‹ Essai sur les préjugésChapitre 12 sur 23 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

De la philosophie -, des caractères qu'elle doit avoir ; du but qu'elle doit se proposer.

Ijes hommes, comme on vient de le prouver, sont presque en tout genre les victimes perpétuelles d'une foule de préjugés qui non- seulement anéantissent leur bien-être, mais encore les détournent de l'idée de mettre lin à leurs peines. Ces préjugés inlluent sur toute la conduite de leur vie : tout mortel accoutumé à réiléchir est tout surpris de voir que la plupart des institutions humaines ne sont qu'un long tissu d'extravagances et de folies. S'il examine les gouvernemens , il voit que la politique , par son essence visiblement destinée à maintenir les sociétés, à concentrer leurs forces, à veiller à leur sûreté, a faire observer les règles immuables de l'équité , par un renversement affreux, est devenue le principe de leur destruction, la source des vices qui les divisent, des oppressions qui les font gémir, des passions qui les dévorent, des préjugés qui les aveuglent, des entreprises funestes qui conduisent les nations à la ruine. S'il médite les lois , il voit partout la liberté de l'homme mise aux fers , l'équité naturelle subor-

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donnée aux caprices de l*osage, de l'opinion, do la tvranuie , et le bien-être de ia multitude obligé de céder aux intérêts momentanés de quelques hommes puissans, qui ne font des lois que pour leur avantage présent. S'il recherche les droits et les titres de la grandeur, du rang, de cette inégalité onéreuse qu'il voit dans les sociétés, de ces distinctions partiales qui donnent tout a quelques citoyens et qui privent les autres des droits mêmes de l'humanité , il est tout étonné de voir que ces choses sont fondées sur l'usurpation, la violence, l'injustice des souverains, et sur l'imbécillité des sujets. S'il examine les effets de l'éducation et le but qu'elle se propose , il voit que partout elle n'a pour objet que d'apprivoiser les esprits avec des systèmes fabuleux, d'inspirer du mépris pour la raison , de façonner les mortels au joug de la servitude , d'étouffer la nature , de détruire ses penchans, de renverser ses idées les plus claires, enfin de rendre les hommes souples, aveugles, malheureux et vicieux.

Si notre sage porte les yeux sur la religion, il n'y voit que l'imposture et , les égaremens de l'imagîuation troublée par de fausses terreurs, réduits en système par des enthousiastes ou par des fourbes, qui se sont proposé de faire trembler et d'éblouir le genre humain pour l'asservir à leurs propres intérêts. En un mot, l'homme qui pense voit partout les corps et les esprits des mortels plongés dans de honteux liens , comme environnés de ban-

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delettes qui les tiennent dans une éternelle enfance , et qui les empêchent d'agir, de penser, de raisonner, de déployer leur énergie , de prendre des forces et de la croissance.

A quoi sert la sagesse, si elle ne rend heureux ? Comment se rendre heureux sans la connaissance des rapports qui sont entre l'homme et les êtres qui l'entourent? comment découvrir ces rapports, si l'on ne fait usage de ses sens, et si l'on ne sou • met à l'expérience et à la réflexion les objets que l'on veut examiner ? comment faire des expériences vraies , et juger sainement des choses, si les organes sont viciés , si l'esprit a des entraves, s'il est engourdi par l'habitude et dépravé par le préjugé, si le cœur est corrompu par des exemples funestes , si l'àme est troublée par des passions violentes? En un mot, comment aimer la sagesse, si l'on ne connaît ses avantages , ou si l'on ne sent les maux que produit la folie ? comment se procurer cette sagesse sans chercher la vérité ?

Le philosophe est donc un homme qui , counaissant le prix de la sagesse et les dangers de la folie , pour son bonheur propre et pour celui des autres , travaille à chercher la vérité. Cela posé , appliquons à la philosophie la règle générale qui doit être établie pour juger sainement des hommes et de leur conduite ; voyons si elle est vrai • ment utile , voyons si elle procure des avantages réels à celui qui îa possède et à ceux qui en re-

cueillent les fruits ; d'après cet examen , mesurons nos sentimeus pour la philosophie et pour ceux qui la professent.

