CHAPITRE VI
Les préjugés politiques et religieux corrompent le cœur et l'esprit des souverains et des sujets. Le citoyen doit la vérité à ses concitoyens.
X a h t que les souverains seront ennemis de la vérité , et se croiront intéressés à perpétuer les abus établis, leurs sujets seront dans la langueur la raison ne pourra s'en faire entendre , la science ne pourra les éclairer, la morale leur sera tolalement inutile , et l'éducation ne leur donnera que des préceptes vagues qui jamais ne pourront influer sur leur conduite. Voilà sans doute pourquoi tant de penseurs découragés ont cru l'erreur nécessaire au genre humain , et se sont imaginé que leurs maux étaient sans remèdes ; ils ont vu le mensonge si puissamment affermi sur son trône qu'ils ont craint de l'attaquer: ils ont trouvé les plaies de la race humaine si profondes, si invétérées, si multipliées, qu'ils en ont détourné les yeux avec effroi, et les ont décidées incurables. D'après ces idées désespérantes, ces médecins pusillanimes ou n'ont rien fait, ou n'ont offert que de vains palliatifs -, quand ils ont fait connaître aux hommes le danger de leur situation , ils Jes ont jetés dans le désespoir, en leur déclarant qu'il
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était inutile de cherchera l'améliorer, et que les remèdes qu'on pourrait leur proposer seraient plus dangereux que les maux auxquels ils étaient accoutumés.
Cependant, comme nous l'avons prouvé, les maux si variés de l'espèce humaine ne paraissent incurables qu'à ceux qui n'ont point eu le courage de remonter jusqu'à leur source primitive , ni Ja patience d'en chercher les spécifiques assurés. La superstition , suite nécessaire des idées fausses et sinistres qu'ils se sont faites de la divinité, est le levain fatid qui empoisonna pour eux la nature entière : elle donna l'être à des rois absolus , à des despotes licencieux, à des tyrans effrénés qui pervertirent , comme on a vu, les mœurs des nations, qui les rendirent esclaves, qui écartèrent à jamais les lumières et la vérité, et qui, sous prétexte de les gouverner , anéantirent leur bonheur, leur activité, leurs vertus. De quels poids peuvent être les leçons d'une sage politique et de la raison, qui disent aux hommes de vivre dans l'union et la concorde, d'êlre justes et bienfaisans , de s'occuper du bien public , tandis que la religion les divise , les rend querelleurs, les met aux prises, leur défend de chercher leur honneur ici-bas , fixe leurs yeux égarés sur une patrie céleste dont les intérêts n'ont rien de commun avec leur patrie terrestre; tandis que, d'un autre côté , l'injustice du gouvernement anéantit en eux toute idée d'équité , brise le lien social pour
eux, les force à détester une patrie qui ne les fait jouir ni de la liberté ni de la sûreté; les dépouille , punit leur industrie par des impôts multipliés , méprise et dégrade les talens , opprime ou dédaigne la vertu , proscrit la science et la vérité? La morale peut-elle avoir quelque prise sur des hommes que tout sollicite à être avares, fastueux, ambitieux, dissimulés, rampans, flatteurs, et qui ne peuvent se tirer de l'infortune qu'en y plongeant les autres? Comment des lois partiales et iniques seraient-elles un frein pour des désespérés, auxquels l'avidité des cours, les rapines des grands, les vexations des ministres, l'avarice des traitans , ont arraché tous les moyens de subsister? Que pourront opérer les terreurs imaginaires de la superstition sur des hommes dont les malheurs et les vices sont les suites des fausses idées que cette superstition elle-même a données sur les dieux et sur les souverains qu'elle suppose leurs images? Semblable à la lauced*Achille , la religion a-t-elle donc la faculté de guérir les blessures qu'elle a laites? Non, sans doute: c'est elle qui forma des dieux mécbans; ils furent représentés par des princes mécbans, qui ne furent obéis que des sujets dont tout servit à corrompre et le cœur et l'esprit (1). C'est ainsi que les nations ont tremblé
(1) Nihil est quod credere de se
Non possit cum laudatur Dis œqua potestas. JuvÉNAL , Satir. IV, vers. 70.
sous des prêtres et des tyrans, qui ne firent jamais qu'éterniser leur déraisou , leur ignorance , leurs vices et leurs malheurs.
