stratagème que les tyrans ont souvent employé contre des >ujets qu'ils voulaient asservir? Divide et impera ; qu'il laisse aux partisans du mensonge le soin de se diviser ; que les ministres de l'erreur se combattent et se détruisent ; qu'ils se couvrent de ridicule aux yeux des nations ; qu'ils disputent entre eux, qu'ils se décrient, que leurs hypothèses fragiles s'entrechoquent librement, kurs querelles
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lie peuvent avoir des conséquences pour l'état ; elles ne dégénèrent en des combats que lorsque l'autorité se mêle de leurs futiles débats ; jamais ils ne deviennent sérieux que par le poids que leur donne l'autorité souveraine. Les armes de l'imposture et de l'opinion seraient bientôt émoussées si la raison , la vérité , la philosophie avaient le droit de dévoiler leurs complots , de faire sentir l'indignation et le mépris que méritent des disputes qui ne sont jamais que des folies diversifiées.
Malgré les égaremens des hommes, la raison a toujours des droits sur leur esprit; leurs importantes rêveries sont forcées de céder aux traits de la satire; le fanatisme lui-même ne peut résister au ridicule. Que les apôtres du mensonge perdent au moins le droit exclusif de parler aux nations; qu'il soit permis à la raison de les instruire à son tour ; si elle ne peut totalement dissiper leurs chimères , elle affaiblira du moins leurs funestes influences. Que l'autorité souveraine , occupée d'objets plus réels , plus dignes de son attention , se tienne neutre , et bientôt les impostures sacrées , les sectes , renversées les unes par les autres et attaquées par le bon sens, disparaîtront, ou du moins rentreront dans la poussière des écoles, d'où jamais elles n'auraient dû sortir. La tolérance universelle , la liberté d'écrire et de penser sont les remèdes infaillibles qu'un souverain éclairé peut apporter aux préjugés de ses peuples.
On nous demandera sans doute ce que le prince
peut substituer à Ja religion ; je réponds qu'aux chimères il pourra substituer des réalités. La vraie morale enseignée de bonne heure par une éducation sensée; la vertu rendue habituelle, fortifiée par l'exemple , consacrée par les lois, encouragée par les récompenses; le vice, l'incapacité , la fraude , l'injustice, punis , découragés , méprisés, suffiront pour former des citoyens honnêtes et vertueux, des sujets convenables à un gouverne ment qui se propose la vraie grandeur, la vraie sûreté , la véritable félicité de sa nation. J.es bonnes mœurs et le bien -être d'une société ne peuvent être le fruit que de l'heureux accord de la politique et de la raison. Un gouvernement caprici eux, corrompu, dépourvu de raison, n'est point fait pour avoir des sujets vertueux et raisonnables; eu vain appellera-t-il les dieux , les prêtres , la religion à son secours , il ne fera que joindre le fanatisme aux déréglemens de ses esclaves ; en vain l'éducation leur enseignerait-elle la morale ; en vain ia religion leur montrerait-elle des récompenses et des peines à venir; l'exemple du maître, les récompenses dont il est dépositaire, le désir de lui plaire, la passion de s'élever ef de s'enrichir pour se soustraire à l'oppression , seront des mobiles bien plus forts que les spéculations d'une morale que tout dément a chaque instant , ou que des terreurs religieuses que l'on oublie toutes les fois que l'imagination est occupée d'un intérêt présent