Si l'habitude de méditer , si les sciences et les arts ne servaient qu'à faire imaginer des systèmes stériles, à raffiner sur des plaisirs passapers et souvent dangereux , à nourrir le luxe , à favori* ser la mollesse , à repaître l'oisiveté , quel cas pourrait-on en faire ? quelle estime devrionsnous à ceux qui s'en occupent ? quelle reconnaissance la société doit-elle à ces hommes qui n'emploient les forces de leur esprit qu'à des disputes théologiques dont les suites sont communément si fatales, à des controverses qui troublent et divisent les citoyens , à des recherches laborieuses qui ne conduisent à rien ? Les connaissances humaines, pour mériter notre estim: , doivent avoir des objets plus nobles , plus utiles, plus étendus : c'est son propre bonheur, c'est le bouheur de ses associés , c'est le bien-être de toute l'espèce humaine , que l'ami de la sagesse doit se proposer ; c'est en pesant les préjugés des hommes dans la balance de la raison qu'il apprend à s'en dégager lui-même , qu'il peut procurer le calme à son cœur , qu'il peut mettre des bornes à ses désirs , qu'il se détrompe des objets que le vulgaire poursuit aux dépens de son repos, de sa vertu, de sa félicité : c'est en attaquant les erreurs qui troublent la raison ou qui l'empêchent de se développer , que la sagesse peut aspirer à la gloire

si légitime de contribuer un jour à diminuer, ou même à faire disparaître les calamités en tout genre dont les mortels sont affligés.

L'homme le plus libre est celui qui a le moins de préjugés ; l'homme le plus heureux est celui qui a Je moins de besoins, de passions , de désirs, ou qui est le plus à portée de les satisfaire : l'homme le plus satisfait est celui dont l'esprit est le plus agréablement occupé , et dont l'àme jouit le plus souvent du degré d'activité dont elle est susceptible ; l'homme le plus content de luimême est celui qui a droit de s'aimer et de s'estimer , qui rentre avec complaisance dans son propre intérieur, et qui a la conscience de mériter de la part des autres les sentimens qu'il a pour Lui-même.

Ainsi le philosopbe est libre. Vit-il sous la tyrannie , son esprit est au moins dégagé des entraves qui incommodent celui des autres •, il ne tremble point, comme eux , devant leurs terribles cbimères ; son âme a conservé tout son ressort; la violence n'a point de prise sur sa pensée ; il se fortifie contre l'infortune ; et en raison de sa propre énergie , qui se nourrit d'elle-même , de son imagination plus ou moins susceptible de s'allumer , le sage devient un enthousiaste et souvent un martyr de la vérité. Son âme sera paisible au sein même du malheur ; il ne sera point abattu par les mépris du vulgaire -, il bravera les

menaces de la tyrannie; elle ne peut rien contre celui qui ne craint point la mort (1). C'est ainsi que souvent Ton a vu l'âme de quelques sa^es rendue plus audacieuse parle danger, irritée par les obstacles, échauffée par la gloire, attaquer ouvertement le mensonge , la superstition et la iyranuie, au risque même de succomber sous leurs coups. S'ils ont été regardés comme des insensés par leurs concitoyens prévenus . si leurs contemporains aveugles leur ont refusé le tribut de louanges que méritait leur courage , leur imagination allumée les soutenait contre l'injustice de leur siècle ; elle leur montrait une postérité reconnaissante de leurs bienfaits; elle leur faisait entendre d'avance les bénédictions et les applaudissement que les hommes détrompés donneraient un jour à leur mémoire et à leurs entreprises généreuses. Oui , sans doute , ô Socrate , dans ta prison ton àme était plus libre, plus élevée , plus contente que celle de cet infâme Ami us , et de ces juges superstitieux qui te condamnèrent à la mort.