Ce sont la en effet les vraies sources de la dépravation générale dont la raison gémit , et que la religion prétend si vainement combattre à l'aide des fantômes qu'elle oppose à des réalités. Ses flatteries ont dépravé le cœur des princes; ces princes ont empoisonné leurs cours ou les grands qui les approchèrent ; ceux-ci furent obligés de s'assimiler à leurs maîtres. Les courtisans et les grands infectèrent, de proche en proche, tous ceux qui furent dans leur dépendance. Chacun voulut plaire à des hommes puissans, chacun s'efforça de les imiter soit de près, soit de loin. De là l'amour du faste , les frénésies du luxe, la soif de l'or et tous les crimes qu'on emploie pour l'obtenir. Les protégés et les cliens de ces hommes si pervers devinrent, comme eux, d'une avidité effrénée; il fallut à tout prix contenter les désirs extravagans que l'exemple avait fait naître en eux. Enfin le peuple prit pour modèles des êtres vicieux qu'il
Si Ton prenait , pour éclairer les princes , la moitié des peines q'ie l'on prend pour les flatter ou leur empoisonner l'esprit , il y a lieu de croire que l'on en fei rait de grands hommes , et.que leurs sujets seraient bien plus heureux. Il est impossible de former le cœur d'un jeune prince devant lequel ses instituteurs sont forcés de tomber à genoux.
crut plus heureux que lui ; et les plus malheureux déclarant la guerre à la société , qui ue faisait rien pour eux, se vengèrent de sa négligence et de l'injuslice des riches et des puissans par des vols, des assassinats et des crimes, que ni les menaces de la religion ni la terreur des lois ne purent point arrêter.
Que le genre humain ne se trompe donc plus sur la cause de ses maux; qu'il secoue le joug insupportable de ces préjugés sacrés qui ne serviront jamais qu'à troubler son esprit ; qu'il s'occupe de la terre qu'il habite; qu'il songe à son existence présente; que les nations, détrompées des droits divins de leurs chefs, les rappellent à l'équité; qu'elles les soumettent à des lois; qu'elles reprennent des droits inaliénables, soit qu'ils aient été arrachés par la force, ou surpris par la fraude, ou accordés par l'ignorance et la simplicité: que le citoyen n'obéisse qu'à la loi ; qu'en y vivant soumis il soit libre et sans crainte de personne ; qu'il travaille pour son propre bonheur; qu'il serve une patrie, et non pas une marâtre indigne de sou amour, et non pas des tyrans qui l'accablent de fers.
Qu'instruit par la raison et la vérité, qui lui montreront toujours ses intérêts véritables, l'homme s'attache à ses associés , dont il dépend par ses besoins ; qu'il maintienne une société nécessaire à sa félicité ; qu'il défende une patrie que tout lui rendra chère ; qu'il obéisse à des lois qui
seront le gage de sa sûreté; qu'il soit soumis aux puissances légitimes, et que celles-ci soient soumises à l'équité. En un mot, que la vérité soit montrée a l'homme; que sa raison soit développée par l'éducation; que la législation et le gouvernement lui rendent nécessaire la pratique des vertus que l'éducation lui aura enseignées; qu'une morale éclairée le rende bon par principes, citoyen par intérêt , sujet soumis pour son propre bien-être.
Il est inutile de songer à rendre les hommes meilleurs tant que leurs préjugés les plus forts tendront à les pervertir. Les préceptes de la morale sont une barrière trop faible contre les passions, les intérêts, les séductions multipliées qui les sollicitaient au mal. L'homme n'aimera jamais sa patrie, tant qu'elle sera gouvernée par des chefs qui ne songeront qu'à l'opprimer; les lois ne lui en imposeront point, tant que tout l'invitera, à les éluder ou à les enfreindre ; tant qu'il les verra violées impunément par des êtres privilégiés que la faveur en dispense (1). Il n'aura point d'intérêt de pratiquer la vertu, d'acquérir des ta-
(1) Les privilèges, les prérogatives , les exemptions accordés en tout pavs à quelques citoyens favorisés , et refusés à tous les autres . tendent visiblement à détruire le respect pour les lois , et à éteindre dans les esprits les idées de l'équité. Quelles idées de justice peut avoir un citoven qui voit que les lois qui châtient le faible se sont point faite» pour les grands ?
