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CHAPITRE IX

Des intérêts et des motifs qui doivent animer le philosophe. Du courage que doit inspirer la vérité.

Oi ceux qui méditent la vérité et qui la montrent aux hommes, sont quelquefois poussés par des passions nuisibles et par des motifs blâmables, il est néanmoins des motifs raisonnables et des passions louables qui animent les cœurs honnêtes et les excitent à l'examen. Nul homme dans sa conduite ne peut agir sans motifs; nul homme ne peut être totalement dégagé de passions. C'est à nos passions que nous devons nos lumières ; l'amour de la gloire , le désir de se distinguer, l'honneur attaché à la découverte des grandes vérités, l'estime que s'attirent tôt ou tard ceux qui répandent des lumières, sont des passions utiles et légitimes, sans lesquelles l'homme à talens ne serait jamais tenté de sortir de son inertie. Que dis-je! les passions les plus fâcheuses ont servi quelquefois à éclairer les hommes, et la nature sait tirer le bien du sein même du mal. Ces passions font souvent du bien sans le savoir , et détruisent à leur insu des erreurs dangereuses (i)-

X1) C'est la passion de Henri VIII pour une femme

Cest communément l'oppression même qui, en comprimant fortement les ressorts des âmes , les oblige de réagir avec vigueur : les âmes s'engourdissent souvent au sein de la prospérité.

L'homme de bien a donc des passions et des motifs pour se dégager des préjugés, et même pour les combattre avec chaleur. Si le vice détermine quelques hommes à rompre avec la religion, il en est d'autres que la raison, l'amour de la vérité , l'intérêt de leur propre bonheur, la passion du bien public en ont pu détromper.

Tant que l'erreur nous est avantageuse, nous ue sommes point tentés de l'examiner. Le commun des bommes n'est si attaché à ses préjugés, que parce qu'il n'en connaît pas les conséquences , eu parce qu'il les croit utiles, ou parce qu'il les juge sans remèdes. Les peuples habitués à la religion et au gouvernement qu'ils ont reçus de leurs pères , qu'ils croient nécessaires à leur bonheur, auxquels ils n'ont garde d'attribuer tous leurs maux, ne sont point tentés de les examiner

qui fit bannir la superstition romaine d'Angleterre, et qui fut cause de la grandeur à laquelle la nation bri tannique s'est élevée. C'est dans les princes allemands le désir de s'emparer des biens du clergé qui fit naître le luthéranisme. Les prêtres reprochent aux incrédules que ce sont les passions qtù les portent à l'incrédulité , et ceux-ci leur pourraient répondre que c'est l'avarice, l'ambition et l'orgueil qui attachent si fortement les prêtres à leurs préjugés.

ni d'en chercher les remèdes. Les princes, élèves dans la mollesse , dans l'ignorance de leurs véritables intérêts, et contens de jouir d'une gloire frivole , d'une puissance momentanée , d'une splendeur apparente , qui les mettent pour quelque temps à portée de satisfaire leurs caprices , ne sont point tentés d'examiner les titres de leur pouvoir, les droits des nations, les devoirs qui les lient à leurs sujets. Les grands, les riches, les citoyens les plus favorisés d'un état, se contentent de jouir en paix de la faculté d'opprimer, de vexer , de contenir un peuple qu'ils dédaignent ; ils n'ont point de raisons pour désirer l'extinction des préjugés dont ils recueillent à tout moment les fruits; en conséquence , ils jugent qu'il faut laisser subsister des erreurs dont ils ne souffrent point eux-mêmes , ou qui leur sont avantageuses. Ces ministres des dieux dont l'existence , l'opulence et la grandeur sont fondées sur l'opinion , n'ont point de motifs pour s'assurer si cette opinion a la raison pour base ; ils ont au contraire le plus grand intérêt que leurs titres célestes ne soient jamais discutés. Ainsi les erreurs humaines conservent toujours leur empire sur tous ceux qui ont intérêt de les maintenir; sur ceux qui n'en sentent point les conséquences ; sur ceux qui n'en sont point assez gênés pour en être mécontens; enfin sur tous ceux qui n'ont ni assez de lumières pour en connaître les remèdes , ni assez de courage pour contredire les préjugés établis..