Ce fut encore des hommes de cette trempe qu'ont été réellement , ou qu'ont affecté de paraître ces stoïciens fameux qui méprisaient la

(1) Apollonius Je Tiiyane disait que le Dieu qui ai ait fait les rois terribles, V avait fait sans peur , paroles qui eussent ete mieux placées dans la bouche <l un vrai sage que dans celle d'un imposteur

douleur , qui montraient de la sérénité dans les tourmens, et dont la tranquillité ne se démentait point au milieu des traverses, c!e l'indigence et des afflictions. Tels furent les Lycurgue , les Zenon , les Epictète , les Antonin ; et tels vou lurent paraître les cyniques , les bramines , les fakirs et les pénitens , en un mot ces hommes courageux et quelquefois insensés , qui dédaignèrent réellement ou par feinte tout ce que les mortels désirent. Les uns, pourvus d'une âme forte , furent des enthousiastes généreux de la vérité, des héros de la vertu, des philosophes sincères ; les autres ne furent souvent que des frénétiques, des hypocrites, des charlatans, des hommes vains , qui , par la singularité de leur conduite ou de leurs maximes , s'efforcèrent d'attirer les regards du vulgaire , et de marcher par des routes détournées à la gloire qu'ils affectaient de mépriser. L'a sincérité , la bonne foi avec soimême, mettent seules de la différence entre le vrai philosophe et celui qui ne veut que le paraître : l'un se montre tel qu'il est , l'autre joue un rôle emprunté sujet à se démentir.

Il n'est point de préjugé plus commun que de confondre la singularité ou le désir de se distinguer des autres , avec la philosophie : philosophe et homme singulier furent souvent des synonymes. N'en soyons point surpris ; le vulgaire , qui jamais ne pénètre au-delà des apparences, est attiré par le spectacle nouveau de tout homme

qui s'écarte des routes et des maximes ordinaires, qui suit une conduite opposée à celle des autres , qui s'annonce par un extérieur bizarre, qui méprise ce que ses semblables désirent , qui renonce aux ricbesses , à la grandeur , aux douceurs de la vie : la bizarrerie de sa conduite , après avoir ébloui les jeux , séduit quelquefois en faveur de ses opinions , et l'on finit par écouter celui qui n'avait d'abord attiré les regards que par sa singularité : que dis-je! souvent d'un objet de pitié ou de risée . il devient un objet d'éloges et d'admiration (1)!

Distinguons donc la philosophie du prestige ; voyons sans préjugé celui qui la professe ; ne prostituons point le nom de la sagesse à l'humeur chagrine, à l'orgueil; souvent sous le manteau du cynique et du stoïcien , sous les apparences du désintéressement , du mépris des grandeurs, de la louange, des plaisirs, nous ne trouverons que des âmes bilieuses , rongées par l'envie , dévorées d'ambition , embrasées du vain désir d'une gloire usurpée toutes les fois qu'on ne la doit point aux avantages réels qu'où procure à la société.

Si la philosophie est la recherche de la vérité ,

(1) Le philosophe est presque toujours forcé de s'écarter des opinions du vulgaire : mais tout homme qui n a point les idées du vulgaire , n'est pas un philosophe pour cela; c'est l'amour de la vérité qui seul lui donne droit ù ce titre.

la bonne-foi avec soi-même, la sincérité avec les autres doivent être les premières qualités du philosophe. Les grands taleus et l'art de méditer ne sont point exclusivement accordés à des âmes tranquilles, bonnètes, vertueuses; l'homme qui pense n'est pas toujours un sage; un penseur peut être d'un tempérament vicieux, tourmenté par la bile, asservi à des passions incommodes ; il peu! être envieux, orgueilleux, emporté, dissimulé , chagrin contre les autres, et mécontent de lui-même; mais alors il n'est guère capable de faire des expériences sûres ; ses raisonnemens seront suspects; il ne pourra se voir lui-même tel qu'il est; ou s'il aperçoit malgré lui les désordres de sou cœur, il se met k la torture pour se les dissimuler, pour les justifier à ses propres yeux, et pour donner le change aux autres : sa philosophie, ou plutôt les systèmes informes de son cerveau, se sentiront de son trouble ; ou ne trouvera point de liaison dans ses principes, tout y sera sophisme et contradiction ; la mauvaise foi , l'orgueil, l'envie, la bizarrerie, la misanthropie perceront de toutes parts; et si le vulgaire , ébloui de ses talens et de la nouveauté de ses principes , croit voir en lui un philosophe profond et sublime , des yeux plus clairvojans n'y verront que de la bile, de la vanitc mécontente , et souvent la noirceur enduite du vernis de la vertu (1).