lens, de se rendre utile, tant que des souverains injustes ne répandront leurs faveurs et les récompenses que sur des sujets sans mente et sans probité. Que peut en effet la morale contre tant de motifs réunis qui suggèrent à l'homme qu'il lui est avantageux de mal faire? Ceux qui la prêchent seront-ils autre chose que des empyriques dont les promesses trompeuses se trouveront à chaque instant démenties? En vain déclameront -ils contre des objets que tout apprend à désirer; en vain voudront-ils étouffer des passions que tout rend nécessaires ; en vain crieront-ils aux mortels d'être justes, modérés, bienfaisans, de se dégager de l'envie, de mépriser les grandeurs, les titres , les richesses, de se contenter de peu, tandis que tout leur prouvera que l'injustice, la dureté, la rapine, la flatterie, la bassesse, sont les seuls moyens d'obtenir les choses que tout leur apprend à désirer , de s'élever jusqu'à ces hommes heureux qui décident du sort des autres.
Quelle digue les notions exaltées de la religion opposent-elles au torrent général qui entraîne les hommes si fortement au mal? N'est-ce point cette religion elle-même, qui, en corrompant les sou. veraius , fut la cause première de la corruption des sujets? IN 'est-ce point elle qui, eu semant la haine et la discorde, rendit les concitoyens ennemis ? N'est-ce point elle qui , par ses lâches expiations , enhardit l'homme au crime? N'est-ce point elle qui , en fondant sa morale sur les vo-
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Joutes contradictoire? et déraisonnables de ses dieux ou de bon ministre? , rendit cette morale énigmatique et douteuse \ De quel droit viendraitelle donc opposer des barrières aux désordres qu'elle a fait naître et qu'elle fomente? Eu vain cherche ra-t-elle dans les cieux des motifs, pour contenir des excès que Jes cieux ont fait éclore et que tout encourage sur la terre ; en vain voudrat-elle briser dans l'homme les liens qui l'attachent à lui-même ; en vniu lui commandera-t-elle de se haïr et de fuir son bonheur ; en vain lui dira-t-elle d'étouffer les désirs et les mouvemens inhéreus à sa nature : plus fortes que des mobiles imaginaires, que des terreurs éloignées et douteuses, les passions entreront eu composition avec une religion qui expie, ou elles secouerout leur joug, lorsqu'elles la trouveront trop incommode. Si à ses vices le méchant sait allier la superstition , il offensera ses dieux avec remords , ou dans ses emportemens il n'y aura nul égard.
Les lois opposeront-elles une barrière plu? sûre aux déréglemens des hommes? Hélas! ne sont-elles pas communément l'expression de la partialité et de l'injustice du plus fort? Ne sontelles pas un jou^ onéreux imposé par la puissance sur le cou de la misère impuissante? N'ont-elles pas continuellement pour objet d'étouffer l'industrie, de gêner la liberté, d'interdire au citoyen malheureux les moyens de se tirer de presse ? Ces lois obscures, compliquées, multipliées, ne sont-
elles point des iléaux pour les nations , des ressources fécondes pour surprendre la bonne-foi , dont l'artifice, la fraude et l'injustice se servent pour tromper la candeur et la simplicité ; des filets pour enlacer l'innocence; des pièges à l'aide desquels l'iniquité vient à bout de triompher de l'équité ; des armes dont la tyrannie se sert pour accabler l'innocent et sauver le coupable? Enfin une jurisprudence insidieuse u'est-elle point partout une source de démêlés entre les proches, de querelles dans les familles , de haine entre les citoyens, de richesses pour des hommes pervers qui vivent des malheurs de leurs semblables? Par son moyen, des formes puériles, des coutumes barbares, des usages insensés ne mettent-ils pas au néant les titres de la raison et du bon droit? Cette justice qui fait la base de toute société n'estelle pas soumise aux caprices, aux interprétations arbitraires, aux décisions partiales, à la négligence, à fimpéritie de quelques juges séduits ou prévenus? Dans quelques contrées ne voyons-nous pas l'administration de la justice honteusement vendue à des hommes sans talens , saus lumières, sans vertus , à qui il suffit d'avoir de l'argent pour acheter l'urne où ils agiteront l'honneur , la liberté, la fortune , le bien-être et la vie de leurs concitoyens (1)?