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Il est aisé de prouver à tout esprit non prévenu, que les idées religieuses sont plutôt un principe de destruction que de solidité pour la vraie morale : la science des mœurs ne peut sans danger être soumise aux caprices des prêtres , à leurs oracles contradictoires, à leurs interprétations changeantes. La saine morale , si nécessaire à la politique, ne peut se concilier avec les principes d'une religion turbulente par son essence , et faite pour altérer tôt ou tard la tranquillité publique. Ces vérités ne paraîtront étranges qu'à ceux que leurs antiques préventions auraient rendus sourds à la raison. Si une divinité malfaisante dans ses décrets éternels a résolu que les nations fussent toujours malheureuses en ce monde , il ne leur est point permis de songer à finir leurs misères ; si un dieu, partial pour les rois seuls , a voulu que ses représentais sur la terre eussent le droit d'être injustes impunément, et d'exercer de droit divin la licence la plus effrénée , ce dieu a sans doute voulu que les hommes étouffassent la passion d'être libres , l'amour de leur conservation propre , le désir du bonheur, l'activité, l'industrie, le courage, l'énergie. Des êtres ainsi dénaturés ne peuvent plus être regardés comme des hommes; réduits par la superstition à l'état des bêtes, devenus de vils automates , ils ne doivent recevoir leurs impulsions que de ceux qui les gouvernent ; et ceux-ci , rendus licencieux par l'abus du pouvoir, ne doivent leur donner que des impulsions criminelles. L'esclave
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d'un tyran ne peut être que vicieux et dépravé : l'élévation, la grandeur d'âme, l'honneur véri table , ce respect légitime que le mérite se doit à lui-même, ne sont point faits pour des pays où le caprice décide seul de la valeur des hommes , et fixe les objets de la considération publique. Le point d'honneur n'est dans des esclaves que leur vanité alarmée. Le vrai mérite n'est point ombrageux -, il se met au-dessus des insultes et des mépris.
En un mot, la vertu est incompatible avec l'abjection d'âme que produit la servitude ; le vrai mérite et les talens sont alors inutiles ou dangereux ; la probité , la modération, les lumières, l'amour du bien public écarteraient de la fortune ceux qui auraient la témérité de les montrer. Le vice et la médiocrité sont seuls faits pour réussir auprès des hommes que leur incapacité rend inquiets. La morale n'est qu'une chimère, et la vertu n'est qu'un vain nom sous un gouvernement où les intérêts les plus forts concourent à dégrader les esprits, et à ne faire des sujets que des enfans frivoles, vains, envieux de leurs jouets puériles, et capables de tout pour se les procurer (i).
(1) Il est aisé de sentir crue la. frivolité que Ton voit régnée dans quelques nations est l'effet du gouvernement, qui néglige de porter les esprits vers des objets grands et utUes , ou qui les en détourne. D'ailleurs
Dès que l'homme est forcé de se mépriser luimême, il n'est plus susceptible de vertu; dès qu'il ne peut travailler à son bonheur, il faut qu'il tombe dans l'apathie et le découragement •, il devient inutile ; dès que tout lui montre son intérêt à mal faire , à quoi pourraient servir les préceptes stériles d'une éducation et d'une morale qui lui diraient de faire le bien? Sous un gouvernement qui opprime, il faut se mettre à po rtée d'opprimer, ou consentir soi-même à souffrir l'oppression ; sous un maître injuste , il faut lui ressembler, ou renoncer à ses faveurs ; il faut se conformer à ses goûts, servir ses passions, le flatter dans ces vices , lui faciliter ses extorsions ; en vain une éducation honnête aurait-elle inspiré des sentimens vertueux a un homme destiué à servir un tel maître, il s'aperçoit bientôt, ou qu'il faut ou-
l'instabilité qui règne dans les pays soumis au pouvoir arbitraire doit influer sur les esprits et les rendre volages, légers et vains, ou leur faire attacher un grand prix à des objets futiles. Le faste, la parure , l'amour de la dépense deviennent des cboses nécessaires dans les pays gouvernés par des hommes qui prennent euxmêmes le faste et la prodigalité pour de la grandeur, et qui n'ont point d'idées de l'utilité. Sicut principes, ita et populus. Dans une nation où les grands peuvent tout, il faut suivre cette maxime : Principibus placuisse viris non ultima laus est.
Hokat., Epist. XVII, lib. i , vers. 35.
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blier ses principes, ou s'éloigner d'une cour qui n'est faite pour recevoir que des êtres corrompus.