(1) Non-seulement les hommes sont ingénieux à se

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Il faut une àrne tranquille pour envisager les objets sous leur vrai point de vue; il faut être impartial pour juger sainement des choses ; il faut Se mettre au-dessus des préjugés dont la philosophie elle-même n'est que trop souvent infectée, pour la perfectionner, pour la rendre plus persuasive , plus touchante , plus utile au genre humain (x). En effet, l'arrogance des philosophes a dû souvent dégoûter les hommes de la philosophie; ses disciples, fiers de leurs découvertes réelles ou pi étendues, ont quelquefois montré leur supériorité d'âne façon humiliante pour leurs concitoyens; des penseurs atrabilaires ont révolté les hommes par leurs mépris insultans , et n'ont fait que leur fournir des motifs pour s'attacher plus opiniâtrement a leurs erreurs, etpourdécrier les médecins et les remèdes. D'autres se sont complu à étaler aux yeux de leurs semblables les maux dont ils souffraient, sans leur indiquer les vrais moyens de les guérir. Que dis-je ! ils les ont souvent exagérés,

tromper eux-mêmes et a justifier leur, vi.es a leurs propres yeux et à ceux des autres . mais ils ont l'adresse de faire tourner leurs deiauts au profit de leur vanité ; ils l 'oient que leurs concitoyens doivent leur savoir gré de leur mauvaise humeur, de leur bile, de leur orgueil , des qu ils les couvrent du beau nom de la philosophie. (i) Tacite dit d'Agricola : Retinuit, quod est diffi- Lilùmum, ex sapientiâ modum. Tacit. in Vit Agricol. cap. 4, in fine.

et se sont efforcés d'ôter jusqu'à l'espoir de les voir jamais finir.

Le philosophe n'est en droit de s'estimer luimême que lorsqu'il se rend utile en contribuant au bonheur de ses semblables ; les applaudissemens intérieurs de sa conscience sont légitimes et nécessaires lorsqu'il a la conscience de les avoir mérités. Hélas ! dans un monde aveuglé par le préjugé et si souvent ingrat, cette récompense idéale est presque toujours la seule qui reste à la vertu. Ainsi que le sage s'estime quand il a fait du bien; que son âme s'applaudisse d'être libre au milieu des fers qui retiennent les autres; que son cœur se félicite d'être dégagé de ces vains désirs, de ces vices, de ces passions honteuses , de ces besoins imaginaires dent ses associés sont tourmentés; mais qu'il ne se compare point à eux d'une façon choquante pour leur amour-propre ; qu'il se croie plus heureux , qu'il n'insulte pointa leur misère ; qu'il ne leur reproche point avec aigreur les maux qui les aflligent, et surtout qu'il ne les jette point dans le désespoir.

La philosophie manque son but, et révolte au lieu d'attirer, lorsqu'elle prend un ton arrogant et dédaigneux , ou lorsqu'elle porte l'empreinte de l'humeur. L'ami de la sagesse doit être l'ami des hommes et ne les mépriser jamais; il compatit à leurs peines ; il cherche à les consoler, à les encourager. L'amour du genre humain, l'enthousiasme du bien public, la sensibilité , l'humanité ,

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le désir de servir son espèce, de mériter sou estime, sa tendresse, sa reconnaissance; voila les motifs légitimes qui doivent animer l'homme de bien: voilà les motifs qu'il peut avouer sans rougir; ces motifs méritent nos éloges lorsque nous les trouvons sincères ou lorsque nous en ressentons les effets avantageux. Sans cela la philosophie ne sera qu'une déclamation inutile contre le genre humain, qui ne prouvera que l'orgueil ou le chagrin de celui qui déclame sans jamais convaincre personne.