(î) La vénalité des charges parait être un des excès
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Enfin, quelles idées veut-on que les peuples se fassent de l'équité, de la modératiou, de l'humanité? quels seront leurs principes et leurs sentimens sur la vertu , quand ils verront leurs souverains accorder tous les avantages de la société à des hommes qui n'ont pour eux que le hasard de la naissance; accumuler des titres, des honneurs, des grâces, des récompenses sur des citoyens inutiles, leur donner des privilèges, faire vivre dans la splendeur des flatteurs, des sycophantes, des hommes sans talens et sans vertus : permettre à quelques citoyens de piller, de vexer impunément tous les autres, et de s'engraisser de leur substance; autoriser par des lois la rapine , la violence , les extorsions les plus cruelles? Que deviendront les mœurs , si cec excès . loin d'être punis , loin d'attirer l'infamie, sont encouragés, considérés, en-
les plus crians auxquels le despotisme ait jamais pu se porter. Vendre le droit de juger, c'est annoncer à un peuple qu'on le regarde comme une vile marchandise, dont on a le droit de disposer comme d'un che\al ou d'une bète de somme. Tout homme qui réfléchira aux terribles conséquences de la vénalité des charges de judicature, reconnaîtra facilement qu'elle est nécessairement dans une nation la ruine de toute justice . de tout talent, de toute société. Quand il suffit d'avoir de l'argent pour occuper une place, d n'est question que d'amasser assez d'argent pour l'acheter; on ne s'embarrasse plus de s'instruire de ses devoirs, d'étudier les
vies, et si chacun voit les citoyens les plus p rvers et les plus dangereux protégés dans les crimes et la justice? Que deviendra l'affection pour la patrie, si elle ne sert qu'à renfermer et enchaîner une multitude destinée à repaître la voracité d'un tyran et de ses suppôts? Que deviendront l'activité, le mérite et l'industrie, si les âmes sont dégradées, si l'incapacité seule est payée , si la science est dédaignée , si le travail du peuple se multiplie sans augmenter son aisance et son bienêtre? Comment veut-on que le cultivateur soit laborieux , si son travail ne lui attire que de nouveaux i mpôts ? Com ment veut-on que le misérable à qui le gouvernement imprudent a coupé toutes les ressources et qu'il réduit au désespoir , ne se jette pas dans le crime, et en dépit des supplices
droits des hommes, d'acquérir des lumières. On ne s'informe que des prérogatives de sa charge, des émolumens qu'elle procure, du pouvoir qu'elle confère , de la faculté qu'elle donne de vexer impunément les autres sans être vexé soi-même. Si l'on demande quel remède apporter à ce mal , je dirai que c'est le concours , c'est de rendre les charges et les grands emplois de la société accessibles aux bonnes mœurs , à la probité reconnue, aux grands talens. Alors les bonnes mœurs, l'étude et les talens, assurés d'être récompensés, deviendront aussi communs qu'ils sont rares aujourd'hui , et l'or ne sera plus la seule mesure do la valeur des hommes.
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qui le menacent, n'imite pas de loin les voleurs publics , les criminels privilégiés, les assassins du peuple , qu'ii voit soutenus par le gouvernement et respectés des sujets? Comment trouver de la probité, de la franchise, de la bonne-foi, de la confiance , de l'amitié solide dans des pays où ceux qui gouvernent, toujours en crainte et en défiance contre les sujets, dont ils ont la conscience d'exciter les murmures, ne sont occupés qu'à faire pulluler des fourbes, des .espions, des délateurs, des traîtres, des gens intéressés aux malheurs de leurs concitoyens? Enfin comment les peuples acquerront-ils de la raison, tant que le malheur les empêchera de s'instruire, tant que leur éducation sera négligée et confiée à des hommes qui défendent de raisonner , tant qu'ils seront gouvernés par des ennemis de la vérité ?