Si l'homme ne peut agir sans motifs , le philosophe en a S3ns doute pour s'élever contre les erreurs qui font le malheur du genre humain, et pour s'appliquer à la recherche des vérités utiles. Il ne s'agit que de voir si ces motifs sont légitimes , et s'il peut sans rougir les avouer aux autres.

On accuse communément la philosophie d'être fille du chagrin et de la mauvaise humeur: on nous peint les philosophes comme des mélancoliques mécontens de tout (1) ; on nous dit qu'intéressés eux-mêmes, leurs jugemens ne sont souvent rien moins qu'impartiaux. Avaut de les condamner, examinons donc leurs motifs, voyons s'ils sont honnêtes , et si leurs passions sont fondées. Tout homme qui raisonne ne serait-il pas un imprudent , un insensé , s'il refusait de donner la plus sérieuse attention à l'examen d'une religion que tout conspire à lui montrer comme importante à son bonheur éternel? Pour être mécontent de cette religion, ou, si l'on veut , pour prendre de V humeur contre elle, ne suffit-il pas des entraves continuelles qu'elle met à la marche de l'esprit humain , du renoncement total à la raison qu'elle ordonne, des dogmes insensés qu'elle présente, des mystères impénétrables qu'elle offre à la

(1) Aristoteles qu'idem ait omnes ingeniosos ntclancholicos esse. V. Cicero. TUSCDX. Lib. I. La mélancolie dispose à la réflexion , la dissipation en détourne.

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vénération? Tout être pensant n'est-il point nécessairement révolté des idées informes, contradictoires et funestes qu'on s'efforce de lui donner d'un dieu capricieux, jaloux de son bonheur, qui se plaît à l'éprouver, qui prend un plaisir inhumain à voir couler ses larmes, qui lui prépare des supplices inouis pour avoir aimé les objets qui l'attachent à la vie , pour avoir travaillé à rendre son existence plus agréable? Quoi de plus légitime et de plus raisonnable que de s'assurer de la réalité de ces menaces et de ces terreurs dont les jours de tout homme conséquent à ses principes religieux devraient être continuellement empoisonnés? Le sage n'a-t-il donc point de motifs pour peser Futilité ou la valeur de ces pratiques gênantes , de ces cérémonies puériles, de ces opinions révoltantes qu'on lui montre comme des objets assez important pour absorber son attention, et pour lesquels il voit souvent le sang couler à grands flots sur la terre? Que sera-ce s'il entrevoit une fois que cette religion, qu'on lui montre comme si respectable, si utile, si sacrée, est la véritable source des maux dont le genre humain est forcé de gémir !

Ainsi le philosophe a des motifs légitimes pour être mécontent des préjugés religieux et pour les examiner. En a-t-il de moins pressans pour être mécontent et pour s'affliger des préjugés politiques auxquels il voit les nations asservies ? Tout homme qui pense n'est-il pas à chaque instant le témoin et la victime de ce despotisme ou.

trageant qui règne avec tin sceptre de fer sur presque toutes les nations? Ne voit-il pas qu'il bannit la justice, la sûreté, la liberté, la propriété, la vertu, la science, les talens des pays où il fixe son séjour? S'il est père, n'a-t-il pas la douleur de voir dans l'avenir sa postérité plus malheureuse que lui-même, plongée dans des calamités plus grandes encore par les effets progressifs d'un gouvernement négligent , insensé, destructeur? S'il est riche, ne voit-il pas ses biens à la merci de la rapacité de ces sultans avides et de ces visirs impitoyables, dout la mauvaise foi rend toutes les fortunes chancelantes, dont les imprudences et les folies continuées épuisent les nations ? S'il est dans l'indigence , n'est-il pas continuellement soumis aux vexations , aux mépris , aux injustices , aux extorsions de la puissance altière ? j\"'a-t-il pas autant de tyrans que de supérieurs? Sa liberté n'est -elle pas exposée à des dangers continuels ? La bouté de ses droits le protégera- 1 -elle contre le crédit? Pour sa propre sûreté , ne sera-t-il pas obligé de briser le ressort de sou âme, et de trembler devant le vice altier, devant l'ignorance hautaine , l'incapacité présomptueuse aux pieds de qui la crainte le force de ramper?