La raison ne peut rien contre un gouvernement injuste, contre les exemples d'une cour dépravée, contre les promesses et les menaces d'un despote en démence. La vertu n'est point faite pour un pays mal gouverné ; elle ne peut y être le partage que de quelques sages obscurs dont l'âme noble et généreuse refuse de plier le genou devant le crime puissant , ou le vice méprisable , devenu le distributeur des grâces. Dans une nation soumise au pouvoir arbitraire l'éducation pourrait se borner à dire :
a Souviens-toi que tu es esclave; étouffe les sen- » timens de la nature, ne te rappelle jamais les » privilèges de ton être; sois souple, rampant et » soumis, si tu veux t'éJever; imagine de nouveaux »> moyens d'écraser ta patrie, si tu veux que tes » talenste soient utiles. Sois ambitieux ; mais sou- » viens-toi qu'il faut cacher ta marche , afin de » donner le change à tes rivaux. Sois toujours » complaisant pour le vice en crédit, si tu cher- » cbes la faveur. Sois injuste et sans pitié, si tu » songes à ta fortune. Sois hypocrite ou dévot, si » le prince le demande. Sois débauché et licenw cieux , s'il est voluptueux; en un mot, renonce w à des vert ris puériles qui mettraient des obsta- » clés perpétuels aux désirs de ton cœur. »
Telles sont les maximes qui conviennent aux sujets d'un despote; telles sont cejles que suivent
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ces courtisans ennemis de toute vérité , qui l'écartent soigneusement du trône , qui la traitent de dangereuse , qui arment sans cesse contre elle la puissance souveraine, et qui endorment les princes dans une ignorance profonde de leurs devoirs , et des malheurs qui les menacent. Ces esclaves flatteurs craignent de contrister leur maître et de perdre sa faveur. Ainsi les rois ne s'aperçoivent que sur les bords de l'abîme des conséquences terribles que l'ignorance, la corruption des mœurs, l'oppression multipliée, ont fait de longue main éprouver à leurs états : ils voient avec étonnement leurs provinces incultes, appauvries, dépeuplées, incapables de fournir h leurs profusions accoutumées , a leurs guerres inutiles , à leurs fantaisies insatiables : en vain cherchent-ils des chefs expérimentés pour écarter les dangers, des conseillers habiles et sincères pour les aider de leurs avis , des soldats pour défendre leurs empires ; ils ne rencontrent partout que des âmes vénales, des mercenaires sans lumières , des ambitieux ignorans, propres à redoubler les plaies des nations ; ceux- ci , contens de s'assurer un port contre l'orage , s'embarrassent très-peu de ce que deviendront après eux et l'état et le prince.
Un souverain ennemi de la vérité , dépourvu de lumières et d'équité, étranger au mérite , qui ne veut que des flatteurs, ne peut être servi par des sujets fidèles, sincèrement attachés à sa personne, occupés du bien public, intéressés à la gloire de
leur maître. Uniquement occupés de leur propre fortune, ils applaudiront à ses vices, qu'ils espéreront faire tourner à leur profit ; ils s'efforceront de le corrompre ; iis lui montreront la grandeur dans la prodigalité; ils le détourneront des affaires; ils le plongeront dans la mollesse et dans la volupté. L'exemple du prince, toujours contagieux, infectera tous ceux qui l'approcheront ; il n'aura point d'amis , il n'aura que des complices de ses déréglemens , des ennemis du mérite et de toute vertu, qui, obsédant leur maître, empêcheront la triste vérité de frapper ses oreilles. Ainsi les maux des nations se perpétuent; le souverain , endormi dans le vice, n'est averti de sa ruine que lorsqu'il est trop tard pour y porter remède. Celui , dit Saadi, qui conseille un tyran> lave ses mains dans son propre sang.
