CHAPITRE VIII
De la philosophie pratique et de la philosophie spéculative.
\Jy nous répète sans cesse que ceux qui ont professé la philosophie et qui se sont vantés d'être les interprètes de la raison , loin de donner aux hommes des exemples de vertus, se sont très-souvent livrés à des vices honteux , et ont paru quelquefois n'avoir secoué le joug des préjugés que pour se permettre sans scrupule les déréglemens les plus condamnables. Ces défauts doivent être imputés aux hommes , et non à la philosophie ; un homme doué de péuétration et de génie peut être vicieux , mais ce n'est point dans l'habitude de penser que l'on doit chercher la cause de sa corruption ; c'est son tempérament , ce sont ses passions , ce sont les idées fausses qu'il se fait du bonheur, qui le déterminent au mal ; c'est l'habitude qui lui fait tenir une conduite qu'il est bien plus qu'un autre forcé de condamner. Souvent un esprit juste peut se trouver joint à un cœur pervers , de même que souvent un cœur droit peut se trouver joint à un esprit faux ou borné. D'ailleurs, un homme éclairé sur un point peut s'aveugler sur les autres ; il sen tira la force d'un principe . mais les mouvais pen ■
chans de son cœur seront plus forts que ses spéculations. Cependant il en est plus sévèrement puni que tout autre ; les lumières de son esprit , qu'il se trouve obligé de combattre à chaque instant , portent à tout moment sur sa conduite un jour fatal propre a réveiller en lui la honte et le remords. L'homme instruit qui fait le mal a bien plus que le méchant ignorant , des motifs pour se haïr lui-même ; il a beau se faire illusion , il a la conscience de sa mauvaise foi , et rougit de ses cgaremens , parce qu'il en connaît les suites nécessaires. Le médecin habile saisi d'une maladie , en connaît mieux le danger que celui qui n'est point versé dans la médecine (1).
Nous voyons souvent des hommes corrompus se détromper des préjugés religieux dont leur esprit a senti la futilité, en conclure très imprudemment que la morale n'a point de fondemens plus réels que la religion ; ils s'imaginent que celle-ci une fois bannie , il n'existe plus de devoirs pour eux , et qu'ils peuvent dès-lors se livrer à toutes sortes d'excès. Si nous remontons à la source de la prétendue philosophie de ces mauvais raisonneurs, nous ne les trouverons point
(î) Philosophus in rationc vitœ peccans , hoc turpiorest, quod in offwio , cujus magister esse vult, labituT , artem que vitœ prof es sus , delinquit in vite
ClCEROX. rrsCTT.AY. II. Cap
animés d'un amour sincère pour la vérité; ce n'est point des maux sans nombre que la superstition fait à l'espèce humaine dont nous les verrons touchés ; nous verrons qu'ils se sont trouvé gênés des entraves importunes que la religion , quelquefois d'accord avec la raison, mettait à leurs dereglemens. Ainsi c'est leur perversité naturelle qui les rend ennemis de la religion ; ils n'y renoncent que lorsqu'elle est raisonnable : c'est Jà vertu qu'ils baissent encore bien plus que l'erreur ou l'absurdité ; la superstition leur déplaît, non par sa fausseté , non par ses conséquences fâcheuses, mais par les obstacles qu'elle oppose à leurs passions , par les menaces dont elle se sert pour les effrayer, parles fantômes qu'elle emploie pour les forcer d'être vertueux. Des hommes de cette trempe deviennent irréligieux sans avoir ni le cœur assez libre ni l'esprit asse# éclairé pour devenir des philosophes ; ils renoncent au mensonge sans s'attacher à la vérité , à la morale , au bon sens , à la raison , qui s'opposeraient encore bien plus à leurs excès , et qui duement examinés, leur fourniraient des motifs plus réels plus solides, plus sûrs pour résister à leurs penchans déréglés.