A ces motifs personnels à tout citoyen qui sent que son sort est lié à celui de l'état, et assez puissaus et légitimes par eux-mêmes pour exciter

à la recherche de la vérité, le sage en joint encore un grand nombre d'autres sur lesquels les ennemis de la philosophie ne peuvent exercer leur critique. Toute âme honnête et sensible n'estelle donc point touchée des calamités publiques, des persécutions et des fureurs que le délire religieux excite au sein des nations; des haines qui divisent des citoyens pour des opinions futiles*, des violences exercées par des princes frénétiques , qu'un sacerdoce impie arme contre des sujets dont ils devraient être les protecteurs et les pères? Si le sage doit s'intéresser au bien-être de l'homme, pour peu qu'il ait d'énergie dans l'âme, ne doit-il pas brûler d'indignation à la vue des horreurs que partout le despotisme fait éprouver à son semblable? S'il désire vraiment le bien du genre humain ; s'il regarde tous les hommes comme ses frères, ne doit-il pas gémir en voyant la fatale léthargie dans laquelle la tyrannie religieuse et politique fait languir des contrées que la nature destinait à être heureuses, abondantes et peuplées? Quand il voit les violences , les fraudes , les rapines, les infamies dont sa nation est le théâtre , en un mot , cette honteuse dépravation de mœurs dont le citoyen souffre si souvent, et qui divise continuellement des êtres faits pour s'aimer et s'entr'aider, son éteur n'est-il pas forcé de s'afdiger et de s'irriter contre les erreurs qui sont cause de ce renversement général? S'il a du ressort dans l'esprit, n'est-il point révolté des

fers que le sacerdoce et le pouvoir arbitraire forgent de coucert pour lui-même et pour ses associés? ZS'e rougit-il pas de se voir retenu par d'indignes liens qui l'avilissent , et qui semblent destinés à l'enchaîner pour toujours dans l'ignorance et l'abrutissement?

Pour chercher la vérité, il faut qu'elle intéresse ; elle n'est si rare sur la terre , et n'y parait si déplacée, que parce que peu d'hommes en connaissent l'importance pour eus ; cette connaissauce n'est elle-même que le fruit de la réflexion ; celui qui la découvre s'applaudit bientôt de posséder un trésor dont ses concitoyens méconnaissent le prix. La philosophie donne la liberté à l'esprit, elle lui inspire du courage. Tout homme a plus ou moins la passion de se distinguer de ses semblables : c'est le désir du pouvoir qui anime l'ambitieux ; le désir de se distinguer par des titres , du crédit et du faste, est le mobile du courtisan ; le désir de s'illustrer par la valeur pousse le guerrier aux dangers ; mais c'est le désir de se distinguer par ses lumières et de mériter l'estime et la tendresse de ses concitoyens en leur montrant la vérité , qui excite l'homme de lettres à méditer, k parler et à écrire.

Que l'ignorance intéressée cesse donc de reprocher à la philosophie son orgueil-, le philosophe n'est blâmable de l'estime qu'il a pour lui-même que lorsqu'elle n'est point fondée ; il n'a point de droit à celle des autres lorsqu'il ne leur est point

utile ; il ne leur est point utile lorsqu'il ne leur, découvre point des vérités nécessaires a leur bonheur; ses prétentions sont nulles dès qu'au lieu de servir le genre humain il ne sert que ses passions injustes et sa propre vanité; il efface tous ses bienfaits lorsque, par un ton arrogant, il insulte le genre humain ; il rend ses découvertes inutiles ; il rebute dès qu'il humilie.