En vain la vérité tenterait - elle de se faire en* tendre à des hommes de cette trempe, sa langue leur serait totalement inconnue ; et d'ailleurs comment pénétrerait-elle jusqu'à eux? comment se ferait-elle entendre au milieu des plaisirs, de la dissipation et des acclamations de la flatterie? C'est donc aux peuples que la vérité doit pourlois s'adresser. Une nation s'éclaire à mesure qu'elle renferme un pins grand nombre d'hommes capables de méditer, de faire des expériences pour elle, de rectifier ses idées , de combattre ses préjugés : quelles que soient les préventions de la multitude ^ las lumières ne laissent pas de se répandre peu-à-
peu; elles portent à la fin une portion de clarté dans tous les yeux.
Les vices du gouvernement font souvent éclore la vérité. Les mécontentemens généraux mettent les esprits en mouvement; au lieu des révolutions cruelles qui se font dans les contrées totalement abruties , il se fait une heureuse révolution dans les idées de ceux qui habitent des pays plus éclairés ; alors la vérité , appelée par le vœu public , force souvent toutes les barrières qu'on lui veut opposer. La raison une fois sentie devient un besoin si pressant pour les hommes, que ceux qui gouvernent , malgré leur attachement à leurs erreurs, malgré l'intérêt qu'ils s'imaginent avoir de les maintenir, malgré l'ignorance où ils sont de leurs propres intérêts , malgré le peu de volonté qu'ils ont de remédier aux maux publics , sont forcés quelquefois de céder à la force de l'évidence, appuyée des suffrages de toute une nation.
C'est ainsi qu'à mesure que les nations s'éclairent, nous voyons les mœurs s'adoucir, nous voyons l'humanité tempérer les fureurs de la guerre, nous voyons le despotisme lui-même prendre un ton plus raisonnable , et n'oser braver ouvertement la décence et le cri public. Dans l'Europe instruite , le despotisme n'exerce point ses fureurs à front découvert comme dans l'ignorante Asie. Les ministres de la superstition , forcés par la raison qui peu-à-peu s'est répandue, sont quelquefois forcés de renoncer à leurs principes inhu-
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rnaius, de se montrer au moins plus pacifiques et plus doux ; ils n'osent plus abuser aussi impudemment de la crédulité des peuples que leurs prédécesseurs effrontés -, ils craindraient le ridicule , s'ils faisaient sonner trop haut leurs prétentions ridicules ; ils seraient détestés, s'ils donnaient trop ouvertement le signal de la persécution et de finhumanité : au sein des nations les plus instruites, la douceur des mœurs, compagne ordinaire de la raison et des lumières, oblige ces barbares à faire du moins une trêve apparente et simulée avec la liberté de penser, que leur cœur détestera toujours.
La vérité devient irrésistible lorsqu'elle est appuyée de l'opinion publique ; les gouvernemens eux-mêmes sont entraînés par elle; nul homme n'a le courage d'être insensé tout seul ; la folie n'est puissante que lorsqu'elle a le grand nombre pour elle; l'imposture ne triomphe que quand elle a beaucoup d'approbateurs , de fauteurs . de complices. Les tyrans religieux et politiques ne sont absolus que dans des nations aveugles et privées de raison .
Malgré l'inertie des peuples, malgré la négligence et la mauvaise volonté de ceux qui les ont gouvernés , la raison a fait sans doute des progrès très-visibles ; la lenteur de sa marche ne l'a point empêché de détruire une foule d'erreurs, et d'ébranler vivement ces superstitions qui se flattent d'une éternelle durée ; nous voyons l'esprit hu-
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main tendre sans cesse à la perfection, ou du moins se rapprocher insensiblement du vrai-, et quoique le terme désirable où il l'adoptera sans partage ne soit peut-être , de même que le bonheur parfait, qu'une chimère , ne laissons pas d'y tendre ; le désir de l'obtenir nous donnera de l'acti vite : le désespoir et l'inaction ne remédient à rien. Ayons donc le courage de chercher la vérité ; ne nous en laissons imposer ni par l'universalité , ni par la force , ni par l'antiquité des préjugés. Les erreurs du genre humain sont universelles , parce que l'expérience a dû précéder la raison ; ces erreurs sont devenues sacrées , parce que jamais elles ne furent examinées; elles ont paru respectables , parce qu'elles ont long-temps duré.
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