De quel droit, en effet, le sage mépriserait-il les hommes ou leur ferait -il des outrages? Est-ce parce qu'il croit avoir des lumières et des connaissances supérieures a celles des autres? Mais ces lumières sont inutiles, et ces connaissances sont vaines , s'il n'en résulte aucun bien pour le genre humaiu. De quel droit haïrait -il son espèce, et quelle gloire peut -il résulter d'une misanthropie qui le déclarerait ennemi du genre humain ? L'humanité, l'amour des hommes, la sensibilité, la douceur, ne sont-elles pas des vertus? Toute gloire, pour être solide , ne doit - elle pas se fonder sur ces heureuses dispositions et sur les effets avantageux qu'elles doivent opérer? Quels motifs l'homme qui pense aurait-il pour mépriser les autres ? Estce parce qu'ils sont ignorans et remplis de préjugés ? Hélas ! l'éducation . l'exemple , l'habitude et l'autorité ne les forcent-ils pas à l'être ? Est-ce parce qu'ils sont des esclaves remplis de passions, de vices et de désirs frivoles ? Ceux qui règlent

leurs destinées, les imposteurs qui ies séduisent, les modèles qu'ils ont devant les yeux, ne produisent-ils pas dans leurs cœurs tous les vices qui les tourmentent ? Mépriser ou haïr Ic> hommes pour leurs égareraens, c'est les insulter lorsqu'on devrait, les plaindre; c'est les outrager parce qu'ils sont malheureux, c'est leur reprocher des infirmités nécessaires et qu'ils n'ont pu s'empêcher decontracter.

Ainsi consolons l'homme*, ne l'insultons, ne le méprisons jamais; inspirons-lui au contraire de la confiance; apprenons-lui à s'estimer, à sentir sa propre valeur; donnons de l'élévation ;i sou àme ; rendons-lui, s'il se peut, le ressort que tant de causes réunies s'efforcent de briser. La vraie .sagesse est courageuse et mâle ; ses leçons ue sont point faites pour emprunter le ton impérieux de la superstition, dont le hut ne semble être que de consterner, d'avilir, d'anéantir l'esprit humain. Si le philosophe a de l'énergie et de la chaleur dans l'âme; s'il est susceptible d'une indignation profonde, qu'il s'irrite contre les mensonges dont son espèce est la victime; qu'il attaque avec force les préjugés qui sont les vraies sources de ses maux ; qu'il détruise dans l'opinion de ses semblables l'empire de ces prêtres et de ces tyrans qui abusent de son ignorance et de sa crédulité; qu'il jure une haine immortelle «à la superstition qui, tant de fois, fit nager la terre dans le sang; qu'il jure une inimitié irréconciliable a cet affreux despotisme

qui depuis tant de siècles a fixé son trône au milieu des nations éplorées. S'il se croit éclairé . qu'il instruise les autres,- s'il est plus intrépide , qu'il leurprète une inainsecourable ; s'il est libre, qu'il leur suggère les moyens de se mettre en liberté; qu'il les détrompe de leurs prétentions avilissantes, et bientôt les cbaines forgées par l'opinion tomberont de leurs mains. Insulter des malheureux , c'est le comble de la barbarie ; 1 e fuser de tendre la main à des aveugles , c'est le comble de la dureté ; leur reprocber avec aigreur d'être tombés dans l'abîme, c'est unir la folie ;i l'inhumanilé (1).

Si le sage guéri de l'épidémie du vulgaire se trouve plus heureux et plus content de son sort; si la sérénité règne dans son coeur, qu'il la communique aux autres ; le bonheur est un bienfait pour être partagé; qu'il méprise donc lui-même, et qu'il apprenne aux autres h mépriser ces futiles grandeurs , ces richesses souvent inutiles . ces plaisirs suivis de douleurs, ces vanités puériles qui remplissent la vie de tant d'inquiétudes, de chagrins et de remords, qui s'achètent commune ment au prix de la paix intérieure, du bonheur réel , de la vertu , de l'estime que l'on se doit à

(5) Voyez clans La Fontaine la fable du maître d'< et de l'enfant qui se noie . livre premier, fable 19.

soi-même, et de l'affection que l'homme en société doit , pour son propre intérêt, chercher à faire naître dans ses associés. Le vrai sage, s'il veut mériter la confiance de ses semblables, s'il prétend à la gloire d'être le médecin du genre humain, doit lui montrer l'intérêt le plus tendre; il doit le plaindre, le consoler, le fortifier, le guérir; il doit entrer dans ses peines , supporter ses égaremens, regarder ses chagrins et ses transports comme des effets nécessaires de sa maladie, et ne point se rebuter de son ingratitude ou de ses délires ; le moment de la reconnaissance sera celui de la guérison.