Faire un crime au philosophe de vouloir distinguer, d'ambitionner l'estime des autres, de s'applaudir de ses travaux, d'attendre de ses concitoyens la reconnaissance qui en est le salaire légitime, c'est lui reprocher d'être homme, c'est exiger qu'il agisse sans motifs, c'est vouloir que la philosophie le dénature. Otez aux hommes le désir de l'estime et l'es oir d'être récompensés de leurs peines, bientôt toute l'industrie sera détruite, et personne ne s'occupera du soin d'acquérir des talens (1). Le désir de se tirer de l'indigence force l'homme du peuple au travail ; il cesse de travailler si on lui retient sou salaire. La passion de se distinguer produit l'émulation et fait lleurir les

(1) Tout hoinme de bien doit penser et parler comme l'Hector du poëte Ncevius :

Laetus sum laudari me abs te , pater, à laudato viro

V. Tuscul. 4- Un homme de mérite ne doit être sensible qu'aux éloges du mérite.

arts •, la passion de la gloire doit animer le sage dans ses recherches -, cette passion est noble , honuète , légitime, et la société est injuste toutes les fois qu'elle refuse son affection k ceux qui la servent utilement.

Oui, je le répète, le philosophe doit ambitionner la gloire ; son esprit, dégagé des Meus qui enchaînent le peuple, et ces grands eux-mêmes que leurs préjugés rendent si souvent peuple, doit se mettre au-dessus des objets puérils qui occupent la multitude. Semblable à l'aigle, il est fait pour planer au haut des airs; c'est de là qu'il verra la petitesse des vains jouets qui absorbent l'attention des mortels. Son œil audacieux , semblable k celui de l'aigle, fixera ces fantômes divinisés, ces ty rans, ces conquérans, ces soleils dont la splendeur éblouit une terre qu'ils dessèchent au lieu de la féconder.

Mais c'est en vain que le sage s'est détrompé luimême des erreurs qui aveuglent ses semblables, il n'a de droits sur leur estime que lorsqu'il se rend utile pour eux. Il ne se rend utile qu'en montrant la vérité ; si, comme Prométhée , il l'est allé ravir au haut du ciel , il doit s'attendre , comme lui, k gémir de l'avoir trouvée (1). L'Olympe s'armera

(1) La devise de tous ceux qui répandent de grandes

lumières pourrait être ce passage de Virgile Alto

Quœsivit cœlo lucem, ngernuitque repcrtâ AExeid. Lib. 4, vers. 691 -693,

contre lui , la terre secondera ses fureurs , le genre humain, effrayé de son audace , le traitera d'insensé , de furieux. Si son âme a de la vigueur, si son imagination est allumée , s'il a pour la vérité le même enthousiasme que tant de mortels ont montré pour l'erreur et pour l'opinion , il se roidira contre les menaces et les persécutions que le mensonge tout puissant décerne contre tous ceux qui ont le courage de l'attaquer ; il se vengera des mépris de la grandeur, des oppressions de la tyrannie, des calomnies du sacerdoce , en découvrant aux hommes cette vérité qui tôt ou tard triomphera de l'imposture. Que dis -je! les obstacles et les dangers mêmes irriteront son courage. Les hommes les plus pusillanimes sont forcés d'applaudir un mortel intrépide; sa hardiesse leur en impose; elle devient un spectacle pour eux : le courage en tout genre fut toujours admiré par ceux qui ne se sentent point assez de force pour l'imiter (1). Ainsi, l'enthousiaste du vrai sera soutenu dans ses travaux et dans ses détresses par les regards de ses

(1) L'on remarque que les lâches sont les plus empressés à foiuenter les querelles, et à engager les autres à se battre; il en est de même des ouvrages que l'on trouve hardis ; ils sont achetés et lus même par des hommes qui n'ont point le courage d'en profiter. Un écrivain courageux est regardé comme un homme dont on admire les tours de force , sans songer a l'imiter.

concitoyens étonnés; à leur défaut, son imagination lui montrera la postérité applaudissant à ses entreprises, et la gloire couronnant son heureuse témérité. Le péril a des appas pour les grandes âmes; l'homme aime à se rendre compte de ses forces à lui-même ; il se félicite toutes les fois qu'il a bravé ies dangers et surmonté quelque grande difficulté.