On voit donc que ni la religion , ni les lois , ni la morale ne peuvent rien sur les hommes mal gouvernés ; ils seront toujours mal gouvernés tant que la religion leur donnera des idées fausses de la divinité et des princes qui se vantent d'être ses lieutenans sur la terre. Il est impossible que les nations changent rien à leurs institutions tant qu'elles regarderont comme divines celles mêmes dont elles éprouvent tous les jours les plus cruels effets. Comment une société penserait -elle à se soustraire au joug impérieux de ses prêtres , si la vérité ne la détrompe jamais de ces dieux irrités qu'elle suppose acharnés à faire durer ses mal-
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heurs ? Quelles ressources pour une nation qui se persuade que ses chefs, quelque tyrannie qu'ils exercent, sont les images de sou Dieu, sont établis par lui, et peuvent impunément la détruire, la piller, la ravager, sans qu'il lui soit permis de limiter leur pouvoir ou de résister à leurs coups ? Un peuple ou ses guides auront -ils assez de lumières pour réformer et anéantir des lois , des usages , des établissemens nuisibles , quand ils seront les dupes des préjugés de l'antiquité , ou quand ils auront la faiblesse de craindre toute innovation comme dangereuse ? La politique aurat-elle des principes sûrs, les états seront-ils llorissans et instruits de leurs véritables intérêts, tant qu'on regardera la vérité comme nuisible , l'examen comme criminel, et la pbolosophie comme l'ennemie du repos des nations ? Enfin , la morale pourra-t-elle jamais toucher les cœurs des hommes, et leur inspirer le goût de la vertu, tant que leurs préjugés les feront dépendre d'une divinité malfaisante , de ses prêtres fanatiques , de ses représeutaus négligeaus et vicieux, qui sans cesse contredisent la nature et la raison î
On nous dira peut-être que la vérité imprudemment annoncée aux peuples , peut produire en eux une fermentation nuisible à leur propre tranquillité; on prétendra que les chagrins habituels qu'ils éprouvent ne peuvent leur faire autant de mal que les transports furieux ou les changeraeus impétueux auxquels ils se livreraient, s'ils
venaieiit à découvrir leurs droits, leurs intérêts, ce qu'ils se doivent à eux-mêmes, les indignes
abus que font de leur eouliauce ceux à qui ils l'ont donnée , et l'exercice inique de l'autorité dont les nations sont toujours les vraies propriétaires. Quelles révolutions terribles ! Quels renversemens soudains, nous dira-ton, dan i.. -tés poli-
tiques , ■ les préjugés des hommes venaient à disparai ire tout d'un coup ! On se figure tous les trônes ébranlés , les monarques égorgés, les citoyens baignés dans leur propre sang; on se représente les lois anéanties , les rangs totalement confondus , la subordination détruite; enfin, une anarchie complète succédant a un ordre quelconque qui rendait du moins là société supportable , malgré les maux qu'on y souffrait.
iNous avons déjà répondu en partie à ces objections chimériques (Y: ; nous avons assez fait voir que la vérité pénétrait lentement , et rencontrait des obstacles infinis , avant de parvenir jusqu'aux veux des peuples , victimes patientes de leurs préjugés. Subjugués par une force d'inertie qui les
(i) T'oy. chapitre III. Les ennemis de la vérité et les fauteurs des abus subsistans affectent toujours d'être amis du repos, et de craindre que les peuples détrompés , c'est-à-dire devenus plus raisonnables , ne deviennent plus médians ; mais cette crainte est chimérique : les lumières tendent toujours à rendre les mœurs plus douces et à faire rejeter la violence. Un peuple
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retient dans l'esclavage , inhabitués à penser, accoutumés à respecter l'autorité malgré ses injus tices et ses rigueurs , dépourvus de plan et de la connaissance des moyens de terminer leurs maux, dans l'impossibilité de réunir leurs volontés et leurs forces contre le pouvoir qui les accable , les peuples ne sont guère disposés aux changemens subits ; il faut toujours que leurs maux soient portés à l'excès, pour les déterminer à des résolutions extrêmes : alors même ce n'est point la vérité qui les porte à la fureur; ils deviennent les dupes de l'ambition de quelques démagogues qui font tourner a leur profit les mécontentemens du vulgaire, et qui, sous prétexte de guérir la patrie de ses plaies , lui en font souvent de pins profondes et de plus cruelles.