Pour être philosophe , il faut aimer la sagesse. Sage et savant sont des termes synonymes chez les Orientaux. Mais pour aimer la sagesse il faut en connaître le prix. Des hommes livrés au vice peuvent- ils être regardés comme des amis de la
2l8 ESSAI
sagesse? Des mortels emportés par le torrent doleurs passions, de leurs habitudes criminelles, de la dissipation, des plaisirs, sont-ils bien en état de chercher la vérité , de méditer la nature humaine , de découvrir le système des mœurs , de creuser les fondemens de la vie sociale % Non ; le dérèglement ne sera jamais la suite de la vraie philosophie ; les égaremens du cœur et de l'esprit ne passeront jamais pour de la sagesse ; des hommes sans système et sans mœurs , pour s'être détrompés de quelques erreurs gênantes, ne pourront sans folie s'annoncer pour de profonds raisonneurs.
La vraie sagesse ne se vantera point de ces conquêtes honteuses qu'elle a pu faire sur la superstition-, elle rougirait de compter parmi ses partisans des ennemis de toute raison , des esclaves de leurs passions , des êtres nuisibles au genre humain. Cette sagesse admettrait-elle au nombre de ses disciples des punces , des ministres , des courtisans qui ne se sont détrompés de la superstition que dans la vue de trouver dans l'irréligion des motifs de plus pour se confirmer dans le crime ? La philosophie pourrait-elle se glorifier d'avoir pour adhérans dans une nation dissolue une foule de libertins dissipés et sans mœurs , qui méprisent sur parole une religion lugubre et fausse , sans connaître les devoirs que l'on doit lui substituer ? Sera-t-elle donc bien Jlattée des hommages intéressés ou des applaudissemens stupides d'une troupe de débauchés , de
SUR LES PRÉJUGÉS. 2lO
voleurs publics, d'intemperans, de voluptueux , qui de l'oubli de leur dieu et du mépris qu'ils out pour sou culte , en concluent qu'ils ne se doivent rien à eux-mêmes ni à la société , et se croient des sages , parce que souvent , en tremblant et avec remords , ils foulent aux pieds des chimères qui les forçaient à respecter la décence et les mœurs ?
Non , la philosophie ne peut point être flattée. '.le voir grossir sa cour par des êtres totalement dépourvu* de raison, de lumières, de vertus. Le vrai philosophe est l'apôtre de la raison et de la venté ; il les cherche de bonne foi, il les médite dans le silence des passions , il les découvre aux autres lorsqu'il s'en croit capable ; et s'il est pénétré des vérités qu'il annonce , il prouve par sa conduite la bonté de ses préceptes, et la supériorité d'une morale naturelle sur une morale surnaturelle et fausse, qui, si elle J'appuie quelquefois, la combat et la détruit encore bien plus souvent. Un méchant trouble par des passions orageuses , un scélérat endurci dans Je crime . un voluptueux perpétuellement enivré de plaisirs déshonnêtes , sont-ils donc en état de raisonner ? ont-ils l'impartialité requise pour juger avec candeur ? ont ils le loisir de faire des expériences sûres ! sont ils assez clairvoyans pour démêler la vente et la séparer du mensonge, avec lequel ou la trouve si souvent alliée? Non saus doute; des hommes légers, intéressés, dissipés, examinent
toujours très-mal ; s'ils entrevoient quelques lueurs de vérités , elles sont faibles ; ils n'embrassent jamais sou ensemble , ils n'en voient que la partie qui flatte leurs passions , ils ne la prenneut point pour guide. Les passions peuvent quelquefois rencontrer juste ; elles renversent souvent des erreurs et des préjugés qui s'opposent à leur marche ; mais la raison peut seule détromper parfaitement ceux qui la méditent avec les dispositions nécessaires.
Ainsi l'on passera condamnation sur les reproches que l'on est quelquefois en droit de faire à ceux qui font profession de philosophie ; on conviendra du peu d'accord qui se trouve entre leur conduite et leurs leçons : on reconnaîtra que les grandes lumières et l'innocence dans les mœurs, la prudence dans la conduite , la probité même, ne sont point toujours réunies. Mais enfin qu'en pourra-t-on conclure contre la philosophie L. La vérité en est-elle moins utile parce qu'elle est souvent annoncée par des hommes qui ne la prennent point eux-mêmes pour guide? Les démonstrations du géomètre qui montre l'évidence en seront-elles moins certaines parce qu'il n'aura pas de mœurs ? la sagesse en est-elle moins précieuse parce qu'elle n'influe point sur la conduite de celui qui nous la découvre \ Lorsqu'assis autour d'une table abondamment servie , nous y trouvons des mets délicieux , allons-nous nous informer des mœurs de celui qui les a préparés ?