IS'e blâmons donc point ces âmes fortes, ces ardens défenseurs de la vérité qui souvent ont bravé la colère de la tyrannie : remplis de l'enthousiasme de la gloire et de l'amour du genre humain, ou irrités à la vue des maux multipliés de leur espèce, de grands hommes ont osé quelquefois déchirer le bandeau de l'opinion , et faire briller à nos yeux le flambeau de la vérité. Si le mensonge se glorifie de ses victimes, de ses enthousiastes, de ses martyrs, pourquoi la vérité n'aurait -elle pas les siens? Si l'enthousiasme est louable, c'est sans doute quand il a le bien-être du genre humain pour objet. Les hommes sontils donc en droit de blâmer ou de traiter de folie l'ivresse des âmes généreuses qui osent les servir, tandis qu'ils applaudissent et admirent ces conquérans qui bravent la mort pour satisfaire leur ambition sanguinaire, ces guerriers qui s'immolent à l'honneur prétendu de servir un tyran mél prisable, tant d'hommes qui s'immolent tous les jours à l'opinion ridicule ou a de barbares préjugés? Est-il donc plus extravagant de ^'exposer

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pour la vérité si nécessaire aux nations, que de risquer sa vie pour étendre d'inutiles conquêtes? Est -il un outrage plus digne d'être repoussé par l'ami de sa patrie , que celui des ennemis qui la trompent, qui l'enchaînent, qui rient de ses malheurs , qui travaillent à sa ruine ?

Ainsi , sages qui méditez , si vos âmes généreuses sont indignées des maux que le genre humain éprouve , des affronts que lui fait la tyrannie, des tragédies causées par l'imposture politique et religieuse, quand votre imagination brûlante d'un si beau feu vous forcera de parler, frappez avec audace sur les erreurs de la terre ; attaquez avec franchise le mensonge et le préjugé ; faites tonner la vérité dans l'oreille des rois -, secouez aux yeux des peuples son flambeau secourable; inspirez à l'homme du courage, de l'estime pour lui-même , du mépris pour ses tyrans , de l'amour pour ses maîtres ; qu'il sente enfin sa grandeur, ses forces et ses droits. Apprenez aux nations qu'elles sont libres, que leurs mains ne sont point faites pour porter d'indignes chaînes •, que ni les ministres des dieux ni les rois de la terre ne sont point autorisés à les mettre dans les fers.

Apprenez à ces rois qu'ils doivent le bonheur k leurs sujets -, que c'est d'eux qu'ils empruntent leur autorité ; qu'elle n'est qu'une usurpation détestable lorsqu'ils s'en servent pour écraser ceux qu'ils sont destinés à protéger et défendre. Apprenez aux souverains qu'il n'est point de gran-

deur, de sûreté, de gloire pour eux s'ils ue commandeur à des peuples heureux. Montrez - leur euiin que la vertu suppose des âmes contentes, et que des sujets que la superstition et le despotisme s'accordent à rendre infortunés et vicieux , n'auront jamais la force et la vertu nécessaires au sou tien des empires.

Que les nations se félicitent donc lorsque d'heureuses circonstances ferout éclore dans leur sein des hommes assez intrépides pour prendre leurs intérêts : qu'elles ne méprisent du moins pas des enthousiastes éclairés , qui , au risque de leur bonheur, de leur fortune, de leur vie , leur annoncent la vérité , et réclament pour elles : qu'elles ne regardent point comme de vils séditieux ou demau vais citoyens ces mortels bieufaisans qui ont assez de courage pour attaquer les préjugés, et pour trou hier ce silence léthargique qui les endort sur tous leurs maux. Si ces héros généreux de la philosophie, si ces martyrs de la cause publique sont forcés de succomber sous le poids de la tyrannie, ce n'est point a leurs concitoyens qu'il appartient d'applaudir à la rage des tyrans; ceux-ci n'accablent la vérité que pour les accabler eux-mêmes. Le mensonge peut être attaqué avec imprudence par celui qui s'expose à ses coups, mais les fruits de la vérité sont toujours avantageux pour toute la race humaine. Ce ne fut point aux Romains qu'il ap partint autrefois de tourner en ridicule la noble audace des Curtius,des Coclès, desSccevola, des

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Décius ; ils durent les admirer , respecter leur mémoire, et s'attendrir au nom de ces illustres victimes dont l'heureuse témérité fut le salut de Rome (i).