Que dis -je ! le sage doit sa tendresse et sa pitié au vicieux, au criminel même; il doit les plaindre des honteux liens qui les attachent au mal , des habitudes malheureuses qui rendent le vice nécessaire à leur bien-être, des préjugés aveugles qui les conduisent à la ruine ; il doit leur montrer les précipices qui s'ouvrent sous leurs pas , les conséquences fatales de leurs égaremens , les effets déplorables de leurs désordres et de leurs crimes- Il doit effrayer et détromper ces maîtres de la terre qui croient les malheurs des peuples nécessaires à leur grandeur, à leur puissance , à leur félicité ; il leur peindra avec force les tableaux redoutables de ces despotes égorgés par des sujets réduits au désespoir, de ces odieux sultans mêlant à la fin leur sang à celui

des victimes que leur caprice s'est immolées (1); ou bien, prenant un ton plus doux, il tentera d'amollir leurs cœurs, d'y réveiller l'humanité engourdie par le luxe, l'inexpérience du malaise , la flatterie*, il leur présentera le spectacle touchant des peuples plongés dans la misère, la sueur et les larmes ; si leur cœur est encore sensible à la vraie gloire, il leur montrera ces mêmes peuples soulagés par leurs soins , célébrant les louanges et bénissant les noms de ceux qui les rendent heureux. C'est ainsi que le sage peut se flatter d'adoucir la férocité et de guérir les erreurs de ces princes eux-mêmes, qui, dupes des mensonges dont la flatterie les repaît, se croient intéressés à perpétuer l'ignorance , la faiblesse , l'indigence des nations : c'est surtout leur cure que la philosophie doit se proposer. Lorsque les chefs des corps politiques jouiront de la sauté, les membres ne tarderont point à reprendre de la vigueur. Les peuples ne sont malheureux et déraisonnables que parce que leurs souverains ont rarement des idées vraies du bonheur , et ne consultent point la raison : détrompons les princes de leurs chimères, et bientôt leurs sujets seront contens et raisonnables.

Si la philosophie trouve l'oreille des souverains

(1) Ad generuxa Cereris sine caede et vulnere pauci Descendunt reges, et siccà morte tvrannL Juvunal. Sat. X, vers. 112.

fermée à ses conseils , qu'elle s'adresse au peuple. Lu vérité a deux moyens de triompher de l'erreur, soit eu descendant des chefs aux nations, soit en remontant des nations à leurs chefs. Ce dernier iiioven est saus doute le plus solide et le plus efficace. Eu effet, un souverain vertueux disparaît souvent pour faire place k un tyran insensé, dépourvu de taleus, de lumières et de vertus; mais une nation instruite et raisonnable n'est point sujette à mourir.

Quoi qu'il en soit, le philosophe portera toujours sou tempérament dans sa philosophie. S'il a de la chaleur dans l'imagination , de l'élévation dans Pâme, du courage, sa marche sera impétueuse, et dans son enthousiasme, semhlahle à un torrent, il entraîne sans ménagement les erreurs humaines. Possède-t-il une âme sensible? attendri sur le sort des mortels, il gagnera leur confiance, il remuera les cœurs, il versera du baume sur des plaies que l'aigreur ne ferait qu'envenimer. Le philosophe le plus doux, le plus tendre, le plus humain sera toujours le plus écouté. La douceur attire et console; elle rend touchans les charmes de la vérité : si on la montre sous des traits irrités, parlant avec hauteur, entourée du cortège de la mélancolie, elle déplaît, elle révolte; elle ne peutattacher les regards. C'est donc souvent à lui-même que le philosophe doit s'en prendre si ses leçons deviennent infructueuses, et rendent la raison et la vérité