Les apôtres de l'erreur , les ministres de la superstition ne nous crient-ils point sans cesse qu'il faut adopter leurs leçons , sans adopter leur conduite, toutes les fois que celle-ci dément leurs pompeuses spéculations (i)^
Distinguons donc pour toujours la vérité de celui qui l'annonce •, distinguons la sagesse de l'organe, souvent impur , qui en est l'interprète •, distinguons la philosophie de celui qui s'arrose le titre de philosophe ; adoptons la raison de quelque part qu'elle nous vienne ; ne la rejetons jamais , sous prétexte qu'elle n'est point annoncée par un être raisonnable ; quelle que soit sa conduite , écoutons avec docilité tout homme qui nous dira d'être humains, justes, sensibles, bienfaisans , époux tendres et fidèles , citoyens gêné reux et désintéressés; n'écoutons jamais l'homme le plus grave dans son maintien , le plus austère dans ses mœurs , lorsqu'il nous prescrira d'être inhumains, zélés, intolérans, injustes ou indifférens envers nos semblables. Les leçons de la sagesse ont sans doute plus de poids dans la bou-
( i ) ?Ton prœstant philosophi quod loquuntur , multàm tamen prœstant quod loquuntur , quod honestâ mente concipiunt.
Sexeca, de vit a beata, Cap. XX.
Le philosophe n'est pas comme le prêtre , qui s'engage à instruire par sa conduite ; le philosophe qui â ut s'engaç a instruire par ses érrit>.
che d'un sage , mais elles ne sont point à dédaigner lors même que nous les recevons d'un homme qui ne suit pas ces mêmes leçons. Chérissons, admirons , imitons celui qui est assez heureux pour joindre la pratique au précepte , recherchons sa société , faisons-en notre ami; lisons avec transport les maximes utiles du vicieux qui nous instruit , mais fuyons ses vices , et n'imitons point sa folie.
Le philosophe est un mortel respectable, lorsqu'il prouve par sa conduite qu'il est lui-même pénétré des vérités qu'il annonce ; mais elles n'en sont pas moins des vérités lors même que ses actions démentent ses paroles. L'homme le plus pervers peut avoir de grands talens ; il peut avoir médité la politique, approfondi ia nature , étudié le cœur humain ; bien plus , il peut avoir acquis des idées vraies de la morale , et s'être enrichi de découvertes inconnues de celui qui , avec plus de sagesse , de simplicité, de vertu, aura moins de pénétration que lui : des cœurs dépravés ont souvent bien plus de talens et d'esprit que les cœurs honnêtes et vertueux. La vérité, déjà si rare, le serait encore bien plus, si les hommes ne voulaient l'admettre que lorsqu'elle leur sera présentée par des êtres parfaits. Le philosophe n'est point un dieu , il n'est point égal aux dieux (1) ;
(i) Ingens intcrvalluminter me et casteros hommes
le philosophe est un homme sujet aux passions et aux infirmités humaines , il a besoin d'indulgence ; ses leçons sont estimables dès qu'elles sont avantageuses; sa conduite est blâmable dès qu'elle est déraisonnable : il n'est plus l'apôtre de la raison, il est l'apôtre du vice, dès que ses maximes tendent à corrompre les mœurs.
Distinguons donc deux sortes de philosophie ; l'une est spéculative, et l'autre est pratique ; l'une et l'autre peuvent encore se subdiviser en deux branches, celle qui est naturelle ou qui tient du tempérament , et celle qui est acquise. Quoi qu'il en soit, gardons-nous de regarder comme des amis de la sagesse , comme des bienfaiteurs du genre humain , ces imprudens raisonneurs qui , quelquefois , ont inventé des sophismes ingénieux pour disculper le crime , pour légitimer le désordre, et pour jeter du doute sur les règles im muables des mœurs. Pour être un philosophe , il ne suffit point d'attaquer les préjugés reçus , il faut leur substituer des vérités utiles : c'est peu de combattre les délires de la superstition , si l'on
factum est; omnes mortales multo antecedo , non 7nultàm me Du antecedunt. SeneC. Epist. 54- Il appelle ailleurs les philosophes pares et socii Deoruni , non supplices. Epist. 3. Sapiens tant œquo animo omnia apud alios videt contemnitque quant Jupiter. Epist. 74. C'est , dans un homme qui croit aux dieux, joindre l'impiété à l'arrogante la plus ridicule.
ne la remplace par la saine raison. En vain le philosophe a-t-il anéanti les chimères , les dogmes , les vertus fausses et frénétiques que la religion révère , si d'un autre côté il permet aux mortels de suivre leurs penchans déréglés et de se livrer sans honte à leurs passions aveugles.