Ce n'est donc point, je le répète , la vérité qui produit ces ravages, c'est la démence des gouvernemensqui , en tyrannisant un peuple retenu dans l'ignorance, le réduisent au désespoir et le disposent à se prêter aux vues des médians qui voudront le séduire. Les princes se croient intéressés
féroce oppose des armes à ses maîtres , un peuple instruit leur oppose des remontrances , des représentations, des idées raisonnables. D'ailleurs, les nations jouissent-elles d'un vrai repos sous un mauvais gouver nement? Pacem appellant ubi solitudinem facïunt. Les peuples sous la tyrannie sont dans une crise perpétuelle.
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à l'aveuglement de leurs sujets clans la vue de leur nuire impunément, et de leur porter, saus danger pour eux-mêmes, des coups dans les ténèbres; pour lors, semblables à une troupe iudiseipliuée, les nations se battent sans ordre ; elles se détruisent elles-mêmes sans aucun fruit, et les tyrans succombent sans faire cesser la tyrannie.
Concluons donc encore que la vérité est également nécessaire et au souverain pour assurer son pouvoir , et aux sujets pour être heureux , soumis et tranquilles. Si l'ignorance où sont les princes de leurs vrais intérêts , de leurs devoirs, de ce qui constitue leur gloire, leur grandeur, leur puissance soUde , les détermine trop communément à tyranniser et aveugler leurs sujets , l'ignorance de ceux-ci fait qu'ils se pièteut aux passions des mauvais citoyens qui veulent troubler l'état. Un bon roi , loin de craindre la vérité, la prendra toujours lui-même pour guide, et voudra qu'elle éclaire son peuple, afin qu'il sente son bonheur; il verra qu'elle est l'appui de la nation et du trône. Un despote qui commande à des sujets irrités ne devient point la victime de la vérité, mais de l'imprudence et de l'ignorance impétueuse de ses esclaves furieux ; sa nation , ainsi que lui , sont à la merci du fanatisme religieux et politique. Tout peuple qu'on opprime est intéressé au changement; il ne craindra point que la révolution lui soit nuisible. Tant que les souverains s'opposeront aux progrès de la raison, les peuples seront aveugles
etturbulens ; tant que les peuples seront aveugles, ainsi que leurs monarques , les uns et les autres seront les jouets de l'imposture et de l'ambition : tant que les nations stupides seront les dupes de la superstition et du despotisme , elles seront dépourvues d'iudustrie , de puissance et de vertu.
Si des vues intéressées portent des tyrans à empêcher qu'on n'éclaire leurs sujets, les princes équitables reconnaîtront qu'ils n'ont pas le droit de les priver de la vérité. Le souverain , ainsi que le moindre de ses sujets, est obligé de contribuer à l'utilité publique -, il ne peut donc , sans injustice , punir celui qui , bien ou mal, selon les talens qu'il a reçus , s'efforce de contribuer à l'utilité des autres (1). Si les idées qu'un écrivain propose sont utiles et bien fondées , il est du devoir de ceux qui gouvernent de les adopter; si l'examen les fait trouver fausses, il suffît de les rejeter. Il n'y a que la tyrannie qui se croie en droit de punir ceux qui peuvent se tromper.
Que les rois écoutent donc la vérité , s'ils veulent savoir l'art de régner -, c'est pour lors qu'ils établiront leur puissance sur des fondemens inébranlables; c'est quand les peuples seront beureux et instruits, qu'ils auront de l'activité, des mœurs et des vertus : que les princes renoncent a la tyrannie s'ils veulent des sujets bien attachés , des
(1) Voy. le commencement du chapitre II.
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citoyens magnanimes , des ministres éclairés, des soldats intrépides, des cultivateurs laborieux, des provinces peuplées , des patriotes généreux , des hommes vertueux. De quel droit le despote prétendrait-il k ces avantages? Son domaine est une terre ingrate, aride, melheureuse, dans laquelle les talcns , la science, la vertu ne peuvent se naturaliser ; leurs soutiens sont des mercenaires qui ne s'intéressent a leur maître que dans l'espoir de le dépouiller lui-même.