Assez souvent la philosophie ne présenta que des remèdes trop faihles pour la grandeur du mal. A quoi sert de temporiser lorsqu'il faudrait porter la coignée à la racine de l'arbre? La douceur est funeste à des plaies que le fer seul est capable d'extirper. Souvent le philosophe trop timide, ou esclave en partie des opinions de son siècle, craint de donner des couleurs trop fortes h la vérité j c'est la trahir que de ne point la montrer tout entière ; c'est la rendre inutile que de l'énerver ; c'est se défier de son pouvoir que de la dissimuler.

Penser avec liberté, c'est n'avoir point les opinions du grand nombre ; c'est être dégagé des préjugés que la tyrannie croit nécessaires à son soutien : le philosophe est un homme d'un âge plus mûr que ses concito}rens ; si son expérience le met à portée d'instruire les autres , il doit le

(1) Les âmes fortes sont rares, et les âmes faibles très- communes ; voilà pourquoi l'on blâme les écrivains qui montrent du courage. Est in animis, omnium ferè , naturd molle quiddam , demis sum , humile , enervatum , languidum quodammodo. Si nihii aliud, nihil esset homine deformius.

ClCERO. Tusculan. II. Cap.

foire avec franchise ; s'il a eu le bonheur de rencontrer la vérité, qu'il la montre toute nue , qu'il ne lui fasse point l'injure de la couvrir des vètemens du mensonge , qu'il ne l'établisse point sur des preuves trompeuses ; que , toujours véridique et sincère, il ne fasse jamais de pacte avec l'imposture ; qu'il dise ce qu'il sait ; son savoir est inutile s'il n'en fait part aux autres ; qu'il avoue ce qu'il ignore , et qu'il ne recoure point à d'indignes subterfuges pour sauver sa vanité. En un mot , la fonction du sage est de montrer la vérité ; jamais il ne lui est permis de se rendre le complice du mensonge.

Les talens , les sciences et les arts sont destiués k rendre l'homme plus heureux, en lui rendant son existence plus chère; mais quelle peut être leur utilité , s'ijs ne se fondent sur l'expérience et la vérité? Les lettres n'ont des droits à notre estime , que lorsqu'elles sont jointes à l'utilité : elles ne nous sont utiles que lorsqu'elles nous montrent la vertu , la raison , la vérité plus aimables ; elles deviennent méprisables toutes les fois qu'elles ne servent qu'à embellir le vice, qu'à amollir le cœur , qu'à nourrir des passions criminelles , qu'à perpétuer nos illusions , nos préjugés, nos délires, qu'à favoriser la mollesse, qu'à charmer les ennuis de notre oisiveté, qu'à nous endormir dans nos chaînes. Les talens , possédés trop souvent par des âmes vénales , brûlent un encens servile sur les autels de l'imposture ; les

arts prostituent leurs ornemens et Jeurs charmes au vice et à la flatterie; trop souvent des empoisonneurs publics , par leurs louanges odieuses, encouragent les tyrans aux crimes , leur donnent nne fausse idée de gloire , applaudissent à leurs fureurs, et célèbrent avec emphase des victoires sanglantes que les nations expient par des siècles de misères (1). Quoi ! la poésie est-elle donc faite pour chanter les destructeurs des peuples et les fléaux du genre humain? La langue sublime des muses est-elle destinée à flatter des monstres altérés de sang , à les féliciter de leurs forfaits , à transmettre leurs crimes à la postérité sous des couleurs éclatantes? L'éloquence , faite pour élever les âmes des hommes , pour les toucher, pour les porter à la vertu, aux grandes choses, ira-t-elle prêter ses armes aux oracles de ces dieux malfaisans ou de leurs prêtres menteurs? L'art de raisonner , qui ne doit se proposer que la recherche du vrai , s'abaissera-t-il jusqu'à s'occuper de puérilités, de disputes interminables sur des objets futiles ? Ne se rendrait-il point criminel en prêtant des subterfuges à la mauvaise foi et des sophismes au mensonge ? On ne peut trop le répéter , la vérité doit être l'objet unique des recherches du philosophe ; c'est en la montrant aux

(1) Voyez l'épitre de Boileau à Louis XIV, sur ses conquêtes

autres qu'il se rend digne de leur estime et de leur amour ; c'est en combattant leurs erreurs qu'il les rendra plus heureux ; c'est en se déga, géant lui-même des préjugés qu'il deviendra plus tranquille et meilleur.

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