La sagesse ne peut donc point adopter ces écrits dangereux qui autorisent la débauche , qui amollissent le cœur, qui présentent le vice sous des couleurs aimables , qui justifient la fraude , qui décrient la sévérité des mœurs , qui jettent le ridicule sur la vertu, enfin qui répandent des nuages sur les devoirs invariables et sacrés qui découlent de notre être , et qui sont les appuis de toute société. Quels reproches n'ont point a se faire ces écrivains lubriques et sans mœurs dont les ouvrages dévorés par une jeunesse bouillante, l'excitent à la débauche, et l'animent à sa propre destruction ! De tels écrits sont des empoisonnemens publics *, leurs auteurs ressemblent à ces révoltés qui ouvrent les portes des prisons pour grossir leur parti des misérables qu'elles renferment. Infirmer ou détruire les lois éternelles de la raison, c'est travailler à la ruine du genre humain.
Ainsi , après avoir attaqué les erreurs des mortels , celui qui médite n'ira point les remplacer par des erreurs nouvelles plus funestes que les premières ; à la tyrannie religieuse et politique il ne fera point succéder l'anarchie des passions; aux
chaînes de la religion il ne fera point succéder le déchaînement des vices ; aux pratiques et aux devoirs que le fanatisme impose , il fera succéder des vertus pins réelles. L'apologiste du vice n'est point l'ami de la sagesse. C'est un attentat contre le genre humain , que d'encourager l'homme k se nuire, et de s'efforcer d'étouffer en lui la honte et le remords destinés à punir le crime.
Celui qui justifie le désordre, est un méchant qui ne travaille qu'à se justifier lui-même, ou qui cherche à corrompre ses semblables , pour en faire des complices ou des approbateurs de ses goûts déréglés. Celui qui ne prévoit point les suites des passions et des vices; celui qui ne sent pas combien la modération, la raison, la vertu leur sont nécessaires, est un imprudent dont les vues sont trop bornées pour donner des conseils au genre humain. D'ailleurs il est évidemment dans l'erreur, et il trompe les autres. N'est-ce pas , en effet , être dans la plus grossière des erreurs, que de croire que l'homme puisse impunément se livrer à la dissolution, k l'intempérance, à la débauche? Quel philosophe que celui qui ne sait pas que , d'après les lois éternelles de la nature , le vice se punit toujours luimême, lors même que les lois des hommes ne décernent aucunes peines contre lui ! que dis -je ! lors même que ses excès semblent légitimés par l'opinion publique ! Dans les sociétés les plus corrompues , la voix publique s'élève contre le désordre; la débauche est méprisée; les idées de la
décence subsistent dans le plus grand nombre des esprits, au point que le vice se croit toujours obligé de s'envelopper des ombres du mystère.
Dans les contrées où la dissolution des mœurs semble universellement autorisée par l'exemple des grands, ceux qui s'en rendent coupables se croient obligés de cacber leurs intrigues criminelles ; ils sont forcés de rougir devant les personnes plus honnêtes ; ils éprouvent des embarras, des inquiétudes, de la honte. Enfin, {Infidélité se voit punie par les divisions subsistantes entre des époux qui ont perdu les uns pour les autres l'affection , l'estime et la confiance, c'est-à-dire les charmes les plus doux de l'union conjugale. Ainsi, dire aux hommes que l'infidélité n'est qu'une bagatelle , c'est leur dire que pour des êtres destinés à s'aimer, à s'estimer, k s'eutr'aider, à supporter à frais communs les peines de la vie , il est indifférent d'être unis, et de s'occuper de leur bien-être mutuel (1). Dire aux hommes que la débauche est permise , c'est leur annoncer que leur conservation, leur tranquillité , leur sauté sont des choses peu faites pour les intéresser.