Si le mensonge est Tunique source des maux du genre humain; si la vérité procure les avantages les plus réels à la politique et à la morale , quels doivent être nos sentimens pour ces hommes dont la profession n'est qu'un trafic d'imposture , qui mentent au nom du ciel; dont l'unique fonction ici -bas est de tromper et les peuples et les rois sur les objets les plus importans pour eux ! Que penserons -nous de ces ministres des dieux qui sèment de fleurs les routes de la tyrannie . et qui par des prières , des pratiques et de vains sacrifices, expient les outrages qu'elle fait aux nations ? Aurons-nous un respect imbécille pour des courtisans flatteurs, pour ces grands sans honneur, qui ne doivent leur grandeur qu'a la bassesse et à la flatterie, et qui croient élever le monarque en dégradant son peuple ? La raison et la vérité ne sontelles donc point en droit de combattre des préjugés qui font méconnaitre aux souverains leur*; devoirs et aux sujets leurs droits? L'intérêt des
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sociétés et de leurs législateurs n'exige- 1- il point que l'on contredise les empoisonneurs publics , qui encouragent les despotes aux injustices , aux rapines, au carnage, et qui font entendre aux peuples qu'ils sont faits pour digérer en silence tous les outrages qu'on leur fait?
Non, il n'y a que des monstres dénaturés ou des insensés qui puissent penser de sang-froid aux misères du genre humain; l'homme de bien doit porter un cœur sensible et une àme élevée; l'ami du genre humain ne peut encenser ceux qui l'oppriment. Celui qui connaît la vérité doit attaquer l'erreur; il doit parler : son silence le rendrait complice des imposteurs dont les mensonges et les flatteries couvrent la terre de malheureux : il croira donc servir la race humaine en la détrompant de ses chimères , en réduisant les séducteurs au silence, en montrant aux nations leurs droits incontestables , aux rois leurs intérêts et leurs devoirs, au citoyen les mœurs nécessaires à sa félicité.
Ainsi, quand le sage aura le bonheur de connaître la vérité, qu'il ne l'enfouisse point en avare dans le fond de son cœur ; il la doit à ses semblables, à ses concitoyens, au genre humain. Il est inhumain et sordide, s'il refuse de partager avec eux le trésor qu'il a découvert (i). Que le mortel
(]) Ceux qui prétendent qu'on ne doit point dire la vérité, sont des hommes plus curieux de leur repos
qui pense n'écoute donc point le langage ignoble et pusillanime de ceux qui prétendent que le citoyen obscur doit se condamner au silence, et qu'il peut le rompre sans se rendre criminel. A en croire des âmes sans énergie, il semblerait qu'un homme qui pense doit languir dans l'inutilité, et qu'il devient, un insensé, un téméraire, un insolent , dès qu'il élève sa voix dans la multitude , pour avertir ses associés des dangers communs qu'ils courent. Quoi! est-ce donc un attentat dans un passager qui navige d'avertir le pilote que son vaisseau l'ait eau de tou'es parts, qu'il est menacé d'un écueil , et d'exhorter ses compagnons a prévenir le péril (1)?
que du bien public. Celui qui disait que s'il tenait toutes les tentes dans sa main , il se garderait bien de l'ouvrir, n'avait certainement point d'enthousiasme pour le bien de ses concitoyens. Parurn sepultœ distat inertiœ celata virtus. Horat. Carni , lib. \, Od. IX. Un anonyme grec a dit avec raison , que taire la vérité, c'est enfouir son or. V. Epigramniatuin delecrus; et voyez le chap. II de ce traite.
(1) On dit que dans un vaisseau battu par une tempête, où chacun travaillait pour prévenir le danger, il se trouva un passager qid se tenait les bras croisés et qui paraissait totalement indiffèrent sur tout ce qui se passait autour de lui. Quelqu'un lui avant demandé raison de sa conduite , il se contenta de répondre qu'il n'était que passager. VoUà l'histoire de tous ceux qui ne s'intéressent point aux maux de leur pays.