gréables pour ceux dont elles soiit destinées a soulager les peiues. Une philosophie tvrannique, impérieuse, insultante, humilie et ne persuade jamais : une philosophie chagrine, austère, ennemie de la joie, effarouche, et n'est point faite pour attirer. Une philosophie trop exaltée, et qui propose une perfection impossihle, étonne sans influer sur la conduite , ou jette dans le découragement. Si les leçons du fanatique religieux s'efforcent d'élever l'homme au-dessus de sa sphère pour s'égager dans \es régions de rernpyrée. son propre poids le fera retomber sur la terre ; quelquefois il n'est averti que par de lourdes chutes, qu'il ne devait point sortir d'une nature où tôt ou tard il de l'entrer.

Il faut donc à l'homme une philosophie humaine, qui l'attire, qui le console, qui le soutienne. C'est pour la 1. 'est pour la h c'est pour lui-même, c'est pour la société que l'homme est fait ; c'est ici has qu'il doit clierchel sa félicite. Assez long-temps il fut le jouet d'uue philosophie surnaturelle , ou plutôt d'un vrai délire qui le rendit insensé et furieux, qui ne lui montra son bonheur que dans les cieux, et qui l'empêcha d'être heureux sur la terre. Assez 1 temps de prétend lui ont ordonne d détester lui-même, de s'avilira ses propre- yeux , d'étouffer les désirs de son cœur, de fuir lc> plaide faire divorce avec la félicité, de rai dans l'affliction. de ne regardei la vie que comme

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un pèlerinage, de gémir et soupirer toujours; ces vaines leçons, si contraires a celles de la nature, ou ne furent point écoutées au sein de la dissipation, dans le tumulte des passions et des plaisirs, ou quand elles furent suivies , elles ne servirent qu'à rendre l'homme farouche, ir:sociable, atrabilaire , mécontent de lui-même et des autres.

La sagesse n'est point l'ennemie des plaisirs légitimes et de la félicité des hommes; son aspect n'est point fait pour effaroucher les ris et pour bannir les grâces ; elle ne combat que les plaisirs trompeurs, que le repentir suit toujours ; elle ne s'arme que contre les passions opposées au repos des humains ; elle ne déclare la guerre qu'à ces préjugés qui les désolent. L'objet de ses désirs est de les rendre quelque jour plus contens ; de voir la liberté , l'abondance et la paix régner en tout pajs ; de voir l'industrie , l'activité et la joie ranimer leurs habitans. Si l'espoir du sage n'est qu'une chimère , son âme honnête aime à s'en repaître ; cette illusion soutient son courage, anime son activité , l'excite à la recherche de la vérité , et fait que son esprit produit des fruits utiles à la société.

Le spectacle de l'homme heureux ne peut déplaire qu'au tyran et qu'au prêtre, qui ne se plaisent à régner que sur des malheureux ; qu'au sombre superstitieux , qui follement s'imagine que son dieu s'irrite du bonheur de ses créatures , et qu'il fait un crime aux mortels de chercher les objets

capables de rendre leur existence plus douce. .Non, il n'est point de spectacle plus ravissant pour l'homme de bien que de voir des heureux; il n'est point d'idée plus flatteuse que de pouvoir en faire. Contempler de sang-froid [es maux de ses semblables . s'irriter de leur joie , condamner leurs plaisirs innocens , n*ètre point ému de leurs soupirs, se complaire a leur voir répandre des larmes, c'est avoir la férocité d'un tigre, l'âme atroce d'un démon malfaisant.

Jamais la vraie sagesse ne défend à l'homme de s'aimer; elle lui inspirera toujours un amour raisonné de lui-même ; elle l'encouragera à mériter sa propre estime et celle de ses associés; elle approuvera les passions qui pourront lui attirer des sentimens si doux ; elle les dirigera vers des objets véritablement utiles ; elle ne blâmera que celles qui troubleront la société , et qui nuiront au bonheur de ceux qui en seront tourmentés; elle ne proscrira que ces plaisirs trompeurs et passagers que suivent des douleurs réelles et des regrets durables (1). En un mot, le vrai philosophe est l'ami des hommes, l'ami de leur bien-être, l'ami de leurs vrais plaisirs. L'austérité, la sévérité, la rudesse ne sont point les signes qui caractérisent

(1) ZNIodos ergo diligendi praecipiendus est homiai , id est quomodo se diligat aut prosit sibi : quin autem se diligat aut prosit sibi dubitare démentis est.