C'est à l'imprudence ou à la dépravation de
(1) Cela peut nous faire juger de la maxime de La Fontaine , qui dit , en parlant de l'adultère :
Quand on le sait , c'est peu de chose ; Quand on l'ignore, ce n'est rien.
quelques raisonneurs superficiels qu'est dû le décri dans lequel la philosophie est trop souvent tombée. En effet , on l'accuse toujours de détruire sans jamais édifier; cette accusation serait sans doute fondée , si l'on s'obstinait à substituer le nom sacré de philosophie à ces systèmes de délire que des spéculateurs en démence ont donnés pour les oracles de la raison. Le système de conduite dont les hommes ont besoin a toujours existé; il ne faut pas le montrer, pour que son évidence soit aperçue ; l'être intelligent n'a qu'à rentrer en luimême , imposer silence à ses passions , écarter ses propres illusions, chercher de bonne-foi la vérité, étudier les rapports , les devoirs et les droits d'un être qui sent, qui pense, qui vit eu société : pour le montrer aux autres , il ne faut que lever le bandeau que lepréjugé avait mis sur leurs yeux, il ne s'agit que de dissiper les nuages du mensonge pour qu'ils voient la vérité.
La philosophie , je le répète , désavouera toujours les maximes de ces apologistes du vice qui empruntent son langage pour débiter leur poison. Elle ne peut compter au nombre de ses disciples les amis du désordre , qui n'attaquent la religion que parce qu'elle contredit quelquefoisles funestes penchans de leurs cœurs ; qui ne luttent contre les lois que parce qu'elles gênent leurs inclinations; qui ne méprisent l'autorité que parce qu'ils n'ont point la faculté d'en abuser eux-mêmes; qui ne haïssent la tyrannie , que parce qu'il ne leur est
point permis d'être tyrans ; qui ne combattent les préjugés , que parce que ces préjugés s'opposent à leurs passions , à leurs débauches , à leurs prétentions frivoles, à leur vanité. L'ennemi de la morale ne peut être l'ami de la philosophie ; J'avocat du vice est un aveugle ou un meuteur, qui ne peut être guidé par la vérité , et qui la hait nécessairement dans le fond de son cœur (0.
Déclamer contre le préjugé , attaquer la superstition, exposer les abus du despotisme, combattre les craintes futiles des hommes , sout des entreprises dignes de la philosophie ; mais combattre la morale , anéantir la vertu , répandre sur elle le mépris et la satire , ne peut être que l'ouvrage de la démence et de la fureur. La religion peut être légitimement attaquée, parce qu'elle est visiblement contraire à la vérité, à la raison , aux intérêts du genre humain ; mais les coups du sage ne porteront jamais sur la vertu ; elle est pour les hommes une colonne lumineuse faite pour les guider dans la route de la vie , et que jamais ils ne perdront de vue sans danger : sa base, il est vrai , est souvent entourée de buissons , de ronces et de plantes venimeuses qui servent de repaire a des reptiles malfaisans; en détruisant leur retraite, en découvrant ce monument auguste, en le déga-
(1) Nu lit vit \o advocatus dt'fuit.
Senec. de ira. Cap. XIII.
géant des obstacles qui empêchent d'en voir les fondemens , prenons garde de les dégrader ou de les ébranler; sa chute entraînerait la ruine de la société. Arrachons doue ces lierres inutiles qui s'entrelacent autour de lui , mais ne touchons jamais au ciment solide qui sert à joindre ses parties.