Hélas! où eu serait le genre humain, comment parviendrait-il à perfectionner son sort , si ses erreurs sont si respectables, que l'on ne puisse les attaquer saus crime , ou si personne n'a le courage de penser d'après lui-même et de s'écarter des opinions de la multitude? Faut-il donc que l'homme, pour être un bon citoyen, se dénature, et résiste sans cesse aux penchans qui le porteut à chercher son bien-être? Si personne n'osait jamais déchirer le voile du préjugé , comment les nations languissantes sous des sultans efféminés, plongés dans la mollesse , criminels par habitude, et souvent à leur insu, remédieraient-elles a des maux que l'imposture leur peint comme nécessaires, et auxquels la religion leur défend de penser? Quel homme parmi nous aurait le front de blâmer aujourd'hui un sage obscur qui , dans Tyr ou Sidon, aurait osé réclamer de son temps contre les sacrifices abominables que l'on faisait à Moloch? Cependant nous ne pouvons douter que ce sage n'eût été pour lors traité £ impie , de blasphémateur, de séditieux , et que, pour avoir pris en main la cause de la nature outragée, on ne l'eût immolé à la rage des prêtres , comme un perturbateur du repos de la société (1). Si personne n'ose blâmer un tel homme,
(î) Il est bien étrange que les chrétiens , qui regardent les incrédules comme des hommes si blâmables, ne s'aperçoivent pas (pic , d'après leur façon de penser, ils condamnent les fondateurs de leur propre religion
si l'on s'intéresse à lui, si son souvenir est cher, de quel droit blàmerait-on aujourd'hui celui qui parmi nous décrirait les délires de la superstition, les fureurs causées par le fanatisme et toujours prêtes à renaître, les saintes cruautés de l'inquisition, les séditions et les querelles du sacerdoce chrétien, les dangereuses extravagances du despotisme, les indignités que la démence politique fait éprouver à tant de peuples? Enfin, sous quel prétexte pourrait-on condamner l'enthousiasme bienfaisant d'un ami de la raison qui s'efforcerait de combattre les préjugés des peuples, de dissiper les fantômes qui les troublent, et de présenter des remèdes contre tant de fléaux qui désolent la terre?
Respecter les opinions reçues , c'est presque toujours respecter le mensonge; dissimuler la vérité ou la cacher, c'est se rendre le complice de l'imposture; refuser de parler vrai aux hommes quand on le peut , c'est trahir la cause du genre humain , c'est lui retenir une dette que lui doivent les talens. Le mensonge n'est odieux que lorsqu'il nous empêche de connaître les choses qui intéressent notre
Les apôtres n'étaient-ils pas des incrédules et des perturbateurs du repos public à Jérusalem? Les mission naires qui vont aiix Indes ne sont-ils pas des séditieux qui annoncent des nouveautés ? Etre incrédule , n'est-ce pas refuser de croire ce que l'on croit dans les pays où l'on se trouve?
ÎÇO ESSAI
bonheur; quelle idée devons -nous donc avoir de ces mensonges affreux dont l'espèce humaine tout entière est la victime ! N'est - ce point refuser ses services à la société, que de ne vouloir pas partager avec elle des lumières que l'on a puisées dans son sein? N'est-ce donc point un devoir d'avertir la patrie , cette mère qui nous élève , qui nous défend et nous soutient, des pièges que lui tendent des enfans imprudens et dénaturés qu'elle réchauffe dans son sein? Le véritable ennemi du public, le vrai rebelle, le vrai perturbateur du repos de son pays, n'est-ce pas le tyran qui l'opprime, le fourbe qui la divise, le fauatique qui l'arme d'un couteau sacré pour s'en frapper ellemême , le courtisan qui flatte ses impitoyables maîtres , le ministre qui la charge de fers, le guerrier qui prête son bras et sou épée à ses indignes oppresseurs? Enfin, l'ennemi de la société est celui qui veut qu'on la plonge dans l'aveuglement et la misère, afin que ses maux se perpétuent.
Malades pusillanimes ou en délire, faut -il que vous ne regardiez comme vos amis que ceux qui vous trompent sur votre état! Comment guérirezvous des plaies profondes et cachées qui vous minent à votre insu, et qui ne sont incurables que parce que jamais vous n'osâtes y appliquer des remèdes? Ne craignez point la vérité -, ses remèdes sont doux; il n'y a que ceux dumensonge qui soient inutiles violens et dangereux. Assez long- temps vous fûtes les dupes de ces empirique sacrés qui vous
ont endormis dans l'espérance vaine de voir cesser vos maux-, n'écouterez -vous jamais les conseils de la sagesse, les préceptes de la raison, les oracles de la vérité, qui peu-à-peu vous rendront la santé, et vous mettront à portée d'en jouir sans jamais eu abuser?