Se>"EC

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là sagesse. La brutalité, l'aigreur, l'impolitesse, la

satin:, annoncent un homme dur, désagréable , mal élevé, et non un philosophe. Las.

aimable-, elle a des charmes faits pour séduire tous les yeux ; sa langue sait se proportionner au monarque comme au dernier des sujets; fondée sur la vérité, elle ne conduira jamais les hommes à la corruption.

Mais la philosophie ne détruit pas l'homme dans celui qui la possède. Le philosophe n'est point un homme sans passions ; il ne serait qu'un imposteur et un charlatan , s'il prétendait se mettre au-dessus de la douleur, ou s'il voulait s'annoncer comme exempt des passions, des faiblesses , des infirmités humaines (1). Ce n'est point une apathie stoïque, une orgueilleuse insensibilité , une indifférence inhumaine qui prouvent la philosophie et qui caractérisent le philosophe; Je stupide a souvent une indifférence plus profonde que celle que la philosophie peut procurer. Le sage a le droit d'être sensible ; il est susceptible d'attachement; il sent le prix de l'amitié ; il éprouve un amour légitime pour les objets qui ont des droits sur son cœur; il entend le cri de l'infortune; il éprouve avec douleur les coups du sort ; il est touché des peines des autres, il est affligé de celles dont il

(1) Anionin disait au sujet de MLarc-Aurèle : S<</// fiez, qu'il soit homme : ni la pkUosopJtie ni l'empire

notent point les passions.

cit la victime lui-même: il désire de les faire

i ; i! n'est poiut indiffèrent sur les richesses,

dont mieux que personne il connaît le bon

: il n'est point l'ennemi du pouvoir, dont il sait la faconde se servir pour sa propre félicite ; il chérit la gloire , l'estime, la réputation, comme des récompenses auxquelles tout homme utile est en droit d'aspirer.

En un mot , le vrai philosophe n'affecte rieu ; de bonne-foi avec lui-même, et sincère avec les autres , il ne se fait pas un point d'honneur de cesser d'être un homme , de fuir ce qui doit lui plaire , de mépriser ce qui lui est avantageux : il s'applaudit de ses lumières , et se croit digue de l'estime et de l'affection des autres quand il en a bien mérité. Est-il dans l'indigence, il tâchera d'en sortir ; mais il se respecte trop pour eu sortir par des voies dont il aurait à rougir. Est- il daus le mépris , il cherche a se venger des injustes dédains par des talens , par d'utiles découvertes. Est-il dans l'affliction , il a plus de ressources et de motifs qu'un autre pour distraire son esprit par la réflexion ; il se consolera dans les bras de l'étude. Est-il opulent, il sait l'art de jouir Est-il assis sur le troue , il s'applaudira des moyens que le destin lui fournit de travailler à son propre bonheur, à sa propre gloire, à son propre plaisir, en répandant à pleines mains le bonheur sur tout un peuple qui bénira son zèle et chérira la source de sa félicité.

2l4 ESSAI

Ce n'est doue ni la singularité, ni la misanthropie , ni l'arrogance qui constitue la philosophie ; c'est l'esprit observateur, c'est l'amour de la vé~ rite , c'est l'affe ction du genre humain , c'est l'indignation et la pitié des calamités qu'il éprouve; en un mot, c'est l'humanité qui caractérise le sage. Si la philosophie ne lui proc ure point un bonheur complet , elle le met au moins sur la route pour l'obtenir; si elle ne le mène point toujours à la connai ssance entière de la vérité > elle dissipe au moins une portion des nuages qui empêchent de l'apercevoir ; si elle ne lui montre point toujours des réalités, elle sert au moins à détruire pour lui un grand nombre d'illusions dont les autres mortels sont les jouets infortunés.

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