Ce que nous venons de dire suffit pour fixei nos idées sur la philosophie et sur ceux qui la professent. Le philosophe est un homme qui connaît le prix de la vérité , qui la cherche , qui la médite ou qui l'annonce aux autres; le sage est celui qui pratique ses leçons. Vérité, sagesse, raison, vertu, nature , sont des termes éqirvalens pour désigner ce qui est utile au genre humain. La vérité tendra toujours à éclairer les hommes; les hommes les plus éclairés seront les plus raisonnables ; les hommes les plus raisonnables sentiront plus que d'autres l'intérêt et les motifs qu'ils ont de pratiquer la vertu. Sans l'étude de la nature l'homme ne connaîtra jamais ni ses rapports ni ses devoirs envers lui-même et les autres ; privé de cette connaissance, il n'aura ni principes surs ni bonheur véritable. Les hommes les plus instruits sont les plus intéressés à être les meilleurs ; les grands talens doivent conduire aux grandes vertus. Tout homme qui fait le mal est un aveugle; tout homme déréglé est un être dépourvu de raison, dont la conduite prouve qu'il méconnaît sa nature , qu'il ignonece qu'il se doit a lui-même, ce qu'il doit
23û ESSAI
aux autres, le prix attaché à l'estime méritée de soi , l'intérêt qu'il a de mériter l'estime des êtres qui l'entourent. Quiconque ignore toutes ces choses ne peut être appelé un homme éclairé ; celui qui se montre insensihle à la bienveillance, à l'approbation , à la tendresse de ses associés , ne diffère en rien des bêtes : celui qui ne s'aperçoit pas que ses vices tendent à sa propre destruction u'est point un être intelligent , dont l'essence et le but sont de vouloir se conserver. Celui qui méconnaît les avantages inestimables de l'association et les moyens de la rendre utile et agréable à son être , n'est qu'un insensé , et non un ami de la sagesse.
En effet , ce n'est point à des hommes de cette trempe qu'il appartient de chercher la vérité; l'esprit n'est rien s'il n'est utile; il est une arme dangereuse dans la main d'un méchant; il produit les plus grands biens dans les mains de celui qui est assez instruit pour en connaître le véritable usage. Ainsi la philosophie n'est point faite pour ces êtres aveugles qu'une imagination pétulante et vive empêche d'examiner. Tout homme qui cherche à nuire n'est point un philosophe, dont l'objet ne peut être que de se rendre utile ; ce titre ne peut point convenir à ces esprits ingénieusement malfaisans , dont les vœux sont remplis lorsqu'ils ont ébloui la société par des saillies passagères nuisibles à leurs semblables. Quels avantages la société retire-t-elle de ces sarcasmes . de ces traits
envenimés, de ces satires amères, de ces médisances et de ces calomnies cruelles dont l'esprit ne se sert trop souvent que pour faire éclore des haiues, des querelles , des ruptures, ou pour porter avec dextérité le poignard dans les cœurs ? Un être qui possède ce malheureux talent , est-il donc un homme utile? A quoi sert son génie , sinon a procurer une secousse passagère à l'oisiveté , à consoler l'envie et la médiocrité des chagrins que leur causent le mérite et les grands talens, et communément à faire craindre et détester celui dont la méchanceté amuse?
La sagesse n'approuve point cet ahus de l'esprit; elle se propose des ohjets plus vastes, plus avantageux et une gloire plus solide ; elle ne nuit point aux hommes , elle en veut à leurs vices , à leurs erreurs, à leurs préjugés; indulgente pour l'homme , qu'elle voit perpétuellement le jouet d'une nécessité fatale, elle attaque ses délires, elle décrie ses passions, elle le force quelquefois à rire de ses propres extravagances. Si elle excuse les iufortunés qu'un penchant malheureux entraine , elle ne doit aucuns ménagemens aux erreurs qui sont cause de leurs égaremens. La satire est permise, elle est très-légitime lorsqu'elle a pour objet de combattre les préjugés des hommes, d'attaquer leurs vices , de les exciter, par les traits du ridicule, à renoncer à leurs- folies. La satire contre l'homme l'irrite, le révoite, l'afflige et ne le corrige point ; elle prouve bien plus la malignité que
les lumières de celui qui les emploie. Que diraiton d'un médecin qui se moquerait d'un malade à qui il offrirait une potion salutaire ? L'homme de bien se propose de détromper, de guérir, de faire goûter la raison contre laquelle l'esprit est souvent prévenu ; il sait qu'il rendrait la vérité haïssable, qu'il indisposerait contre elle, s'il montrait du fiel et de la mauvaise volonté.
La philosophie, pour persuader et pour plaire, doit être douce , humaine , indulgente ; elle deviendrait criminelle si l'on s'en servait pour blesser ; elle serait insensée si elle révoltait les malades qu'elle se propose de guérir ; elle ne mériterait que du mépris et de la haine si elle ne servait que l'envie , la misanthropie ou l'humeur: elle perdrait la confiance qu'elle doit s'attirer, si elle décelait des passions nuisibles au genre humain.
Ceux qui nuisent le plus visiblement à leurs semblables, ont souvent le front de se justifier en disant qu'ils sont véridiques ; et que la vérité étant importante au genre humain, il faut toujours la dire, quelles que puissent être ses conséquences pour les individus. C'est ainsi que la noirceur se couvre souvent du manteau de l'utilité. La vérité est sans doute nécessaire au genre humain quand elle l'intéresse ; il est avantagera de dénoncer à la société les erreurs qui lui nuisent; un citoyen zélé est en droit de l'avertir des complots que les médians ont formés contre son bonheur ; mais le
philosophe, étant l'ami des hommes, n'en veut point aux hommes, il n'en veut qu'à leurs délires. Il ne fait point la satire , mais le tableau du genre humain. Ce n'est ni la malignité, ui l'envie, ni la vengeance qui doivent conduire sa langue ou son pinceau. Il n'est point un délateur, il n'est point l'assassin des réputations; il défère le mensonge au tribunal de la raison , il invite les mortels à renoncer aux préjugés qui les égarent pour suivre la vérité bienfaisante qui les conduira toujours à la félicité.
Il faut donc que le philosophe commence par se sonder lui-même , qu'il se mette en garde contre les illusions de son cœur, qu'il se défie de ses passions , qu'il se rende un compte fidèle des motifs qui l'animent ; qu'il annonce la vérité lorsqu'un mûr examen lui en aura fait sentir l'utilité. Pour peu qu'il rentre en lui-même , sa conscience bientôt lui fera connaître si ses motifs sont purs , s'il peut se les avouer à lui-même, s'il peut sans rougir et sans feinte les avouer aux autres.
Mais pour être assuré de cet examen, il faut nécessairement établir la paix dans son propre cœur. Tout homme qui est l'esclave d'un tempérament fâcheux, aigri par la malignité, poussé par des motifs déshonnêtes, n'est capable ni de s'éprouver lui-même, ni de découvrir la vérité, ni de la faire entendre aux autres; ses leçons seraient sus pectes, ses idées révolteraient, et tous ses efforts ne viendraient point à bout de cacher les mobiles
dangereux dont il serait animé. L'homme qui ne dit la vérité que pour nuire , se sert d'un instrument très-utile pour faire un très-grand mal.
On demandera peut-être s'il est quelquefois permis a l'homme de hien de mentir ou de dissimuler la vérité. Je réponds que le mérite de la vérité n'est fondé que sur son utilité réelle et sur l'intérêt du genre humain; ce mérite cesse dès que cette utilité et cet intérêt disparaissent ou ne sont que fictifs. Quelques théologiens ont prétendu qu'il n'était jamais permis de faire du mal en vue du plus grand bien -, ils n'ont point vu que dans ce cas le mal devient un bien. Quelques-uns ont été jusqu'à dire qu'il n' était jamais permis de mentir quand même le monde entier devrait périr (1).
Il est aisé de sentir que ce principe fanatique n'est fondé que sur les idées incertaines que la théologie se fait et du bien et du mal , du vice et de la vertu. Le bien est ce qui est utile , le mal est ce qui est nuisible aux êtres de l'espèce humaine ; faire ou dire ce qui est véritablement utile à l'homme est un bien ; faire ou dire ce qui lui devient nécessairement nuisible est évidemment un mal. De quelle utilité la vérité serait-elle , par exemple , pour un malade a qui son médecin se ferait un devoir de découvrir que son état est sans remède 'é Lui dire la vérité ne serait-ce, pas de
(i) C'est l'opinion de bdiut Augustin.
gaité de cœur, lui plonger le poignard dans le sein? Est-il un être assez déraisonnable pour blâmer uu homme qui mentirait dans la vue de sauver sa patrie, son père, son ami, ou pour se sauver luimême ? Ko us ne devons la vérité ans. hommes que lorsqu'elle leur est réellement utile et nécessaire ; nous ne la leur devons point lorsqu'elle leur est évidemment inutile ou daugereuse. Si l'on nous dit que d'après nos principes la vérité ne peut jamais être dangereuse , nous répondrons que les alimens les plus sains, les plus nécessaires au genre humain entier, deviennent souvent une cause de mort pour quelques individus, dont les organes sont viciés.
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